Part 10
—Oui. Venez, petite colombe. Ensemble! ajouta l’oncle de Danilo en soulevant d’un geste d’infinie douceur sa maîtresse de son siège et l’emportant vers le talus dans ses bras.
Pauvre vieux! il était dans son rôle, touchant et maladroit comme un ours qui bercerait un enfant...
—Mais Danilko, qu’il vienne! supplia Sacha.
—Eh! tout de suite. Puis-je vous prendre tous les deux à la fois? Si vous attendez là, très sage, dans cinq minutes je reviens avec lui.
Akim redescendit le talus. Après des efforts surhumains, il parvint à soulever la télègue et à dégager de dessous elle le corps de son neveu. Celui-ci déjà était raide.
—Mon pauvre! mon pauvre! gémit le vieux.
Et des larmes coulèrent de ses paupières rougies.
Il s’agenouilla, se pencha vers le mort et déposa le baiser de paix sur son front.
—Pardonne-nous, frère, à nous qui t’avons offensé...
Puis il alla vers le cadavre du cheval, toucha du doigt le flanc glacé et inspecta les fractures des pattes.
—Fini, mon vieux! fit-il nettement.
Il retourna à Danilo, voulut le charger sur ses épaules, mais ce n’était pas le fardeau léger qu’il venait de remonter hors du trou: les membres raidis étaient lourds comme du plomb. Akim vit qu’il ne pourrait le porter. Le laisser là, pourtant!... Avant qu’il parvînt au village où seulement il pouvait trouver une aide utile et qu’il ne revînt avec quelqu’un, une demi-heure au moins s’écoulerait. Comment laisser le cadavre du gars si longtemps découvert et à la merci de Dieu sait quelles choses!...
Akim n’est pas ancien soldat pour rien. Il possède les ressources des robinsons du camp. En moins de dix minutes, il a détaché, avec le couteau qui ne quitte pas sa poche, la claie d’osier du devant de la télègue, y a déposé le corps de Danilo, l’a maintenu aux pieds par son mouchoir de poche à lui, qu’il passe au travers des tressons, sous les épaules, par l’écharpe du mort. Et, attachant à ce brancard improvisé les rênes en laine tissée qu’il enlève au harnais du rouan, il se met à la remorque du lugubre fardeau qu’il parvient à remonter par la pente la plus douce de la fosse.
Arrivé en haut du talus, il pose le brancard sur l’herbe, étend par-dessus son kaftane et va chercher son cheval.
Aleksandra n’était plus là où Akim l’avait laissée tantôt. Après avoir attendu le vieux pendant quelques instants, elle s’était mise en marche et regagnait, par l’allée des noisetiers, les sentiers menant à la datcha... Elle avait oublié et Danilo, et Akim, et la scène tragique, et les chansons du gars; sa pensée fuyante habitait d’autres sites...
L’oncle amena le brûlé par la bride jusqu’à l’endroit où était le cadavre, détacha celui-ci de la claie, le hissa sur le cheval, l’assujettit de son mieux, comme il l’avait fait dans la fosse, saisit la bête par la bride, tout près du mors, pour la maintenir sage, et se dirigea à la tête du sinistre équipage vers la demeure d’Evlampia.
L’ombre était douce, paisible, sous la voûte des noisetiers; nul bruit ne vint offusquer l’oreille sereine du mort...
Là-bas, à Ermino, les gens de la noce s’impatientaient.
«Mais que fait donc, disait le père de Ioulia, que fait donc ce diable de Danilo qu’il n’arrive pas?»
Et les gars, en habit de fête, groupés sur le bord de la route, devant la khata, guettaient, en lutinant les filles, l’arrivée du char nuptial...
_DEUXIÈME PARTIE_
«Elle, certes, a le droit et le devoir de diriger l’individu et de lui prescrire sa loi. Elle, c’est-à-dire la conscience...
«Un homme sain et dans la pleine vigueur de son intelligence ne peut pas renoncer à son jugement. Si la loi et les mœurs lui imposent des actes qu’il trouve absurdes, parce qu’ils sont contraires au but, il n’a pas seulement le droit, mais le devoir, de défendre la raison contre l’absurdité et la connaissance contre l’erreur.»
(MAX NORDAU. _Dégénérescence._)
_DEUXIÈME PARTIE_
IX
A présent, le doute n’était plus possible. Tout le monde savait à la datcha.
Quand Akim eut raconté à Mavra ce dont il avait été le témoin dans le silo, et que celle-ci, le plus doucement qu’elle put, l’eut redit à sa maîtresse, ce fut une scène de désespoir indescriptible.
Tatiana Vassilievna, maintenant que le malheur qu’elle avait pressenti était consommé, ne pouvait croire qu’il fût possible. Et le pis, c’est que la chose ne devait pas avoir de fin!... Une longue, longue misère qui allait durer toute la vie!
On consulta les spécialistes de Kieff; puis Vadim partit pour Pétersbourg, chargé de consulter le célèbre psychiâtre Bogdanoff.
Le praticien, comme ses confrères plus humbles, était d’avis de ne soumettre Sacha à aucun traitement spécial. «La vie de nos cliniques, dit-il au jeune homme, est bonne pour les aliénés qui ne peuvent être soignés chez eux ou pour les fous dangereux que l’on craint. Dans le cas présent, rien ne vaudrait la vie de liberté et de grand air et les soins de chaque instant dont le sujet jouit. D’ailleurs, puisque la moindre résistance à ses caprices a des effets si déplorables, mieux vaut laisser aller les choses jusqu’au jour—qui n’arrivera pas, espérons-le—où une intervention par la force deviendrait nécessaire. On sait encore bien peu de chose sur la folie héréditaire, avait conclu l’aliéniste, et c’est malheureusement la plus difficile à guérir. Sur un mal accidentel, on peut avoir des prises; mais, contre une tare de plusieurs générations!...»
Vadim en savait donc autant en quittant Pétersbourg que ce qu’il avait dit lui-même à Viéra au début du mal de Sacha.
Au fond, c’était une grande consolation pour Tatiana, dans le malheur qui la frappait, qu’on lui laissât sa fille. Elle aurait fait le suprême sacrifice de s’en séparer si tel avait été l’avis des médecins et pour le bien d’Aleksandra. Mais quel déchirement c’eût été pour son cœur maternel! Surtout de la confier à un de ces établissements sinistres dont le nom seul fait courir un frisson dans les veines.
La pauvre femme passait la moitié de ses journées en prières. Faible, désorientée, elle n’avait un peu de paix qu’au pied de ses icônes...
Quant à Viéra, que sa clairvoyance avait mise la première au courant du mal d’Aleksandra, une résolution, née de son entretien avec Vadim, grandissait dans son cerveau depuis la catastrophe du silo, à laquelle son intuition lui disait que Sacha avait dû prendre une part tragique, et l’obsédait déjà. Elle avait, après le départ définitif du jeune homme pour Kieff, fouillé la bibliothèque et dévoré les quelques livres traitant d’hérédité et de folie qui subsistaient encore de la collection de son grand-père, offerte en bloc, quelques années auparavant, par Tatiana à un ami de ce dernier. Elle avait compulsé le document envoyé par Vadim, et, quoiqu’elle n’eût pas toujours pu suivre avec netteté l’obscur dédale des termes techniques, et n’eût retiré de ses lectures qu’une bien imparfaite notion des terribles sciences de l’atavisme et de la psychiâtrie, un problème suggéré plus par son instinct généreux, il faut le dire, que par une logique irréfutable, s’était imposé à sa conscience.
«Avons-nous le droit, lorsque nous savons que les êtres qui naîtront de notre sang sont prédestinés, par un vice de ce sang, à des souffrances particulières d’âme ou de corps, de procréer ces êtres? Non, se répondait Viéra, non, non, mille fois non! C’est comme si, sachant que je vais rencontrer une troupe d’enfants qui n’auront pas le temps de se garer, je lançais mon cheval au galop sur la route qu’ils parcourent. Combien seront blessés, tués? Je ne le sais. Et pourtant, j’aurais commis un véritable assassinat... La différence en ceci n’est que dans une nuance toute sophistique. Dans le premier cas, j’agis par passivité; dans le second, par activité. Une chose est lointaine, l’autre présente... Mais, pour une conscience honnête, ces différences existent-elles?»
Hélas! le cœur de la pauvre Viéra avait fort à faire contre les convictions que sa loyauté lui dictait! Pour les mettre en pratique, ne faudrait-il pas renoncer à l’amour d’Evguénï, à ses rêves de bonheur, aux instincts si doux qu’une jeune fille porte en elle?... Alors s’avançaient les arguments sournois:
«Mais à quoi servira mon sacrifice, si Katia s’obstine à se marier et met au monde des enfants?... Peut-être aussi d’autres membres de notre lignée vivent-ils encore et se propagent-ils sans que nous le sachions... Quand ce ne serait que du côté bâtard... N’importe! répondaient les nobles impulsions. Ce qui se passe en dehors de ta conscience ne te regarde pas. Si les apôtres, les inventeurs, les savants avaient raisonné de la sorte, l’humanité serait encore tout au fond des ténèbres. Chacun doit faire ce que la loi d’amour et de progrès lui dicte. C’est vrai,» concluait nettement Viéra. Et sa tête se relevait de toute la hauteur de sa résolution sublime!
Une lettre de Vadim à qui elle n’avait pas encore fait part de ce qui se passait en elle vint bientôt consolider son projet de sacrifice. Après quatre longues pages de nouvelles concernant tous les habitants de la datcha, se trouvait une feuille détachée en tête de laquelle étaient écrits ces mots: «Ceci est pour toi seule; ne le lis pas à tante...» Puis tout de suite après, venaient les lignes qui suivent:
«J’ai été mardi chez les Kantoucheff. Pendant la soirée, Maria Pavlovna m’attirant à l’écart (c’est ce jour-là qu’elle m’a chargé pour vous autres des amitiés que j’ai jointes à ma lettre) donc, Maria Pavlovna, m’attirant dans un coin du salon, me fit remarquer l’air agité d’Elisavéta Serguiévna. Grigorï Lvovitch m’avait déjà parlé de cela aussi et c’était bien inutile, car moi-même, dès que j’eus dit bonjour à notre amie, j’avais été frappé de l’expression de sa figure... Mais, imagine-toi qu’au moment où j’allais prendre congé d’elle, celle-ci me dit tout bas: «Non, non, restez le dernier! Je dois vous parler. C’est très grave, ajouta-t-elle, en me fixant d’un air hagard.» Lorsque tout le monde fut parti elle dit à Lef Grégorievitch: «Va te coucher; tu dois avoir sommeil. Aussi bien Vadim Piétrovitch est trop de nos amis pour ne pas t’excuser.» J’insistai: «Comment donc!...» Nous causâmes un instant de choses banales; puis, quand Elisavéta Serguiévna eut entendu se refermer la porte qui sépare le cabinet de travail de leur chambre à coucher, elle bondit de sa chaise, vint me prendre les mains, et d’un air que je n’oublierai jamais, me dit: «Vadim Piétrovitch, je deviens folle! Je vous dis que je deviens folle!... J’ai des visions! gémit la pauvre femme. Tout à l’heure, avant d’entrer dans le salon, j’ai vu maman qui est morte depuis cinq ans, vous le savez, assise sur le divan de la salle à manger. Ce n’est pas la première fois!... D’ailleurs nous sommes tous fous dans notre famille!... Et Lef! Hier il avait pris un fiacre et ne pouvait pas dire au cocher l’adresse de sa maison!... Il l’avait oubliée!... Il dut aller trouver Tchernienko à la clinique pour lui demander le nom de notre rue!... Et Natacha! Ah! Seigneur! Seigneur! ma Natachka!... Maudit soit le jour, cria-t-elle dans un état de surexcitation indescriptible, où je me suis mariée! Trois enfants, et un déjà qui a hérité de sa mère!... Qu’adviendra-t-il des autres entre deux époux déments?... Vadim Piétrovitch, ajouta-t-elle tout bas en saisissant mes poignets et les serrant avec une force vraiment effrayante, je suis trop lâche pour me tuer; mais jurez-moi, au nom du Seigneur qui nous voit, que lorsque je deviendrai folle tout à fait, vous m’empoisonnerez, vous! Un médecin... un ami, cela vous sera facile sans éveiller les soupçons!... Jurez-le-moi, Vadim Piétrovitch!»
«J’étais trop ému pour songer à la calmer; d’ailleurs qu’aurais-je pu lui dire en ce moment?... Je répondis seulement avec gaucherie: «Que me demandez-vous-là, Elisavéta Serguiéevna? Mais c’est un crime que vous me proposez!» Au fond, je la comprenais si bien, la malheureuse! «Un crime de me tuer pour m’épargner des années d’un mal horrible?... Eh! vous savez bien que ce serait le plus bel acte de pitié qu’un homme pût commettre envers un autre, si de misérables préjugés ne nous avaient faussé la conscience! Justement je vous ai choisi, vous, Vadim Piétrovitch, pour cette suprême prière, parce que je sais vos idées généreuses, votre miséricorde... et aussi parce que vous êtes depuis six ans notre ami le plus fidèle!...»
«Elle pleurait. Je ne sais ce que je lui dis... Je la consolai de mon mieux; je lui jurai à moitié de faire ce qu’elle me demandait (avec l’intention—inutile, je pense, de te le dire—de ne pas tenir mon serment. Que Dieu me pardonne si j’ai mal agi!) Enfin, j’oubliai mon sang-froid de futur médecin, et déraisonnai presque autant qu’elle...
«La position d’Elisavéta Serguiéevna n’est-elle pas ce qu’il y a de plus affreux?... Tu le vois, Viérotschka, chaque famille a son drame! Il en est, hélas! de toutes sortes et de degrés bien différents; mais, n’est-ce pas que le malheur dont nous avons été frappés n’est pas comparable à celui de notre amie?...
«Comment va tante? Et notre Sachinnka?... Donne-moi beaucoup, beaucoup de détails sur sa santé.»
«Maudit soit le jour où je me suis mariée! se répétait Viéra, en tourmentant la lettre de Vadim entre ses doigts émus. Et voilà sans doute, ce que j’aurais à me dire quelque jour, moi aussi, si je n’avais pas le courage de renoncer à être épouse et mère!... Pauvre Elisavéta Serguiéevna! pauvre martyre! Quel exemple pouvait venir plus à propos me confirmer dans ma résolution de rester fille? Ah! si je pouvais gagner Katia à ma cause!»
Elle alla, séance tenante, trouver sa sœur dans le salon, lui lut la lettre de Vadim, lui exposa à nouveau ses projets de renoncement, et l’adjura de rompre son mariage.
Toute brûlante encore des précoces flammes du sacrifice, elle s’imaginait, la naïve enfant, que sa sœur, au premier mot de sa requête, allait mettre sa main dans la sienne et se rallier à ses raisons. Hélas! sa déception devait être d’autant plus grande en voyant échouer si nettement, si complètement sa démarche sublime!
L’entendement frivole de Katia ne pouvait se prêter à des vues de ce genre.
—Je suppose que tout ceci n’est qu’une plaisanterie, dit-elle à Viéra. Qui, je te prie, si ce n’est toi, songerait à des choses pareilles? Ne pas me marier parce qu’un de mes arrière-neveux, un petit-fils, un de mes enfants, même prenons le pis, pourrait naître avec des prédispositions à la folie! Mais à ce compte-là, sœur, il ne faudrait plus de popes pour bénir les unions! D’ailleurs, j’aime Serguié. Pour rien au monde je ne renoncerais à lui!...
Ce dernier argument semblait à Katia autrement péremptoire que n’importe quelle réfutation scientifique ou subtile des théories de sa sœur.
—Rompre mon mariage! Mais tu es folle!
—Katia! cria Viéra en saisissant le bras de sa sœur.
—Oui, cela m’a échappé, dit Iékatérina en se mordant les lèvres! C’est une locution qu’on emploie si souvent...
—Sans se rendre compte de son sens tragique!...
—Mais aussi, toi, tu exagères tout. C’est un grand malheur, un très grand, qui a frappé notre Sacha; mais partir de là pour vouloir réformer les lois de la création!... Tiens, jeta Katia, cela est digne de Tolstoï!...
Viéra poussa un long soupir. Elle sentait une fois de plus que jamais sa sœur et elle ne se comprendraient. Entre leurs deux natures, bien qu’elles fussent du même sang, il y avait tout l’abîme mystérieux des idées, des penchants, du caractère...
—Mais promets-moi de réfléchir, au moins, insista-t-elle lorsque Katia dut la quitter pour donner des ordres à la nouvelle femme de chambre qui rangeait le linge de son trousseau. Promets-le moi.
—Mon Dieu! Si ça peut te faire plaisir... Pourtant j’aime autant te dire d’avance que mes réflexions ne me feront pas changer. On ne bouleverse pas ainsi sa vie du jour au lendemain pour Dieu sait quelles utopies!...
—Non, mais vraiment, fit la jeune fille en pouffant de rire, trouvant décidément par trop grotesque le prosélytisme de sa sœur, tu as de ces idées!... Allons, réfléchis, toi aussi, de ton côté, et nous finirons bien par nous entendre!...
—Rien à faire! songea Viéra avec douleur lorsque Iékatérina fut sortie du salon dans une glissade. Pourtant, mon rêve était si beau! Les dernières de notre race... Anéantie eût été à jamais la tare qui, comme un cancer, empoisonne notre sang! Ah!...
—Que signifie ce gros soupir, chère enfant, demanda, en français, une voix derrière Viéra?
—Madeleine!...
—Vous ne m’avez pas entendu entrer, vous étiez si absorbée dans vos pensées! Voyons, que se passe-t-il sous ce front-là, interrogea Madeleine Burdeau en écartant du bout des doigts une mèche cendrée qui s’était échappée des bandeaux de Viéra? Il faudrait pourtant se faire une raison...
—Eh bien! venez, fit Viéra en entraînant la Française hors du salon! Je vais vous dire à quoi je songeais... Vous êtes tellement mon amie depuis que je vous connais bien! C’est Vadim qui m’a ouvert les yeux sur vous, ajouta-t-elle sans remarquer la rougeur qui, à ces mots, couvrit le visage de M^{lle} Burdeau. Oui, vraiment; il m’a tellement fait votre éloge, les derniers temps de son séjour à Vodopad, que j’ai fini par voir en vous la perfection que vous êtes!... Oui, oui.
Viéra prit la jeune fille par le bras, et l’entraîna hors du jardin vers la route. Trop occupée de ses rêves à elle, elle ne soupçonnait pas l’émotion de cette dernière.
—Eh bien! voici...
En quelques mots Viéra mit M^{lle} Burdeau au courant de ses projets. Très attentive malgré son trouble la Française l’écoutait.
—Quelle est votre opinion, Madeleine? demanda M^{lle} Erschoff en concluant. M’approuvez-vous?
—Mon Dieu! chère amie... C’est une question si grave, si compliquée!... Et je suis prise au dépourvu...
—Mais ainsi, dès l’abord?...
—Certes l’idée en est noble, généreuse... trop même, peut-être, ajouta Madeleine Burdeau en souriant un peu... D’aucuns pourraient la faire rentrer dans la catégorie des utopies...
—Vous aussi! s’écria Viéra d’un ton de reproche...
—J’ai dit: d’aucuns. Quant à moi, ma nature me prédispose assez à des rêveries de ce genre...
—Ah! j’en étais sûre, s’écria Viéra, en pressant le bras de sa compagne avec transport.
—Pourtant, reprit celle-ci, que votre joie n’aille pas trop vite en besogne; des choses pareilles à celles que vous venez de m’exposer ne s’acceptent pas sans quelques réfutations. La première qui se présente à mon esprit est celle-ci: si tous les descendants des races tarées agissaient selon vos principes, la terre, ma chère enfant, serait bientôt dépeuplée; or, ce n’est pas là le but de la Nature... ni de la société...
—Mais non! Les cas ne sont pas tellement fréquents de familles contaminées par un mal héréditaire.—J’entends un mal déterminé, spécial, qui fait des victimes certaines—car pour le reste, nous savons trop, hélas! qu’il n’est pas possible d’éviter la souffrance en ce monde!—Donc, les familles tarées sont des exceptions, et en les supprimant on ne diminue pas sensiblement les représentants du genre humain. D’ailleurs, quand cela serait, à quoi sert que la terre soit peuplée de monstres?... Puis enfin, moi, ce n’est pas à une idée sociale que j’obéis. C’est à une considération tout individuelle, tout humaine... Mon cœur est ému d’une pitié infinie pour ces êtres qui, soumis au terrible occultisme de l’hérédité, sont condamnés dès l’instant de leur naissance à partager les maladies de leurs ascendants, ou bien à expier leurs aberrations, leurs vices!... Je veux, en enterrant ma race, épargner la souffrance à quelques-unes au moins de ces créatures marquées d’avance du sceau d’une réprobation imméritée!
—Cela est beau, et bien digne de passionner un noble esprit; seulement, je le répète, en partant de ce principe, il faudrait supprimer la moitié des hommes; que dis-je, la moitié? les trois quarts, les neuf dixièmes!... Car ce n’est pas de l’hérédité seule que vient la souffrance... En somme c’est la Douleur qui règne sur le monde, et elle ne cessera d’exercer sa royauté que le jour où ce monde lui-même cessera d’exister. Ah! c’est une terrible impératrice que l’on ne détrône pas avec une bombe ou des révolutions!
—Vous changez la question en mettant encore une fois en jeu les souffrances vagues qui pèsent sur l’humanité, dit Viéra avec un peu d’impatience. Nous ne nous occupons en ce moment que du mal défini auquel on peut remédier, du moins en partie, et j’estime que, même sans espoir d’un succès certain, l’homme doit faire le sacrifice de son individu lorsqu’il voit quelque possibilité d’améliorer le sort de ses semblables.
—Nous arrivons à la question sociale...
—Mais non! L’homme, par rapport à la société, ne m’intéresse pas. Mon but, je le répète, est d’empêcher, comme je le peux, quelques créatures de souffrir. Puisque, dans le cas d’hérédité qui nous occupe, il n’y a guère possibilité de soulager qu’en empêchant de créer, c’est ce que je m’empresse de faire en vouant ma race à l’extinction... du moins autant qu’il est en mon pouvoir...
—Mais sacrifier ainsi toute sa vie pour éviter des maux peut-être imaginaires!... Car enfin, il est possible que justement vos descendants, à vous, seront tout à fait sains.
—Il est possible, mais il n’est pas probable; alors, mieux vaut agir d’après le pis! De cette manière, au moins, je tiens la certitude!
—Ma noble Viéra! fit Madeleine Burdeau en saisissant les mains de la jeune fille dans les siennes. Et Evguénï Nikolaïevitch, demanda-t-elle tout bas après un moment de silence, son regard velouté plongé dans les beaux yeux couleur d’azur de M^{lle} Erschoff.
Viéra pâlit un peu.
—Oh! fit-elle pourtant, en s’efforçant de sourire, ceci me donnera sans doute un peu plus de mal que d’exposer mes théories! Mais n’importe! Je serai fidèle à ce que je considère comme mon devoir.
Elle eut un geste décidé; puis écrasa une larme au coin de sa paupière...
—D’autres ont fait pis, ou plutôt mieux que cela!
—Mais puisque tu l’aimes, fit Madeleine en tutoyant pour la première fois son élève.
—Eh bien?
—Rien... En disant cela j’ai tout dit.
—Oui, je sais, la Française est avant tout et toujours, malgré et contre tout, l’amoureuse! l’amoureuse qui ne voit que son amour et ne peut lui souffrir d’obstacles! Pour nous, gens du Nord, l’amour n’est qu’un accident dans la vie; nous ne le voulons ni tyrannique ni absorbant. Alors...
—Eh! ne te défends pas, ma chérie! Tu n’en auras ni plus ni moins de mérite! Tu sais aussi bien que moi que l’amour n’est pas le propre d’une latitude ou d’une nation; qu’il est de toutes les races et de tous les pays; qu’il est humain, divin, enfin qu’il est la loi suprême!... De quoi naît-on? De l’amour. Quel est le but de nos espoirs, de nos rêves, de notre vie tout entière? L’amour. Pourquoi travaillons-nous? Pour donner du bien-être à ceux que nous aimons. Pourquoi souffrons-nous? Pourquoi quelques-uns volent-ils, tuent-ils? Par amour! L’amour, toujours l’amour! Devant ces deux syllabes tout s’efface et rentre dans le néant.
M^{lle} Burdeau avait mis tant de chaleur dans ces mots, que Viéra ne put s’empêcher de lui dire:
—Comment! vous aussi, Madeleine?
—Moi aussi, répondit la Française, mais cette fois tristement. Dieu n’a pas fait d’exception pour le cœur des hommes. Qu’ils soient riches, qu’ils soient humbles, quand le moment est venu, tous doivent y passer!...
Puis, pour faire oublier l’amertume que recélait sa phrase, elle déclama, prenant à dessein un air comiquement emphatique:
—Vous tous qui m’écoutez, oyez ceci. J’aime et ne suis pas aimée!
—Il y a toujours un obstacle, dit Viéra en soupirant. Et... peut-on savoir?