Au delà du présent...

Part 12

Chapter 123,898 wordsPublic domain

«A quoi bon ces renoncements, ces combats, cette rébellion contre la nature toute-puissante? Pourquoi souffrir, pourquoi lutter, quand le bonheur est là, à portée de la main, si lumineux, si tentant?... Qui me saura gré de mon sacrifice?... Finis les angoisses et les regrets!... Je veux aimer, je veux vivre, je veux voir sourire Evguénï!...» Déjà Viéra se répète tout bas les mots qu’elle va tracer, tantôt, pour rappeler l’ami désespéré: «Mon bien-aimé, toute ma conduite, hier, n’était que comédie; je voulais éprouver votre amour; il est sorti victorieux de ma censure... Eh bien! Sachez que moi non plus, je n’ai jamais cessé de vous chérir! Je vous aime, Evguénï! je vous aime, je vous aime, je vous aime!...»

Mais quelle est cette voix secrète plus impérieuse que celle de la tendresse, plus forte que celle du désespoir de la révolte? A peine le cœur de Viéra est-il traversé de ce souffle d’insurrection, qu’il sent une impossibilité presque physique, tant elle est nette, de s’y laisser aller. La décision que sa conscience loyale a prise dans un jour d’héroïsme ne peut ainsi flotter à la dérive, au caprice des passions, comme une grossière épave qu’engloutira l’abîme!... Un œil vigilant suit sa route, un doigt puissant la guide... Toute frémissante encore de la lutte, mais l’âme domptée, le cœur soumis, la jeune fille esquisse à nouveau son geste d’abnégation, et l’œil fixé sur l’Idéal qu’elle s’est volontairement créé et qui sera désormais l’unique phare de sa vie, elle condamne ses espoirs mauvais, ses souhaits parjurés...

Elle reste ainsi longtemps immobile, comme fascinée par la compréhension lucide de son destin; un arrêt s’est fait dans sa pensée; seuls dirait-on, voient ses yeux... Elle n’a plus ni la force, ni même le désir d’ergoter; une volonté suprême annihile la sienne et décide en son lieu...

Tout à coup, du fond de la chambre, un bruit confus de gestes et de mots prononcés à voix basse, vient tirer Viéra de sa rêverie.

«Le plus grand a pris deux noix; fi! que c’est vilain!... Mais non! ce n’est pas dans le coffre!... Il disait: Je suis indigne... digne... digne!...» C’est Sacha qui, assise dans son lit dont elle a jeté les couvertures à terre, marmotte des phrases sans suite.

«A minuit lorsque tout dort... Que donnerons-nous aux écureuillets?... Pardon, seigneuresse, je ne savais pas!... hi! hi! hi!...»

—Qu’est-ce, ma chérie? pourquoi ne dors-tu pas? demanda Viéra en se rapprochant d’elle.

L’enfant dévisagea un instant sa sœur sans répondre, puis avec volubilité dit:

—Mais je ne peux pas! je ne peux pas! Imagine-toi, un couvre-pied bleu! C’est impossible! Un couvre-pied bleu! Et l’on veut que je dorme!... Prends-le, Viérotschka, cria-t-elle avec véhémence; dégoûtant couvre-pied!... Fu!...fu-u! Donne-m’en un rouge, supplia-t-elle, un beau rouge!...

Viéra, docilement, s’en fut échanger le couvre-pied bleu contre celui de M^{lle} Burdeau qui était rouge, et l’étendit sur la couchette. Mais à peine Sacha eut-elle vu chatoyer ses plis à la lueur de la lampe que Viéra venait de rallumer, elle sauta à bas de son lit, se dressa haletante au milieu de la chambre et se mit à crier d’une voix rauque de terreur: «Du sang!... du sang!... Danilo! du sang!... Béréguiss!...» cria-t-elle avec éclat.

—Sacha, Sachinnka, mon amour, calme-toi, au nom du ciel! Mère va t’entendre... Ah! mon Dieu!

Quelqu’un avait remué dans la chambre voisine; une main cherchait la poignée de la porte...

La démente continuait:

—La télègue!... Danilo!... Ah! frère! frère!...

Affaissée dans les bras de sa sœur, elle pleurait.

—Danilko! gémit-elle une dernière fois avec désespoir.

Sur le seuil de la porte maintenant entr’ouverte, une ombre blanche se dessine.

—Retourne dans ton lit, maman, dit doucement Viéra; ce n’est rien... une peur enfantine que nous avons eue, Sacha et moi... Fini! ajouta-t-elle en s’efforçant de prendre une voix gaie.

Mais Tatiana ne fut point dupe; elle avait entendu... Sans calculer ce que ce mouvement pouvait avoir de nuisible pour les nerfs impressionnés de la malade, elle s’élança vers le groupe formé par ses deux filles, et saisissant Sacha dans ses bras, se mit à la baiser avec passion.

—Ma chérie, mon trésor, répétait la pauvre femme, comme du temps où, heureuse jeune maman, elle berçait l’enfant frêle sur ses genoux; ma chérie!... Regarde, c’est moi, c’est ta mère, ta maman qui t’aime, mon ange!... O Dieu puissant, viens à notre aide, cria Tatiana avec un regard dont l’ardeur dut percer le plafond de la chambre, le toit de la datcha, la voûte du ciel, et émouvoir le cœur du Père!... Dors, mon amour, dors!...

Elle s’était assise sur le siège que Viéra lui avait avancé, et agenouillée tout près d’Aleksandra, la petite tête posée contre son cœur aimant, ses lèvres fermant de leurs baisers les paupières gonflées de pleurs, elle hypnotisait de sa tendresse le cerveau bouleversé.

—Dors, mon trésor, do...rs!...

Encore un sanglot, quelques plaintes, et Sacha s’assoupit.

Le jour chasse complètement, maintenant, l’ombre de la chambre, mais Tatiana Vassilievna ni Viéra ne bougent. Pâles, silencieuses, alternativement elles regardent l’enfant endormie, et plongent leurs yeux dans les yeux l’une de l’autre.

C’est la première fois qu’Aleksandra a une crise d’épouvante. Jusqu’à présent, ses manies d’abord, puis sa folie, ont été douces. Même le jour de la mort tragique du petit-fils d’Evlampia, elle avait paru sereine, répétant seulement de loin en loin, comme un écho: «La télègue était dans la fosse... Danilko aussi...» et souriant d’un air entendu quand on s’oubliait à rappeler devant elle quelque détail du sombre drame... Sauf aux instants où elle prenait ce visage fermé, cette mine têtue que Tatiana lui connaissait depuis l’enfance, elle semblait heureuse dans la nouvelle personnalité créée par sa démence; et l’on se réjouissait de ce qu’elle, au moins, la pauvre innocente, ne souffrît pas trop du malheur auquel on était soumis à cause d’elle... Et maintenant, cette triste consolation aussi allait disparaître! Non content de torturer ceux qui, du moins, avaient la force de supporter l’épreuve, Dieu levait son bras vengeur sur l’être sans défense!...

A la voir là, dans ses bras, qui dormait tranquille et confiante comme un petit enfant, Tatiana allait jusqu’à songer: «Ah! qu’elle repose toujours ainsi! Que rien ne l’éveille, désormais! Mieux vaut, oui, mieux vaut la voir morte que douloureuse et terrifiée comme tout à l’heure!...» Puis elle sentait le cœur chéri battre sous ses doigts, le corps tiède palpiter contre sa chair de mère, et, reniant son souhait, disait à Viéra:

—Quand je l’ai là, ainsi, près de moi, je suis heureuse, j’oublie toutes mes misères... Que c’est doux, un enfant à bercer, Viérotschka! Notre Katia le saura avant un an, j’espère, ajouta Tatiana, souriant déjà aux rêves des grand’mères...

—Tais-toi, maman, cria presque durement Viéra, oubliant les précautions de silence qu’elle avait gardées jusqu’alors! Comment peux-tu souhaiter cela après ce que nous venons de voir?...

Mais elle aperçut le timide effarement de sa mère, et, plus douce:

—Faisons des vœux, au contraire, ma chérie, pour que tu n’aies jamais de petits-enfants!

—Oh! Viérotschka, implora la pauvre maman qui fit signe en même temps de parler plus bas.

—Mais oui, reprit impitoyablement Viéra! Quant à moi, c’est mon seul espoir maintenant...

—Mais c’est un péché, enfant! Un manque de confiance envers le Père qui est là-haut...

—Oh!

Viéra accompagna cette exclamation d’un geste qui voulait dire: Ceci m’importe peu!

—Que veux-tu dire, Viéra, fit sévèrement M^{me} Erschoff?

—Que Dieu oublie parfois les hommes, et qu’il est prudent pour ceux-ci de ne songer qu’à eux-mêmes, s’ils veulent améliorer leur sort ou celui de leurs semblables...

—Seigneur! gémit Tatiana, est-ce ta mère qui t’a appris ces choses?

—Non, ma chérie... C’est la Vie!...

—Mais tu ne la connais pas, la Vie!...

—Assez pour désirer la connaître encore moins! Maman, murmura Viéra en se jetant à genoux près de madame Erschoff et inclinant sa tête sur l’épaule restée libre de la douce créature, maman, je voudrais mourir!

—Je te défends de dire des choses pareilles, ma Viéra, fit Tatiana en détournant avec précaution son visage incliné vers celui de Sacha, pour baiser le front de son autre fille. Quel mal tu me fais! Mais on ne peut pas se laisser aller ainsi à toutes ses impressions; il faut être un peu vaillante!... Evguénï ne t’aimerait-il plus? interrogea la maman très bas, presque honteuse de montrer à Viéra qu’elle avait pénétré son secret...

—Si, hélas!

—Pourquoi... hélas?...

—Parce que je le rends malheureux et suis à cause de cela plus malheureuse moi-même.

—Mais tu l’aimes?...

—Oui, hélas!

—Pourquoi encore hélas? demanda Tatiana stupéfaite.

—Parce que hélas! hélas! toujours hélas! répondit Viéra en crescendo. Tiens, mamacha, nous l’avons trouvée l’autre soir, Madeleine Burdeau et moi, la définition de la vie: un hélas perpétuel, un hélas encore, un hélas toujours!...

—Quel blasphème! gronda M^{me} Erschoff en secouant la tête. Mais c’est offenser Dieu que de critiquer ainsi son œuvre! Il est le Maître, Il agit comme Il veut!...

—Tu es d’avis aussi, peut-être, qu’il faut le remercier quand il frappe?

—Eh bien! oui, affirma la croyante avec ferveur. Même alors, je te bénis, ô Père!

—Moi aussi, fit Viéra avec plus de pessimisme qu’elle n’en avait en réalité au fond de l’âme. Avec notre désabusé poète Lermontoff, je te rends grâces, Seigneur, des plaisirs variés de ce monde charmant... des espoirs vains de nos cœurs... de l’âcreté de nos larmes.. de nos rêves trompeurs perdus dans les espaces... de tout, enfin, mon Dieu! Puissé-je seulement ne pas trop longtemps te rendre grâces!... Oh! mamotschka, tu me regardes comme une cigogne qui trouverait un canard dans son nid à la place d’un de ses petits!

—C’est que je ne reconnais plus ma Viéra, dit la maman navrée.

—Mais moi, je te reconnais toujours, va, ma chère poule! jeta Viéra dans un baiser.

—Alors, puisque tu aimes Evguénï et qu’il t’aime, reprit M^{me} Erschoff revenant à sa chère idée, rien n’est plus simple: tu l’épouseras. C’est un beau parti!

—Il s’agit bien de cela! Mais, justement, c’est là l’«hélas!» qui a provoqué tant de scandale tantôt. Nous ne nous marierons pas!

—Je ne comprends pas.

—Tu n’as jamais compris...

—Parce que tu es trop compliquée.

—Et toi trop simple... Voyons, mère, puis-je prendre un époux quand je sais (Viéra dit ces mots si bas, que Tatiana dut coller son oreille contre la bouche de la jeune fille pour les entendre) quand je sais que notre famille est maudite, et qu’en me mariant je propage le mal affreux qui empoisonne son sang, et expose mes futurs enfants, ou tout au moins les enfants de mes enfants, au malheur dont nous sommes les témoins depuis quelques semaines, aux affres tragiques dont nous avons eu le spectacle ici même tout à l’heure!... Dis, maman, le puis-je?

—A quoi vas-tu penser, Viéra? Je te l’ai dit, c’est au Père à conduire nos actions, et non à nous, misérables atomes!... Aurais-je jamais osé, moi, faible créature, empiéter ainsi sur les droits du Créateur?

—Est-ce que tu savais, lorsque tu t’es mariée, à quoi tu exposais tes descendants à venir?

—Non.

—Et, si tu l’avais su, aurais-tu persisté à le faire?

—Mais oui... pourquoi pas? fit timidement la pauvre maman; toutes ces subtilités me sont-elles jamais entrées dans l’esprit?

—Eh bien! tu aurais commis un crime, tout simplement, dit Viéra si haut que Sacha tressaillit.

—Oh! fit M^{me} Erschoff avec un air de reproche qui s’adressait également aux paroles de Viéra et au ton élevé dont ces paroles avaient été prononcées.

Puis elle mit un doigt sur ses lèvres pour commander le silence. Mais l’enfant ne bougea plus.

—Couchons-la dans son lit, dit Viéra après un instant, puis nous partirons; elle dormira plus tranquillement.

Tatiana Vassilievna s’exécuta avec regret.

C’était si bon, ainsi, dans les bras l’une de l’autre! Et si rare!... Mais la pose commençait à devenir fatigante; son dos était courbaturé, ses doigts avaient la crampe; puis, il était vrai que Sacha serait mieux dans son lit.

—Chu...u...u...t!

Toutes deux sortirent de la chambre sur la pointe des pieds.

—Tu ne te couches pas? demanda Tatiana.

—Non. Aussi bien, je ne pourrais dormir... Mais toi, va te reposer pendant quelques instants. Tu as eu une journée si fatigante!...

—Et que vas-tu faire, toute seule ainsi, au point du jour?

—Ne t’inquiète pas.

—Et si Sacha s’éveille?

—Laisse la porte ouverte entre ta chambre et la nôtre: tu entendras tous ses mouvements.

—Viérotschka! supplia M^{me} Erschoff avant de quitter sa fille, promets-moi que tu vas réfléchir à ce que tu viens de me dire, et que...

—Oui, oui, sois tranquille, je réfléchirai, je te le promets! Je ne fais que ça, ajouta la jeune fille en riant.

«Puisqu’elle promet de réfléchir, se dit la maman en regagnant son lit, c’est qu’elle est toute disposée à renoncer à ses lubies, si quelque échappatoire lui en laisse les moyens... Allons! il est permis d’espérer!»

«Chose singulière que les parents! se disait Viéra de son côté. Maman devrait être la première à approuver ma décision. Que dis-je? à m’en montrer la voie, et c’est un véritable désespoir pour elle que je m’y sois résolue... Heureusement, je-sais-ce-que-je-veux, articula la vaillante presque à haute voix, en détachant chaque syllabe de sa phrase, et pour rien au monde, désormais, ni ma conscience ni ma fermeté ne se laisseront amadouer!»

XI

QUI vive? demanda la voix tout éveillée de M^{lle} Burdeau lorsque Viéra traversa la chambre commandant le salon, qui était celle de la Française.

—Amie!

—Ah! c’est toi, Viéra?

—Moi.

—Déjà levée?...

—Comment, «déjà»? Je le suis depuis hier, levée, ou plutôt depuis avant-hier, car, chère Madeleine, la nuit avant celle-ci non plus je ne me suis pas couchée, dit Viéra en se rapprochant du lit de son amie.

«Tout comme moi,» songea M^{lle} Burdeau à part elle. Puis, s’adressant à Viéra:

—C’est cela que tu étais si pâle hier?

—Non, fit Viéra; tu sais bien que ce n’était pas cela! Ah! Madeleine, Madeleine, que j’ai souffert pendant cette maudite journée! Tous les tourments de ma vie s’étaient ligués contre moi pour me rendre la plus misérable des créatures: le mariage de Katia... la place de Sacha vide à notre table de famille... la présence d’Evguénï qu’il me fallait traiter en étranger, en nullité hostile à mon cœur!... Une agonie, enfin! Et j’ai dansé!...

—Même avec lui. Je t’ai vue...

—Oui, il le fallait bien... Sous quel prétexte lui aurais-je refusé? Ah! la joyeuse danse! A quoi bon un orchestre? Les battements d’angoisse de nos cœurs suffisaient!

—Il était aussi pâle que toi...

—Pauvre ami! Pauvre, pauvre!...

—Mais comment en as-tu fini avec lui, si tu en as fini?...

—Si j’en ai fini? s’écria Viéra avec fierté. En doutes-tu? Ne t’avais-je pas juré?

—Ne te fâche pas, amie. C’est parce que je comprends toute l’étendue de ton héroïsme que je viens à en douter... Jamais, non, jamais, je n’aurais cette force, moi! Eh! bien. Et alors, comment t’y es-tu prise?

—Je lui ai dit que je ne l’aimais plus, que je ne l’avais jamais aimé! répondit Viéra en écrasant deux larmes de rage aux coins de ses yeux.

—Tu aurais pu employer des moyens moins violents, lui dire que ton cœur lui restait fidèle, qu’il serait toujours pour toi l’ami le plus cher, mais que...

—Oui, une romance, interrompit Viéra, qui finirait par le duo le plus tendre! N’est-on pas vaincu d’avance lorsque l’on donne une telle prise à l’ennemi? (Étrange ennemi! Enfin!...) Si Evguénï savait que je l’aime encore, il me poursuivrait de ses prières, de ses larmes... Mon Dieu! oui, chère Madeleine; chez nous, les amoureux pleurent encore ainsi, tout simplement! Et cela, Dieu m’absolve! je ne pourrais le supporter, non! Tandis qu’ainsi, il me considérera comme une coquette, me méprisera, m’oubliera! Ce sera complet! ajouta Viéra dans un sourire plein d’amertume.

—Oh! les choses n’iront pas si vite en besogne, ma pauvre petite! On ne renonce pas ainsi, d’un coup, aux rêves qui furent chers, même si l’objet qui faisait leur valeur a perdu un peu de son prestige. On caresse en eux les chimères qu’ils étaient, la joie qu’ils nous ont donnée!... Avant qu’Evguénï parvienne à t’oublier et à ne plus souffrir, il passera de l’eau sous le pont, comme on dit chez nous.

—Tu es une consolatrice hors de pair, Madeleine, fit Viéra brièvement.

—C’est que je t’aime, ma chérie, que je veux ton bonheur, et qu’il me semble que tu le sacrifies à des choses si douteuses... si aléatoires!...

—Ce que dicte une conscience loyale ne saurait mentir! Ma conviction est faite; tu me tenteras donc en vain, prêcheuse d’amour!

—Et si je te disais que mes perfides avis n’étaient faits que pour éprouver ta vaillance?... Que tes convictions sont les miennes?... Que je t’approuve... Que je t’envie! s’écria Madeleine Burdeau en attirant Viéra tout près d’elle pour la presser sur son cœur. Oui, j’ai réfléchi à ce que tu m’as exposé l’autre jour; j’ai reconnu le large but de ce que j’appelais tout au fond de moi tes utopies, et je te donne cent fois, mille fois raison!

—Enfin!

—Oui. Je ne te troublerai plus de mes conseils frivoles. Tu as en moi, depuis ce moment, la plus fidèle alliée, et, si cela était nécessaire, la protectrice la plus dévouée de tes idées!

—Même contre moi-même?

—Même contre toi.

—Jure-le, Madeleine!

—C’est fait.

—Alors, je te dirai tous mes doutes, toutes mes luttes; cela me soulagera, car il y a des heures, enfin, où le cœur se révolte, où l’âme brisée n’a plus la force de combattre... Et être seule pour vaincre en de pareils moments!...

—As-tu fait part de tes vues à Vadim Piétrovitch? interrogea Madeleine Burdeau avec un peu d’hésitation.

Viéra fit signe que oui.

—Et quelle est son opinion, à lui?

—Au fond, je crois qu’il m’approuve, bien qu’il m’ait opposé plusieurs objections.

—Lesquelles? Elles doivent avoir plus de valeur que les miennes, puisqu’elles relèvent de la science... du moins je le suppose.

—Eh! justement; les froides notions de la science peuvent-elles prévaloir sur les élans impérieux de l’âme?... D’ailleurs, voici la manière de procéder de Vadim: «Il est prouvé par statistique que... Pourtant, il ne faudrait pas en conclure que... Plusieurs aliénistes affirment que... D’autres, au contraire, sont d’avis que...» Enfin, impossible de sortir de là avec une conviction quelconque!... Mon raisonnement, à moi, simplifié depuis que je réfléchis beaucoup à ces choses, se résume à ceci, et se montre d’une logique qui suffit à mes convictions pour ne plus s’écarter de la route que ma conscience leur a tracée: depuis aussi loin qu’on peut remonter dans la famille des Douganovski, qui est celle de ma mère, c’est-à-dire depuis six générations, y compris la mienne, chaque étape de ces générations a été marquée par un ou plusieurs cas de folie. Donc, il est bien avéré que la folie est héréditaire dans notre race. La folie héréditaire, comme toutes les tares ataviques, est presque impossible à guérir; donc, pour empêcher qu’elle sévisse, il n’y a qu’un moyen à employer, c’est d’empêcher qu’elle existe. Or, comment mettre en pratique ce moyen? En supprimant la race qui produit cette tare, c’est-à-dire en ne créant plus de descendants; c’est-à-dire, pour les représentants de cette race, en renonçant au mariage... L’on se donne tant de peines pour guérir le mal qui existe! N’est-il pas plus simple de l’empêcher d’être?... Plus simple et plus humain! D’ailleurs, ici, nous n’avons pas le choix: la pitié la plus élémentaire nous interdit d’opter pour autre chose que pour le second point... Je n’oserais, pour ma part, méconnaître sa loi... Et la meilleure preuve de la droiture de mes idées, c’est que quand je songe à m’insurger contre elles, la paix de ma conscience s’évanouit du coup... Oh! cela arrive plus souvent qu’à son tour! ajouta la jeune fille en souriant. Qu’on a de mal à faire son devoir, Madeleine!

—Oui, mais qu’on a de joie quand on a su le faire!

—Avec tout cela, je t’ai éveillée de bien bonne heure, ma pauvre amie!

—Il y avait longtemps que je l’étais; aussi longtemps que toi, laissa échapper Madeleine Burdeau.

Puis, devant l’étonnement de Viéra:

—Oui, ajouta-t-elle, j’ai tant pensé à tes confidences, à Katia, au bonheur que son mariage lui apportait, à la déception qu’il te donnait à toi, que je n’ai pu fermer l’œil ni hier ni aujourd’hui...

Cette hypocrisie coûtait un peu à M^{lle} Burdeau; mais comment avouer que la présence de Vadim à Vodopad mettait son cœur en tel émoi que le sommeil de deux nuits en avait été compromis?

—Alors, tu as entendu Sacha?

—Non...

—C’est vrai, notre chambre est assez éloignée de la tienne... Ah! si tu l’avais vue, la pauvre petite! Elle a eu un accès d’épouvante affreuse! Elle se rappelait la chute de Danilo... Maintenant je suis certaine qu’elle a pris une part active à ce malheur. Elle criait éperdue: «Béréguiss! Béréguiss!» Or, tu sais que c’est par cet avertissement que nos conducteurs russes font se garer les gens qui se trouvent sur la route de leurs véhicules. Qui sait si le malheureux garçon ne le lui a pas lancé, ce cri? Et si, voyant qu’elle ne s’écartait pas assez vite pour éviter ses chevaux, il ne s’est pas jeté de propos délibéré dans l’abîme ouvert au bord de la route, pour lui sauver la vie, à elle? Je ne puis m’expliquer qu’ainsi comment elle se trouvait dans la fosse quand Akim a découvert le corps de Danilo, et pourquoi elle a crié tantôt: «Béréguiss!» avec cet indescriptible effroi.

—Cela peut-être, fit Madeleine Burdeau rêveuse...

—Ah! Madeleine! Songer qu’elle a été la cause d’un tel malheur!... S’attendre, dès à présent, à chaque instant, à des scènes comme celle de cette nuit!

—C’est affreux.

—Mère a tout entendu...

—Oh!

—Oui. Heureusement, maman tient de sa foi si ardente une résignation qui lui permet de supporter l’épreuve; puis elle a, malgré la vivacité de sa tendresse, des sautes un peu puériles d’impressions qui la font vite oublier... A peine Sacha s’était-elle calmée qu’elle me parlait déjà avec ravissement de ses petits enfants à venir! Tu penses si elle a été bien reçue!...

—La délicieuse femme que Tatiana Vassilievna! fit M^{lle} Burdeau. Elle est d’une candeur!

—C’est un ange, conclut Viéra.

—Que tu effarouches quelquefois...

—Mais que j’aime à la folie. On ne peut se figurer avec quelle douceur elle nous a élevées. Jamais sa bouche n’a dit: Je veux! Et elle était belle!...

—Cela se voit encore. Tu lui ressembles, du reste.

—Dis-moi la pure et sincère vérité, Madeleine, suis-je belle?

—Non, pas belle, belle dans le vrai sens du mot; mais charmante, attirante au possible. Tes admirables cheveux cendrés d’une teinte si rare, tes yeux bleus... de quel bleu dirai-je?... Ah! j’y suis! du bleu honnête et clair de la fleur de gentiane; ton teint pâle, ta taille menue, sont un ensemble de grâce et d’harmonie parfaites.

—Alors, tu comprends que l’on m’ait aimée!

—Coquette! Et moi?

—Oh! oui, que je le comprends!

—Mais non! Je te demande comment je suis faite.

—Au premier abord, tu as l’air un peu déesse... un peu inaccessible... Le casque de tes cheveux noirs, ta taille qui paraît très grande et qui n’est en somme que moyenne; tes yeux sévères, ta démarche lente, imposent. Puis, d’un sourire, tu apprivoises les mortels!... Je crois que l’on peut dire de toi que tu es belle, classiquement belle. Tu as dû avoir beaucoup de succès dans ta carrière d’institutrice en Russie? Avoue-le, Made!

—Oui... Mais lesquels! fit la Française avec dégoût.

—On ne t’a jamais demandée en mariage?

—Si, une fois.

Et M^{lle} Burdeau se mit à rire, malgré l’amertume dont les questions de Viéra venaient de remplir son cœur.

—Et... peut-on savoir?

—Qui? Mais pourquoi pas? Un garçon coiffeur, ma chère!

—Oh!