Au cœur du Harem

Part 3

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La chambre se trouvait sommairement meublée d’un haut et très long divan garni de coussins, d’une table recouverte d’un jeté de percale orné d’une dentelle au crochet et sur laquelle étaient posées une demi-douzaine de gargoulettes de terre dans un plateau de faïence. Chaque gargoulette avait un petit couvercle en argent surmonté du croissant de Mahomet. Une glace de forme ovale était apposée à plat contre le mur passé simplement à la chaux. Un grand tapis européen couvrait les dalles. Je vois encore ce tapis que l’on semblait trouver magnifique autour de moi et qui avait été acheté à mon intention. Il montrait un fond vert avec de larges fleurs rouges et jaunes, de couleurs si voyantes que l’œil se fatiguait à le regarder.

Au plafond, les poutres étaient recouvertes d’une jolie couche de peinture byzantine, très effacée, mais jolie encore et cela, personne autour de moi n’en comprenait ni la valeur, ni la beauté.

Quand nous fûmes installées sur le divan, la vieille tante, Azma et moi, les autres femmes s’accroupirent autour de nous dans la posture du lapin de Florian; seules, les négresses restèrent debout encadrant les portes de leurs faces noires. C’est encore une des nombreuses coutumes du pays que ce ramassis d’esclaves posées à chaque ouverture, écoutant curieusement ce qui se dit autour d’elles.

On prétend qu’au temps du terrible sultan Sélim, toutes les esclaves furent amenées et parquées séparément dans le palais du Khalife. A tour de rôle, on les faisait comparaître devant le maître suprême, et chacune à son tour était appelée à dire toutes les choses vues, toutes les paroles entendues dans le harem d’où elles sortaient. Celles qui refusaient de parler, avaient la langue arrachée. De cette façon Sélim arriva à connaître tous les mystères de la capitale.

On apporta le café.

Il est d’usage de le servir d’ordinaire sur un plateau de cuivre, dans la canaque entourée des petites tasses appelées _Fingals_[9]. L’esclave préposée à ce service dans les grandes maisons, ou la modeste négresse dans les demeures bourgeoises, verse à mesure le liquide bouillant dans les tasses et présente chaque tasse à l’invitée. Mais, aux grands jours, dans les familles de condition, il en est tout autrement. Une esclave blanche apporte la canaque sur une sorte de fourneau encensoir garni à l’intérieur de braise odorante, une autre tient le plateau comme un calice, une troisième sert et présente les tasses. Pour me faire honneur ce fut ce dernier mode que l’on employa.

[9] Au pluriel, _Fanaghils_.

La conversation avait peine à s’établir. Personne autour de moi n’entendait ma langue. Les dames s’exprimaient en turc et les servantes en arabe.

Vainement la cousine de mon mari, nature délicieuse et spontanée, essayait en phrases brèves de se faire comprendre de moi, je demeurais stupide, prête à pleurer. Mon mari m’avait appris à dire bonjour et à demander les trois ou quatre objets indispensables à mon premier jour d’arrivée. Mais je me trouvais incapable de suivre la moindre conversation et d’y répondre, et de cette cause, je pense, vinrent tous mes tourments, toutes mes inquiétudes et toute ma désespérance.

Alors, devant mon embarras croissant, la douce Azma eut une idée bien féminine dans sa touchante bonté. Elle alla dans la pièce voisine chercher son fils et le posa dans mes bras.

Il était blond et de ses grands yeux innocents, couleur de rêve, il regardait lui aussi, la petite étrangère qui le tenait. Mais il eut un geste charmant. Un joli sourire éclaira son frais visage et il enfouit sa tête mutine contre mon visage. Tout le monde cria au miracle; l’enfant, paraît-il, était très sauvage, on ne s’expliquait pas la sympathie qu’il me témoignait sans me connaître.

J’étais ravie pour ma part, dans l’adoration profonde que j’ai eue de tout temps pour les enfants, de penser que, du moins, en cette demeure étrangère, j’aurais ce petit être à dorloter et à chérir. Et je commis ma première gaffe... Je savais dire le mot _joli!_ Je crus faire grand plaisir à la mère en le prononçant sur son bébé.

_Héloua Kettir!!!_ m’écriai-je...

Alors ce fut une consternation. Autour de moi, les esclaves se détournèrent, et vivement crachèrent par terre.

Je venais de jeter l’épouvante sur tout ce monde, en attirant peut-être, par cette exclamation malheureuse, le _mauvais sort_ sur l’enfant...

Avant d’avoir ce dernier, la mère en avait successivement perdu cinq autres. Dire d’un enfant qu’il est beau ou aimable, constitue au pays musulman une terrible calamité. On doit toujours se dépêcher de le déclarer _Oouaëche_ (vilain, affreux), pour éloigner de lui les esprits ténébreux qui l’environnent...

Pour l’instant, je me rendis bien compte qu’il venait de se passer autour de moi quelque chose de désagréable dont j’étais la cause involontaire, mais de là à deviner ma faute, il y avait bien loin... Aussi demeurai-je surprise et un peu attristée, quand la _dada_[10] de l’enfant se précipitant sur moi comme une furie, me l’eut littéralement arraché.

[10] Bonne d’enfants.

Qu’avais-je fait? Qu’avais-je dit?...

Ab! que de fois depuis, j’ai dû me rendre compte de la divergence absolue existant entre les deux mondes... Celui d’où je venais, et celui où la vie venait de me jeter, pauvre petite, ignorante de tout en cette société étrangère, où je ne pouvais être que l’intruse et où tout pour moi se doublait du troublant mystère de l’inconnu redouté.

Pendant ce temps, mon mari demeuré en bas dans le _Mandara_[11] recevait comme l’aîné des descendants mâles de la famille les hommages de tous les visiteurs et eunuques de la maison.

[11] Appartement des hommes.

VIII

Le _Mandara_ appelé aussi _Salamleck_, est, à l’heure actuelle, la désolation des musulmanes un peu modernes, car il représente à leurs yeux le sanctuaire où se cache la vie de l’époux. Pour peu que celui-ci occupe une situation importante dans le gouvernement, ses appartements sont journellement encombrés de visiteurs que sa compagne ne doit pas connaître et auprès desquels il passe la majeure partie de son temps. Il en est de même chez les grands propriétaires, dont les innombrables fermiers, voisins ou employés composent l’habituelle cour. Il arrive souvent que le bey ou le pacha ne monte au harem que pour y dormir.

A l’époque où j’arrivai en Égypte, rares étaient les femmes qui songeaient à se plaindre de cette coutume. Bien au contraire, jeunes et vieilles musulmanes d’il y a vingt ans, ne se sentaient vraiment chez elles qu’à l’heure précise où l’homme en était absent. Une anecdote me revient à la mémoire qui, mieux que toute explication, prouvera ce que j’avance.

Le soir de mon arrivée, tandis qu’un peu étourdie par tout ce qu’il m’avait été donné de voir en cette inoubliable journée, je me laissais aller à une rêverie assez triste, le front dans ma main, une esclave noire familièrement me toucha l’épaule:

--_Taali!_ me répétait-elle. (Viens!)

Je ne comprenais pas, mais le geste me fit deviner les paroles entendues. La négresse me conduisit tout au fond de l’appartement, dans une pièce, où une quinzaine de femmes se tenaient accroupies sur des matelas de soie posés le long des murs. Au fond, Azma, la maîtresse du lieu, me souriait en m’invitant de la main à prendre place auprès d’elle. Malgré la souplesse de mes muscles, je ne tardais pas à trouver fort incommode cette posture propre aux lapins de la fable. Mes jambes, peu accoutumées à se replier, me semblaient en plomb et j’avais les reins brisés, mais je voulais faire bonne contenance et la peur de paraître encore plus étrangère à ce peuple, pour qui, je le sentais, j’étais déjà _l’ennemie_, me fit supporter tous les ennuis de ma position.

Peu à peu mes yeux s’accoutumaient à la demi-obscurité de la pièce. Pour tout éclairage, on avait posé sur un _korsi_[12] un _Fanousse_, sorte de lanterne presque aussi grande qu’un réverbère et renfermant deux bougies, dont la flamme vacillante n’éclairait qu’une faible partie de l’appartement très haut de plafond.

[12] Le _korsi_ est un tabouret élevé faisant office de table.

Devant ce pauvre éclairage, trois femmes dansaient... Deux d’entre elles étaient des esclaves de la maison, la troisième dont il me sera donné de parler souvent dans ce récit n’avait pas un emploi bien défini. C’était une de ces innombrables sangsues de harem, dont les propos souvent obscènes, toujours joyeux et pimentés, les gestes équivoques, les jeux bizarres sont appelés à divertir les pauvres emmurées et à charmer leurs longues heures d’oisiveté. Cette femme s’appelait Zénab; j’ai su plus tard que sa gaîté de commande cachait une de ces détresses affreuses, si fréquentes au pays musulman. Son mari l’avait battue et dépouillée des modestes biens qu’elle apportait au ménage. Elle avait eu successivement quatre enfants morts au berceau, puis un beau soir, brutalement, l’homme l’avait chassée et maintenant, répudiée, flétrie avant l’âge, un œil crevé faute de soins, elle dansait. Et rien n’était plus horrible que la vue de cette créature pitoyable, toujours à l’affût d’un mot drôle ou d’une mimique nouvelle propre à amener le rire sur les lèvres des heureux qui l’entouraient, elle qui de la vie, n’avait connu que les pleurs.

J’ignorais ces choses et ne pouvais voir, ce jour-là, que le côté grotesque de son attitude.

Des esclaves assises sur le _chilta_ (matelas de soie) accompagnaient la danse en frappant sur le _darraboucka_, sorte de tambourin fait d’une peau d’âne tendue sur un tuyau de grès se terminant par une ouverture très évasée. D’autres frappaient dans leurs mains, pour indiquer le rythme.

Mais, à un signe de la maîtresse de la maison, les danses cessèrent. La cousine de mon mari venait de recevoir des mains d’une esclave, un instrument bizarre, la _Noune_, que je ne puis mieux comparer qu’à une petite harpe renversée que l’on pose sur les genoux et dont on joue à l’aide de doigtiers assez semblables à ceux que portent les danseuses cambodgiennes. Azma commença à tirer quelques sons de son instrument et tout aussitôt une esclave circassienne, assise près d’elle, prit une guitare arabe accrochée au mur et s’apprêta à l’accompagner. Les chants commencèrent.

Il est bien difficile à une oreille européenne d’apprécier la musique orientale. C’est une plainte déchirante, toujours en mineur et quelles que soient les paroles du morceau. La principale interprète entonne un verset dans lequel la même phrase se répète jusqu’à cinq fois et le chœur répond. Cependant l’accoutumance finit par rendre cette musique, en tous points si dissemblable de la nôtre, non seulement supportable, mais presque agréable, surtout adéquate au pays et au milieu.

Contrairement à l’usage de nos maîtres qui comptent pour peu de chose les paroles du poème, ici le poème est tout, et ces mots, que nous ne comprenons pas toujours, sont d’un langage si élevé, que les semblants d’air qui les accompagnent ne comptent point. Les chants alternèrent donc avec les danses, pendant plusieurs heures; en mon honneur on avait apporté une bouteille de cognac et du vin de palmes. Grande fut la surprise de l’entourage, devant mon refus de toucher à ces boissons qui semblaient un régal à tout le monde.

--Mais, les Françaises ne boivent donc pas?... me demandait-on, sur le ton de la plus parfaite incrédulité.

Je dus avouer que jamais je n’avais vu dans ma famille servir d’eau-de-vie, ni de vin entre les repas. Ce qui parut surprendre toutes les femmes.

Ce fut Zénab qui se chargea de boire à ma place. Elle s’en acquitta de telle façon que, moins d’un quart d’heure après, elle était dans un état d’ébriété complète, pour le plus grand divertissement de la société.

C’était à qui exciterait encore la malheureuse.

--Encore un verre de cognac, Zénab!...

--Un peu de vin, ma fille; le jus de palmes rend la beauté au visage, et l’éclat aux regards...

Et Zénab buvait.

A présent sa danse tournait en bacchanale. Ses cheveux épais, dénoués et répandus sur sa face, son œil unique révulsé, un sourire extatique aux lèvres, elle tournait sur elle-même, faisant saillir sa croupe et ses hanches; ses seins flasques, à la peau brune et plissée, avaient de légers tressautements à chacun de ses pas. Ses pieds étaient nus, et de ses mains levées au-dessus de sa tête, elle frappait l’une contre l’autre les crotales de cuivre, castagnettes indispensables de toute réunion féminine en Égypte.

Soudain, un frôlement de souris, des paroles chuchotées à voix basse, tout près de moi, et ce fut la débandade.

--_El Bacha!_ (Le Pacha!) le maître que l’on n’attendait point, venait d’arriver à cheval de son Abadieh, malgré l’heure avancée; la somme de terreur répandue aussitôt sur tous les fronts, me dit assez de quel respect on entourait le chef de famille.

Ah! ce ne fut pas long! Vite les instruments de musique cachés sous les divans, les bouteilles à demi vides emportées vers les cuisines, les ceintures renouées, les mouchoirs de tête rajustés et les visiteuses étrangères s’enfuyaient avec des cris d’oiseaux.

Seules, demeuraient Azma, fille du pacha, les esclaves et les servantes.

Depuis, j’ai vu bien souvent se reproduire la même scène dans différentes maisons. Grandes dames, bourgeoises ou simples femmes du peuple, ont toujours devant moi reçu leur maître avec ce même respect doublé d’épouvante, cette même attitude servile, que notre âme de femme libre ne nous permet pas de comprendre aisément.

Le pacha était le frère de mon beau-père. Il constituait donc la plus proche parenté de mon mari, dont il était aussi le tuteur. Bien qu’il ait manifestement avantagé les siens dans les conditions d’héritage, je dois dire en toute franchise que j’ai constamment trouvé en ce vieillard d’un autre âge et d’une autre race, un protecteur avéré et un conseiller plein d’indulgence. Très bon musulman, il accueillit la petite chrétienne en père et me témoigna jusqu’à sa mort une bienveillance marquée.

Il est d’usage, dans les maisons musulmanes, que les femmes aillent au-devant du chef sur le palier de l’escalier puis, après s’être inclinées devant lui en baisant sa main, elles attendent qu’il les fasse appeler dans la chambre où il se repose.

Je me vois encore conduite par Azma vers ce grand vieillard qui, assis à la turque sur un haut divan, le narguileh à la bouche, les pieds déchaussés, me regarda cinq bonnes minutes, sans parler...

Il portait depuis peu le costume européen et, tel qu’il était là, avec sa redingote noire, coiffé d’une calotte de toile blanche, il me fit plutôt l’effet d’un malade d’hôpital en convalescence... Ses chaussettes de laine complétaient l’illusion... Il avait une grande barbe blanche, de larges yeux bleus et sa bouche édentée riait d’aise sous l’épaisse fourrure des moustaches. Son teint avait la patine d’un vieil ivoire. L’examen qu’il me faisait subir depuis un moment dut sans doute m’être favorable, car il m’attira vers lui de sa main libre et me caressant les joues et les épaules, il dit en turc à sa fille Azma, debout à mes côtés:

--_Latifa!_ (Gentille!)

Puis il me fit encore le grand honneur de m’obliger à m’asseoir sur le divan à ses côtés, et à tous petits coups il me tapotait en répétant:

--_Anestouna ia benti..._ (Sois la bienvenue, ma fille!...)

L’entretien se prolongea quelques minutes, si toutefois je puis nommer ainsi un échange de paroles, auxquelles ni l’un ni l’autre nous n’entendions rien, car je me croyais obligée de dire quelques mots en français, que personne d’ailleurs ne comprenait.

Mon mari, ayant enfin vu partir les derniers invités du Mandara, remontait vers nous, et ce fut lui qui me traduisit les paroles de son oncle.

Celui-ci paraissait ravi de revoir le neveu si longtemps absent et il l’embrassa très tendrement à plusieurs reprises. Au moment où nous allions regagner nos chambres, le vieillard rappela mon mari et me montrant du geste:

--Il faut qu’elle soit musulmane, cette petite fille, ce serait trop dommage de la voir rester chrétienne...

Mon mari répondit prudemment qu’on y songerait.

Dans la chambre à coucher où l’on nous conduisit, deux surprises peu agréables m’attendaient. D’abord, les portes ne fermaient pas: il me fallut faire tomber les plis des portières et épingler les rideaux qui nous défendaient à peine de l’extérieur; puis, je vis ma pauvre Émilie venir à moi, désolée:

--Madame, on dit que je couche ici...

--Ici, dans notre chambre?... mais c’est impossible!

Pour toute réponse, elle me montra une manière de cadre en bois de palmier assez comparable à une cage à poulets en longueur, et sur laquelle on avait posé un matelas, des couvertures et un moustiquaire.

Mon mari ressortit de la pièce, cherchant sa cousine ou une esclave, mais déjà chacun avait regagné son gîte.

Émilie proposa d’aller s’étendre dans la pièce voisine, qui était vaste et nous semblait une antichambre. Sitôt que nous y pénétrâmes, un bruit insolite nous frappa. Six corps humains gisaient là, enfouis sous les couvertures, étendus à même les nattes. C’étaient des esclaves noires que l’on nous donnait comme gardes d’honneur, et elles ronflaient...

Alors, ma pauvre servante eut une idée de génie. Fouillant dans les malles à peine ouvertes, elle en tira deux paires de draps, et, à l’aide de rubans et d’épingles, elle tendit ces draps d’une partie de la pièce à l’autre, la divisant ainsi en deux chambres séparées.

IX

Mais nos malheurs n’étaient point finis. A peine la fatigue et les émotions de cette journée m’avaient-elles forcée à fermer les yeux, qu’un cri bizarre me fit me dresser épouvantée sur ma couche.

Ce cri ne ressemblait à rien de connu; c’était d’abord comme une plainte sourde partie à la fois de plusieurs poitrines. Puis cela montait, s’enflait comme un bruit formidable de vagues déferlant sur les galets, et tout se terminait par une sorte de râle atroce, qui s’arrêtait tout à coup, pour reprendre encore... C’était horrible.

Je réveillai mon mari qui, lui, continuait à dormir à poings fermés.

--Qu’est-ce?...

Il prêta l’oreille.

--Ne crains rien, me dit-il, j’avais oublié de te prévenir; il y a tout près une mosquée, ce sont les derviches hurleurs.

Ces derviches se livraient à la prière par excellence des sectes fanatiques, au _Zickre_, sorte d’extase où l’on s’entraîne parfois jusqu’à l’épilepsie, grâce à des sons inarticulés et à des mouvements oscillatoires et désordonnés, jusqu’à extinction de la voix et des forces.

Je ne m’habituai jamais à ce voisinage; cependant, vers le matin, ma forte jeunesse reprenant ses droits, j’avais enfin trouvé le sommeil, quand un chant inattendu me fit à nouveau bondir hors du lit.

Les esclaves indolentes avaient, sans doute, oublié de baisser les moucharabiehs et, par les fenêtres sans vitres, trois corbeaux étaient entrés et saluaient l’aurore à leur manière, par des appels gutturaux ne rappelant en rien, hélas! le chant de l’alouette ou du rossignol.

Ces corbeaux gris, à tête noire, très fréquents sur les bords du Nil, infestent les rues et pénètrent audacieusement dans les demeures. Ceux-ci s’étaient installés sur le rebord d’un divan, et semblaient s’y trouver le mieux du monde.

Ma pauvre servante, éveillée depuis longtemps, s’était assise près d’une fenêtre et, d’un geste navré, elle me montra deux autres oiseaux que je ne voyais pas et qui, eux, avaient élu domicile sur un des coins de son moustiquaire.

Bientôt, les bruits de la maison me firent connaître que l’on était debout autour de nous. La première personne qui entra à notre appel fut une négresse. Je la vois encore, après tant d’années... grande, l’œil vif, le nez point trop épaté, et les lèvres point trop grosses; elle était presque jolie à force d’être saine et gaie. Son corps admirable avait les formes d’un marbre antique et sa démarche était si gracieuse que la vue seule de cette esclave était un plaisir.

--Comment t’appelles-tu? demanda mon mari.

--_Alima, ia Sidi_[13].

[13] _Alima, mon maître!_ (le mot _Sidi_ est aussi employé dans le sens de Monsieur).

Elles étaient deux du même nom: mais, tandis que celle-ci nous sembla la grâce même, l’autre, sitôt qu’elle apparut sur le seuil de notre chambre, mit comme un voile d’horreur autour de nous. Petite, vieille, ridée, la bouche vide de dents, elle était la personnification du monstre, tel qu’on a coutume de le présenter aux imaginations apeurées des enfants et du peuple. Pour ne point confondre ces deux négresses, dans la famille, on appelait la jeune, Alima _taouila_ (la longue) et la vieille, Alima _zorayera_ (la courte) (cela pourrait aussi vouloir dire la jeune).

La maison comptait encore trois autres femmes de couleur. _Ache Kiniaze_, une affreuse créature dont les traits jaunis, osseux, presque sans nez, offraient une ressemblance très exacte avec les momies conservées au Musée de Boulaq. En vérité, cette femme était l’image de la mort... Vêtue d’un suaire, elle eût suffi à glacer d’effroi tous les membres de la joyeuse réunion. Les deux autres esclaves abyssines avaient nom _Ouas-Fénour_ et _Sabri-Gamil_. Ouas-Fénour, sans beauté, montrait un corps magnifique et des yeux lumineux. Toute jeune, quinze ans peut-être, elle possédait les formes pleines et magnifiques d’une femme de trente, mais sa taille restait mince et son sourire enfantin. Celle-là m’aima tout de suite et si violemment que je dus plus tard supplier sa maîtresse de l’envoyer au dehors à l’heure de mon départ. Je n’avais pas le courage de voir ses larmes.

La dernière, _Sabri-Gamil_, demeurait encore une enfant, malgré sa haute taille. Je sus qu’elle n’avait pas treize ans. Elle n’était pas jolie, mais plaisait quand même, par l’agilité de ses gestes menus, par la splendeur étonnante de ses yeux de sauvagesse, par tout un je ne sais quoi de félin et de jamais vu, qui m’enchanta.

Elle était de beaucoup la plus intelligente, la moins franche aussi et la plus paresseuse.

Deux esclaves blanches de race circassienne complétaient la domesticité.

Celles-ci pouvaient avoir chacune de vingt-cinq à trente ans.

Elles avaient peut-être été belles, mais les travaux du ménage, l’humiliation de leur état de servage et la honte d’une stérilité décevante les faisaient vieilles avant l’âge. Tout, dans leur attitude avachie, disait le renoncement et la lassitude.

L’une d’elles, _Gull-Baïjass_ (en turc, rose blanche), était spécialement affectée au service personnel de la maîtresse et de son fils, l’autre, Soffia, s’occupait surtout du maître et surveillait la bonne ordonnance des pièces de la maison.

Un portier (_boab_) et un porteur d’eau, représentaient à eux deux le personnel mâle. Il faut ajouter à ce nombre l’eunuque, véritable autorité dans toute famille musulmane, plus un chiffre variant de trois à six affranchies, ne quittant pour ainsi dire pas la maison des anciens maîtres, car chez eux seulement elles étaient sûres de trouver constamment le gîte et le couvert abondamment servi sans compter les nombreux cadeaux aux jours de fête. Comme ces affranchies arrivaient toujours accompagnées de leurs enfants et d’une esclave noire, on peut juger du train obligatoire de la maison. Et je ne parle ici que d’une famille de simple bourgeoisie. Chez les grands fonctionnaires et les princes, le budget atteignait celui d’un ministère.

C’est, je pense, au coulage obligatoire dans les ménages indigènes, au personnel illimité dont toute famille à l’aise avait coutume de s’entourer, que l’on doit la ruine presque totale des fortunes égyptiennes. Tout cela a changé et changera encore. La suppression de l’esclavage a porté le premier coup au faste oriental, et les besoins toujours plus nombreux de la société actuelle ne permettent plus un pareil état de choses, mais, il y a vingt ans, une dame de haute naissance, une bourgeoise ayant quelques biens ou seulement la modeste épouse d’un officier ou d’un fonctionnaire connu, serait morte de honte, si elle avait dû se restreindre à deux ou trois domestiques.