Part 11
—Non, pas à présent. Il est possible qu’un jour... mais je ne promets rien. Livrer le secret d’un amour partagé, c’est charmant; dans le cas contraire, cela n’a rien de glorieux, non, ni de gai!... Sais-tu, Viéra, reprit-elle au bout d’un instant, ce qui me vient à l’idée en ce moment, et que j’ai oublié de t’objecter tantôt? C’est qu’en renonçant à Evguénï, ce n’est pas seulement sur ton bonheur, à toi, que tu opères, mais sur le sien en même temps; et cela, en as-tu le droit?
—Oh! ne me tente pas, Madeleine, cria Viéra, ne me tente pas! C’est là la plaie, la plaie vive de mon cœur! Devant elle toutes mes autres blessures s’effacent. Et pourtant, puisque le remords ne m’a jamais effleurée, ajouta-t-elle lentement, c’est que les choses sont bien ainsi... tandis que je ne pourrais supporter, maintenant, de renoncer à mon sacrifice.
—Mais, dis-moi encore... Et Katia?
—Oh! elle ne veut rien entendre, elle! Tu la connais! Une idée juste a-t-elle jamais pu entrer dans son cerveau? Elle ne comprend pas; elle rit, elle appelle cela des billevesées, voilà toute sa logique...
—Et puis il faut bien avouer que dans les conditions où elle est, à la veille de ses noces...
—Oui, approuva Viéra, soyons juste. Il faudrait une énergie rare pour rompre un mariage d’amour trois semaines avant la date de son accomplissement. Une énergie rare, ou le feu de l’apostolat, du dévoûment... Or, Katia ne possède ni l’un ni l’autre. Ah! quel dommage! C’eût été si beau!... Enfin, Madeleine, à toi je puis bien te dire cela; je n’ai plus qu’un espoir, et qu’il est affreux, mon Dieu! c’est qu’elle n’ait pas d’enfants... Ainsi, la loi de justice s’accomplirait malgré elle. Tu ne dis rien, Madeleine.
M^{lle} Burdeau eut un geste qui signifiait: «Que pourrais-je dire?» Puis elle ajouta:
—Ma tête s’y perd; tout cela est si extraordinaire, si subtil; il faudrait être Salomon lui-même pour juger! Enfin, je ne puis, pour t’apaiser, que te répéter l’éternelle parole des anges au berceau du Sauveur: «Paix sur la terre aux hommes bien intentionnés!» Toute l’indulgence des nations tient dans cette absolution sublime.
Les jeunes filles, pendant quelques instants, se turent. Étroitement enlacées comme deux âmes qui viennent de se lier pour toujours, elles suivaient dans la paix rose du crépuscule d’octobre les sentiers qui mènent à l’étang de Vodopad. Malgré les blessures que chacune d’elles venait de toucher du doigt, leurs fronts étaient sereins. La muse du soir avait peu à peu, comme d’un palimpseste effacé les pensées frivoles de leurs cœurs, et tracé sur leur blancheur nouvelle la poésie sacrée de son recueillement.
—Regarde, Madeleine, dit Viéra lorsqu’elles furent arrivées aux chutes d’eau. Quelle agitation tiendrait devant un apaisement pareil? Oh! bien orgueilleux, bien endurci par les passions serait l’homme dont l’âme, même au plus fort de l’épreuve, se déroberait au charme que la Nature sait dévoiler à certaines heures!... Mais, vraiment, dis, la grâce et le charme du crépuscule tout entier ne tiennent-ils pas dans cette flaque d’eau, dans ces chutes murmurantes? L’étang les reflète et les cascades lui prêtent leur voix. Que l’heure est douce, Madeleine! Et que Dieu a eu de pitié d’avoir créé le soir!
La jeune fille joignit les mains et regarda devant elle avec extase.
«Singulier peuple que ces Russes, songea Madeleine Burdeau observant, moins émue qu’elle, le ravissement croissant de sa compagne! Froid, apathique, indolent pendant vingt-trois heures du jour, il se révèle à la vingt-quatrième d’une exaltation aiguë que n’atteindront jamais nos enthousiasmes les plus démonstratifs. Quelque chose vibre en eux qui échappera toujours à l’analyse des Latins que nous sommes... C’est bien la race des glorieux martyrs, des héros, des dévoûments sublimes comme des pires abjections. Et dire que nous croyons posséder en France le monopole des passions vives!»
—Remarque, Madeleine, dit Viéra en s’arrachant à sa contemplation, que la nature est la seule chose sur laquelle tous les êtres humains, de quelque race qu’ils soient, se sont entendus. Le nègre chante ses savanes, l’Hindou ses forêts, le Peau-Rouge ses prairies, l’Arabe son désert et son cheval, le Circassien ses montagnes. Quant aux poètes civilisés (mon Dieu que ces deux mots vont donc mal ensemble!) ils peuvent être sceptiques, mystiques, ironiques, épiques, sentimentaux, grivois, la beauté des sites et du ciel les séduit toujours. Et comme c’est drôle que ce soient précisément les choses que nous prétendons n’avoir pas d’âme, qui émeuvent le plus la nôtre! Quelle bouche, je te prie, a la fraîcheur d’une rose? Quels yeux la transparence limpide d’un lac? Quelle voix nous parle aussi éloquemment que le murmure d’une source ou le grondement de la foudre? Lorsque je me trouve en nombreuse société, il y a à peine deux visages sur lesquels mes regards aiment à se poser; mais au milieu de la forêt ou du steppe, quel feuillage d’arbre, quel brin d’herbe serait désagréable à ma vue? Ah! que je plains les gens des villes, chère amie! Comment seraient-ils justes, comment seraient-ils généreux et purs, quand leur vie tout entière se passe, non parmi les saines ivresses pour lesquelles ils ont été créés, mais au milieu de sensations conventionnelles, perverties, frivoles...
—Et combien d’entre eux vous plaignent à leur tour, ma chérie, dit M^{lle} Burdeau en souriant. La campagne, pour les citadins, est un véritable épouvantail... sauf pour y passer les dimanches, et la couvrir des papiers graisseux qui enveloppaient leurs saucissons!...
—Oui, dit Viéra; parce qu’en prononçant le mot campagne, ce n’est pas la nature qui se présente à leurs yeux avec ses divins charmes, ses aspects toujours nouveaux, sa sérénité accueillante, c’est, par un renversement d’optique, les ennuis matériels qu’ils auraient à subir, les incommodités, les petites privations... Au lieu de regarder ce qui est, leurs esprits inquiets voient ce qu’il manquerait, et de là leur dédain d’une vie dont ils n’ont envisagé que les mauvais côtés. Chez nous, pourtant, ils sont rares, ceux qui n’aiment pas la campagne. Le Russe est né pour les vastes horizons; il a dans le sang d’ataviques démangeaisons de vie nomade, de grand air. Si j’étais seule au monde, ajouta M^{lle} Erschoff, ou, du moins, si les êtres avec lesquels je vis m’étaient moins chers, j’équiperais un chariot, je me munirais d’un serviteur fidèle et m’en irais tout droit devant moi, au hasard des plaines et des montagnes, passant une nuit ici, un jour là-bas, et savourant sans vaines entraves les pures joies de ma liberté.
—Mais vous n’avez rien inventé, ma très chère; ne savez-vous pas que le dernier cri de la mode chez nous est d’avoir sa roulotte automobile et de s’en aller comme vous le dites, non par monts et par vaux, le puissant véhicule ne s’y prêterait pas, mais par routes, à la recherche de la sensation rustique?
—Vraiment? fit Viéra amusée.
—Oui, oui. Par exemple, on ne se contente pas de la rusticité dans tout; oh! bien s’en faut! On emporte avec soi lavabo, literie, tente-abri, ustensiles de cuisine, vaisselle, sièges pliants... Enfin, l’on s’encombre si fort et l’on se donne tant de soucis que tout le plaisir du voyage en est gâté; mais chacun, cependant, essaiera de la roulotte et du camping. C’est très bien porté, très chic, et par conséquent...
—Oh! alors, si c’est chic, je n’en veux plus, s’écria Viéra, comiquement sérieuse! Fi! la vilaine chose, le vilain mot! Ne vous fâchez pas, chère Madeleine, mais si vous saviez comme elles sont intolérables à notre simplicité russe, ces éternelles préoccupations de snobisme et de chic, dont les échos nous viennent de l’étranger! Peut-être sommes-nous, nous autres, un peu trop dédaigneux de l’élégance; il faudrait un juste milieu, je l’avoue, entre votre goût et le nôtre, mais que les Français sont ridicules avec leurs raffinements soi-disant esthétiques! Ils ne parviennent, le plus souvent, qu’à créer du clinquant, du faux, qu’eux seuls prennent pour de l’art...
—Tu m’as demandé de ne pas me fâcher, Viéra, et c’est tout au plus si je t’obéis pour ne pas être désagréable à ma nouvelle amie, pourtant j’en aurais le droit, certes! Je suis bon juge, moi, car je connais la moitié de l’Europe: l’Angleterre, l’Autriche, la Serbie, l’Allemagne, la Russie, la Belgique, et, sauf cette dernière miniature de royaume, qui est un foyer de progrès, de luxe et de bien-être, aucun de ces pays, impartialement parlant, ne m’a semblé égaler le nôtre au point de vue artistique, industriel et...
—Et moral?
Viéra avait jeté cela vivement, piquée par la controverse de M^{lle} Burdeau.
Celle-ci, très grave, répondit:
—Et moral, peut-être. Qui sait, si l’on pouvait «sonder les cœurs et les reins» des nations, quelles surprises nous réserverait cette chirurgie d’un nouveau genre? Les apparences sont si trompeuses! Les étrangers jugent toute la France sur Paris dont ils n’ont le plus souvent visité que les petits théâtres, le classique Moulin-Rouge, le monde à côté, et pis encore!... sur Paris qui, en somme, n’est qu’une vaste Cosmopolis... Ils ne connaissent rien de la vraie France, celle que nous chérissons si jalousement! Que dis-je? Il est même de bon ton parmi ceux qui ne connaissent ni l’un ni l’autre, de nous... bêcher! Ne serait-ce pas, chère Viéra, un peu de jalousie?...
—Non, dit M^{lle} Erschoff sincère. J’avoue pourtant, après réflexion, que, déroutée par l’opposition du spectacle que nous avons sous les yeux et de l’écho des sottes vanités mondaines, j’ai été un peu injuste, tout à l’heure. Oh! rien qu’un peu, ne prenez pas cet air vainqueur!... Mais à quoi bon continuer une discussion qui ne peut aboutir à rien? Chaque citoyen—et ceci est touchant—ne trouve-t-il pas toujours son pays supérieur à tous les autres? Et dès que deux étrangers sont aux prises, l’éternel duel des sentiments, des préjugés, des idées, n’en fait-il pas aussitôt deux adversaires?... Réconciliables, heureusement, ajouta Viéra dans un sourire, en baisant M^{lle} Burdeau sur la joue qui était à sa portée.
—Mon Dieu, il faut bien passer son temps à quelque chose, fit celle-ci en rendant à son amie sa caresse. Que serait un tête-à-tête sans querelle? Les amoureux eux-mêmes n’y résistent pas...
—Et voilà ce que je ne comprends pas! dit Viéra redevenue songeuse. L’amour ne doit être qu’une longue entente, une complète harmonie... Je ne prise point le tumulte de la passion, ni les brouilles coquettes «pour mieux s’aimer après», comme on dit; mais un amour serein, silencieux, égal. La main dans la main, les yeux dans les yeux, voilà comment on devrait passer la vie quand on s’aime! J’avais fait ce beau rêve. Hélas!... murmura Viéra en soupirant longuement.
—D’autres que vous l’ont fait aussi, ce rêve, ma chérie, dit Madeleine Burdeau non moins mélancolique, et doivent comme vous l’enterrer par un hélas. «Hélas!...» c’est le plus souvent par ce mot désabusé, ce «Sésame, ferme-toi!» que finissent les beaux songes! Tu vois cette frêle branche amenée de la forêt par le ruisseau, et que charrie l’eau de la cascade pour l’emporter vers le tourbillon qui doit l’engloutir? C’est là l’image de nos espoirs, verts rameaux que la vie entraîne dans son tournoiement!...
Viéra ne répondit plus; elle songeait.
Le voile du soir, de rose qu’il était, se teignait en gris-perle... L’eau de l’étang, avec ses herbes bizarres, ressemblait à un écrin de velours sombre étalant ses émaux précieux, et mariant leur éclat aux ciselures du feuillage, les gouttelettes de la cascade s’égrenaient une à une, pareilles aux perles d’un collier brisé. Des parfums de feuilles mortes et de résine arrivaient de la forêt prochaine, harmonieux, divinement, dans cette pénombre pâle...
—Quel dommage qu’il faille rentrer, dit Viéra avec regret!
—Tout a une fin, répondit M^{lle} Burdeau. Pourquoi déplorer ce qu’on ne peut éviter? Aussi bien nous y reviendrons... Demain ne sera pas moins attrayant qu’aujourd’hui.
—Vous êtes une sage, Madeleine, fit Viéra en se levant du tronc renversé d’un saule sur lequel elle était assise.
—Chacune son tour, riposta la Française; tout à l’heure c’était toi...
Et les nouvelles amies, se prenant par le bras, s’engagèrent dans le chemin qui menait à la datcha.
La brise avait fraîchi, le sable était humide... fini le sortilège des décors! Pressées l’une contre l’autre, les deux jeunes filles ne songeaient plus qu’à regagner au plus vite le home hospitalier où les lampes allumées mettent une si douce clarté, où le samovar chante, où le parfum du thé embaume si gentiment, où les visages aimés portent sur chacun de leurs traits leurs souhaits de bienvenue!
X
VIÉRA s’est retirée dans sa chambre, mais elle ne peut dormir; tant de pensées heurtent son front!
Ce jour-là ont eu lieu les noces de Katia.
Dès le matin, tout Vodopad était en liesse; jamais l’humble village n’avait vu tant d’hôtes ni d’équipages... «Vois donc, Nikita, les beaux chevaux!» «Euh! euh! le mari est officier dans la marine de notre père le tzar!» «Un fier cocher, Ivann, celui qui mène la troïka!» Ainsi s’interpellaient les moujicks, dont la plupart avaient négligé leur travail pour faire haie sur le passage de la noce.
La pauvre église de bois étant trop petite pour contenir tout le monde,—car les parents et les amis des deux familles étaient nombreux,—le vieux pope Nikanor Ksénofontovitch avait tout simplement transporté ses accessoires sous une vaste tente faite de branches de sapins entrelacées, que les gens de M^{me} Erschoff avaient dressée sur le préau de la commune, et y avait béni le jeune couple.
—Hourrah! hourrah! Paix et bonheur à tous! crièrent à assourdir les paysans ivres déjà de la vodka promise!
Puis un plantureux dîner réunit les convives à la datcha.
Evguénï y était, parmi ces convives, et ç’avait été pour lui et pour Viéra une triste, triste noce! Pour Tatiana aussi, dont les regards navrés, allant à chaque instant vers le coin des jeunes, ne trouvaient point pour s’y poser un visage chéri aux joues pâles, aux tresses brunes, aux yeux étranges et verts... Car Sacha n’assistait pas au mariage de sa sœur.
Evlampia, prévenue, l’avait emmenée dès le matin dans la britschka du Juif, pour une longue promenade à travers la forêt; par cette même route où, six semaines auparavant, avait passé le char conduisant Danilo à la mort. Puis elle l’avait fait dîner sous les arbres, lui avait montré un étang, une source, des coins du domaine vert inconnus de l’idole, avait, en un mot, inventé mille prétextes pour la retenir jusqu’au soir, y réussissant à force de tendresse et d’ingéniosité. Et le cœur de la pauvre maman saignait de cette séquestration!... Mais pouvait-on montrer Sacha dans le costume de paysanne qu’elle s’obstinait à ne pas vouloir quitter, même pour ce jour exceptionnel, jeter en pâture à la curiosité des hôtes son air dément, ses gestes bizarres? Quant à supprimer l’ostentation de la noce, comme Tatiana et Viéra le souhaitaient d’un commun accord, impossible! C’eût été d’un mauvais présage pour les nouveaux époux que de les marier dans le deuil, et un manque d’empressement, que rien en somme ne justifiait, envers la famille de Nikolaï Sémionovitch Afanassieff.
Alors il avait bien fallu en passer par où les convenances et le bonheur des enfants l’exigeaient, et l’on avait éloigné Sacha... Maintenant, l’aube commence à éclaircir l’ombre de la chambre à travers les découpures des volets; il y a plus de quatre heures que le bruit de clochettes des derniers équipages s’est évanoui dans le lointain des routes, que les habitants de la datcha redevenue paisible se reposent des émotions de la fête, et Viéra, douloureusement, n’a encore fait que ressasser dans sa mémoire les détails de son entrevue d’hier avec Evguénï, le souvenir de leur lointaine rencontre... de leurs jeux d’enfants... de l’entente qui, alors déjà, unissait leurs cœurs et dont était éclose la pure fleur de leur amour... Toute l’histoire de leur tendresse se déroule devant elle comme les pages d’un album sur lequel on a écrit ses pensées les plus chères, et que l’on relit une dernière fois avant de le céler au fond du coffret aux choses mortes...
Bien que les familles Afanassieff et Erschoff fussent liées depuis très longtemps, les jeunes gens n’avaient pas eu de fréquentes occasions de se voir. Ce furent, au début, les maladies anodines qui, cependant, interdisaient le contact aux enfants du même âge; puis l’éducation des filles, le départ des garçons pour le «gymnase» de Kieff; les études de ceux-ci à l’Université, à l’école de marine. De sorte que, malgré les visites relativement fréquentes que se rendaient les parents, Evguénï et Viéra s’étaient—du moins aussi loin que la reportaient les souvenirs de la jeune fille—vus douze fois en tout. Oui, douze fois, l’amoureuse était sûre de ne pas se tromper d’un chiffre!
Plus sérieux tous les deux que leur âge, et partageant à peu près les mêmes goûts, ils étaient bien vite devenus amis; pourtant, il arrivait aussi parfois qu’une brève querelle vînt rompre l’harmonie de leur accord. L’un soutenait ceci, l’autre cela, et c’étaient, pour un quart d’heure, des mots rageurs, des mines boudeuses, des regards rancuniers et sombres, jusqu’à ce qu’une loyale avance de Viéra—moins obstinée qu’Evguénï, c’était elle toujours qui revenait la première,—sût aplanir la houle des puérils amours-propres, et renouer la bonne entente.
Plus tard, les seize ans du «gymnasiste» devenant romantiques, il avait récité à sa petite amie très attentive des bribes de son anthologie et celles des œuvres des grands poètes nationaux permises par la censure du lycée. Avec quelle emphase lyrique il déclamait dans le grand salon de Khorodienka, domaine qu’habitaient en ce temps-là les parents d’Evguenï:
_Kouda, kouda vi oudalilis_ _Viesni moïé zlaté dni?..._ _Où vous êtes-vous enfuis,_ _O jours dorés de mon printemps?..._ _Que me préparent les heures qui vont venir?_ _Mon regard veut les saisir en vain;_ _Elles sont cachées dans une profonde brume..._ _Il n’y a pas de nécessité... La loi du sort est juste!_ _Tomberai-je percé d’une flèche?_ _Ou passera-t-elle à mes côtes?..._ _Chaque chose doit s’accomplir. L’heure est marquée_ _Pour la veille ou le sommeil..._ _Que le jour soucieux soit béni!_ _Et bénie soit l’arrivée de la sombre nuit!_
* * * * *
_L’aube matinale va luire,_ _La clarté du jour va briller._ _Et qui sait? Je descendrai peut-être, moi,_ _Dans les mystérieuses ténèbres de la tombe..._ _Et les flots lents du Léthé_ _Engloutiront la mémoire d’un jeune poète!..._
Les yeux d’Evguénï se noyaient d’une mélancolie tragique; ses gestes évoquaient le souvenir des heures évanouies. Avec le Lenski de Pouschkine, il semblait, le naïf adolescent que nulle épreuve n’avait encore effleuré dans la vie, se préparer au duel fatal contre un nouvel Onéguine, et gémir sur le sort de sa destinée sombre!...
Et ceci eût été, pour un témoin railleur, d’un irrésistible comique!...
Mais Viéra, elle, était loin de trouver en ces séances matière à plaisanterie. Enthousiaste et rêveuse, elle aimait la parole des poètes, et sans parfois trop comprendre le sens des pensées qui s’y déroulaient,—car elle était encore bien jeune à cette époque,—il lui plaisait d’en suivre le rythme sur les lèvres inspirées d’un ami à la moustache naissante. Et la fleur de son amour s’était épanouie bien plus au souffle poétique émané des œuvres de Pouschkine, de Lermontoff, de Joukovski, qu’aux seules séductions du «gymnasiste» dégingandé, leur interprète! Et que d’heures charmantes passées plus tard dans le parc de Khorodienka!
Evguénï était devenu un vrai jeune homme, aux gestes respectueux, à la réserve troublante; il ne déclamait plus de vers, mais ses yeux, plus éloquents que toutes les rimes du monde, disaient clairement à la gracieuse jeune fille qu’était devenue Viéra que sa ferveur d’autrefois pour les créations mystiques des poètes s’adressait maintenant à une forme plus concrète et non moins inspiratrice...
A trois reprises différentes, et pendant plusieurs heures chaque fois ils s’étaient revus sachant qu’ils s’aimaient, mais sans oser ou sans vouloir se le dire, trouvant exquis ce nouvel aspect de leurs sentiments d’autrefois; cachant, lui sous ses manières dégagées d’étudiant, elle sous un essai de coquetterie de toute jeune fille, l’émotion qu’ils éprouvaient en face l’un de l’autre; jusqu’au jour de cette avant-dernière visite à Boutcha, où leurs cœurs, débordant enfin, avaient laissé échapper le doux secret si longtemps captif...
Mais hier?...
Depuis sa résolution prise de renoncer au mariage, Viéra s’était pour la première fois trouvée en présence d’Evguénï. Avait-elle pu, d’avance, se faire une juste idée de ce à quoi s’engageait sa vaillance, et de quels déchirements allait s’accompagner la comédie de froideur qu’elle s’était résolue à jouer devant celui pour lequel elle aurait, sans calculer une seconde, donné toute sa vie à l’heure même?
Hélas! non. Ses prévisions, quant à ce dernier point surtout, avaient été dépassées et de beaucoup!
Quand Evguénï, l’entraînant dans une allée du parc après le dîner, lui avait demandé simplement en levant sur elle ses bons yeux tristes: «Eh bien! Viéra Piétrovna, que signifie cette froideur?» et qu’elle avait dû, sous peine de se laisser attendrir et de voir s’éparpiller au vent, d’un seul coup, la triomphante palme de son holocauste, lui répondre d’un air glacial: «Que voulez-vous, Evguénï Nikolaievitch? Je connaissais mal mes sentiments; j’avais cru vous aimer pour toujours, il n’en était rien...» alors, oh! alors, le calice de Gethsémani tout entier avait vidé son amertume sur son cœur agonisant. Evguénï à ces mots était devenu très pâle; son premier mouvement avait été d’ouvrir la bouche pour interroger à nouveau la renégate de leurs fiançailles tacites; mais, se ravisant, il s’était contenté de secouer la tête d’un air qui émut plus Viéra que tout ce qu’il aurait pu dire, puis, s’inclinant, il lui avait offert son bras pour la reconduire au salon.
Et ce fut tout. Simple, bref, sans vaines paroles, comme le sont les choses vraiment tragiques.
Au moment du départ, Evguénï demanda d’une voix qui doutait encore: «Est-ce possible que ce soit adieu?» Viéra nettement répondit: «C’est adieu.»
—Ah! il le disait bien: «Est-ce possible?» songeait maintenant la pauvre amoureuse avec désespoir! Oui... Est-ce possible, mon Dieu, de se quitter ainsi quand on s’aime? Est-ce possible qu’il tienne tant de douleurs en deux phrases?... Est-ce possible, sans crier de tendresse et de pitié, de voir ce que j’ai vu dans ces yeux si chéris?... Ah! Evguénï, mon Evguénï!...
Viéra ne pleurait pas. La gorge serrée par une angoisse insupportable, les tempes battantes, le cerveau martelé de pensées éternellement pareilles, elle regardait, immobile, l’aube pâle envahir sa chambre et dessiner dans sa pénombre les objets familiers qu’elle reconnaissait à peine. Encore un jour qui va se lever; puis un autre... Quand donc pourra-t-elle accepter son sacrifice, sinon avec la joie que l’on s’accorde à prédire au devoir accompli, du moins avec un peu de la sérénité dont elle s’est leurrée?...
«Jamais! jamais, sans doute,» gémissait-elle! Et la peur de souffrir ainsi longtemps, la lâcheté qui est au fond de toute créature humaine si noble qu’elle soit, jetait son cœur désemparé dans un tourbillon de révolte et de plaintes... Tous les sophismes des premiers jours de lutte, les objections de sa sœur, de M^{lle} Burdeau, de Vadim à qui elle s’était confiée l’avant-veille, firent l’assaut de sa volonté fragile, et triomphèrent un instant de sa conscience...