Au delà du présent...

Part 18

Chapter 182,231 wordsPublic domain

Quant à Viéra... Ici, les pensées de Katia n’étaient que trop visibles; il ne fallait pas d’efforts d’imagination pour les interpréter! Toute son attitude, sur ce point, devint si évidente que la confiante maman elle-même finit par s’en apercevoir. Inquiet, son regard se posait alternativement sur ses deux filles et demandait avec tristesse: «Mais qu’est-ce donc que ceci?... Que se passe-t-il entre vous, mes aimées?...»

Enfin, renonçant à deviner, elle crut bon, cependant, de faire diversion à cet état de choses, et, se tournant vers Katia, lui dit d’une voix tendre.

—Va te reposer un instant dans ta chambre, ma chérie; le voyage a été bien long, et tu es encore si faible!... Tout ce mouvement autour de toi te fatigue... Va, enfant, tu retrouveras ta chambre de jeune fille telle qu’elle était lorsque tu habitais encore parmi nous; nous n’avons touché à rien, n’est-ce pas, Viérotschka?

Viéra, incapable de prononcer un mot, tant sa gorge était serrée par l’émotion, fit signe de la tête que non.

—Tu vois comme on t’aimait... comme on t’aime! reprit Tatiana en accompagnant sa fille aînée jusqu’au seuil de sa chambre. Chacun des objets dont tu faisais cas, chaque bout de ruban, chaque épingle, même, est restée à sa place... Cela ne te fait pas plaisir?

—Mais si, mamacha, si, si! répondit enfin la jeune femme en souriant à la sollicitude de sa mère.

—Allons, je te laisse. Moi aussi, j’ai besoin d’un peu de repos. Dans une heure, le souper, nous nous reverrons. A moins que tu ne veuilles qu’on te serve dans ta chambre? Non?... A tantôt, alors.

Et M^{me} Erschoff, s’éloignant, démasqua Viéra, qui se tenait à l’écart, à demi-cachée par la tapisserie dont les pans, quand ils étaient rejoints, séparaient le salon de la chambre de Katia.

Au moment où la jeune fille allait franchir le seuil de la pièce, Iékatérina se leva d’un mouvement prompt du sopha sur lequel elle s’était assise, s’élança vers la portière, détacha l’embrasse qui la retenait d’un côté et ramena les plis de l’étoffe entre elle et sa sœur, tout cela sans dire un mot, sans avoir l’air même d’apercevoir Viéra.

Celle-ci bondit.

—Katia! cria-t-elle d’une voix frémissante de colère et de douleur.

Dans la pièce voisine, rien ne bougea.

—Katia! répéta Viéra plus bas maintenant et sur un ton d’humble prière.

Le même silence régna.

Alors la jeune fille écarta lentement la barrière qui la séparait de sa sœur, dépassa d’un pas le seuil de la chambre et surgit, pâle et désolée, contre le fond sombre du rideau.

—Eh bien? demanda froidement Katia.

—Ah! Katia, ma Katia! fit Viéra suppliante, est-ce ainsi que nous devions nous revoir?... Ne sommes-nous donc plus sœurs?

—Eh! qu’est-ce qui te passe par la tête, maintenant! répondit la jeune femme en haussant les épaules. Avec toi, rien que des sentimentalités! Des sentimentalités toujours!

—J’ai mérité tes sarcasmes, dit Viéra noblement; mais ne connais-tu pas la sainte loi du pardon?

—Oui, répondit Katia, c’est l’éternel refrain! On fait mal, on offense, on meurtrit, et puis l’on implore indulgence et pitié!... Cela est aisé. Mais celui dont le cœur saigne, celui dont l’âme est mortellement froissée, quel remède lui apporte-t-on, à celui-là?... La douceur du pardon... Maigre compensation!

—La plus noble qui soit, interrompit Viéra. Pardon! oubli! Si l’homme n’avait pas reçu ces dons sacrés, la vie ne serait qu’une longue cruauté!

—Eh! elle n’est que cela! fit la femme de Serguié amèrement.

—Ne parle pas ainsi, sœur; tu n’en as pas le droit! prononça la jeune fille douce et ferme. Tu aimes, tu es aimée; tu as accompli ton rêve de tendresse; tout l’avenir est à toi, et tu maudirais la vie?

—Mais quel avenir? fit Katia avec un geste d’infini découragement. La guerre menace d’être longue. Qui sait si jamais Serguié me sera rendu? Quant à l’espoir vivant dont ma chair a tressailli pendant quatre mois, anéanti, celui-là, et à jamais!

—Il peut renaître, répliqua Viéra d’une voix tremblante.

—Me désolerais-je tant s’il me restait quelque espoir à ce sujet? Mais non! Les médecins m’ont dit... Enfin, sois contente, cria la jeune femme en jetant sur sa sœur un sombre regard. Ton rêve cruel est accompli: je n’aurai pas d’enfants!...

A ces mots, Viéra tressaillit. Une joie intense, venue non pas des sources grossières de l’instinct, mais du trésor le plus pur de son âme, vint illuminer son front à travers sa douleur. «Pas d’enfants!...» Mais alors, de la graine de son sacrifice, germait une moisson triomphante! De la sainte loi d’amour et de pitié qui lui avait fait jeter les yeux au delà du présent, l’apothéose dès maintenant rayonnait!... «Pas d’enfants!...» Finis, les regrets! Apaisées, les révoltes de son cœur!... Un élan de gratitude infinie vers le sort et de foi ardente dans la légitimité de son œuvre fit vibrer les fibres les plus profondes de son être et illumina son visage si désolé tout à l’heure...

Heureusement, Katia ne vit pas ce mouvement, bien vite réprimé; toute à sa colère, elle continuait âprement:

—Ah! l’heureuse prophétesse! Elle n’a qu’à frapper le sol du bâton de son désir, et aussitôt le bois mort se couvre de fleurs!

—Katia!

—Eh bien! qu’as-tu à protester? Tu as maudit mon mariage; le sort s’est empressé de ratifier ton vœu. Il ne te reste plus qu’à savourer ta joie...

—Écoute, dit Viéra en se rapprochant de sa sœur d’un geste à la fois calme et résolu, même pour te consoler, même pour obtenir de toi mon pardon, je n’ai pas le droit de renier le principe dont ma conscience, avec toute sa lucidité et toute sa foi, s’est fait le but suprême. Oui, j’ai désiré l’extinction de notre race; oui, j’ai fait le souhait que tu n’aies pas d’enfant; et ce même souhait habite encore mon cœur à l’instant où je te parle!... Je ne me disculpe plus; hais-moi si tu veux, maudis-moi, renie-moi, mais auparavant, regarde!

Et, appuyant sa main sur le bras de son aînée, Viéra, malgré la résistance hostile de celle-ci, l’entraîna vers la fenêtre, sur les vitres de laquelle, durant la dernière phrase de Katia, ses yeux à elle étaient restés rivés.

Lorsqu’elles furent arrivées assez près pour distinguer nettement ce que la jeune fille avait entrevu quelques secondes auparavant, celle-ci désigna du doigt la portion du jardin sur laquelle elle avait voulu attirer l’attention de sa sœur.

—Regarde!

Katia, domptée par la voix impérative de sa cadette, fit suivre à ses yeux la direction que leur imposait le geste de Viéra, et voici ce qu’ils virent:

Vêtue comme elle l’était invariablement depuis le jour où sa folie s’était catégoriquement révélée aux siens, du costume des paysannes ruthènes, Sacha, marchant très vite, arpentait en tous sens une large plate-bande préparée pour recevoir des semis.

Sans doute, se racontait-elle à elle-même une histoire bien joyeuse, car les deux sœurs la voyaient rire, hocher la tête, faire de grands gestes avec les bras, rejeter son buste en arrière ou se pencher très fort comme pour mieux déployer son exhubérante hilarité...

Tout à coup, mue par un dernier spasme de gaieté plus démonstratif encore que les autres, la folle se laissa tomber à terre; resta pendant quelques instants étendue de tout son long au milieu de la plate-bande; tressaillit deux ou trois fois encore de frissons violents; puis elle se remit debout dans le désordre occasionné par sa chute, sa couronne glissée tout de guingois sur le côté de sa tête, les rubans de ses tresses dénoués et froissés, deux larges plaques de terreau noir sur son tablier à fleurs, à la hauteur des genoux.

«Seigneur!» laissa échapper Katia dans un souffle...

Pâle de saisissement et d’horreur, la jeune femme, depuis le commencement de cette scène, était restée à côté de sa sœur, la main retenue dans la main de celle-ci, sans qu’elle songeât à l’en dégager, les yeux rivés sur le point du jardin où elle voyait, pour la première fois, s’affirmer d’une façon si précise la démence d’Aleksandra.

—Oh!...

—Regarde, regarde encore, fit Viéra impérieuse!

Sacha ne riait plus. A sa gaieté débordante avaient succédé une complète immobilité, d’abord, puis une colère qui grandissait de seconde en seconde,—ceci Viéra et Katia en jugèrent par la véhémence de ses gestes.—De ses poings fermés et brandis, elle menaçait maintenant un ennemi invisible... Elle le poursuivait à travers la plate-bande, se baissait de temps à autre pour ramasser une motte de terre et la jeter après le fantôme évoqué par sa folie; trépignait de colère, lançait des injures dont les échos—passant à travers la fenêtre—arrivaient jusqu’aux oreilles des deux sœurs bouleversées. Enfin, de ce terrible jeu aussi, la démente se lassa. Brusquement, sans transition aucune, elle s’arrêta, demeura quelques secondes immobile, puis, par trois fois différentes cracha à terre, comme elle l’avait vu faire aux moujicks, et, d’un mouvement grossier, rajusta ses vêtements.

Katia, desolée, pleurait.

—Mais regarde, regarde encore, dit Viéra; ce n’est pas tout. Je connais ses crises, moi; toujours, à présent, trois accès régulièrement se suivent: la gaieté, d’abord, puis la colère, puis l’épouvante!

—Ah! je n’en puis plus, fit Katia d’une voix brisée! Laisse... je ne veux plus la voir!

Pauvre Sacha, pauvre, pauvre!...

Mais, malgré elle, ses yeux cherchèrent de nouveau l’endroit où la folle, depuis quelques instants, avait recommencé ses gestes.

Toujours la même scène, murmura Viéra comme en se parlant à elle-même: la catastrophe du silo... C’est l’émotion de ce revoir! Le corps rejeté en arrière, la tête détournée du spectacle sanglant que sa démence renouvelait à ses yeux; les bras étendus et crispés dans le vide, Sacha semblait la statue vivante de la terreur...

—Mais va, Viéra, va la calmer, sanglota Katia; moi, je ne saurais... non, je n’oserais!...

Viéra fit signe que c’était inutile...

—Personne ne peut la toucher dans un moment pareil. Aux débuts, maman ou moi, nous parvenions à la calmer; mais maintenant elle devient furieuse à blesser quelqu’un, si on l’approche; il faut laisser la crise se passer d’elle-même...

—Tu parles de maman; nous n’avions pas songé à elle, la malheureuse! Et si elle entendait... Oh! écoute!... C’est trop affreux!

Katia, cramponnée au bras de sa sœur, était si pâle que Viéra eut peur de la voir défaillir.

—Viens t’asseoir, dit-elle doucement...

Et elle l’entraîna vers le sopha.

—Mais maman... fit encore Katia, sans avoir la force de finir sa phrase...

—Elle n’a pu entendre; sa chambre est trop loin de l’endroit où Sacha se trouve. Quant aux autres, ils savent que mieux vaut ne pas se montrer; ils épient de loin, comme nous...

—Et cela arrive souvent, ces... ces choses?

—Cela dépend de l’excitation de ses nerfs; aujourd’hui, c’est l’agitation causée par votre arrivée...

—Ah! c’est affreux, affreux! gémit Katia...

Puis un long silence se fit entre les deux sœurs.

La tête enfouie dans ses mains, Katia continuait à pleurer doucement...

Viéra s’assit auprès d’elle, mais sans chercher à la distraire; sans doute ces larmes apaiseraient-elles le cœur si bouleversé d’émotions diverses que la jeune femme subissait depuis son retour à Vodopad... Ce ne fut que lorsqu’elle vit sa sœur s’essuyer une dernière fois les yeux et rester immobile, le regard perdu sur ses pensées, le buste appuyé contre le dossier du sopha, les deux bras affalés tout le long d’elle d’un geste las, que la jeune fille se décida enfin à lui poser la question qui, depuis la scène de tout à l’heure, brûlait ses lèvres impatientes.

Touchant légèrement Katia du doigt, elle demanda tout bas:

—Eh! bien?...

La jeune femme resta quelques instants sans répondre, puis, se tournant à demi vers sa sœur, elle leva sur celle-ci un regard encore rempli de la vision tragique, et dit lentement:

—Je ne puis plus t’en vouloir!

Lorsque, une demi-heure plus tard, Tatiana Vassilievna écarta à son tour les pans de la tapisserie qui séparait le salon de la chambre de Katia, ses yeux rencontrèrent un spectacle qui ravit de joie son cœur maternel. Assises sur le sopha à côté l’une de l’autre, ses deux filles enlacées formaient un groupe étroit. Viéra tenait une des mains de sa sœur dans les siennes, et la jeune femme, brisée par la fatigue et l’émotion, dormait, la tête doucement posée sur l’épaule droite de sa cadette...

—Béni soit Dieu! murmura la maman en embrassant longuement des yeux les enfants de sa tendresse!

Puis, sans attirer l’attention de Viéra qui, toute à sa nouvelle joie, ne s’était pas aperçue de sa présence, elle sépara de nouveau les deux côtés de la portière, et sortit sans bruit de la chambre en souriant à ses pensées...

_Mars-Août 1905._

Tableau des différents termes russes employés dans ce livre:

_Datcha._ Sorte de villa bâtie le plus souvent là où se trouvent des forêts.

_Verste._ Environ un kilomètre.

_Déciatine._ Environ un hectare.

_Isba._ Chaumière, cabane.

_Khata._ Chaumière, cabane (en petit russien).

_Britschka._ Voiture rustique.

_Cum eximia laude._ Expression latine employée par les étudiants russes et qui signifie ou plutôt qui équivaut à l’expression française: avec la plus grande distinction.

_Sierniki._ Petits pâtés au fromage.

_Bliné._ Crêpes.

_Pirogui._ Petits pâtés.

_Niania._ Bonne d’enfant.

_Borschtch._ Potage aux betteraves ou aux choux.

_Roussalki._ Ondines, nymphes des eaux.

_Lavra._ Couvent de moines à Kieff (Laure).

_Kalatch._ Pain blanc qui a cette forme:

_Otchipok._ Coiffure petite russienne.

_Evguénï Onéguine._ Héros d’un roman en vers de Pouschkine.

_Tatiana Larina._ Héroïne du même roman.

_Milaïa._ Douce, aimable.

_Grivienick._ Pièce de 10 kopecks (27 centimes)

_Safian._ Cuir souple jaune ou rouge.

_Baba._ Femme, femme mariée.

_Babouchka._ Grand’mère.

_Tserkoff._ Église russe.

_Prizba._ Banc de pierre scellé devant les isbas.

_Vodka._ Eau-de-vie.

_Kozak._ Cosaque, danse ainsi nommée.

_Trépak._ Danse russe et petite russienne.

_Rojdiestvo._ Noël.

_Dosvidanié._ Au revoir.

_Dvorianine._ Noble.

_Moujik._ Paysan.

Les détails concernant la guerre sont tirés en partie de _Der russisch-japanische krieg_ par Heinrich Lange.

_Achevé d’imprimer_

le quatre février mil neuf cent sept

PAR

ALPHONSE LEMERRE

6, RUE DES BERGERS, 6

_A PARIS_