Part 15
—A peu près, fit Vadim. C’était un viveur fini. J’étais bien jeune quand il est mort; mais, étant plus grand, j’ai entendu raconter qu’il avait un pied-à-terre à Kieff sous prétexte d’affaires, et qu’il y passait la plus grande partie de son temps, trompant sa femme autant qu’il le pouvait dès les premiers mois de son mariage. Il l’avait cependant épousée par amour, bien que tante eût quelques années de plus que lui... Elle devait avoir trente ou trente et un ans... mais oui; voyez, elle a passé depuis longtemps la cinquantaine, et Katia, son aînée, n’est pas encore majeure... Pourtant, vous savez avec quelle indulgence la sainte femme accepte la vie; je suis sûr que tout au fond d’elle-même elle garde le plus tendre souvenir au mari qui a eu tant de torts envers elle. Si l’on ne parle pas de lui à Vodopad, c’est que les enfants ne l’ont pour ainsi dire pas connu: (il est mort, je crois, quand Sacha n’avait qu’un an et demi, Viéra trois ans, et Katia cinq), et que tante, ne pouvant rappeler la mémoire de leur père en des termes dignes d’un sujet aussi sacré, préfère se taire, surtout devant les étrangers qui peut-être sauraient... Mais, chut! voici Viéra, j’entends son pas dans l’antichambre...
En effet, M^{lle} Erschoff, ayant suffisamment pris part aux réminiscences conjugales de Marfa Timoféevna, venait rejoindre les jeunes gens, et, sans se douter de la cruauté de sa démarche, rompre le charme du tête-à-tête si quelconque en apparence, si décisif au fond, qui les avait unis pendant plus d’une demi-heure.
—Il faut que nous te quittions, Vad; nous avons un tas d’emplettes, à faire... Puis, ce ne serait pas gentil de consacrer moins de temps à Katia qu’à toi. Elle part demain; nous ne la verrons plus d’ici au mois de février, peut-être. Si elle avait pu rester pour Noël! Hélas! pas moyen, le congé de Serguié expire dans trois jours. Nous aurons une triste fête, frère, cette année! Mais toi, tu ne manqueras pas, au moins?
—Pour cela, tu peux en être sûre. Je ne me figure pas le jour de la «Rojdiestvo» ailleurs qu’à Vodopad.
—Et toi, Madeleine, n’oublie pas que tu te fais photographier aujourd’hui, ajouta Viéra en se tournant vers son amie.
—Je n’ai garde, fit M^{lle} Burdeau; une pareille corvée!
—Ton cadeau de Noël n’en sera que plus méritoire.
—Marfa Timoféevna! appela encore Viéra, donnez-nous nos manteaux, je vous prie... Adieu, Vadia, à dans une huitaine de jours, donc! Au revoir, Marfa Timoféevna!
—Au revoir, seigneuresses! Portez-vous bien! Et bonne fête de Noël, puisque nous ne nous verrons plus avant. Salutations à Tatiana Vassilievna...
—Merci, merci. Et encore au revoir, ma bonne!
—Au revoir, dit à son tour Madeleine en russe.
—Oh! comme elle a dit gentiment «dosvidanié,» dit Marfa en clignant de l’œil vers M^{lle} Burdeau. No, no! C’est une vraie Russe!...
Et le visage de la vieille fée redevenue bienfaisante gratifia d’un second sourire édenté la belle Française qui, décidément, avait eu l’heur de lui plaire.
XIII
DURANT les quelques semaines qui suivirent les fêtes de Noël, nul événement marquant ne vint rompre la monotonie de la vie à Vodopad.
Monotonie tout apparente, il est vrai, car chacune des habitantes de la datcha ne portait-elle pas en elle-même autant d’impressions et d’aussi mouvementées qu’il en faudrait pour écrire plusieurs livres?...
Quelles que fussent ces impressions, du reste, toutes devaient s’effacer au commencement de l’année 1904 devant la nouvelle solennelle et tragique qui, dans la nuit du 26 au 27 janvier (Date russe vieux style), éclata sur tous les points du vaste empire, balayant de ses flammes brûlantes tout ce qui n’était pas héroïsme exalté et séculaire patriotisme aux cœurs croyants des sujets du tzar.
La guerre était déclarée entre le Japon et la Russie!
Certains que les négociations échangées depuis le 30 juillet 1903 entre les deux pays finiraient par s’arranger diplomatiquement, ignorants des lenteurs exaspérantes que leur empereur mettait dans ses réponses aux exigences du Mikado, mal renseignés par les journaux sur les prétentions des Nippons, s’imaginant que le départ de l’ambassadeur du Japon pour Berlin, le 24 janvier, n’était qu’une ruse, un incident négligeable qui ne devait les alarmer en rien, les Russes étaient plongés dans une sécurité trompeuse.
Quand, dans la nuit du 26 au 27 janvier, l’escadre de l’amiral Togo, composée de douze vaisseaux de guerre et de quelques torpilleurs, dépassa le port chinois de Chi-fou et s’approcha silencieusement de la baie qui défend Port-Arthur, la ville forte, elle-même, dormait, les vaisseaux de ligne et les croiseurs chargés de défendre son port imprudemment baignés par les rayons du projecteur électrique placé sur le navire de surveillance, et la mer éclairée par le phare de la côte, comme pour montrer le chemin à l’ennemi!
Aussi, quel réveil pour la ville, lorsque éclata la première des treize torpilles lancées par les Japonais contre les croiseurs russes! Et quelle agitation intense dans tout le gigantesque empire, lorsque les dépêches du matin annoncèrent l’attaque de Port-Arthur que les journaux n’eurent garde, pourtant, de présenter comme aussi désastreuse qu’elle le fut en réalité!
Les Russes, cependant, étaient pleins de confiance dans l’issue de la guerre. Habitués à vaincre, ils ne voulaient pas admettre que les «nains», les «sauvages», les «singes jaunes», comme le peuple appelait les Japonais, les vainquissent à leur tour...
Les organes de la presse, remplis de mensongères nouvelles, ne relatèrent jamais exactement les faits. Si un navire de guerre russe avait coulé, il n’avait reçu qu’une légère atteinte et était en réparation dans les chantiers; si, par contre, un navire japonais n’avait souffert que d’une éraflure, il était, d’après les journaux, gravement endommagé et hors d’état de combattre. Parfois, la nouvelle d’un désastre, émanant de source privée, venait assombrir les fronts; mais l’abattement ne durait point. Dédaigneux, les Russes répétaient: «Eh! que signifie une défaite partielle; toutes les guerres n’en doivent-elles pas compter?... D’autant plus éclatante sera la victoire!»
Hélas! et la victoire n’arrivait pas... Deux ou trois fois les journaux rapportèrent un succès qu’ils grossirent de toute leur éloquence officielle; des manifestations enthousiastes s’organisèrent dans les rues (instiguées, le bruit s’en répandit plus tard, par les autorités des villes qui voulaient, à leur tour, donner le change au peuple); l’hymne national retentit dans sa solennité mélancolique; des hourrahs furent criés à tue-tête, des actions de grâce au dieu des combats se chantèrent en chœur dans les églises. Touchante, mais dangereuse illusion qui sombrait le soir à la réception de dépêches aux nouvelles officieuses,—et pourtant alarmantes,—ceci, chacun le sentait vaguement dans son for intérieur, sans vouloir l’exprimer...
Quoique la datcha de Vodopad ne fût habitée que par des femmes, tout ce qui touchait à la guerre y était suivi avec une fiévreuse anxiété. D’abord, parce que le patriotisme n’a pas de sexe; ensuite, parce qu’elles savaient bien, les aimantes et pitoyables créatures, que les affections de famille, les liens de l’amitié et d’autres sentiments plus doux encore, sont redevables d’un sanglant tribut à la lutte héroïque et cruelle qui défend la grandeur de la patrie menacée...
Elles murmuraient tout bas les noms chéris que l’ordre d’un chef, le classement de la mobilisation, la soif du dévoûment, pouvaient appeler à la sinistre gloire: Serguié... Evguénï... Vadim... et, combattant vainement une faiblesse qui leur semblait honteuse au milieu de la poussée d’héroïsme qui soulevait en ce moment la Russie tout entière, leurs cœurs frissonnaient d’angoisse et de frayeur.
—Madeleine, disait tout bas Viéra à son amie, ah! Madeleine! s’il allait partir, lui; si, sans être forcé par un ordre supérieur, il allait s’engager dans l’armée de Mandchourie comme volontaire, de quel remords se compliquerait alors mon sacrifice! De quel effondrement piteux s’anéantiraient mes belles résolutions!... Oui, je sens que de le savoir courir vers la mort en me croyant infidèle, rien ne pourrait m’empêcher de lui crier mon amour et de nouvelles promesses!...
—Ne va pas ainsi au-devant de l’avenir, ma chérie, répondait la Française. Si Dieu a des desseins sur toi, il les accomplira envers et malgré tout. Attends et espère...
—Madeleine! Madeleine!...
Ce cri de détresse retentissait cent fois par jour, et cent fois lui répondait un regard navré et profond qui semblait dire: «Et moi, ne souffré-je pas? N’ai-je pas les mêmes angoisses et les mêmes inquiétudes que toi?»
Quand arrivait le journal, une lettre, un télégramme, tous les cœurs se mettaient à battre avec une violence insupportable; les joues devenaient pâles, et les mains n’osaient se tendre pour rompre les cachets... On se signait; puis, avec un nuage d’inquiétude qui obscurcissait la vue, les dépliant enfin, on en lisait le texte... Rien encore de personnel, cette fois! On respirait!... Mais quand les pages tant redoutées faisaient pressentir un désastre patriotique, sous les paroles cauteleuses et les fleurs de rhétorique du compte rendu, quelle ardeur soudaine d’héroïsme et d’abnégation enflammait les cœurs de Tatiana et de sa fille!... Inconscient égoïsme par lequel ont passé toutes les mères et toutes les amantes!... Puisque personne des leurs n’était en jeu, elles désiraient que la guerre continuât, que les combats devinssent plus sanglants pour être plus glorieux; que les hécatombes de héros se multipliassent pour que l’invincible patrie triomphât cette fois-ci encore!...
—Maman! une lettre d’Odessa.
—Donne, enfant.
Et les regards des yeux inquiets se croisent; les joues redeviennent pâles, les cœurs tressaillent comme chaque fois que l’hôte angoissant, nommé le Nouveau, se montre...
—Grâce à Dieu, rien encore aujourd’hui, murmurent ensemble la mère et la fille, rassurées par les premières lignes de l’épître.
—Made, il faut que je te traduise cela mot à mot, dit Viéra à M^{lle} Burdeau quand elle eut fini de lire; que c’est intéressant! Un fragment de lettre qu’un ami de Serguié, témoin de la première attaque de nos vaisseaux à Port-Arthur, lui écrit. Viens dans ma chambre.
Installées dans l’asile discret qui semble aménagé pour servir de refuge aux causeries confidentielles et aux lectures profondes, les jeunes filles recueillies s’apprêtent, l’une à traduire, l’autre à écouter les exploits des héros des deux races, qui se heurtèrent dans la nuit mémorable du 26 au 27 janvier devant Port-Arthur, comme les nuages attirés par des courants contraires, exhalant, eux aussi, leurs tonnerres et leurs foudres!
«Le soleil couchant, commença Viéra, éclairait la flotte russe assemblée en trois rangs.»
—Tu comprends, c’était le soir du 26, interrompit-elle en relevant la tête...
—Oui, oui, va...
«Du navire amiral, un coup de canon donne, comme d’habitude, le signal de baisser le drapeau de guerre, tout blanc, avec une croix de Saint-André bleue. Le son perçant du fifre convoque les gens de chaque vaisseau sur le pont, et en présence des officiers et des hommes qui présentent les armes, le drapeau se baisse avec le cérémonial prescrit. A six heures, les gens ont soupé, et quand ils finissent de chanter la prière du soir, le fifre, jouant derechef, annonce qu’après le travail du jour l’heure du repos est arrivée. La vie sur le navire semble morte. Seuls, les pas cadencés du veilleur qui, de temps en temps, jette un regard sur l’eau éclairée par le projecteur, rompent le silence. A droite, à l’ouest, la gerbe de lumière du phare... De la ville arrivent les bruits confus de la nuit qui commence... Personne ne soupçonne l’approche de l’ennemi. L’officier vigie du croiseur _Pallada_, impatienté de ce calme, s’entoure plus étroitement de son manteau pour se mieux préserver du froid.
«A onze heures trente sept minutes, à travers la lumière du phare, dans la direction de Liaotchang, il remarque pourtant quelque chose d’anormal. Il ordonne alors de diriger le réflecteur de ce côté, et voit s’approcher un torpilleur non éclairé, suivi de trois autres qui se retirent immédiatement du rais de lumière, et regagnent les ténèbres. Comme tout cela ne lui dit rien de bon, il informe le capitaine de ce qu’il a vu...
«Les torpilleurs découverts s’approchent maintenant avec une grande vitesse, et le premier lance une torpille, mais qui passe à côté du croiseur, sur la gauche, sans l’atteindre. La sonnette d’alarme retentit dans la nuit silencieuse, appelant les gens aux armes, et attirant l’attention de l’escadre contre le danger qui s’approche... Les canons des croiseurs crachent une grêle de projectiles contre les torpilleurs japonais qui, de leur côté, lancent encore trois torpilles contre le _Pallada_. Une d’elles atteint le croiseur au milieu du bâbord, non loin de l’endroit où se trouve la machine. Le _Pallada_ se soulève et se penche sur le côté comme mû par un ressort lentement détendu... On fut obligé d’éteindre le feu qui se montrait dans la cale au charbon, opération durant laquelle quatre matelots furent asphyxiés et un cinquième tué par un éclat de fer.
«Le _Pallada_, pour éviter le danger de couler, se rapprocha de la côte, où l’on pourrait réparer la brèche que la torpille lui avait faite.
«Sur ces entrefaites, les cuirassés _Retvisan_ et _Tsésarevitch_ furent atteints à leur tour. Le _Tsésarevitch_ souffrit le plus et, en s’approchant du bord, dut faire un signal pour qu’on lui envoyât des canots.
«A deux heures du matin, les Japonais, ayant fait l’assaut trois fois en suivant, se retirèrent, poursuivis par les croiseurs _Askold_ et _Novik_.
«A trois heures, la lune jaunâtre éclaire les navires russes sur lesquels personne, tu le penses bien, ne songe à se reposer de crainte d’un nouvel assaut.
«Et en effet, le matin, l’amiral Togo revient avec une escadre renforcée de six croiseurs et de six navires de guerre.
«Nos vaisseaux, sous les ordres du vice-amiral Stark, se rangent en ordre de combat, protégés par les forts de Port-Arthur. Nous avons treize grands navires et quinze torpilleurs. Lorsque l’ennemi est à environ huit mille mètres, le premier coup de canon résonne et donne le signal de la bataille, qui s’engage des deux côtés avec acharnement.
«Les Japonais ont le plus à souffrir à cause du feu des forts. Pourtant, ils s’avancent bravement, semant la mort et les dégâts.
«Notre pauvre batterie est sans cesse couverte d’éclats de grenades. Les engins meurtriers font un bruit infernal, et, à cause de la trépidation qu’ils produisent, tout le monde gagne de violents maux de dents. Sans doute les nerfs des oreilles étaient-ils irrités outre mesure.
«Personne ne pense à la mort. Avec la première grenade qui tombe sur notre batterie, s’envolent les souvenirs, les souffrances, les songes... Le spectacle est grandiose! La journée est claire et chaude, la mer est irisée de scintillants reflets, on croirait voir les vibrations de l’air... A l’horizon lointain se dessinent des points vagues... ils grossissent... ils s’approchent... Un, deux, trois... quinze!
«Les points sont alignés, toujours plus près et plus près, gris au commencement, à présent bruns. Ils sont encore loin...
«Tout à coup, un petit nuage blanc. Boum!... Nous attendons avec impatience de voir où tombera le projectile. Notre batterie est disposée sur un rocher qui surplombe la mer. A nos pieds se trouve le vaisseau-amiral, le _Peresviet_. Le projectile tombe à côté de lui, fait rejaillir l’eau qui scintille au soleil, et retombe sur le pont.
«Les matelots se reculent... De nouveau, un nuage!... Le projectile siffle au-dessus de nos têtes. Derrière, sur la montagne, une effroyable explosion se produit... Un troisième nuage!... Une attente fiévreuse... Je vécus cent vies dans cette seconde. Mon corps était devenu comme impondérable: dans mon cœur une angoisse, dans ma tête une question: «Comme ils tirent si bien, cela arrivera peut-être sur notre batterie?...»
«Le projectile éclate juste contre la paroi de notre rocher.
«Ce coup fut pour nous le signal. Dix batteries de la terre ferme et tous les navires répondent à ce salut.
«Ce qui se passa alors, il est difficile de l’écrire!... La mer devint entièrement blanche d’écume; elle bouillonnait sous les projectiles. On n’entendait pas le commandement. On donnait des ordres aux soldats en leur criant à tue-tête dans les oreilles, et l’on voyait qu’il était impossible de dominer cet abominable bruit. Plus de cent cinquante canons jouaient cette bataille, semant partout la destruction et la mort. La vapeur, la fumée, la poussière aveuglent; l’effroyable grondement des projectiles déchire les oreilles; en un mot, le combat est une orgie inouïe et sauvage!
«Tout à coup, un terrible cri de douleur retentit. Un éclat d’obus a enlevé le nez d’un soldat. Du sang... les infirmiers... les brancards de la Croix-Rouge... Je sens que l’on me touche le bras, je me retourne. Un soldat très pâle me regarde d’un air dément, ses lèvres se meuvent comme s’il voulait parler; il fait des efforts surhumains pour me dire quelque chose, mais ne peut y parvenir. Enfin, il me montre du doigt le bas de la montagne. Je comprends qu’il s’est passé quelque chose à l’endroit où une petite batterie de canons-revolvers, située juste au-dessous de nous, lançait par minute environ mille deux cents balles.
«Je descends au plus vite, et vraiment, ici, le diable s’en mêlait!
«Au milieu de la batterie et des servants, un projectile a éclaté. Un soldat gît, le ventre déchiré; un autre a la tête aplatie; un troisième marche lentement, soutenu par deux camarades. Un canon d’acier est brisé comme une paille. La vue est poignante! Et du sang, partout du sang!... J’ordonne d’emporter les cadavres, et je remonte à ma batterie.
«Là, comme auparavant l’enfer règne...
«Et pourtant, la bataille aussi eut sa fin... Les Japonais se retirent, la fumée se dissipe, et le soleil brille de nouveau... Mais sur quoi tombent ses rayons! Ah! si tu avais vu nos infortunés croiseurs! Dans quel état on dut les remorquer! Ils étaient criblés de blessures. Les matelots, les femmes, les soldats, les officiers pleuraient! Quatre de nos navires, le _Poltava_, l’_Askold_, le _Diana_, le _Novik_ étaient tellement endommagés qu’on fut obligé de les remiser au centre du port. Mais les Japonais aussi avaient reçu leur part, car l’on vit distinctement que deux de leurs vaisseaux étaient légèrement endommagés, et trois très grièvement. Comme nous, ils avaient dans les quatre-vingts morts ou blessés...»
Ici finissaient les détails concernant le premier assaut devant Port-Arthur. Viéra interrompit sa traduction.
—Ah! les braves, fit-elle, les braves! Mais, Madeleine, que de souffrances! que de désolation! Que la guerre est donc cruelle!
—Et cependant, tu le vois, les soldats y marchent vaillamment; les officiers n’ont pas un mot de regret lorsqu’ils y sont appelés. Bien plus, des milliers de jeunes gens riches et habitués à une vie facile s’enrôlent sous les drapeaux comme volontaires.
—C’est un sublime dévoûment, mais l’horreur de la guerre n’en reste pas moins la même. Oh! quand on songe qu’un fils, un époux, un frère, un fiancé, peut être exposé à des dangers comme ceux dont nous venons de lire le récit, quelle pitié!
—Et, en somme, l’armée n’est faite que de fils, d’époux, de fiancés, de frères, car il n’est pas d’homme, je pense, qui ne soit l’un ou l’autre, s’il ne possède pas en même temps deux ou trois de ces titres...
—C’est abominable, effrayant! dit Viéra en se prenant la tête dans les mains et restant ainsi quelque temps accablée.
—Alors, tu n’es pas une brave, toi? interrogea Madeleine en la touchant du doigt. Tu n’encouragerais pas ceux que tu aimes à voler au secours de la patrie?
—Non, non, non! mille fois non! cria Viéra dans un premier mouvement de révolte. Et pourtant... ajouta-t-elle un instant après.
—Ah! tu vois! Tu hésites déjà, cela veut dire que tu te rends. Le patriotisme est le plus noble des sentiments et, par sa noblesse même, il arrive à primer tous les autres; car le cœur de l’homme, quoi qu’on en dise, est encore assoiffé de ce qui est digne et grand. Nous ne savons pas combien nous aimons la terre qui nous a vu naître; comme nous ignorons souvent aussi à quel point nous chérissons les êtres familiers qui nous entourent, parce que la sécurité dans laquelle est plongée notre affection l’endort. Mais qu’un danger immédiat vienne à la rescousse, alors avec quelle frénésie de lionne défendant ses petits elle s’éveille et se dresse!... Lorsque j’étais plus jeune et que je vivais paisiblement en France, entre mon père que je trouvais bien sévère et ma mère qui, maladive et faible, s’occupait très peu de moi, je rêvais d’aventures, de pays inconnus; j’enviais parfois les jeunes filles de mon âge dont les parents me semblaient plus tendres et meilleurs que les miens... Mais quand papa fut emporté en trois jours par une congestion cérébrale, lorsque deux ans plus tard maman, toujours languissante, mourut de consomption, et que, pour gagner plus facilement ma vie,—charge qui m’incombait à moi seule désormais,—je dus quitter la France et habiter un pays étranger, de quels regrets mon cœur se déchira alors!... Je compris que j’aimais passionnément, sans que je m’en fusse bien rendu compte, ce père si parfaitement bon sous son apparence taciturne, cette mère si faible de santé qu’elle n’avait que la force de me chérir au plus intime de son être et de regretter—elle me le dit avant de mourir—son impuissance à s’occuper de moi; cette belle France qui me semblait monotone, parce que sa douceur discrète m’enveloppait depuis le premier souffle de ma vie, et qu’elle apaisait mes élans d’enthousiasme de son harmonie régulière... Je compris qu’il n’est pas de plus grande détresse que d’être orpheline, et que la peine d’exil qui m’avait semblé bien anodine, appliquée aux illustres disgraciés d’État dont l’histoire m’apprenait les noms, était la plus cruelle que l’on pût inventer!... Oui, ma chérie, tout en aimant profondément la Russie, surtout maintenant que la chaude affection de ta famille—ici Madeleine rougit un peu—me la fait considérer comme une seconde patrie, si je ne pouvais, une fois tous les deux ou trois ans, aller revoir ma chère France, où je n’ai plus guère, pourtant, de parents ni d’amis, je deviendrais physiquement malade de chagrin. Ceci m’est arrivé la première année de mon séjour à l’étranger. J’étais alors en Autriche. Je souffris de nostalgie si intense que je dus m’aliter plusieurs jours, et ne recouvrai la santé que quand je fus certaine de pouvoir retourner dans mon pays pour quelques semaines. C’est qu’il m’était difficile en ce temps-là de me payer un pareil luxe! Je n’étais pas riche... fit Madeleine en souriant. Maintenant non plus, c’est vrai; mais au moins un petit voyage ne fait plus si peur à ma bourse!...
—Tu répètes toujours que tu n’es pas riche, dit Viéra, et pourtant tu parais être plus qu’à ton aise. Tu es très bien habillée, tu reçois un tas de revues et de journaux, tu fais de chics cadeaux à tes amis (pour employer un terme cher à tes compatriotes), enfin tout cela coûte!
—Pas tant que tu ne crois. Je suis pratique, j’ai beaucoup d’ordre, cela, tu me le concéderas, je porte mes toilettes très longtemps et sais les embellir moi-même de broderies, de bouts de dentelle qui ont déjà servi, leur donner un tour coquet...
—C’est vrai. Et ce talent n’appartient qu’aux Françaises. Vois comme la plupart d’entre nos femmes sont fagotées!
M^{lle} Burdeau ne put s’empêcher d’approuver.
—J’ai vu l’autre jour, à la poste de Kieff, dit-elle en riant, une dame de soixante ans au moins, parée d’un col marin de toile blanche... et, dans la rue, un enfant au maillot affublé, le pauvre innocent, d’un bonnet turc en velours rouge! Personne, du reste, n’y fit attention. Chez nous, des hardiesses pareilles provoqueraient un attroupement.