Part 13
—Parfaitement! J’achetais toujours ma parfumerie dans le même magasin, tiens, à Kieff, au coin de Kreschatik et de Nikolaïevska. Or, un salon de perruquier, comme vous dites, est attaché à l’établissement, et dans ce salon travaillait, travaille encore un Adonis en tablier blanc qui, par la porte ouverte sur le magasin, guettait les belles clientes, et que mes charmes ont conquis!... Profitant d’un dimanche qu’il était seul à la boutique—les autres employés ayant eu probablement congé—et où j’avais eu besoin de faire emplette, il me fit à brûle pourpoint sa déclaration, et me demanda de vouloir bien l’accepter pour époux!... Je l’entends toujours qui me répète—car j’étais trop saisie pour couper court tout de suite à sa tirade—: «Ia vas loublou! Ah! kak ia vas loublou! (_Je vous aime! oh! combien je vous aime!_)»
—Oh! fit Viéra! que tu as dû être indignée!
—Que non, ma chérie; tu te trompes, répondit Madeleine Burdeau avec tristesse. La grossièreté des aveux que j’avais eu à subir jusqu’alors me fit presque trouver touchante cette proposition, déplacée, il est vrai, mais honnête, au moins, et si sincère!... Le pauvre diable! il s’était probablement renseigné sur mon compte, et me sachant institutrice—c’est-à-dire subalterne—et pas riche,—comme lui sans doute,—il ne voyait pas en quoi sa démarche pourrait m’offenser!... Si je n’avais eu que des humiliations de ce genre à souffrir!...
—Alors, c’est triste d’être institutrice?
—Souvent. En tout cas, dans cette carrière, le plus grand défaut qu’on puisse avoir, c’est d’être belle... quand on n’est pas intrigante en même temps!
—Et celui que tu aimes à présent, Made, interrogea Viéra tout bas en se penchant vers son amie?...
—Oh! celui-là ne m’a jamais mésestimée, ni offensée!... C’est l’être le meilleur, le plus noble qui soit, répondit Madeleine Burdeau avec chaleur! Mais je l’aime, lui, et il ne m’aime pas... C’est encore pis ainsi... Eh bien! non! corrigea-t-elle au bout d’un instant, même dédaignée, même sacrifiée, je n’ai pas à me plaindre! Je sais ce que c’est que le pur amour! Je suis fière de celui que j’aime et du sentiment qu’il m’inspire! Tout est bien. Au moins j’aurai vécu!... C’est que j’ai vingt-six ans, ma chérie!
—Tu ne les parais pas.
—N’importe! je les ai... et la jeunesse s’enfuit à grands pas!
—Comment est-il au physique, celui que tu aimes, demanda Viéra intriguée?
Ici, Madeleine Burdeau se troubla un peu; puis souriant pour donner un air léger au compromis de sa franchise, elle se mit à tracer l’inverse du portrait de Vadim.
—Assez petit,... blond,... barbe à la russe,... yeux bleux,... teint hâlé...
—Et Russe, lui aussi, comme sa barbe?
—Russe.
—Et ce petit homme blond n’aime pas la déesse que tu es?
—Apparemment.
—Peut-être n’ose-t-il pas te déclarer ses sentiments? Peut-être lui as-tu...
—Ne ruine pas ton imagination à lui faire des emprunts pareils, va, ma petite Viéra, interrompit la Française, mi bonne-enfant, mi-amère! Il aime ailleurs, voilà le hic!
—Le hic?...
—Tu ne comprends pas cette expression? Cela veut dire: Voilà le cheveu...
—Dans la soupe?... demanda Viéra, riant de l’explication.
—Dans la soupe! Tu as parfaitement saisi. Oh! l’intelligente élève!
—Mais est-il aimé, lui, de celle qu’il aime?
—Je le crains.
—Et elle est aussi jolie que toi?
—Elle est charmante.
—Je te plains, ma pauvre Made!
—Il y a de quoi, fit la Française tristement gouailleuse. Mais assez parlé de ces choses, ma chérie. Si tu le permets, je vais me lever, je ne ferai qu’une toilette sommaire et nous irons déjeuner. Hélas! les soucis du cœur n’empêchent pas les besoins plus grossiers de guetter nos instincts... J’ai horriblement faim!
—Ceci est d’autant plus sage, dit Viéra, que Vadim retourne à Kieff par le train de dix heures, et que personne, après la journée harrassante d’hier, n’a songé à lui faire préparer un déjeuner un peu substantiel; or, il est tellement, lui, insoucieux de ces choses, qu’il partirait sans manger plutôt que de se donner la peine de commander lui-même son repas. Tiens! mais nous pourrions le conduire à la gare; nous mettrons simplement nos pèlerines sur nos vêtements de matin. Cela te convient-il?
Madeleine Burdeau répondit: «Oui» d’une voix qu’elle s’efforçait de garder naturelle; mais, dans sa hâte à se lever, dans ses yeux rayonnants, un observateur moins occupé que Viéra de ses propres pensées eût reconnu une joie débordante bien en désaccord avec le ton d’indifférence aimable dont ce mot avait été prononcé...
* * * * *
Une heure plus tard, les deux amies étaient installées en compagnie de Vadim Piétrovitch dans la calèche qui reconduisait le jeune homme à la gare.
Des deux chevaux, l’un était ce même «brûlé» qui avait réussi à sauter librement dans la fosse au charbon de bois, lorsque Danilo s’y était précipité avec son attelage, et qui avait regagné sain et sauf l’écurie.
M^{me} Erschoff, craignant de nouveaux accidents,—car personne, sauf Viéra (et M^{lle} Burdeau depuis ce matin) ne soupçonnait la véritable cause de la catastrophe du silo,—avait voulu le vendre; mais Andreï supplia tant et si bien, mettant toute la faute sur ce «maladroit de Danilo qui n’avait jamais su mener un cheval», que la faible Tatiana avait dû enfin céder à ses instances. Et, chose à remarquer, depuis que le «brûlé», la moins aimée auparavant des bêtes d’Andreï, était sorti indemne de la tragique équipée de la fosse, celui ci était devenu plein d’égards pour le cheval; il lui témoignait à tout propos une affection jalouse, une prédilection marquée sur les autres hôtes de son écurie... On eût dit la tendresse reconnaissante d’une mère pour un enfant qui vient d’échapper à un grand péril!
Plus de coups de fouet, plus de reproches, plus d’injures capables de froisser l’amour-propre d’un cheval. Quand le «brûlé» avait envie de faire le paresseux, on allait au pas; quand il lui prenait la fantaisie de courir, ses compagnons devaient le suivre... En un mot, le récalcitrant Andreï n’obéissait plus spontanément qu’à une seule créature au monde, et cette créature, c’était le «brûlé»!
Quant à la télègue, on ne l’avait même pas fait réparer. Tatiana Vassilievna, trouvant qu’un souvenir trop lugubre s’y rattachait, n’avait pas voulu la garder; elle en avait fait cadeau à un pauvre moujik ravi qui l’avait transformée lui-même, avec l’ingéniosité russe, en chariot de corvée...
—Eh! frère, tu vas me faire manquer mon train, cria Vadim remarquant la lenteur de l’équipage.
—Que faire, barine? Mes chevaux sont fatigués... ils ont tant trotté hier.
—Donne-leur un bon coup de fouet, ça les ravigotera!
—Et comment, faut-il aussi vous jeter dans le fossé?
—Andrioucha! cria Viéra avec colère.
Andreï rougit et fit claquer son fouet, mais mollement, pour cacher sa déconvenue.
—Je sais bien, moi, pourquoi cette animosité sournoise contre le pauvre Danilo, dit M^{lle} Burdeau, en français, naturellement. Il courtise Ioulia...
—Est-ce possible! s’exclamèrent à la fois Vadim et sa cousine.
—Je les ai surpris ensemble l’autre jour, en revenant de chez Natalia Grigorievna, il la tenait par la taille... elle souriait.
—Deux mois après la mort tragique de son fiancé! Mais c’est abominable, s’indigna Viéra.
—Je n’ai pu m’empêcher de le lui dire aussi moi-même quand elle m’a dépassée, seule, un instant après dans le chemin. Elle s’est un peu troublée, mais bien vite remise, m’a répondu par l’éternel «Que faire?» des Slaves... «Que faire? barichnia, il est mort; nous n’y changerons rien!»
—Au fait, dit à son tour Vadim, c’est une réponse très sage.
—Oh! Vadim Piétrovitch, murmura Madeleine Burdeau, saisie.
—Je vous scandalise, mademoiselle? Eh! pourquoi voulez-vous que nos paysans envisagent la vie d’une autre façon? S’ils prétendaient s’arrêter à chaque mécompte, à chaque adversité qui les visitent, ils auraient trop à faire! Un malheur est-il arrivé? Avec la grâce de Dieu et leur insouciance, ils tâchent de le réparer au plus vite; ils n’ont pas de temps à perdre, eux, en sentimentalité vaine!
—Mais ici, ce ne serait que de la décence.
—Ou de l’hypocrisie. Ioulia a aimé Danilo parce qu’il était jeune, parce qu’il était beau, parce qu’il lui a dit qu’il l’aimait... C’est le plus souvent ainsi que l’amour naît au cœur des filles. Aujourd’hui que Danilo n’est plus là, Andreï, non moins jeune, non moins bien campé que lui, redit à son tour à l’oreille de Ioulia les éternelles paroles. Qu’elle l’écoute, elle dont le cœur primitif n’a pas nos raffinements de civilisés, c’est dans l’ordre de la nature.
—Alors, vous comprenez que l’on change ainsi d’amour comme de... robe? demanda Madeleine Burdeau déçue.
—Je comprends... je comprends... jusqu’à un certain point. Enfin, d’une paysanne de dix-huit ans cela ne m’étonne pas.
—Ma chère Madeleine, dit Viéra en riant, tu as l’air d’une vestale qui vient de constater que son feu s’est éteint!
La Française rougit, puis à son tour ébaucha un sourire.
—Vous êtes si intransigeante que cela sur les questions d’amour, mademoiselle? demanda Vadim.
—J’avoue qu’en cette matière je suis pour l’unité.
—Moi aussi, dit Viéra vivement.
—Que de veuves éplorées, que de filles dédaignées, que de cœurs délaissés votre système condamne à un deuil éternel!
—Eh bien! et où serait le mal? interrogea fièrement Madeleine Burdeau.
—Dans une orgie de mécontentements, de bouderies, d’aigreurs...
—Le cœur qui n’est pas aimé est-il nécessairement plein de tout cela?
—Le plus souvent.
—Vadim Piétrovitch, dit lentement la jeune fille, mi-narquoise, mi-grave, seriez-vous malheureux en amour? Vous êtes, ce matin, si impatient, si taquin!...
L’étudiant s’inclina en signe d’affirmation.
—Oh! quel trio! fit Viéra, malgré elle.
Vadim sourit, et embrassa la calèche d’un regard circulaire.
—Tous les trois? questionna-t-il. C’est parfait!
—C’est hier que nous eussions formé un joli groupe! dit Viéra. Evguénï, toi, frère... Maria Pavlovna...
—Pourquoi Maria Pavlovna, interrompit vivement l’étudiant, t’a-t-elle fait des confidences?
—Mais n’est-ce pas connu de tout le monde qu’elle est affreusement délaissée par son mari?
—Ah! c’est de cela qu’il s’agit, fit le jeune homme en respirant.
—Et de quoi voulais-tu que ce fût, puisqu’elle est mariée? répondit ingénument Viéra.
—Tu as raison, sœur.
Madeleine Burdeau, elle, regardait Vadim avec douleur, et son cœur répétait tout bas: «Comme il l’aime! Ah! comme il l’aime!» ce en quoi le cœur mal informé se trompait, en somme, car Vadim était plus piqué par la réserve de la jeune femme, plus apitoyé sur sa grâce meurtrie, et plus attiré vers elle par un désir physique de vaincre sa longue résistance, qu’il ne l’aimait au vrai sens du mot.
—Vadim Piétrovitch, dit l’amie de Viéra au bout d’un instant de silence, je crois que vos arguments de tout à l’heure en faveur de Ioulia n’étaient qu’une théorie fantaisiste et non la démonstration de vos principes à vous. Vous me semblez être un fidèle, Vadim Piétrovitch!
Elle avait mis tant de tendresse et de mélancolie inconsciente dans ces mots, que l’étudiant troublé la regarda longtemps sans songer à lui répondre. Madeleine, gênée de la persistance avec laquelle les yeux du jeune homme restaient fixés sur elle, détourna la tête, et se mit à parler avec Viéra de choses indifférentes.
La calèche arriva ainsi devant la modeste gare de Tiétiéreff qui dessert Vodopad, au moment où le dernier coup de cloche annonçait le départ immédiat du train. Vadim n’eut que le temps de descendre de voiture et de faire l’assaut d’un wagon sans prendre de ticket.
—Au revoir, mademoiselle!—Viérotscka, au revoir!
—A bientôt, Vad! lui cria Viéra. Nous irons à Kieff un de ces jours. Bonne route!
—Au revoir, Vadim Piétrovitch, lança M^{lle} Burdeau à son tour.
—Quel air rayonnant tu as, Made, dit Viéra à la Française lorsque Andreï eut fait faire demi-tour à son attelage, et que la calèche roula de nouveau sur le chemin de la datcha! Tu vois, j’ai eu une bonne idée; cette promenade matinale t’a fait joliment du bien!
—Oui, acquiesça Madeleine de la tête.
Et tout bas elle se répétait à elle-même avec délices: «Oh! oui, oui, que cette promenade m’a fait du bien... plus que tu ne le crois, ma petite amie!»
Ceci était le résultat de la dernière attitude de Vadim.
Éternel grand enfant que le cœur! Une parole, un sourire, moins que cela, un regard, et le rouleau magique du cinématographe qu’est la vie change pour lui ses aspects moroses en images riantes, ses paysages déserts en oasis fécondes! Ah! que le cœur qui aime est donc puéril! Et combien peu de chose il lui faut pour être consolé.
XII
L’HIVER!... _Le paysan en fête, Avec son traîneau fraye la route. Son cheval, sentant la neige, Trotte insoucieusement En traçant des sillons moelleux... Une fière kibitka vole... Le cocher, assis sur son siège, Est vêtu d’une touloupe serrée par une écharpe rouge. Ah! voilà qu’un gamin court! Il a dans son traîneau un petit chien noir Et joue lui-même le rôle de cheval. Le gaillard! il a déjà gelé son pouce, Il a mal... mais en même temps il rit Et sa mère lui montre du doigt par la fenêtre!_
Ce charmant tableau de l’hiver russe, que Pouschkine a tracé, se représente à la mémoire de Viéra, l’un des premiers jours de décembre, alors qu’assise avec Madeleine Burdeau dans un des coupés du train qui les transporte à Kieff, elle suit, à travers la vitre dégelée de la portière, le paysage que longe la voie ferrée. Cette année-là le froid a été long à venir; la neige n’a commencé à tomber que dans les derniers jours de novembre. Tant que l’automne était resté serein, tant que les fantastiques joyaux d’or bruni et les voiles mauves dont la nature se pare pour porter le deuil de l’été gardèrent leur poésie mélancolique, rien ne fut à regretter. Mais cette pluie sournoise qui vint changer en boue le sable des chemins, mais ce vent plaintif qui rendit sinistres jusqu’aux échos harmonieux de la forêt, mais ce ciel terne, cette brise glacée, ces bras piteusement tendus des arbres dénudés, de quelle tristesse maussade ils vinrent envelopper Vodopad!
Aussi quelle ne fut pas la joie des habitantes de la datcha lorsqu’en poussant, un matin, les volets de leurs chambres, elles trouvèrent le parc, morne et désolé la veille, transformé par le sortilège d’une nuit en blanc palais de marbre, qu’irisaient par places, comme la flamme de lampes aux globes opalins, les rayons légèrement voilés du soleil.
Pour le Russe, l’hiver n’est pas cette saison que craignent les peuples du Midi; c’est un ami désiré, un génie bienveillant qu’il accueille toujours avec tendresse, et qui sait parler à son cœur. L’hiver russe n’est pas le visiteur morose aux neiges fondantes et noires, au ciel lugubre, à la perfide humidité, que connaissent les pays du sud; c’est un hôte loyal, au froid robuste, à la neige éclatante et drue, à la gelée nette, aux horizons larges et clairs.
Qui ne s’est senti plus vigoureux, plus sain, plus dispos d’esprit et de corps, plus vaillant et, oserai-je dire, plus pur d’âme après une promenade à travers la blancheur du steppe ou de la forêt, les poumons dilatés par l’air vivifiant, les joues tapotées amicalement par la froide brise, les narines caressées par l’odeur fraîche des cristaux immaculés, les yeux si pénétrés de blancheur, qu’ils la déversent jusque dans le cœur et la pensée?
Viéra, véritable âme russe, aime passionnément l’hiver russe.
Avec sa beauté froide, Avec son givre brillant au soleil, Et ses journées glacées, Et ses traîneaux... Et durant l’aube tardive, Les scintillements de sa neige rose...
Ses yeux ne se détachent pas de la vitre dont elle a pris possession, et qu’elle essuie avec son mouchoir chaque fois que la légère couche de vapeur dont le verre se couvre menace de se congeler. Elle ne voit que bien imparfaitement à travers cette mince couche de buée, mais cela suffit à son imagination pour reconstituer—et largement—le paysage qui se déroule.
Même les choses lui paraissent plus idéales ainsi, enveloppées de cette gaze nuageuse qui les voile à demi. Évanouies à chaque instant et métamorphosées par la vitesse du train qui passe au milieu d’elles, elles ont l’air de mirages fantastiques, de blanches chimères caressées en des rêves lointains.
Et que d’aspects imprévus, que de symboles variés se présentent à l’imagination pendant les quelques secondes où il est donné à l’œil de saisir la fuite des tableaux!
Tantôt, c’est un pan de forêt semblable au parvis d’un temple élevé en l’honneur de la déesse Pureté... Les bouleaux aux troncs d’argent, aux grêles panaches givrés, s’élèvent, droits et sveltes, comme des colonnes de marbre; parmi eux des arbustes enveloppés de neige, ont l’air de prêtresses drapées dans leurs péplums; le sol est uni comme des dalles; la clarté du soleil matinal joue sur les colonnades avec des reflets de lampes sacrées... Tantôt la plaine bosselée, bleuie par le reflet du ciel, donne l’idée d’une mer aux vagues écumeuses... Puis défilent des bornes encapuchonnées, pareilles à une théorie de vierges aux voiles pudiques. Une mare gelée, aux bords garnis d’herbes raides, semble une vasque d’onyx aux ciselures d’argent. Les chaumières ont l’air de joujoux à suspendre aux branches de l’arbre de Noël. Les monticules épars sur certains champs font songer à un troupeau de brebis immaculées broutant une herbe de légende. Les stalactites suspendues à la crête des talus miroitent à la clarté du matin, comme des chevelures ruisselantes d’ondines...
Et Viéra voudrait que le train n’arrivât jamais!
Mais il y a près de deux heures que l’on s’est mis en route... Aux vastes plaines, aux forêts prestigieuses, succèdent des maisons maussades, l’air s’obscurcit d’une noire fumée, l’horizon est coupé de poteaux et des signes cabalistiques que tracent les fils entrecroisés du télégraphe; l’odeur innommable des faubourgs de grande ville s’insinue jusque dans les wagons, des coups de sifflet stridents déchirent les oreilles, le train devient poussif, ralentit, stoppe. Kieff!
Madeleine Burdeau, qui n’a regardé, durant le trajet, qu’en elle-même, et Viéra, tout éblouie encore des visions blanches de la route, sortent du coupé parmi la bousculade des commissionnaires qui ont envahi les marchepieds pour s’emparer des colis des arrivants. Et Dieu sait s’ils sont nombreux, les colis que traînent après eux les voyageurs au pays de la neige! Oreillers, couvertures, valises, paniers, samovars, vaisselle, un wagon de train russe ressemble à une voiture de déménagement.
—Je crois qu’il vaudra mieux que nous allions d’abord chez Vadim, dit Viéra lorsqu’elles furent sorties de l’encombrement de la gare. Il est vraiment un peu trop tôt pour se présenter à l’hôtel. Et puis Katia ne sera pas levée; c’est une sybarite! Vadim a son cours à dix heures, nous le trouverons chez lui; plus tard il pourrait nous échapper.
—Comme tu voudras, répondit légèrement Madeleine, tandis que son cœur, de joie, se mettait à battre aux champs.
Elles hélèrent un traîneau.
—Et nous allons ainsi visiter les garçonnières? fit la Française d’un air scandalisé à dessein.
—Oh! l’appartement de Vadim n’est une garçonnière qu’à demi!... Elle est si jalousement gardée, époussetée et rangée par Marfa Timoféevna, qu’elle perd beaucoup du piquant qu’ont, m’a-t-on dit, les logements des jeunes célibataires. Un type, cette Marfa Timoféevna! Vieille, édentée, barbue, toujours allante, toujours grognante, mais pleine de tendresse pour le fils de son ancien maître, elle ressemble tantôt à une «baba Iaga» (la méchante fée russe), tantôt à une fée bienfaisante des contes de votre Perrault!... Son mari était intendant, et elle, économe, chez le père de Vadim. Ils auraient dû avoir quelque bien, mais il était, lui, un ivrogne fini, et il devint impossible de le garder, car les paysans le trouvaient ivre-mort sur les routes dès neuf heures du matin. Marfa Timoféevna dut l’entretenir à ne rien faire jusqu’à sa mort; et elle n’est veuve que depuis six ou sept ans!... Trop vieille déjà à cette époque pour présider une administration domestique aussi compliquée que celle des domaines russes, elle habita quelque temps Bielaïa-Polana avec une sinécure, ou plutôt une retraite... Puis quand Vadim vint habiter Kieff après la mort de mon oncle afin d’y suivre les cours de l’université, elle demanda de pouvoir le suivre pour tenir son ménage.
—Y a-t-il longtemps que le père de Vadim Piétrovitch est mort?
—Cinq ans, juste.
—Et sa mère?
—Il ne l’a pas connue; elle est morte en lui donnant le jour.
—Oh! pauvre femme!... Qu’il me bouleverse toujours, ce cruel jeu de la nature faisant naître l’enfant du dernier soupir de la mère!
—C’était, dit maman, une petite personne très coquette et très belle que mon oncle adorait; et Vadim est né juste un an, jour pour jour, après leur mariage!
—Et son père s’en est-il occupé un peu, du pauvre bébé?
—Il a veillé sur lui absolument comme l’eût fait la mère. C’était un homme parfait. Vadim tient de lui son intelligence et la générosité de son cœur. Mais regarde, Madeleine, là, dans cette maison rouge, au premier étage, derrière cette fenêtre aux rideaux écartés, c’est lui; oui, c’est Vadim. Il ne nous voit pas, naturellement; il est toujours occupé d’autre chose que de ce qui se passe sous ses yeux... Hé! où vas-tu? cria Viéra au cocher qui dépassait la maison.
—Votre Excellence m’a dit: n^o 48.
—Mais non! 50. Recule ton traîneau.
Pour jouir de la mine qu’allait faire Marfa Timoféevna, il avait été décidé entre les deux jeunes filles que Viéra se tiendrait un peu à l’écart quand elle aurait sonné, et qu’elle ne se montrerait tout de suite que si Vadim lui-même venait ouvrir. Au cas contraire, M^{lle} Burdeau devait seule demander à voir le jeune homme.
L’effet de cette conspiration ne fut pas médiocre. En entendant l’accent étranger, en constatant la jeunesse et la beauté de la visiteuse qui désirait parler à son maître, Marfa Timoféevna fit une figure si renfrognée qu’on ne vit plus ni ses yeux ni sa bouche, mais seulement deux joues couvertes d’un épais duvet noir, des sourcils hérissés en broussailles et un grand, grand nez recourbé qui semblait flairer de ses narines poilues l’odeur de poudre de cet assaut matinal.
—Je ne sais pas si Vadim Piétrovitch est chez lui, dit-elle en bougonnant; je vais aller voir. Attendez un instant dehors.
—Et comment, Marfa Timoféevna, vous avez peur que nous ne volions les meubles, que vous voulez ainsi nous laisser sur le palier? demanda la voix amusée de Viéra qui se montra, aussitôt après, derrière Madeleine Burdeau.
—Seigneur! Viéra Piétrovna! exclama la fée bourrue. Et elle se signa vivement. Que votre seigneurie me pardonne, je n’avais pas vu... Je ne pouvais pas savoir... Daignez entrer. Vadim Piétrovitch est là qui vient de finir son déjeuner... Permettez, Vadim Piétrovitch, des visiteuses pour vous... et quelles visiteuses! ha! ha! C’est une Allemande, la noire? demanda-t-elle tout bas à Viéra pendant que le jeune homme disait bonjour à M^{lle} Burdeau.
—Non, une Française.
—Ça vaut mieux. Et, barichnia, peut-on vous servir à déjeuner?
—Je crois bien! Pour moi du thé, pour ma compagne du café, et quelque chose à grignoter.
—En voilà une bonne surprise! s’exclama Vadim quand Marfa Timoféevna eut cessé de s’entretenir avec Viéra. Aurais-je jamais pensé ce matin, en me levant, que j’allais avoir la joie d’une visite pareille?
—Mais je t’avais dit que nous viendrions à Kieff...
—Oui, mais il y a longtemps; et tu n’avais pas fixé de date, alors je ne m’attendais pas... Soyez la bienvenue dans mon antre, mademoiselle, fit le jeune homme en s’inclinant très bas devant Madeleine Burdeau.
—Charmant antre, répondit celle-ci remerciant d’un salut avec la tête.
—Où l’on voudrait vivre toujours... s’il n’était pas en ville, ajouta Viéra.
—Oh! je n’ai que trois pièces, fit le jeune homme, et une chambre pour ma femme de ménage.