Au delà du présent...

Part 17

Chapter 173,792 wordsPublic domain

«Il fait très froid, et sur la mer règne un brouillard épais qui ne permet pas de distinguer les choses à une certaine distance. Pourtant les Russes remarquent, à dix milles environ de Port-Arthur, quatre croiseurs japonais de troisième classe et deux de première qui arrivent avec la plus grande vitesse. Les Japonais recommencent tout à coup le feu contre le _Bayann_. Ils visent bien. En un moment, tout le pont est couvert d’éclats de grenades. L’amiral Makaroff donne l’ordre au _Bayann_ de se mettre derrière le _Poltava_ et de lancer à son tour des grenades sur l’ennemi. Les Japonais se retirent aussitôt. Nos frères les poursuivent encore à quelques milles, jusqu’à ce qu’ils remarquent à l’horizon la fumée d’une grande escadre ennemie qui arrive à toute vapeur. Il est possible que les croiseurs japonais voulaient nous entraîner plus loin dans la mer, afin que l’amiral Togo pût leur couper le port... Étant trop faibles, nous fûmes obligés de dérouter leurs plans.

«L’amiral Makaroff donne le signal du retour, et les Russes filent vers Port-Arthur aussi rapidement qu’ils le peuvent. C’est vraiment une course!... Enfin nos vaisseaux sont hors de l’atteinte de l’ennemi et sous la protection des batteries des forts. Le _Piétropavlovsk_ étant à leur tête longe le bord pour rentrer au port, quand, tout à coup, une effroyable explosion se produit. Il est juste neuf heures trois quarts du matin.

«L’amiral Makaroff se trouvait avec ses officiers d’état-major sur le pont du navire, où étaient aussi le grand-duc Cyrille et le peintre de batailles Véreschtchaguine.

«Après la première explosion, une seconde se produisit, d’une violence telle que tout fut démoli. Une énorme masse d’eau entra dans le navire, mais aussitôt parurent de la fumée et des flammes. On comprit que le _Piétropavlovsk_ avait dû toucher une mine posée par les Japonais dans la mer, le long de la côte, avec ce calcul que nos vaisseaux, se rangeant à la sortie du port, la rencontreraient sur leur route.

«L’explosion fit six cents victimes, parmi lesquelles l’amiral Makaroff et notre illustre peintre, Véréschtchaguine. Le grand duc Cyrille put, heureusement, se jeter à l’eau et regagner le bord à la nage. Entre la seconde explosion et l’échouement du navire, se passèrent une minute et quarante secondes. La direction de la flotte est confiée momentanément à l’amiral Witheff.»

Quand M^{lle} Burdeau eut fini de lire, ses yeux se levèrent sur Viéra, dont elle rencontra le regard anxieux.

—Eh bien! demanda celle-ci, n’avais-je pas raison?

—Oui. Mais, grâce à Dieu, le _Bayann_ n’a presque pas souffert. On ne dit pas qu’il ait perdu des hommes.

—Mais on ne dit pas non plus qu’il n’en ait pas perdu. Enfin, attendons des nouvelles d’Odessa, dit la jeune fille en soupirant.

Une semaine se passa. Rien n’arrivant, Viéra se décida à demander par dépêche ce que signifiait ce silence. Le soir, Akim, envoyé à la gare de Tiétiéreff, rapporta la réponse.

Le texte du télégramme, raccourci selon l’usage, résumait ceci: «Serguié n’avait pas été blessé dans le combat du _Bayann_; il était, au contraire, jusqu’à son message datant du 6 avril, en parfait état de santé et de vaillance. Mais la pauvre Katia!... Énervée par des angoisses de chaque seconde, obsédée des dangers que court son jeune époux, incapable de réagir contre le désespoir de la séparation, elle n’a pu garer sa santé des atteintes de sa débilité morale. Le lendemain du jour où les dépêches officielles, devançant celle de Serguié, annonçait le combat de l’escadre dont le _Bayann_ faisait partie, elle avait dû s’aliter, et le tendre espoir si doucement caressé par Tatiana s’en était allé à vau-l’eau!... Pendant cinq jours, la jeune femme était restée suspendue entre la vie et la mort; depuis avant-hier seulement, les médecins la déclaraient sauvée. Dès qu’elle pourrait supporter le voyage, M^{me} Erschoff la ramènerait à Vodopad.» Après avoir pris connaissance de la dépêche, Viéra, sans dire un mot, plongea longuement son regard dans celui de son amie. Sur ses prunelles si claires se reflétaient, comme en une eau sans rides, les sentiments complets de son âme: la tristesse, la pitié, l’horreur, la gratitude du triomphe, une indicible foi dans l’œuvre à laquelle le Destin lui-même avait mis si promptement son sceau!...

XV

LE cœur battant, les joues en feu, Madeleine Burdeau parcourt en fiacre les rues de Kieff où l’ont appelée quelques emplettes à faire. Elle aurait pu, dès en sortant de la gare, porter à Vadim Piétrovitch la lettre dont Viéra l’avait chargée pour le jeune homme. Mais non, elle s’est sentie alors trop troublée, trop peu sûre d’elle; il faut qu’elle parvienne à affermir son cœur et à composer son visage!

Et puis, le dirai-je? un tout petit calcul qu’elle n’ose presque pas s’avouer à elle-même se glisse dans les réticences de l’amoureuse... Si elle s’était rendue immédiatement après sa descente du train chez Vadim, point de doute que Marfa Timoféevna, retenue au logis à l’heure du déjeuner pour servir son maître, ne fût venue elle-même ouvrir la porte, et alors il aurait fallu lui remettre la lettre, sans oser demander à parler au jeune homme, tandis que plus tard,—Madeleine Burdeau tenait ces détails de Viéra qui l’avait mise cent fois au courant des faits et gestes de son cousin,—la vieille fée, ayant à faire des emplettes pour son ménage, sort d’habitude, laissant dans la chambre de l’étudiant un second déjeuner froid que celui-ci trouve en rentrant chez lui vers onze heures. Si quelqu’un sonne, force est alors au maître du logis d’ouvrir lui-même sa porte... Il est donc urgent pour Madeleine d’attendre jusqu’à ce moment si elle veut voir Vadim...

Si elle veut le voir! Mais toutes ses pensées ne tendent qu’à cela; tout son désir, tout son espoir, tous les battements de son cœur!

Là-haut, le ciel en fête a revêtu son voile d’azur; l’arome subtil du printemps se glisse à travers les rues de la ville qu’il embaume; de petites marchandes effrontées offrent aux promeneurs des bouquets de violettes d’un griviennik. Les pigeons de la cité sainte, apprivoisés et nombreux comme ceux de la place Saint-Marc à Venise, volettent librement, sans craindre la main de l’homme, sur les appuis des fenêtres, sur les corniches, sur le bord des trottoirs. De temps à autre, un arbre couvert de feuilles tendres se montre; de petits jardinets, même, dans certains quartiers, égaient les façades moroses. Les coupoles dorées des églises luisent au soleil, les toits des maisons, aux couleurs vives et diverses, ont l’air, au loin, de pelouses fraîches ou de champs en fleurs suspendus... Les saints, rigides, gauchement peints sur les murs des monastères, semblent sourire eux-mêmes, sous les caresses mutines des rayons printaniers. Ils font mine de donner aux passants ces avis peu orthodoxes: «Tu as bien raison de te réjouir, frère! Voici la saison du renouveau, des amours, des nids tièdes, des soirs légers... Réjouis-toi, frère! La vie est courte, les printemps fugitifs; Dieu les a faits tels pour que ton âme inquiète ne puisse s’en lasser!...»

Madeleine suit leur conseil. Malgré l’anxiété dont son cœur est étreint à l’idée de son entrevue de tout à l’heure avec celui qu’elle aime, malgré la fragilité de l’espoir qu’elle a engagé sur le bonheur de cette entrevue, les risettes du printemps ne laissent pas que d’égayer son âme.

Elle abandonne son front aux frôlements câlins des rayons espiègles, rafraîchit ses joues brûlantes au souffle pur de la brise, force ses pensées à s’imprégner de la sérénité du ciel, et c’est presque calme qu’elle jette au cocher l’adresse de Vadim Piétrovitch Dimitrieff.

—Rue Nestérovskaïa, 50.

Le minuscule fiacre s’engage dans une rue, puis dans une autre; voici le théâtre, les arbres de la Foundouklaïevska...

De nouveau, le cœur de la jeune fille se met à battre éperdument; une insupportable agitation bouleverse ses nerfs. Le hasard, si cruel parfois, ne déroutera-t-il pas ses chers calculs? Permettra-t-il que Vadim lui-même vienne ouvrir sa porte?... Ou bien, le coup de timbre ne fera-t-il apparaître que le visage poilu de la «baba Iaga»?

Lorsque Madeleine descend du fiacre, si bas que son marchepied est presque de niveau avec le trottoir, elle croit qu’il lui sera impossible de faire un pas, tant ses jambes sont molles. Et pourtant, elle parvient bientôt au palier du premier étage.

—Drrrinn...

Un pas se rapproche; le cœur de la jeune fille se vide, comme si une pompe pneumatique en retirait tout le sang. Ses oreilles bourdonnantes ne peuvent distinguer si les pieds qui foulent le parquet de l’antichambre appartiennent à une vieille femme revêche, ou bien s’ils sont chaussés de souliers masculins. Mais clic! le verrou de sûreté se déclanche... la porte s’ouvre!

—Vadim Piétrovitch?

—Mademoiselle?

Le jeune homme est troublé; il s’incline devant la Française. Celle-ci se sent très pâle.

—Une lettre de Viéra... que je vous apporte, articule-t-elle presque trop nettement, agacée de sentir sa voix si altérée.

—Entrez, mademoiselle.

—Mais, je ne sais si... Non, je n’ai pas le temps, répondit Madeleine.

—Oh! vous n’avez pas dit ceci spontanément, fit Vadim; ce doit être une excuse... Vous avez peur de moi? ajouta-t-il d’une voix douce et basse, en faisant le geste de prendre une des mains de la jeune fille dans les siennes.

M^{lle} Burdeau se rejeta en arrière. D’antérieurs exemples l’avaient rendue méfiante. Devant son mouvement, le visage de Vadim devint triste.

—Je devine votre pensée, dit-il lentement; vous me jugez comme tant d’autres, sournois et fat?...

—Et comment voulez-vous qu’il en soit autrement? riposta la Française hautaine. Pour une fois que vous me voyez seule chez vous, sans défense, vous essayez déjà de me traiter en conquête!

Le jeune homme fut une minute ou deux sans répondre. Très grave, il fixait sa compagne qui, toute troublée qu’elle était, soutint pourtant son regard.

—Voulez-vous avoir confiance en moi pendant quelques instants? demanda-t-il enfin. Je vous jure sur l’honneur que vous n’aurez pas à vous en repentir!... Veuillez m’accompagner dans mon appartement.

Incliné devant elle, il lui offrait son bras. La noblesse de son attitude était telle que Madeleine obéit.

Ils traversèrent ainsi l’antichambre et la salle à manger, et arrivèrent jusqu’au seuil du cabinet de travail du jeune homme, où, trois mois auparavant, leur tête-à-tête avait été si chaste et si discret. Là, Vadim dégagea son bras de celui de sa compagne, et, silencieux, lui montra du doigt l’intérieur de la pièce éclairé d’un joyeux rayon de soleil printanier. Madeleine ne comprit pas ce geste.

—Eh bien? demanda-t-elle, un peu impatientée.

—Regardez, fit énigmatiquement le cousin de Viéra.

Remise en confiance par la gravité respectueuse de Vadim, M^{lle} Burdeau fit docilement le tour du cabinet de travail et se mit à inspecter les tableaux des murs, les livres, les meubles, les plantes rares groupées dans un coin...

Tout à coup elle s’arrêta, se pencha sur une photographie comme pour être bien sûre qu’elle en reconnaissait l’image, fit encore une fois des yeux le tour de la pièce, puis, se tournant impétueusement vers le jeune homme qui, très pâle, attendait sur le seuil:

—Est-ce possible, Vadim Piétrovitch? Est-ce possible? cria-t-elle d’une voix éperdue d’allégresse.

Pour toute réponse, le jeune homme lui tendit les bras.

—Mais... fit Madeleine, de nouveau soupçonneuse.

—Chère fiancée! appela tout bas Vadim en se rapprochant d’elle.

Alors elle s’abattit dans les bras restés ouverts, jeta sa tête confiante sur l’épaule du bien-aimé, et, dans cette pose qu’attendaient depuis de si longs mois ses rêves de tendresse, elle resta immobile, comme fondue dans un bonheur suprême, sans autre conscience qu’une joie insoupçonnée, divine, presque trop aiguë!...

Tout près d’elle, sur la planche de l’étagère où, lors de sa première visite, se détachait solitaire une miniature à l’ovale fin, aux yeux bruns, aux longues boucles cendrées, à la bouche mutine et tendre, une photographie récente montrait le casque de cheveux noirs, le front hautain, les yeux profonds d’un visage que son miroir lui avait rendu familier; et, devant les deux images réunies par la piété de Vadim, une touffe d’œillets blancs et de narcisses faisait monter, comme une fumée d’encens, les effluves de ses parfums ardents. Hormis elles et le cadre qui, appendu au-dessus de l’étagère, entourait une figure d’homme mélancolique et fière, à laquelle l’étudiant ressemblait étrangement, nul portrait ni au mur ni sur les meubles. La douce Maria Pavlovna elle-même s’était évanouie comme un léger fantôme, sous le jour resplendissant du nouvel amour dont le sanctuaire s’éclairait!...

* * * * *

Quand M^{lle} Burdeau rentra le soir à Vodopad, sa figure trahissait malgré elle tant de bonheur, que Viéra, dès le premier coup d’œil qu’elle lui jeta, ne pût s’empêcher de lui en faire la remarque.

—Mais rien... tu te trompes, répondit Madeleine aux questions de la jeune fille.

Au milieu du trouble et des angoisses qui bouleversaient la famille Erschoff, il lui prenait un scrupule d’avouer sa joie à son amie.

—Made, insista Viéra, tu me caches quelque chose! Le visage ne change pas ainsi d’expression d’une heure à l’autre sans cause... Tu étais sombre avec moi tous ces jours-ci, et d’ailleurs, ce matin, lorsque tu pris le train, je flairais déjà quelque chose d’anormal en te voyant si agitée...

—Allons toujours dans ma chambre, que je me débarrasse de mon chapeau, fit Madeleine espérant qu’une diversion quelconque viendrait remettre sa confidence à plus tard. Et d’abord, au plus intéressant: n’as-tu pas reçu la dépêche que ta mère t’annonçait hier?

—Il est encore trop tôt pour qu’elle soit arrivée. C’est tout au plus si elle me parviendra demain matin, car—si je ne me trompe—on ne transmet les télégrammes après neuf heures du soir qu’aux bureaux de première importance. Or celui de Tiétiéreff est loin d’être de ceux-là. En tout cas, Andreï a l’ordre d’aller encore s’informer tantôt. A toi, maintenant.

M^{lle} Burdeau, ainsi pressée, se rapprocha de Viéra, lui mit ses deux mains sur les épaules, la regarda tendrement au fond des yeux pendant quelques instants, puis d’une voix profonde elle dit:

—Et d’abord, pardonne-moi, amie, si je n’ai pas su cacher ma joie alors que vous êtes si désolés, toi et les tiens...

—Oh! crois-tu, Madeleine, que ma tristesse soit faite d’envie? que le bonheur des autres, le tien surtout, puisse l’offusquer? Mais au contraire, ma chérie, il me sera très doux de penser que pour toi, au moins, la Vie se fait clémente! Allons! dis, va!

—Eh bien! fit Madeleine rougissante un peu, tu me demandais un jour, te rappelles-tu, de te dire qui j’aimais... et je te répondais que livrer le secret d’un amour partagé c’était charmant, mais que dans le cas contraire la confidence n’avait rien de gai...

—Eh bien?

—Aujourd’hui, les choses ont changé, ma Viéra, le motif de mon silence n’existe plus: j’aime et...

—Tu es aimée? Ah! Made! que je suis heureuse pour toi, s’écria M^{lle} Erschoff en pressant son amie sur son cœur et la baisant cent fois aux joues.

Devant le bonheur de Madeleine, elle oubliait tous ses soucis à elle, la généreuse!

—Mais qui?... Dis vite! Est-ce que je le connais?

—Un peu, fit en souriant la Française.

—C’est?... Dépêche-toi, je bous!

—Vadim Piétrovitch Dimitrieff.

—Oh!

Viéra fut un moment comme pétrifiée de surprise.

—Et je n’ai jamais rien remarqué!... Aveugle que j’étais! Si, pourtant: maintenant que je sais, un tas de choses me reviennent en mémoire... Ton portrait, par exemple, hein? c’était lui qui l’avait chipé?... Comme c’est drôle! Mais, Made, Made, cria-t-elle en embrassant de nouveau son amie, tu seras donc ma sœur, ma vraie sœur, comme c’était mon rêve!

Pendant de longs instants, les jeunes filles s’entretinrent du nouveau bonheur de Madeleine. Elles bâtirent projet sur projet, organisèrent la vie de la future M^{me} Dimitrieff, comme si à elles seules eût appartenu le pouvoir de guider le destin, s’attardèrent à un luxe de songes plus brillants les uns que les autres, s’égarèrent, en un mot, dans les plus fols labyrinthes des espoirs.

Puis, comme l’âme de M^{lle} Burdeau était aussi délicate que tendre, elle coupa court à ce sujet, faisant de nouveau se tourner les pensées de son amie et les siennes vers les préoccupations intenses qu’avait rejetées celle-ci pour partager sa joie.

—Alors, selon toute probabilité, _elle_ sera ici demain?

Viéra fit signe que oui.

—La dépêche n’indiquera plus que l’heure de l’arrivée à Vodopad?

—Oui. A moins que quelque chose d’imprévu ne survienne au dernier moment.

—Nous irons à la gare?

—Oh! non, répondit Viéra d’un air effrayé. Il me serait impossible de la revoir ainsi pour la première fois dans un lieu public!

—Mais ne sera-ce pas un peu... singulier de ne pas aller au-devant d’elle? Elle pourra croire à un manque d’empressement.

—Non, elle sait bien qu’à présent je me ferais hacher en morceaux pour lui épargner le plus léger désenchantement.

—Lui as-tu parlé de cela dans tes lettres?

—Je n’en ai jamais eu le courage, mais elle me connaît, tu comprends.

—Et elle, crois-tu qu’elle ne t’en veuille pas? Ses lettres ont été si rares, si froides!

Viéra, au lieu de répondre, eut un geste découragé.

—Lui avais-tu dit à elle-même quel souhait tu formas lorsqu’elle s’entêta à se marier malgré tes objurgations?

—Hélas! oui, jeta Viéra d’une voix triste, je le lui ai dit, Madeleine. J’ai eu cette cruauté! Ah! quel orgueil m’a poussée? Misérable que j’étais!

—Nos passions, que dis-je? nos sentiments les plus nobles nous entraînent ainsi parfois à des mouvements condamnables, dit M^{lle} Burdeau en prenant les mains de son amie dans les siennes et les pressant doucement. C’est une faiblesse inhérente aux créatures d’imperfection que nous sommes. Mais Dieu voit le fond de nos cœurs et nous juge avec clémence, il ne faut pas être plus sévère que Lui. Ne te désole pas, ma chérie. Depuis longtemps, tu es absoute, là-haut...

—Eh! que m’importe? cria impétueusement la désolée. Elle se souvient, elle, et demain je la reverrai, anéantie, brisée, meurtrie par mes propres mains.

—Tu exagères, amie, dit Madeleine. Une parole n’a pu faire tout cela...

—Oui, vous, les Français, les esprits forts, vous êtes exempts de ces superstitions; mais nous y croyons encore, nous! Nous donnons une vie à nos souhaits, et ce n’est pas à la légère que nous les formulons. Alors, s’il arrive qu’ils se réalisent, les terribles ou propices désirs, nous ne pouvons renier la corrélation qui existe entre leur âme et la nôtre!

—Ah! Russe, Russe! fit Madeleine Burdeau en secouant la tête.

—Qu’est-ce que je vais lui dire, moi, demain? Chacune de mes consolations sera fausse, chacun de mes mots sera en contradiction avec mes principes, et elle le saura!

—Tu laisseras parler ta tendresse, ma chérie, sans songer à des subtilités. Alors tout ira bien.

—Et je serai humble, dit Viéra, oh! humble! Elle pourra m’accabler, me repousser, me battre, je n’aurai pas un geste de révolte!

* * * * *

Le lendemain, à l’heure bleue de la tombée du soir, parmi l’apaisement reconnaissant d’une nature saturée d’ivresses, les deux sœurs, qui ne s’étaient pas revues depuis six longs mois, se retrouvèrent en présence l’une de l’autre.

Toutes deux, elles étaient pâles; toutes deux, elles semblaient succomber sous le poids du revoir.

Viéra, cependant, tint longtemps son aînée embrassée; mais elle la sentit hostile et comme révulsée sous son étreinte. Elle lui prit la main. Sans brusquerie, mais fermement, Katia la dégagea aussitôt. Ceci se passait sous les yeux innocents de Tatiana.

Elle était si contente, elle, la pauvre maman, d’avoir encore une fois ses enfants réunis autour d’elle, de retrouver son home, ses serviteurs, ses meubles familiers, son Vodopad, qu’elle en avait oublié toutes ses peines antérieures! Elle pressait tour à tour ses trois filles sur son cœur, souriait à M^{lle} Burdeau, donnait ses mains à baiser à Akim, à Mavra, caressait Bielka, se signait devant les dieux lares de la datcha, ses chères icônes, et embrassait d’un long regard les arbres du parc qui jamais ne lui avaient semblé si verts, le ciel qui lui paraissait n’avoir jamais été si pur, les choses parmi lesquelles elle avait vieilli et dont elle savait interpréter l’âme propice...

—Chères, chères enfants, répétait tour à tour Tatiana. Ma bonne demoiselle Madeleine... No! Bielotschka, et comment va mon petit lièvre blanc?... toujours grasse comme une boïarine!... Tu as bonne mine, Iéfrossina... Sais-tu, Mavra, que tu as rajeuni?... Et toi, ma Sachinnka, (ici les doux yeux bleus se voilaient légèrement,) tu es contente de revoir ta maman, mon amour?

Sacha se laissait caresser, elle avait, au premier coup d’œil reconnu Tatiana et semblait tout heureuse de son retour. Elle alla même jusqu’à baiser de son propre élan les joues de la maman ravie et à lui raconter quelques incidents embrouillés de ses visites à Evlampia.

Quant à sa sœur aînée, que de mal on avait eu à faire la démente se refamiliariser avec elle! Lorsque, le matin, après la réception du télégramme, Viéra lui avait annoncé l’arrivée de leur mère et de Katia, elle avait vu, à l’expression des yeux d’Aleksandra, que ce dernier nom n’éveillait aucun souvenir en elle. Alors elle lui avait répété plusieurs fois: «C’est Katia qui revient; tu sais bien, Katia, notre sœur; Katia qui te taquinait parfois, mais que tu aimais pourtant...» Et elle lui rappela plusieurs faits de leur existence commune, capable de frapper la mémoire endormie. Alors, peu à peu, le visage indifférent d’abord, puis tendu sous l’effort auquel Sacha soumettait son cerveau embrumé pour dégager la pensée que voulait en arracher Viéra, se détendit, et l’enfant répéta enfin d’un air presque lucide: «Katia, ah! Katia... oui... oui!» Puis, le soir, de nouveau elle avait oublié, et il fallut que son aînée elle-même s’ingéniât par mille moyens à se faire reconnaître, pour obtenir de temps en temps, seulement, un regard qui ne fût pas quelconque.

Ah! ce furent de tristes instants pour la pauvre Katia, que les premiers de son arrivée sous le toit de Vodopad!

Viéra, qui d’un regard anxieux suivait toutes les expressions de son visage et de ses gestes, n’eut pas de peine à deviner quelles pensées s’agitaient dans le cœur de sa sœur.

Elle devait se rappeler, l’ancienne insoucieuse, quels espoirs radieux, émanant de ses songes, avaient, si peu de temps auparavant, empli chaque chambre de la demeure où elle avait grandi, rayonné sur chaque objet, glissé sur chaque pli des tentures, voltigé comme des insectes aux ailes d’or sur chaque herbe du parc, sur chaque feuille, chaque grain de sable, chaque brindille de mousse; couru le long des murs et des solives comme d’amoureuses lianes; fait grimacer d’envie les mascarons penchés au-dessus des portes et des fenêtres!... Et maintenant ils marchaient clopin-clopant, les rusés! se faisaient tirer l’oreille pour sourire un instant, rampaient à terre, comme de paresseuses limaces, ou raillaient, torturaient l’infortunée qui les avait chéris!

Que de changements de tous côtés, soit en elle, soit parmi les choses qui l’entouraient!

Sacha, ainsi que M^{lle} Burdeau le dit un jour à Vadim, avait bien changé depuis le départ de sa sœur. Ses traits allaient chaque jour se durcissant; ses yeux, de mystérieux qu’ils étaient et de si lointains, prenaient par moments un regard de bestialité cruelle, sa bouche avait des plis grossiers, ses gestes perdaient toute leur grâce. La séduisante idole d’autrefois n’était plus qu’un bloc fruste, à peine animé par les entailles d’une hache barbare...