Part 7
—C’est l’avant-dernière fois que Ioulia nous le donne, le samovar; n’est-ce pas, enfant? dit Tatiana Vassilievna en prenant des mains de la Petite-Russienne la bouilloire reluisante. Après demain, elle retourne chez ses parents, et dans deux semaines, la noce! Ah! ah! la fillette est heureuse! On dansera, ce jour-là, hein? Et toi la première, avec ton Danilo?... Mais, que diras-tu, ma colombe, quand on te coupera tes beaux cheveux? Crois-tu que le mouchoir à fleurs te coiffera mieux que tes tresses blondes?
—Non! Et que faire, barinia? Maintenant, ma couronne de fleurs et mes nattes me vont bien, c’est vrai; mais quand je serai vieille!... Comme on se moquerait de moi si je ne pouvais cacher mes cheveux sous l’otchipok des babas. Vous savez bien, barinia, que chez nous, c’est une honte pour une paysanne de rester fille. Et puis...
—Et puis, tu aimes ton Danilo, n’est-ce pas, Iouletschka, fit Vadim en riant. Est-il humain, et surtout féminin cet «et puis»? Toute la diplomatie du cœur de la femme tient là-dedans!
—Eh! elle est bien dotée, dit M^{me} Erschoff quand Ioulia eut fini de servir le thé; son père donne à Danilo cinq déciatines de terre, une paire de bœufs, deux vaches, des poules... Pour elle deux coffres pleins d’effets, un lit et une vaisselle de terre complète. Moi, je lui offre un samovar de vingt-quatre verres, et les enfants six essuie-mains brodés. La voilà riche pour toute sa vie, si Danilo reste l’honnête et courageux garçon qu’il a été jusqu’à présent. A propos, n’est-ce pas Evlampia que j’ai vue causant avec toi devant le balcon de la véranda, Viérotschka?
—Si, mère.
—Elles se faisaient des confidences, ajouta vivement Katia en prenant un air mystérieux, des confidences à propos de Sacha, le trésor!...
—Ah! toi, laisse à la fin, cria Viéra avec colère.
—Et puis, continua Katia sans se laisser émouvoir par l’interruption de sa cadette, notre romantique Viéra a disparu de la véranda comme une ombre... Je l’aurais cru retournée au pays des esprits si, passant près des fenêtres de Vadim, je ne l’avais...
—Tiens! Tantôt, tu prétendais m’avoir cherchée par toute la maison, tout le jardin, tout Vodopad, sans pouvoir deviner où j’étais passée... Tu mens bien, je te félicite, sœur!
—C’est que je voulais voir si tu dirais toi-même ce qui en était... Mais non, tu as prouvé, Viérotschka, que, si je mens bien, tu ne dissimules pas plus mal, toi... Et que complotiez-vous, tous deux, je vous prie? A vous voir, un étranger, ignorant qu’en Russie l’amour entre cousins germains—entre frère et sœur, comme nous disons, nous—est considéré presque comme un inceste, aurait pu vous prendre pour des amoureux en querelle... Moi, je me suis dit seulement, en remarquant vos noirs visages, que vous deviez être les complices de Dieu sait quelle chose ténébreuse... Ai-je eu raison, sœur?
—Oh! oui, oui, murmura Viéra entre ses dents serrées... oui, les complices d’une chose ténébreuse... d’une chose horrible et ténébreuse.
—Des héros de Solovieff, quoi! plaisanta très haut Vadim pour couvrir la voix de sa cousine. Tu as vite bâti des romans! Est-ce une chose si extraordinaire qu’un tête-à-tête entre Viéra et moi?
—Non; mais aujourd’hui, ça sentait le mystère terriblement!... Vous aviez des figures tous les deux!... Ah! ma pauvre Melpomène, comme tu serais démodée avec tes airs tragiques toute autre part que dans notre sincère Russie!...
—Allons, mes enfants, au travail, intervint M^{lle} Burdeau qui, avec sa clairvoyance française, sentait d’intuition la part de vérité que contenaient les paroles de Katia, et à qui l’expression angoissée du visage de Viéra n’avait pas échappé; vous savez la tâche que nous nous sommes imposée pour aujourd’hui. Si vous continuez à bavarder ainsi sans rien faire, nous ne finirons pas le trousseau d’Iékatérina à la date fixée... Et que dirait-elle donc, notre fiancée, s’il fallait supprimer cette belle avance d’un mois dont elle nous parlait tantôt?... Viéra, ma chérie, voulez-vous me faire le plaisir d’aller chercher des aiguilles dans la corbeille à ouvrage de Tatiana Vassilievna! Des n^{os} 10, 9, à la rigueur; j’en aurai besoin bientôt; celles-ci sont absolument trop grosses pour broder.—Vous ne les trouverez pas, ma pauvre amie, ajouta-t-elle rapidement à l’oreille de Viéra; mais cherchez-les longtemps... cela vous fera du bien d’être seule en ce moment!
Un regard de reconnaissance accueillit ces paroles.
—Oh! merci, merci, Madeleine, répondit tout bas la jeune fille; vous avez deviné mon plus ardent désir!
Le dos tourné aux regards moqueurs de sa sœur, Viéra put enfin cesser de se contenir. De grosses larmes tombèrent de ses yeux et roulèrent lentement tout le long de ses joues brûlantes, désolées, amères comme le fiel du calvaire. Sa jeune âme, choyée jusqu’alors par la vie, ne pouvait accepter l’épreuve... Toujours revenait à sa mémoire l’entretien qu’elle avait eu une heure auparavant avec Vadim, et le sens des phrases brutales qui s’y étaient échangées, bouleversait de plus en plus son cœur désemparé. Ah! qu’elles étaient éloquentes sous leur apparence d’inconsciente raillerie, les paroles de Katia, faisant allusion au tragique entretien! Comme en un cauchemar obsédant, Viéra se les répétait à elle-même, tout au long de la route, ces paroles, et plus elle allait, plus lui semblait sinistre l’objet qu’elles évoquaient... «Complices d’une chose ténébreuse... d’une chose ténébreuse... ah! oui, d’une chose horrible et ténébreuse!...»
Du berceau de vigne sauvage, des voix légères arrivaient jusqu’à elle, donnant l’impression dissonante d’une musique bouffe entre deux actes d’un drame... Viéra impatientée s’enfuit vers la maison!
VII
SUR l’asile des géants verts plane un ciel orageux et lourd. Tout en lui et autour de lui est silence. Même la feuille branlante du tremble se fige en une immobilité d’émail... Pas un cri, pas un chant, pas le moindre bourdonnement d’insecte... Les bêtes peureuses se sont réfugiées dans leurs tannières; les scarabées, carapacés de leurs brillants élytres, dorment sous les écorces; et les oiseaux, plumes hérissées, regards inquiets, se blottissent au fond des nids. Les aiguilles de pins dont le sol est jonché, crépitent comme des sarments mal éteints; la mousse perd sa fraîcheur; les corolles agonisent. De temps à autre, le soleil se cache derrière les nuages; l’ombre succède à la lumière, mais la chaleur reste, sous le voile plombé du ciel, ce qu’elle était dans l’ardeur des rayons étincelants: une atmosphère de malaise et d’angoisse. Le steppe brûlant est à deux pas; on croirait entendre grésiller ses herbes raccourcies par la main des faucheurs...
Peu à peu, pourtant, un frisson sournois agite les feuilles, un souffle court entre les arbres. D’abord faible comme une haleine, puis, plus hardi, il caresse la verdure et les rameaux, lèche les troncs, éparpille le pollen des fleurs. Enveloppé par ces étreintes perfides, la forêt mollement s’abandonne... Alors, ambitieux d’affirmer sa puissance, le vent s’enfle tout à coup, devient cruel, acharné, formidable! Rien ne l’arrête; ni les craquements des membres robustes brisés par lui, ni l’épouvante muette des oiseaux arrachés de leurs nids, ni les gémissements des fougères violées. Il est le souverain, le despote, le dieu de la terreur et de la force. Il grince, rugit, saccage, détruit, hurle de volupté, de démence et de rage!... Vaincus, les arbres tendent vers lui leurs bras tordus de désespoir, les voix de la forêt demandent grâce; mais le despote ne veut pas les entendre. Ivre d’orgueil, certain de la victoire, il se repaît longtemps de l’impuissance de ses victimes... jusqu’à ce qu’enfin, lassé lui-même de son triomphe, il prépare, pour disparaître dans toute sa gloire, sa terrifiante apothéose!
Appelée par sa voix, la foudre des antiques sanctuaires renaît. Sur le fond du ciel couleur d’argile, des lueurs passent, rapides, enveloppant la forêt de teintes ardentes, lumineuses, splendides! On dirait le décor sublime d’un théâtre bâti pour des dieux! Et le tonnerre roule ses fracas... Assise sur le solitaire monticule qui se dresse au milieu d’un cirque fermé par des mélèzes, Aleksandra assiste au drame des éléments. Sortie de la datcha une heure avant l’orage, elle a erré à travers son domaine de troncs et de verdure, jusqu’à ce que la chaleur, devenue intolérable, la forçât enfin à suspendre sa course.
L’horreur de la nature en disgrâce la trouble, l’épouvante, et pourtant la fascine, la séduit!... Dans le chaos de la tempête son âme primitive a reconnu un frère. Lorsque le vent fait rage, lorsque la foudre luit, elle se dresse sur son piédestal d’herbe, regarde en frémissant se tordre les rouges serpents, et livre aux folles ardeurs de la brise son corps haletant, ses joues brûlantes. Cependant la fureur de l’orage finit par décroître, le tonnerre espace ses grondements. Les éclairs, plus timides, semblent des rubans d’orfroi suspendus par instants à la voûte du ciel. De larges gouttes de pluie, chaudes comme des larmes d’abord, plus fraîches ensuite, s’écrasent avec bruit sur les feuilles lisses des arbres et sur le sol qui fume. A leur contact la forêt se ranime; elle croit à la bienfaisance de cette eau qui vient s’offrir à ses hôtes altérés... Erreur!... Précipitant sa chute, condensant ses flots, grossissant ses torrents, l’averse, plus destructive que le vent, fait par seconde des milliers de victimes.
C’est la verdure qu’elle hache et broie sur son passage; les branches frêles que sa lourde chute abat, les beaux champignons roses, argentés, vert pâle, que le fouet de ses gouttes cingle, les hampes des digitales, les mauves clochettes des campanules, les graciles œillets qui s’affaissent sous son poids; les troncs que déracine le tourbillon de ses eaux; l’oiseau épeuré que sa douche arrache de l’arbre avec son nid. Sans compter le meurtre des abeilles qui n’ont pas eu le temps de regagner la ruche; la noyade des hannetons, la désolante razzia des papillons flirteurs, et le naufrage des fourmilières.
Lorsque les cataractes du ciel s’apaisèrent à leur tour et que Sacha, ruisselante, quitta son tertre, son cœur se brisa à constater le désastre.
Ce ne furent, de toutes parts sur sa route, que rameaux arrachés d’où découlait la sève; feuilles lacérées, calices broyés, boules de plumes palpitantes, œufs dispersés, cèpes et oronges meurtris... Deux ou trois fois son pied, nu sur la sandale de trille, frôla un petit corps doux et tiède qui haletait; c’était un écrueil, une belette, un oiselet, un levraut imprudent que la vigilance de sa mère n’avait pas su retenir au nid; épaves fragiles que la tempête avait soulevées dans son noir tourbillon et rejeté brutalement sur le sol. Tout ce à quoi Sacha put trouver un semblant de vie elle l’emporta pêle-mêle dans un pan de sa robe.
Mais elle aussi était lamentable, la pauvre petite idole!
Dénouées par le vent, fouettées par la pluie, ses nattes en désordre s’affalaient piteusement le long de ses épaules; sa robe ruisselante se collait aux endroits où sa peau était nue, lui donnant par tout le corps une pénible impression de mouillé et de froid; ses sandales à demi détachées clapotaient sur les débris humides dont le sol de la forêt était jonché.
Chargée des bestioles que sa pitié a recueillies, elle marche avec peine et butte à chaque instant sur les racines que l’eau a déchaussées.
Pourtant la voici dans l’allée des noisetiers; de quels côtés la porteront ses pas qui hésitent? Viéra lui a dit hier qu’Evlampia l’attend et se désole... qu’elle a promis pour fêter la venue de son trésor un savoureux kissiel à la framboise... que Danilo a fini la cage aux écureuils... Justement elle a là, dans un pan de sa robe, deux petits corps roux nichés sous une queue en panache; n’est-ce pas une disposition du Père qui veille là-haut sur ses enfants et guide leurs pas indécis? Il y a bien loin pour retourner ainsi transie à la datcha! Et puisque Danilo... Sacha fait claquer ses sandales sur le sentier de la chaumière.
—Par miséricorde! C’est toi, mon cœur? Et ainsi trempée! O Seigneur!... Viens, ma petite âme!... Enfin, je te vois! Mon trésor, mon trésor!... Donne ça, mon amour... Ach! ce sont des écureuils, une belette... elle a ramassé cela, la gentille! Comme elle est pitoyable! Viens, ma colombe, nous allons te sécher. Que je suis contente! Ah! que je suis contente de te voir, ma douce, ma dorée, ma campanule, ma rose!
La pauvre Evlampia parlait sans trop savoir elle-même ce qu’elle disait. Les poétiques appellations petites-russiennes lui semblaient fades et trop peu nombreuses encore pour exprimer sa tendresse à l’enfant retrouvée! Lentes et douces, de toutes petites larmes roulaient de ses yeux sur ses joues, larmes de vieillard à qui la vie, hélas! a volé toutes ses sèves.
—Sais-tu quoi, seigneuresse? Je vais te mettre mon linge et une de mes jupes pendant que les tiens sécheront. Que tu seras jolie en paysanne! J’ai justement là, dans mon coffre, ma robe de noce, mon kaftane bleu et deux belles chemises que j’ai brodées quand j’étais fille. Tu choisiras. Je ne les mets qu’à Noël et à la fête de Christ ressuscité, mais quand il s’agit d’une barichnia comme toi, ce n’est pas trop beau pour un jour de semaine. Regarde, milaïa, est-ce que cela te plaît? Ah! ah! ma couronne de fleurs aussi! Peux-tu te figurer Evlampia fiancée? Et c’est que j’étais belle, mon cœur! Tiens! voilà mes tresses, blondes, vois, comme celles de Ioulia, et mes bottes de safian... Oh! soupira la pauvre vieille femme, il y a longtemps que ces choses ornaient ta servante! Son Pavel dort depuis vingt ans dans la poussière, sa fille aussi, sa Marina a quitté le monde il y aura tantôt six automnes, et le mari de sa fille reçoit chaque année sur sa tombe le riz et le sel que Danilo lui porte. Il ne lui reste que ce dernier rameau de son arbre d’amour! No! que faire? Il a plu au Seigneur!...
Résignée comme tous ceux de sa race, Evlampia, aussitôt, cessa de s’occuper d’elle.
—Quand tu seras habillée je pourrai croire que tu es ma fille, si une barichnia peut permettre que l’humble paysanne songe à cela, corrigea timidement la vieille femme. Choisis la plus belle de ces deux chemises, celle avec les jours et la broderie bleue. Voici la jupe; c’est ma mère qui l’a tissée. Mais puisque tu y es, mets aussi l’écharpe à franges. Oh! ce collier, qu’il va bien à ton cou gentil! C’est drôle, tes pieds blancs sortant d’une cotte de villageoise! On dirait des colombes. Ah! tu veux les bottes, aussi? Les talons de cuivre claqueront quand tu marcheras. Maintenant, s’exclama Evlampia ravie, tu es une vraie niéviesta (fiancée)! Sais-tu? Je vais te servir le kissiel, du miel, des merises. Mets-toi à table, ici, pas sur le banc extérieur, car tu pourrais attraper froid, après l’averse que tu as reçue sur le dos. Je m’en vais voir comment mes tournesols, les pauvres, ont supporté la tempête, et ramasser un peu de bois autour de la khata. Je serai ici dans un quart d’heure au plus; tu ne resteras pas seule longtemps... D’ailleurs Danilko va rentrer; il est allé ce matin à Ermino avec Schmoul pour vendre ses poteries; la brischka repasse à cinq heures juste. Ce n’est pas l’orage ni le déluge qui retarderaient le juif! Il doit être à la gare, au train de Kieff, pour ramener des clients; il préférerait revenir du bourg avec sa charrette sur son dos plutôt que de risquer les six grivienniks de sa course! No, je sors; que Dieu soit avec toi!... Sais-tu, seigneuresse? Danilo va croire, en te voyant, que c’est une des belles filles qu’il fait danser les soirs de dimanche sur le préau! Cela le fera bien rire après! Hi! hi!
Les épaules d’Evlampia se secouèrent d’une douce gaieté.
Mais lorsqu’elle fut partie, Sacha ne goûta pas tout de suite au kissiel rose. Rêveuse, elle marcha sur ses bottes qui craquèrent vers le coffre d’où s’échappait, à travers le couvercle soulevé, un parfum de choses mortes. Deux nattes gisaient là, blondes comme une quenouille de chanvre, épaisses et drues comme le blé des moissons; deux nattes pareilles à celles qui flottaient, mêlées aux rubans et aux fleurs de la couronne des fiancées ruthènes sur les épaules de Ioulia.
L’idole les palpa tour à tour, ces nattes, en fit jouer une sur les blancheurs de sa chemise, puis, résolument, elle souleva son diadème, attacha les blonds cheveux parmi les roses déteintes, cacha les siens sous les rubans, et s’en fut dans l’ombre de la chambre pour se mirer au verre qui recouvrait l’icône.
La vitre grossière ne lui montra pas grand’chose de son image, mais qu’importe? Elle caressait, ramenées sur sa poitrine, des tresses pareilles à celles qu’elle avait vues se dorer sous le soleil couchant le soir d’un inoubliable baiser, et, dans son rêve dément, la Sacha des jours mauvais disparaissait, échangeant sa misère contre la joie radieuse d’une épouse de demain!...
Le dos tourné à la porte de la chaumière, elle s’est assise sur l’escabeau familier d’Evlampia, devant les friandises servies par la vieille femme. Pourtant, la gelée rose qui tremble dans l’assiette ne la tente pas. Nulle envie ne lui vient de manger les merises; le miel, blond comme ses nattes, est joli à regarder, mais éveille à peine les convoitises de son palais...
C’est que, brisée par les étreintes de la tempête et la douche de l’averse, fatiguée de sa course à travers la forêt, une douce somnolence peu à peu tente de s’emparer d’elle. Déjà ses rêveries flottent dans une brume indécise... Ses bras sont retombés le long de son corps comme des membres sans vie; sa tête se penche sur sa poitrine, et ses paupières se ferment... Un mouvement de ses épaules a rejeté une des tresses en arrière. Dans l’ombre grise de la chaumière, Danilo lui-même la prendrait pour Ioulia!
Au dehors, aucun bruit ne trouble plus la paix du soir. Magicienne habile, la nature a de nouveau transformé la forêt en un asile de paix et de silence. De l’œuvre destructive de tout à l’heure, la poésie seule reste; le feuillage fraîchement lavé est plus vert; des senteurs plus odorantes montent de l’âme des corolles meurtries... Une ouïe en éveil distinguerait peut-être des craquements de brindilles au tournant du sentier; mais des oreilles qui somnolent ne s’émeuvent pas pour si peu... Déjà le visiteur est sur le seuil de la cabane, et les tresses blondes n’ont pas bougé. Danilo sourit en voyant là sa fiancée. «Pourquoi dort-elle?» se demande-t-il. «Eh! après cet orage, seule, désœuvrée...» Sur la pointe des pieds il s’approche, méditant une niche qui saura bien tirer Ioulia de son sommeil.
Autour de la gelée branlante, quelques guêpes tourbillonnent; d’une main le promis les chasse; de l’autre, relevant la tête de l’endormie, il cherche de ses lèvres un coin de la peau sous la lourde couronne et la fait tressaillir d’un amoureux baiser.
Éveillée en sursaut par cette brûlante caresse, Aleksandra redresse son buste, dégage ses épaules des bras qui maintenant les entourent, et tourne la tête vers celui que sa chair bouleversée a déjà pressenti. Frémissante de surprise et de colère, elle se souvient pourtant de ce qui a donné lieu à la brutale méprise, et, d’un mouvement rapide, arrache sa couronne.
Avec elle les pitoyables nattes exhumées d’un tombeau de jeunesse s’affaissent à ses pieds comme des épis fauchés, et son visage, dépouillé des artifices dont elle l’avait paré avec amour quelques minutes auparavant, apparaît tel que la nature l’a créé aux regards éperdus du petit-fils d’Evlampia.
—Seigneur! C’est vous, Aleksandra Piétrovna!... Comment cela peut-il être, par pitié? J’avais vu Ioulia, Excellence, aussi vrai que Dieu existe, c’est elle que j’avais vue!... Je jure... Ah! qu’ai-je fait? Seigneur! Pardonnez! barichnia.
—Tais-toi! ordonna Sacha, et va-t’en!... Moujick! ajouta-t-elle entre ses dents serrées.
Les yeux du fier descendant des Kosaks brillèrent sous l’injure; mais il croyait avoir mérité d’être traité ainsi; il redevint humble.
—Pardonne, seigneuresse, fit-il de nouveau, voulant baiser la robe de l’idole qui le repoussa d’un geste impératif. Je m’accuse. Toi, une noble! Oui... mais, je te le dis, j’avais cru voir Ioulia.
—Eh! laisse donc ta Ioulia, à la fin! cria Sacha d’une voix rageuse. Quel rapport peut-il y avoir? Un gros, rond, vulgaire épi de maïs, ta Ioulia! Et moi?... Ah! ah! je la hais, ta Ioulia, je la hais, je la hais! Va-t’en!
Danilo, triste et piqué, s’en alla.
—Et toi aussi, je te hais!
Quelques instants après le départ du jeune homme, Evlampia rentra. Elle portait dans son tablier une brassée de bois vert. Sans déposer son fardeau, la douce vieille s’approcha d’Aleksandra.
—Que s’est-il passé, mon cœur? Tu étais dans la khata, n’est-ce pas, quand Danilo est rentré? Eh bien, je viens de le voir passer; il était sombre. Je l’ai appelé, il n’a pas répondu... Curieuse, j’ai suivi le gars des yeux. Il a essuyé ses joues avec sa manche; il pleurait, mon trésor! Lui si gai! Et fiancé!... Tu l’as grondé?
—Cela ne te regarde pas! Laisse-moi tranquille!
—Eh! je sais bien que tu es libre... Mais il est triste, mon Danilko!...
—Et moi? jeta Sacha dans un cri de douleur sombre. Et pourtant, est-ce que je pleure? Fi! un homme...
—Tu es triste aussi, toi, mon cœur? gémit la vieille femme, jetant dans un coin de l’isba, pour se rapprocher de l’idole, le faix qu’entourait son tablier. Et pourquoi, au nom du ciel, pourquoi?
—Je ne sais pas.
—Mais jeune, belle, riche!... Je pensais que les pauvres gens seuls souffraient... Dis-moi, ma dorée, dis, pourquoi serais-tu triste?
—Parce que... parce que je me déteste, voilà!
—Quoi? fit la paysanne, écarquillant les yeux. Tu plaisantes, barichnia! Se détester soi-même! Ah! ah!... D’ailleurs, le Dieu qui est au ciel ne permet pas; il faut s’aimer, mon amour, et aimer son prochain comme soi-même, les saints livres le disent. Est-ce que tu n’as pas entendu le pope lire l’Évangile? C’est beau, la parole du Christ: «Aimez-vous les uns les autres...» Tu aimes les arbres, les bêtes, et tu ne t’aimerais pas toi-même, gentille comme tu l’es? Oh! mon cœur!...
—C’est ainsi, te dis-je.
—Il ne faut pas, il ne faut pas, murmura Evlampia en dodelinant de la tête. Et moi, je t’aime, ajouta-t-elle après un moment de silence. Pourquoi tant que cela? C’est aussi un mystère! Mais je t’ai vue toute petite et mignonne comme un oiselet aux plumes naissantes... Tu ne pleurais jamais; tu regardais devant toi avec des yeux qui avaient l’air de voir plus loin que les nôtres, à nous, les vieux!... Puis tu t’es élancée comme une tige; tu es devenue belle; je t’apportais du miel, des fleurs, et je t’ai aimée! Autant que Danilo, plus peut-être, qui sait? Nous ne sommes pas les maîtres de nos cœurs...
—Mais, moi aussi, je t’aime, fit l’idole avec effort.
—Sois bénie pour la bonne parole, mon trésor, dit la vieille femme en enveloppant Sacha d’un regard d’infini ravissement. Tu es bonne... Aussi tu devrais pardonner à Danilko. S’il t’a offensée, le gars, c’est sans le savoir, bien sûr... Et songe, il pleurait! Une baba, passe encore, mais un homme qui pleure, cela retourne le cœur!
—Il est parti...
—Mais pas loin... Quand je suis rentrée, il était près des ruches, et là il en a toujours pour longtemps. Je l’appelle. Permets!