Part 16
—Oui, le Français est railleur...
—Il a plutôt infiniment de tact, et sait mettre le doigt sur les ridicules.
—Nous aussi, bien que dans un autre ordre d’idées. Nous ne nous occupons pas du côté matériel des choses. Nos voisins peuvent s’attifer comme ils veulent.
—Porter au XX^e siècle des chevelures préhistoriques...
—Singer les étrangers avec des grâces d’ours qui danse, nous semblons l’ignorer, et nous l’ignorons peut-être en effet... Mais gare aux ridicules de l’esprit! Là-dessus, nous sommes impitoyables! Vois les portraits que Gogol a tracés... Quel écrivain, en France, atteignit jamais cette perfection dans la satire! En somme, chez nous, l’esprit et l’âme seuls ont du poids; les décors extérieurs ne comptent pas, nous ne sommes ni des esthètes ni des snobs.
—Vous êtes avant tout, et surtout, d’étranges gens, fit M^{lle} Burdeau en secouant la tête.
—Tout ce qu’on ne connaît pas ou qu’on ne comprend pas semble étrange. Je crois que nous, les Russes, nous sommes surtout étranges à force d’être simples; cela déroute les compliqués que vous êtes.
—Cela m’est venu souvent à l’idée.
—Tu vois!
—Enfin, tels que vous êtes, conclut Madeleine, je vous aime. Nulle part je n’ai rencontré une hospitalité aussi sincère et aussi bienveillante qu’en Russie. Le nom de «frère» que vous donnez à vos semblables n’est pas une vaine appellation; il exprime vraiment la solidarité qui règne chez vous. Vous n’êtes pas des démocrates; la longue séparation des castes est encore trop puissante parmi vous pour fusionner riches et pauvres, «dvorianines» et moujicks; mais vous êtes humains, et cela vaut mieux!
Les jeunes filles quittèrent le sopha sur lequel elles étaient assises.
—Attends que je mette de côté la lettre de Serguié, dit Viéra. Elle est trop précieuse pour la perdre!
Puis, ouvrant un tiroir de son chiffonnier:
—A propos, j’oublie toujours de te demander si tu ne sais pas où est la photographie que tu m’as donnée à Noël?... Je suis cependant bien certaine de l’avoir mise là, sur un coin de cette commode, debout contre ce vase, en attendant de lui acheter un cadre, et voilà une dizaine de jours que je ne la vois plus! J’ai cru que Sacha ou maman l’avaient changée de place, mais non... J’ai bouleversé tous mes tiroirs, pas de portrait! C’est drôle... Peut-être l’as-tu reprise pour me faire une niche?...
—Non. Tu l’auras mise de côté, et trop bien. C’est pour cela que tu ne la retrouves pas...
—Possible. Et pourtant...
Madeleine fut frappée d’une pensée subite qui la troubla.
—Enfin, une photographie ne se vole pas comme un bijou, fit-elle en s’efforçant de prendre un air léger. Surtout là où il n’y a pas d’amoureux...
—C’est juste, fit Viéra à cent lieues de voir une coïncidence quelconque entre le récent séjour de Vadim à Vodopad et la disparition du portrait de son amie.—Allons dans la salle à manger, reprit-elle au bout d’un instant en passant son bras sous celui de la Française; j’entends qu’Iéfrossina met le couvert. Or, il est bon de jeter un coup d’œil sur la table après elle, car il n’y a pas de jour qu’elle n’oublie quelque chose. Ioulia était beaucoup plus soigneuse...
—Est-ce qu’elle se marie décidément après Pâques, cette volage?
—Oui. Pauvre Danilo! Qu’il a été vite oublié!...
—Hélas! c’est la vie, fit M^{lle} Burdeau. Vadim Piétrovitch nous l’a dit...
* * * * *
Quelques jours plus tard, les deux jeunes filles, chaussées de hautes galoches en feutre et vêtues d’amples manteaux de fourrure, parcouraient à pied et sans but la route qui mène de la datcha à la gare de Tiétiéreff.
Le ciel est blanc comme la neige qui couvre la terre; toute la nature semble faite d’ouate immaculée. Saupoudrées elles-mêmes de flocons récemment tombés, Viéra et son amie sont en harmonie de blancheur avec le paysage; et leurs âmes, apaisées par la pureté sereine de l’air et des objets qui les entourent, sont joyeuses. On dirait que rien, aujourd’hui, ne peut leur arriver que d’heureux. Adieu, soucis, inquiétudes, regrets, pressentiments sinistres! Il n’y a plus de place pour ces noirs convives dans la claire hôtellerie de leurs cœurs!
—Hou! fit Viéra. On en mangerait, de cette neige!
—Pas plus tard que tout de suite, dit Madeleine.
Et, se baissant, elle rafla du bout de ses doigts rapidement dégantés une légère couche de cristaux qu’elle porta à ses lèvres.
—On dirait qu’on boit de l’air figé, reprit-elle quand elle eut fini, en faisant claquer sa langue contre son palais.
—Gamine!
—Pourquoi m’as-tu donné l’idée?
—Pour pouvoir en faire autant à mon tour...
—Ah! ah!...
Viéra défit une de ses moufles en peau de mouton, vraies moufles de paysanne,—mais plus blanches et plus petites,—et recueillit à son tour dans le creux de sa main un peu de l’écume neigeuse.
—Tu as l’air d’un enfant mal élevé qui a volé la crème d’une méringue, rit la Française.
—Cela me rappelle mon jeune temps, fit Viéra hâbleuse.
Et elle happa d’un coup de langue la mousse glacée qui lui fit mal aux dents.
—Mais je suis sûre, au contraire, que tu n’as jamais escamoté de friandises, reprit Madeleine; tu devais être une petite fille bien sage et bien obéissante...
—Crois-tu?
—J’en suis sûre.
—Eh bien! c’est vrai. Maman raconte toujours que j’étais une enfant modèle. Après ça, ce que dit maman de ses filles!...
—Au contraire; elle m’a avoué que Sacha était très difficile, la pauvre petite, et Katia un vrai diable! Il faut ajouter que son sourire semblait dire: «le plus charmant des diables.» Oh! la tendre maman!
—Elle était si jolie, Katia, quand elle était petite!
—Mais, encore maintenant...
—Oui, pas mal... Mais alors, c’était une vraie beauté! On arrêtait Mavra dans la rue, à Kieff, quand elle y allait avec maman et le baby, pour lui demander qui était cet enfant merveilleux...
—Rien que ses cheveux et ses yeux, dit M^{lle} Burdeau, cela devait suffire pour en faire un amour... J’ai vu les boucles coupées après son typhus que Tatiana Vassilievna conserve; ils étaient d’un brun doré plus clair que maintenant, et soyeux! Quant à ses yeux, ils sont restés roux et lumineux comme ils l’étaient, je suppose...
—Avec cela, un teint rose, un minois tout rond comme celui d’une poupée, et toujours souriant. Ah! en voilà une qui n’a jamais été mélancolique...
—Et qui ne le sera jamais, j’espère, continua Madeleine Burdeau.
—Écoute, fit Viéra en tendant l’oreille; les sonnettes d’un traîneau... Schmoul, sans doute, qui retourne de la gare... C’est qu’il y a des lettres pour nous, s’il vient dans cette direction. Oui, c’est lui, reprit la jeune fille, percevant maintenant distinctement non seulement le son des clochettes, mais encore les encouragements typiques du conducteur à ses chevaux.
Et son cœur, perdant de sa belle assurance, se mit à battre comme chaque fois que la correspondance s’annonçait.
—Permettez, seigneuresses, dit Schmoul en arrêtant court son attelage à quelques pas des promeneuses; je vous prends toutes les deux dans mon traîneau, et nous portons ensemble les lettres à la datcha. Ainsi, vous saurez plus vite ce qu’elles contiennent, ajouta-t-il en clignant de l’œil.
—Mais non, donne, fit Viéra marquant son étonnement de cette étrange combinaison.
—C’est que... répondit le juif avec un sourire humble et avide, le... verre de... thé chaud, Votre Excellence... qui m’attend là-bas... à la cuisine de Mavra Platonovna!...
—Tu as raison, dit la jeune fille. D’ailleurs, ainsi, maman saura plus vite, songea-t-elle en même temps. Monte, Madeleine... En route!
Le juif eut un singulier sifflement qui ressemblait à un cri d’oiseau, et le rustique équipage s’enleva.
Frémissante d’impatience et de curiosité, Viéra put enfin jeter un coup d’œil sur le courrier.
—«Kievlanine» (gazette de Kieff) «inconnu», une circulaire... ton «Musica», Madeleine, énuméra-t-elle en tendant le journal à son amie. Ah! une lettre d’Odessa...
Elle tourna plusieurs fois le pli entre ses mains fiévreuses, puis, tout à coup, n’y tenant plus:
—Tant pis, fit-elle, la suscription porte le nom de maman, mais je suis trop curieuse!... Aussi bien mère me fait ouvrir toutes ses lettres.
Et, de ses doigts inquiets, Viéra déchira l’enveloppe.
A peine eut-elle jeté les yeux sur les pages dépliées, la jeune fille devint affreusement pâle. Sa main se posa sur le bras de sa compagne, qu’elle serra nerveusement. Son regard plein d’angoisse chercha celui de Madeleine, qui déjà l’interrogeait de même avec sollicitude; mais elle fut incapable de prononcer un mot, de poursuivre même sa lecture.
—Serguié Nikolaïevitch est appelé? demanda la Française à voix basse en se penchant vers elle.
Viéra n’eut que la force de faire un signe de tête affirmatif.
—Pour remplacer un des officiers tués le premier jour de l’attaque devant Port-Arthur?
Viéra fit de nouveau signe que son amie avait deviné juste. Celle-ci lui prit la main.
—Malheureuse Katia! fit-elle douloureusement. Après quatre mois de mariage à peine!...
—Mais ce n’est pas tout, dit Viéra, faisant effort sur elle-même pour parler; Katia est...
—Grosse?... acheva Madeleine.
Nouveau signe de tête affirmatif.
—Lis sa lettre, Madeleine, fit Viéra après avoir enfin pris elle-même connaissance du pli; tu sais assez de russe pour comprendre la douleur poignante qu’elle exprime. Qui aurait cru que notre Katia pût trouver de tels accents? Elle était si gaie!
Des larmes coulaient maintenant sur les joues de la jeune fille; son cœur brisé de pitié comprenait enfin combien il chérissait l’insoucieuse sœur aux goûts si différents des siens, qu’il croyait n’aimer que d’une tendresse banale. L’heure était venue dont M^{lle} Burdeau avait parlé quelques jours auparavant, où les sentiments cachés au plus profond de l’être se révèlent à eux-mêmes!... Viéra oubliait les taquineries de Katia et les griefs récents que son mariage avait mis entre elles; et jusqu’aux espérances cruelles dont elle avait maudit les joies de la nouvelle épouse, espérances qui seules soutenaient sa foi dans son holocauste, anéanties aujourd’hui sans qu’elle songeât même à s’en révolter!... Une image unique était présente à sa pensée: le désespoir de sa sœur, que la lettre de tantôt révélait si sauvage, si passionné! Et une pitié sans bornes jetait la pauvre Viéra hors d’elle-même.
—Madeleine! Madeleine! répétait-elle comme un enfant.
—Du courage, ma chérie, répondait la Française en achevant sa lecture; il nous reste encore à apprendre la nouvelle à ta mère!
—C’est impossible. Cachons-la-lui, Madeleine, jeta Viéra d’une voix brisée.
—Aujourd’hui ou demain, il faudra toujours qu’elle sache... Mais c’est trop d’épreuves, à la fin! cria M^{lle} Burdeau, révoltée comme pour son propre compte, en songeant à la vie de douleur de Tatiana.
Elle aussi maintenant sanglotait.
Le Juif, étonné de cette explosion de chagrin simultanée, se tournait de temps en temps vers les jeunes filles, mais sans avoir la hardiesse de les interroger pourtant...
Passant la main qui ne tenait pas les rênes dans sa belle barbe court frisée, habitée, comme la mousse des forêts, par Dieu sait quels hôtes infimes de la création, il se demandait tout bas à lui-même, dans un hébraïque jargon: «Vouss ist douss... Nou, vouss ist douss?...» (Qu’est-ce que c’est? Mais qu’est-ce que c’est?) Et, tout en activant le trot de ses bêtes par de petits coups de guides sur les croupes piteuses, il compatissait, le Juif, à la peine des deux belles jeunes filles chrétiennes assises derrière lui sur les bancs mal équilibrés du traîneau...
XIV
UN mois s’est écoulé depuis que la nouvelle du départ de Serguié pour la guerre est venue bouleverser une fois de plus la datcha de Vodopad.
Le premier moment de douleur et d’effarement passé, Tatiana Vassilievna et Viéra se sont peu à peu résignées à la partialité du sort. Elles savent à présent que l’équilibre de la Russie est gravement compromis, que la guerre avec le Japon n’est pas cette suite d’escarmouches que l’optimisme de leurs compatriotes avait prédite, mais un combat de chaque heure, forcené et sanglant, et la voix de leurs angoisses personnelles s’est tue devant l’appel impérieux de la patrie aux abois!
De longues dépêches de Serguié à Katia, et que celle-ci, fidèlement, envoie à Vodopad, viennent de temps en temps, d’ailleurs, suspendre les alarmes, prouvant que l’officier a gardé la vie sauve et que sa belle vaillance des premiers jours ne l’a point abandonné, non plus que sa confiance juvénile en son étoile de nouvel époux.
Le désir de Tatiana avait été que sa fille aînée quittât Odessa et vînt habiter chez elle tout le temps que durerait la campagne à laquelle Serguié prenait part. Mais l’état de santé de la jeune femme ne lui permettant pas de voyager à présent, M^{me} Erschoff s’était décidée depuis quelques jours à aller passer auprès d’elle les cinq à six semaines de repos que nécessitaient les débuts d’une grossesse difficile.
A la fin du mois de mars, donc, M^{lle} Burdeau et Viéra—Sacha comptait si peu, de plus en plus errante dans sa forêt, ou réfugiée chez Evlampia—étaient seules à la datcha.
Un léger souffle de printemps se glissait déjà dans l’air à travers les dernières aigreurs de la bise et le froid des giboulées... Comme d’habitude, les jeunes filles ne restaient à la maison que le temps nécessaire à la surveillance du ménage, aux repas, à des menus travaux de couture ou à leur correspondance respective. Le reste de la journée les voyait inséparablement unies, et quelle que fût la température, parcourir soit les allées du parc de la datcha, soit la forêt, soit la route. Cela mettait leurs gestes d’accord avec l’intense agitation de leur pensée, et permettait à leurs lèvres de ressasser sans cesse les suggestions de leurs cœurs, sans qu’il en résultât trop de monotonie pour celle des deux qui écoutait.
—Madeleine?
—Ma chérie?
—Plus d’espoir, maintenant! Toutes mes illusions sont à vau-l’eau...
—Qu’en sais-tu?
—Mais Katia...
—Rien n’est encore si sûr...
—Que veux-tu dire, Madeleine? demanda Viéra frémissante, en s’arrêtant de marcher pour mieux écouter la réponse de sa compagne.
—Que Katia est souffrante, sa grossesse compliquée, et que...
—Ah! tais-toi, cria M^{lle} Erschoff! Tais-toi! Cela, je ne le veux pas! fit-elle d’une voix impétueuse. Maudite soit ma pensée, si elle doit nourrir de tels espoirs!
—Eh bien! mais tu as souhaité que ta sœur n’eût pas d’enfants, répondit Madeleine Burdeau avec un calme voulu.
—Qu’elle n’ait pas d’enfants, oui! gémit Viéra. Mais que sa santé soit compromise! qu’un nouveau malheur vienne s’ajouter à celui qui la désole maintenant! qu’elle souffre dans sa chair, la pauvre innocente! Oh!...
—Et crois-tu, reprit la Française d’une voix grave, qu’il n’y a qu’à dire: «Je veux» ou «Je ne veux pas»?... poser ses conditions à Dieu?... entourer son renoncement de douillettes réticences?... Appeler l’effet et s’apitoyer sur la cause?... Non, amie, non! Une fois le terrible engrenage du destin en mouvement, on ne l’arrête pas par quelques gestes de regret! Loin de moi la pensée, pour servir tes intérêts, de souhaiter du mal à Katia, ajouta-t-elle plus doucement en prenant dans ses mains les mains froides de Viéra. J’ai voulu seulement te faire comprendre, ma si chère, qu’il faut savoir aller jusqu’au bout de ses désirs, et accepter sans peur les conséquences de vœux qui furent sans reproche... Il faut savoir rester soi-même, Viéra! Tu as été si sublime jusqu’à présent dans ton renoncement, ne peux-tu envisager avec vaillance les épreuves qui l’attendent encore et qui, peut-être, le feront triompher à jamais?
A ces mots de triomphe, les yeux de M^{lle} Erschoff reprenaient un instant leur éclat, sa tête se relevait illuminée de toute l’ardeur de sa croyance, sa foi dans la justice de sa prévoyance sacrée exaltait de nouveau toutes les fibres de son âme. Craignant encore le combat, elle l’acceptait déjà, pourtant! Puis ses défaillances lui revenaient, sa volonté déconcertée et inquiète ne savait plus où se poser... Et Madeleine Burdeau qui n’avait parlé si haut que pour dominer le tumulte des pensées de son amie se disait: «Oh! qu’il est donc plus facile de raisonner que d’agir. Et comme autrement lâche je serais, moi, si j’avais à soutenir pareille lutte!»
—Tu ne répondras pas à la lettre d’Evguénï? demanda la Française au bout d’un instant de silence, en se tournant vers son amie.
Viéra ne répondit que par un geste vague.
—Je crois qu’il vaudra mieux non, reprit Madeleine. Il a conservé l’espoir de te reconquérir, malgré ton silence de quatre mois; rompre ce silence maintenant, ce serait l’encourager d’autant plus dans cette voie périlleuse. Tu ne dis rien? Je te semble indiscrète, peut-être?
—Eh non!... Tu sais bien que je n’ai pas de secrets pour toi. Mais je songe, et ne trouve rien à dire, fit Viéra. Mon âme est toute désorientée, sa boussole est affolée, elle ne me montre plus la route...
—Regarde en haut: une étoile aussi peut guider les chemins incertains!
Viéra fit signe que de ce côté-là, encore, le salut lui semblait bien précaire.
—Écoute, amie, dit Madeleine, tu es dans une heure de crise que depuis longtemps je prévois. Oh! nulle grandeur, nulle vocation, nul héroïsme n’y échappe!... Mais nous avons fait un pacte. Je t’ai juré, moi, sur tes instances de jadis, que je te défendrais contre toi-même, à l’instant où tes pensées mauvaises, comme des soldats mutinés, prendraient les armes de la révolte et compromettraient le succès de ton œuvre... Laisse-moi l’initiative du combat. Un jour viendra où nous pourrons crier victoire. Et alors quel oubli des souffrances! Quelle joie d’avoir atteint le but sublime!
—Sublime!... Et qui le sait? Tu as traité au début mes idées d’utopies... N’est-ce pas cela qu’elles sont dans la réalité?...
—Non, non, mille fois non! Je n’étais qu’une impie en pensant cela! Ton rêve est le plus noble, le plus grandiose que l’on puisse imaginer! Sauver sa race de l’abjection. Mais, ma chérie, l’humanité tarée tout entière devrait suivre tes traces!
—Tu crois? interrogea Viéra, les yeux lointains.
—Je le jure! répondit Madeleine solennelle. Et d’ailleurs, si tu étais à côté de la vérité, qu’importerait encore? ajouta-t-elle au bout d’un instant de songerie en prenant les deux mains de son amie dans les siennes et plongeant son regard au fond des claires prunelles. Tu t’es créé un Idéal; tu l’as auréolé de toute l’ardeur de ta Foi; tu t’es agenouillée devant cette idole lumineuse, comme Paul devant le Seigneur sur le chemin de Damas. Pourrais-tu, désormais, renier tout cela et vouloir être heureuse? Ce serait en vain. Le chagrin ni la joie, le bien ni le mal, ne sont absolus en ce monde; c’est nous qui en établissons la mesure, chacun selon notre conscience et d’après les aspirations de notre âme... Si nous avons volé très haut, à la manière des aigles, redevenir couleuvre et ramper, quel que soit l’attrait de la mousse fraîche et de l’ombre des sous-bois, la nostalgie des sommets doit nous prendre. Ah! malheur! s’écria la Française vraiment inspirée, malheur à qui renie l’Idéal pétri par ses propres mains! Les séductions d’une heure le poursuivront toujours, l’image de son sourire fera grimacer les plis des lèvres les plus belles, le souvenir de sa voix rendra fausses toutes les autres!... Galatée demandera des comptes à Pygmalion!
—Oh! tu me réconfortes, Madeleine! Je crois, oui, je crois! fit Viéra.
Les jeunes filles rentrèrent à la datcha.
—Pas de nouvelles, Akim? demanda M^{lle} Erschoff au vieux serviteur qui travaillait dans le jardin.
—Non, barachnia. Schmoul n’a apporté que le journal.
Viéra parcourut fiévreusement le _Kiévlanine_.
—Rien de grave, dit-elle à Madeleine en respirant.
En ce moment, Mavra vint dire à la Française que Natalia Grigorievna Lévine demandait à lui parler dans la cour.
—Mais fais entrer, dit Viéra à la bonne.
—Elle ne veut pas, milaïa. Elle dit qu’elle est très pressée.
—Alors, va vite, Made!
—Sais-tu ce que c’est? fit la Française en rentrant au bout d’un moment. Natalia Grigorievna part comme infirmière à Kharbine. Elle a passé son examen aujourd’hui même à Kieff, et on l’a convoquée sur-le-champ... Samedi, elle se mettra déjà en route. Elle ne veut voir personne avant son départ pour qu’on ne la distraie pas de son enthousiasme; exception n’a été faite en ma faveur qu’à fin de me recommander la classe de Vodopad. Mais je suis chargée d’un souvenir pour Tatiana Vassilievna et tous les tiens. Sais-tu ce qu’elle me disait encore? Que les dépêches de Kieff annoncent que le navire _Piétropavlovsk_, sur lequel se trouvaient l’amiral Makaroff, le grand-duc Cyrille, le peintre Véreschtchaguine et un grand nombre d’officiers et de matelots, a rencontré une mine dans la baie de Port-Arthur, en revenant d’un combat, et qu’il a sauté avec tout l’équipage et les officiers qu’il contenait, sauf, cependant, le grand-duc qui, on ne sait comment, ne fut que précipité dans l’eau, et put regagner le bord en s’accrochant à une épave...
—Seigneur!
Viéra devint très pâle.
—Et si Serguié... commença-t-elle.
—Mais non, il fait partie de l’équipage du _Bayann_.
—Qui a pu combattre sous les ordres du _Piétropavlovsk_... N’as-tu pas dit que celui-ci revenait d’un combat? Ah! mon Dieu! ces inquiétudes continuelles, gémit la jeune fille, et les nouvelles sont si lentes!
Le lendemain, les journaux confirmèrent les renseignements des télégrammes en les amplifiant. Viéra, de plus en plus alarmée par ce qu’elle venait d’y lire, passa le _Kiévlanine_ à M^{lle} Burdeau qui, quoique assez difficilement, parvint cependant à déchiffrer tout le texte relatant la catastrophe du _Piétropavlovsk_.
«Dans la nuit du 30 mars, l’amiral Makaroff voulant prendre sa revanche des continuels assauts dont les Japonais harcelaient sa flotte, envoya huit torpilleurs à la recherche de l’ennemi. Dans cette expédition, trois torpilleurs se perdirent. Deux revinrent, à l’aube, à Port-Arthur. Le troisième, le _Strachné_, ayant rencontré plusieurs torpilleurs japonais, crut que c’étaient ceux des nôtres et s’y joignit. A l’aube seulement, le commandant reconnut son erreur et voulut s’enfuir, mais trop tard! L’ennemi se jeta sur lui et un cruel combat s’engagea.
«L’amiral, inquiet du sort du _Strachné_, envoya à sa recherche le croiseur _Bayann_.
«Ceci ne dura pas longtemps, les coups de feu servant de point de repère. Déjà le _Strachné_ était immobilisé, sa chaudière endommagée par une grenade.
«Malgré sa vitesse, le _Bayann_ ne put arriver à temps pour porter secours au _Strachné_. Avant qu’il fût arrivé à la distance nécessaire pour tirer, une explosion se produisit à bord du _Strachné_, et le torpilleur coula à fond. Le feu du _Bayann_ mit les Japonais en fuite. Et après avoir recueilli cinq matelots du torpilleur, qui seuls étaient saufs, le croiseur rentra au port.
«Bientôt après, deux détachements de navires, ayant à leur tête le _Piétropavlovsk_ et le _Poltava_, accompagnés de quinze torpilleurs, quittent le port. L’amiral Makaroff veut se rendre personnellement sur le lieu du combat, et comme le _Bayann_ sait la route, on le met à la tête de l’escorte.