Part 8
Un combat violent se livrait dans le cœur d’Aleksandra. Tant de sentiments contraires l’avaient envahie, la pauvre petite idole, depuis que Danilo était sorti de l’isba! Sentiments bien obscurs, il est vrai, et complexes; mais impérieux comme la rafale qui venait de dompter la forêt... Au trouble ressenti sous la caresse intruse, à sa colère contre l’innocent promis de Ioulia, à l’ardente jalousie qui l’avait fait crier de rage, succéda bientôt l’instinct de son injustice. Si quelqu’un était coupable, ce ne pouvait être qu’elle, en somme, dont l’habillement trompeur et les rêves insensés l’avaient faite pour un instant la fiancée de Danilo. La fiancée de Danilo!... Cette chimère encore une fois la berce! Dans les limbes confus de sa pensée, elle prend corps, s’installe lentement, sûrement!... Puis un éclair la fait rentrer dans le néant, et le sombre doigt de la tristesse touche de nouveau ses plaies saignantes... Mais, quand Evlampia lui dit que son petit-fils a pleuré, alors quel flot de pitié brûlant comme une tendresse d’amante l’envahit! C’est son cœur tout entier que noient les larmes du naïf et fier gars d’Ukraine. Pourtant, comment pardonner l’affront de ce baiser, elle, une barichnia, une noble!... Quelle honte si Danilo allait jaser!... Mais non! Elle connaît trop l’ami de son enfance; ce n’est pas un moujick, comme elle l’a appelé injurieusement tantôt, un vil descendant des esclaves de la glèbe! C’est l’arrière-petit-fils d’un homme libre, d’un cavalier du steppe! Il ne trahira pas!... Sacha arrête d’un geste le cri d’appel qui va jaillir des lèvres d’Evlampia, et se dirige vers l’enclos de la chaumière. Elle ira elle-même humblement chercher celui que son orgueil a chassé.
—Danilo! Danilko! Viens, frère!
La voix est légère et timide comme le murmure d’une source.
—Viens, frère! Je... te... pardonne... tu entends?
Elle touche le Petit Russien du doigt.
Danilo lève les yeux... L’expression de son visage n’est plus celle que l’idole a connue jadis. Il est pâle, sombre, anxieux... Au lieu de sourire comme il l’a fait après maintes querelles, ses yeux n’ont qu’un mélancolique regard... Il n’ose baiser la main qu’Aleksandra lui tend...
—Tu es encore fâché? C’est bien!
—Dieu m’en préserve! Non, seigneuresse; mais je suis indigne... Et c’est vous qui venez vers moi!
—Suis-je belle? interrogea l’idole se tournant en tous sens pour montrer sa robe de paysanne. Je te plais? Oui?... Alors, viens! Nous allons, dit-elle mystérieusement, mettre du lait près du poële pour les couleuvres, et nous les regarderons boire; puis nous jouerons avec elles. Et je te montrerai des écureuils, une belette, un pivert, que j’ai trouvés dans la forêt après l’orage. L’averse les avait presque noyés, les pauvres! Comme c’est bien que tu aies fini la cage! Il faudra encore en faire une, deux, plutôt, car le pivert ne peut habiter avec la belette; elle serait capable de le croquer, la rusée!... Que donnerons-nous ce soir aux écureuillets? Il n’y a pas de noisettes à l’isba, et il faudrait chercher longtemps pour trouver la cachette où leurs frères amassent des provisions pour l’année! D’ailleurs, ce ne serait pas juste de priver ces écureuils-là pour nourrir ceux d’un autre nid... Eh! je suis sûre qu’ils mangeraient bien de nouvelles noix, quoiqu’elles ne soient pas encore mûres; nous irons en cueillir tantôt. Matouchka, voilà! Je te ramène ton fils!
Un regard mouillé d’Evlampia enveloppa les enfants de sa tendresse.
—Donne du lait, petite mère, que les couleuvres viennent.
—Tu n’as plus peur?
—Depuis longtemps!
—Ce sont les bons génies de la chaumière... Eh! eh! déjà une.
—Comme elle est drôle! fit l’idole en secouant dans un rire ses tresses encore mouillées. Quelle majesté! Et celle-là qui cligne des yeux...
—Il fallait les voir quand Danilo était petit, les impertinentes! Je l’asseyais par terre avec sa soupe, et, dès qu’il commençait à manger, voilà un ruban qui s’allongeait près de lui, puis deux... et les petites têtes curieuses flairaient l’odeur du borschtch. Danilo avait beau frapper sur les bouches avec sa cuillère, constamment les intruses revenaient à la charge! Alors il pleurait, pleurait, le gourmand... Mais, avec toi aussi, quelle scène quand tu as vu pour la première fois les couleuvres sortir de leur nid! J’ai cru, le Seigneur me prenne en sa sainte garde! que tu allais gagner des convulsions! Ta petite figure était toute bleue de crier, et tu me battais, tu me battais, comme si j’avais été, moi aussi, une de ces vilaines bêtes...
—J’avais peur de tout, dit Sacha rêveuse.
—Mais regarde, regarde, pour l’amour de Dieu! En voilà deux qui se disputent.
—Eh! ne sont-ce pas des créatures de Dieu comme nous, avec une âme et des pensées? dit enfin Danilo, sortant de son mutisme. Viens, toi, sœur, tu as assez mangé. Place aux autres!
Il prit un des fauves serpents par le milieu du corps, lui donna, de l’index de la main gauche, quelques petites tapes amicales sur la tête, puis l’enroula autour de son cou. Sacha mit de même deux anneaux vivants à ses bras; puis, quand les bestioles qui restaient eurent fini de laper le lait de l’écuelle avec leur langue étroite, les jeunes gens les caressèrent chacune à leur tour.
Elles avaient des noms de gens. Dania, Félia, Hania, Fotia. Une d’entre elles qui avait de drôles d’yeux clignotants s’appelait Popadia (la popesse) en mémoire de la femme du prêtre avec qui Sacha lui avait autrefois trouvé de la ressemblance. C’étaient de petites personnes très choyées dans l’isba...
—Et maintenant, allez dormir!
Les jouets avaient cessé de plaire.
—Veux-tu que Danilko te chante un couplet, mon cœur, demanda la grand’mère à Sacha? Va, mon fils; la barichnia ne t’entendra plus souvent, maintenant; ni ta vielle babouchka, hélas! Sais-tu ce qu’il faut chanter? La romance du tzigane qui ressoudait les samovars; il te l’a apprise; c’est beau! «V’polnotchné diènn, kakda...» hé, hé! Voilà que moi aussi je chanterais! Et mon trésor dira: «Fi! le vieux corbeau!... No, es-tu prêt?»
Le gars avait passé le ruban de sa guitare triangulaire au cou; il pinça les premières notes de la romance.
—Viens sous l’auvent, d’abord, dit Sacha, l’air est redevenu doux, nous serons mieux là, dans le parfum des fleurs.
—Comme il te plaît, seigneuresse!
Danilo reprit sa ritournelle, puis attaqua la chanson tzigane.
_A minuit Lorsque tout dort D’un sommeil ensorcelé, Viens, ma belle A mon balcon!..._ _O nuit, suspends ton cours Et toi, lune, cesse de briller..._ _Car, qu’importe? Tu ne sais pas Tu ne devineras pas mon secret..._
Le soir s’épandait sur la forêt, pur, lumineux, suave; un soir exquis de fin d’orage. Toute l’amertume, tout le trouble de l’âme d’Aleksandra se fondaient dans la douce paix des choses ambiantes... Des rêves tièdes comme le giron d’une nourrice berçaient au rythme du chant sa pensée sommeillante... Elle était presque heureuse, la pauvre petite idole si longtemps désolée!... Cette belle soirée d’été... ces êtres familiers... ces chants... ces atours dont elle est parée!...
De nouveau la main de Danilo gratte les cordes de la balalaïka.
_Si parfois_ _En rencontrant mes yeux Tu trouves que mon regard est triste Ne m’interroge pas! Oh! ne me demande pas alors Le sujet de ma peine!... Car qu’importe? Tu ne sais pas, Tu ne comprends pas,_ _Combien j’aime..._
Une aile frôleuse caresse la joue d’Aleksandra et fait tressaillir son souvenir... la voix assourdie du musicien reprend:
_Mais dans mon cœur tout se trouble... Je ne sais pas ce qu’il advient de moi... De mes yeux des larmes coulent Et noient toute la paix de mon âme! Oh! que je voudrais, cette nuit, Mourir avec mon chagrin!... Mais qu’importe? Tu ne m’aimes pas! Tu ne sais que torturer mon cœur!..._
—Danilko!
Ce cri d’amour jaillit à quelques pas. Le Petit-Russien a presque un mouvement d’impatience...
—Daniletschko! Moï Danilo!...
Et Ioulia paraît, une fleur de glaïeul aux lèvres.
—Ah! pardon, seigneuresse, je ne savais pas...
Elle resta un moment, interdite, devint rouge comme le calice que mordillaient ses dents, puis s’avança pour baiser la main d’Aleksandra; mais celle-ci se leva vivement et lui tourna le dos.
—Bonsoir, Matouchka, je pars, cria l’idole à Evlampia, du seuil de la chaumière. Fini, le beau songe! Sa voix était redevenue brève...
—Bonsoir, ma dorée. Dieu soit avec toi!
Mais tu ne vas pas t’en aller seule. Danilo et Ioulia te reconduiront.
—Tes poules aussi, peut-être? ha! ha! ha! Depuis quand, je te prie, ne puis-je plus marcher seule?
—Mais permets, mon trésor, tu...
—Bonsoir!
Elle avait passé près des fiancés sans leur adresser la parole et s’engageait dans le sentier; mais tout à coup, se ravisant, elle revint sur ses pas, se hissa sur la pointe des pieds pour dépasser de la tête la haie tressée qui fermait l’enclos de la maisonnette et jeta d’une voix douce:
—Bonne nuit, Danilko!
Puis elle se remit en marche, faisant voler du bout de ses mignonnes bottes rouges les aiguilles de pin qui jonchaient le sentier...
Autour de ses hanches minces la jupe de paysanne bouffait; son tablier à fleurs se soulevait à la brise; le bout de son écharpe accrochait les buissons, et le jour pâle du soir, caressant les blancheurs de sa chemise, se reflétait sur ses joues lisses. A chaque pas les perles de son collier bruissaient et ses talons claquaient... Ils plaisaient aux regards de la petite idole, ces poétiques oripeaux exhumés du passé comme un songe... Ses doigts se caressaient à leurs plis; ses oreilles suivaient comme une musique berceuse le murmure de leurs froissements... Déjà sa pensée trouble prenait corps avec eux. D’une main nerveuse elle palpa son front, inquiète de n’y point trouver le symbole des fiancées ruthènes... «Mais où donc? murmura-t-elle; où, donc?» Puis elle se baissa, cueillit pêle-mêle des graminées, des fleurs, de jeunes pousses, des touffes d’herbe, et, gravement, se mit à former une couronne.
VIII
LORSQUE Sacha traversa le jardin de la datcha, Viéra inquiète épiait son retour derrière la glycine du perron.
En la voyant parée de ses atours de paysanne et surtout de l’invraisemblable couronne aux herbes flottantes qui entourait son front, la jeune fille dut se mordre les lèvres pour étouffer le cri qui était près d’en jaillir.
Cependant, impassible, l’idole continuait d’avancer. Elle chantonnait, en appuyant sur certaines syllabes, un air dont il était impossible de saisir les paroles. En passant près de sa sœur elle eut un mouvement de surprise, la regarda vaguement sans lui parler et passa outre.
Mais Viéra ne pouvait la laisser pénétrer ainsi dans la maison. Si leur mère allait la voir avec cette couronne, cet air dément! Elle s’élança derrière Sacha, la prit doucement par le bras et l’entraîna sous la véranda déserte.
—Bonsoir, chérie, dit-elle doucement; d’où viens-tu? Tu as froid, ma pauvre, tu trembles... Et cette robe, ajouta-t-elle d’un air qu’elle voulait rendre indifférent, où l’as-tu prise?
—Mais... dans le coffre.
—Quel coffre?
Sacha sembla faire un effort pour se rappeler, mais ne répondit pas.
—Et cette couronne, ma chérie, insista Viéra à voix basse.
—Cette couronne?...
—Oui; la couronne qui entoure ta tête; ceci dit Viéra essayant doucement d’enlever le diadème vert...
L’idole retint la main de sa sœur d’un geste vif.
—Laisse, dit-elle.
Un sourire flotta sur son pâle visage. Elle mit un doigt sur ses lèvres, et, avec toutes les précautions du mystère, prononça:
—Ia niéviesta (Je suis fiancée).
Des larmes obscurcirent les yeux de Viéra; pourtant il fallait songer à autre chose qu’à sa douleur, à soi... Elle prit sa sœur entre ses bras et la baisa sur ses joues froides.
—Ma chérie, lui dit-elle tendrement, il est très tard, tout le monde dort; nous allons, sans réveiller maman, nous retirer dans notre chambre. Mamotschka n’est pas bien... l’orage de tantôt a bouleversé ses nerfs... Viens sur la pointe des pieds. Tu veux bien dormir, n’est-ce pas?
—Eh! je peux...
—Alors, viens!
Les deux sœurs sortirent enlacées; il était temps; Tatiana Vassilievna montait déjà en compagnie de Vadim les marches du perron.
Viéra aida Sacha à se dévêtir; puis, profitant de l’instant où, affalée devant l’image sainte, la pauvre petite marmottait ses prières du soir avec une ferveur factice et machinale, elle sortit de la chambre et s’en fut rassurer sa mère que son oreille aux aguets avait entendu rentrer.
—Ne t’inquiète plus, mama chérie, Sachinnka est ici... Depuis un bon quart d’heure, ajouta-t-elle en un pieux mensonge! Mais elle a eu toute l’averse sur le dos; elle avait froid, je l’ai fait se coucher tout de suite. Elle ne voulait pas s’exécuter sans te dire bonsoir; alors je lui ai affirmé que tu dormais, que tout le monde dormait pour la décider. Maintenant, n’allez pas faire de bruit, car elle se lèverait...
—Ah! enfin! Béni soit Dieu! murmura M^{me} Erschoff dans un soupir.
—Bonsoir, mamotschka; bonsoir, Vadia. Je vous laisse; que ma prisonnière ne s’échappe pas...
—Bonsoir, enfant. Viens m’embrasser, ma Viérotschka!...—Je te dis, Vadim, dit Tatiana Vassilievna à son neveu lorsque Viéra eut regagné sa chambre, que le malheur plane sur notre maison... Enfin, tu as beau le nier, Sacha devient plus étrange de jour en jour; et avec des antécédents comme ceux de ma famille, tout est à craindre, je le sais. Oh! cela, gémit la pauvre femme en joignant ses mains, cela, c’est trop affreux! Quelle pensée pour une mère, Vadia!
—Mais ce sont là des alarmes non encore justifiées, chère tante, dit le jeune homme en s’emparant des mains de M^{me} Erschoff et les baisant avec pitié. D’ailleurs, ajouta-t-il aussitôt pour ne pas être obligé de dissimuler trop longtemps, il ne faut jamais énoncer ses craintes. Cela attire le noir hibou du malheur que d’en parler...
—Hélas! hélas! mon fils, il sort bien de son nid sans cela, le sombre oiseau! Enfin, Dieu veuille que je me trompe! Mais aujourd’hui mon cœur est insupportablement angoissé.
—C’est l’orage de tantôt, chère mère, fit Vadim.
—Ou celui de notre destinée...
Un long silence pesa sur la véranda, après ces mots, entrecoupé seulement de temps à autre par de légers froissements du feuillage sous la brise du soir ou le soupir d’adieu d’une fleur mourante qui, détachée de sa tige, tombait sur la natte avec un bruit doux. Un sphinx velu, fasciné par la lueur de la lampe qui brûlait sur une console, vint tournoyer au-dessus d’elle en spirales éperdues... Bientôt ses ailes crépitèrent, il ne voleta plus que lourdement. Tatiana le prit entre ses doigts, et, avant de le rejeter dans le jardin, le montra à Vadim.
—Voilà ce que nous sommes, dit-elle; des papillons de nuit tourbillonnant autour de la Vie lumineuse. Et nous nous étonnerions que nos espoirs s’y brûlent?... Ah! si nous n’étions pas soutenus par la divine Foi!... Que font-ils, Vadia, dis-moi, que deviennent-ils, les gens qui ne croient plus en Dieu?
—D’aucuns ont l’Idéal, d’autres l’Orgueil...
—Mais cela peut-il remplacer la suave confiance dans notre Père céleste?
—Je ne sais, fit le jeune homme d’une voix où l’on sentait un peu d’indécision... Cela dépend des idées reçues, des tempéraments même, sans doute...
—Mais parlait-on de ces choses autrefois chez nous? On appelait notre Russie: la Sainte...
—Parce qu’on élevait des temples à chaque pas. Et de cela, justement, l’Orgueil était la cause!... Tu sais bien, par exemple, que les marchands moscovites, qui n’adorent cependant en général que le dieu Mercure, se faisaient un record de bâtir chacun dans leur ville la plus belle église, la plus somptueuse, surtout! Était-ce par piété ou par croyance? Non, mais simplement pour éblouir leurs concitoyens de leurs richesses —pour que l’on dît en montrant les merveilles de Moscou: «Ceci est la tserkoff bâtie par Sava Romosoff.»
—Mais en laissant de côté ces monuments de quelques-uns, dis-moi, où pria-t-on jamais avec autant de ferveur qu’au pied des icônes russes?
—Cela, je te l’accorde; seulement, encore, ne vois-tu pas dans cette adoration continuelle de l’Image sainte, un singulier reflet du paganisme? Oui, tante, j’ai bien dit: paganisme. Le Russe—du moins celui qui fait partie de la classe des esprits simples—ne voit pas dans ses icônes une divinité abstraite. C’est bien l’image elle-même qu’il invoque, et c’est pour cela qu’il la lui faut dorée, peinturlurée, ruisselante de pierres fausses ou vraies, et constamment éclairée d’une lampe dont la lumière la fasse bien ressortir à ses yeux... Vois les serpents sacrés des chaumières de la Russie Blanche, les pièces de monnaie que nos paysans jettent au fond des sources et des étangs pour rendre leurs eaux sacrées... le riz que nous déposons sur les tombes de nos morts... Ceci, du moins, n’est pas un paganisme créé par mon imagination; il est patent, réel. Et c’est cette foi-là qui a fait appeler sainte notre Russie!... Enfin, je te demande, chère mère, un peuple peut-il être vraiment pieux et croyant avec des prêtres comme ceux que nous avons?
—Qu’importent les serviteurs, si le Maître est là?
—Ah! ma tante, je vois que toi, du moins, tu es une vraie chrétienne, dit le jeune homme en souriant.
—Mais j’espère que toi aussi?...
—Moi? Je suis un métis du paganisme et de la religion nouvelle. Le mysticisme me dévoile son charme dans mes moments de douce mélancolie, et la magie des formes extérieures me séduit quand je suis gai et ardent! Vive l’esprit, souvent! Vive la matière, quelquefois! Et toujours, vive la beauté!
Un rire maintenant épanoui fit briller à travers sa moustache les dents blanches de Vadim.
Tatiana Vassilievna, un peu abasourdie, un peu... poule, comme disaient ses filles, ne savait si elle devait approuver cette joie ou s’en défier. Enfin, comme toujours, son indulgence, sa parfaite bonté furent les plus fortes. Les traits de son visage se détendirent à leur tour, et les tendres yeux bleus—d’un bleu pâle et limpide comme celui des yeux de Viéra—sourirent au jeune homme.
—Affreux savant! dit-elle en hochant sa tête de droite et de gauche... Et toute la jeune génération est ainsi! Enfin! Dieu le veut, sans doute.
Tatiana se signa trois fois.
—Allons, bonsoir, mon fils! On n’entend rien de ce côté, fit-elle l’oreille tendue vers la chambre de ses deux plus jeunes filles... Elles dorment, les enfants! Moi, je m’en vais me coucher aussi. Ce n’est pas une heure, mais je suis fatiguée; et avant que ma toilette soit faite... Tu te promèneras encore un peu, peut-être? Va attendre M^{lle} Burdeau et Katia à la grille pour leur recommander de ne pas faire de bruit, et dis à Andreï de rentrer les chevaux par derrière. Bonne nuit, Vadia, bonne nuit, mon chéri!
* * * * *
Le lendemain matin en s’éveillant, Viéra entendit Sacha qui geignait sous ses couvertures. D’un bond elle fut hors de son lit, écarta avec précaution le couvre-pied de soie bleue que sa sœur avait rabattu sur sa tête, et se pencha sur le frêle visage. Il était rouge de fièvre, et la bouche continuait à se plaindre vaguement; pourtant la petite idole dormait!
Viéra n’eut garde de l’éveiller et se mit sans bruit à faire sa toilette. Mais quelques instants plus tard, un gémissement plus prononcé que les autres la fit accourir près du lit. Sacha s’était assise sur son séant et tenait sa tête dans ses mains.
—J’ai mal, fit-elle quand Viéra parut.
—Où ça, ma pauvre?
—Partout, dans les jambes, dans le dos, aïe! et surtout à la tête.
—Recouche-toi, chérie, j’irai chercher Vadim, il te prescrira quelque chose.
—A...ïe! Non, je ne peux pas rester couchée, mes os se brisent!
—Je sais bien ce que tu as, moi, dit Viéra en grondant un peu: un accès de malaria! Tu seras restée dans la forêt, hier, pendant l’orage, et bien qu’Evlampia t’ait changée tout de suite après,—qui sait même si c’est tout de suite après?—tu auras pris froid. Il suffisait de tes cheveux mouillés, d’ailleurs... Ah! méchante petite, que tu nous donnes de mal!...
—A... a... aïe!... continuait de gémir Sacha comme un enfant blessé.
Viéra alla chercher Vadim.
C’était une fièvre intense, en effet, une sorte de malaria qui s’était abattue sur la pauvre idole.
Pendant huit jours de continuels accès bouleversèrent son corps endolori; mais elle n’eut pas de délire et, chose étrange, ne sortit pas une seule fois des bornes de sa raison.
Tatiana Vassilievna, le futur docteur et Viéra furent presque rassérénés devant ce mal qu’ils savaient ne pas être grave et qui en détrônait un autre, horrible celui-là!...
Au bout de dix jours, Sacha put se lever. Mais elle était si faible et si meurtrie, qu’à peine avait-elle la force de se remuer. Elle ne put, malgré les velléités de vagabondage qui parfois la reprenaient, que circuler en se traînant, durant plus d’une semaine, dans les chambres et le jardin de la datcha. Et pendant ce temps-là se préparaient les noces de Danilo.
Déjà, la mère de Ioulia avait cuit le symbolique gâteau orné de feuillage autour duquel se chante l’épithalame en l’honneur des époux. La soirée virginale avait eu lieu, inaugurée par les complaintes d’usage. En des improvisations dignes des Kobzars antiques, les poétiques filles d’Ukraine dirent ce qu’avaient été la vie, les occupations, les plaisirs de Ioulia jusqu’à ce jour, et quels allaient en être les devoirs, les charges, les déboires...
«La colombe, chaudement nichée dans le colombier, s’abritait sous l’aile de sa mère... Le blé des champs la nourrissait, l’eau des sources abreuvait son bec gris... Elle roucoulait de l’aube au crépuscule et voletait sur les fleurs... Mais, à son tour, la petite colombe veut faire son nid; elle déserte le tiède pigeonnier maternel, et s’envole vers l’époux qui pour elle a lustré son plumage... Des pigeonneaux naîtront de ses amours... Elle devra veiller aussi sur les mignons et protéger leurs corps fragiles de la griffe des fauves oiseaux... Sois heureuse, colombe!...
«Ha! ha! elle s’est lassée, la belle, de sa liberté, de ses tresses blondes, de ses flâneries au bord des routes!... Ha! ha! un jour, le prince à la fontaine lui dit: «Ma beauté, abreuve mon cheval...—Non, mon cœur, c’est impossible! Quand je serai votre femme, alors je donnerai à boire à vos deux chevaux dans un beau seau tout neuf...» Ha! ha! le prince la baisa sur le cou et lui dit: «Dans un mois, ma dorée, nous reviendrons ici, et mes chevaux seront abreuvés par toi!» Ha! ha! adieu liberté, tresses blondes, flâneries au bord de la route! Abreuve les chevaux de ton mari, ma belle. Mais prends garde que le rusé, quand tu rentreras, ne casse pas ton seau sur tes chères petites épaules! Ha! ha!...»
Ces complaintes, accompagnées par la bandoura d’un vieux musicien errant, précédèrent des chants plus joyeux et des danses.
Les rouges jupes ballonnèrent; les ailes des chemises brodées battirent l’air en tournoiements rapides; les talons marquèrent la mesure de la «Kosak» et du «Trépak»...
Tant de rubans s’accrochèrent au passage que l’on eût dit une folle orgie de papillons et de libellules tourbillonnant sur un champ de pavots en fleurs.
Enfin, le fiancé, le «prince», entra avec ses amis, ses parents, sa «cour». Il s’assit sur l’escabeau recouvert d’une toison que l’on avait placé devant l’icône. Ioulia lui présenta le mouchoir rouge et reçut en échange une menue pièce d’argent, puis ils burent l’eau-de-vie nationale, l’un après l’autre, dans la même coupe. L’on soupa... Et la fête continua durant trois jours.
Le matin du mariage définitif, c’est-à-dire de la bénédiction nuptiale à l’église, Danilo revint à Vodopad. Il voulait, le gars, pour donner plus de somptuosité à sa noce, louer au Juif une télègue et deux chevaux fringants,—du moins, aussi fringants que pouvaient l’être des bêtes nourries par un fils d’Israël.—Mais il jouait de malchance. Le frère de Schmoul était justement parti pour Kieff, depuis la veille, dans ledit équipage et ne devait rentrer qu’à la nuit.