Au cœur du Harem

Part 2

Chapter 23,799 wordsPublic domain

Vers le soir nous allâmes, accompagnés du docteur et du commissaire du bord, dîner à Ramleh, banlieue d’Alexandrie où devait s’écouler une partie de ma jeunesse et où naquirent mes deux filles. C’est sur l’emplacement et la prolongation du camp de César, sur la route d’Aboukir, une immense étendue désertique, plantée de rares palmiers, dont les Alexandrins sont parvenus à faire une succursale d’Asnières ou de Viroflay.

Un chemin de fer spécial concédé à une compagnie anglaise en faisait alors le service.

Aujourd’hui, les stations de Ramleh se sont multipliées et c’est un train électrique qui les dessert. Par un miracle de culture, à coups de guinées, les propriétaires sont arrivés à créer une suite innombrable de jardins merveilleux, parmi lesquels se dressent d’élégantes villas de tous les styles et de tous les âges, depuis le château Louis XIII, jusqu’à l’horrible maison modern-style. Le casino de la plage peut rivaliser avec les plus somptueux kursaals des villes d’eaux européennes, on y retrouve les mêmes tables fleuries d’orchidées et rutilantes de globes électriques, les mêmes garçons suisses parlant toutes les langues, les mêmes menus cosmopolites. Les repas sont accompagnés des mêmes airs entendus chez Maxims ou dans les différents _palace_ où les hommes de la bonne société ont coutume d’ingurgiter des nourritures indigestes, en tenue de soirée, et de cet air lassé dont les viveurs de haute marque croient devoir accomplir les moindres actes de leur vie inutile.

Mais, lors de mon arrivée en Égypte, le casino n’existait pas et la plage appartenait à tout le monde.

Les parcs étaient moins nombreux et les façades moins prétentieuses. De vulgaires lampes au pétrole posées dans de jolies lanternes en verres de couleur, éclairaient à peine la porte principale des habitations et les routes mal tracées. Mais ces demeures n’étaient pas toutes modestes, et la verdure épaisse qui les abritait, les innombrables arbres à fleurs qui garnissaient leurs pelouses, les jasmins, les roses, les Fohls, croissant sur les murs de briques roses et jusque sur les balcons de pierre ou de bois, les rendaient charmantes. Et puis, c’était, à quelques mètres de la maison, le mystère du grand désert... Les palmeraies offraient aux promeneurs égarés dans ces parages la surprise de leurs ombrages. Tout à coup, parmi l’immensité sablonneuse, un nid de verdure épaisse attirait les yeux et, sous les dattiers chargés de fruits couleur d’or ou de sang, les blés poussaient leurs hautes tiges, le trèfle mettait une nappe tendre, c’était à la fois inattendu et délicieux.

Ma première visite à Ramleh demeurera dans ma mémoire comme un de mes meilleurs souvenirs. Après le repas, nos hôtes proposèrent une petite excursion au désert. On partit joyeux vers ces plaines qui, pour moi, représentaient l’inconnu. Il faisait ce soir-là un temps d’été de France, bien qu’on ne fût qu’en avril. Le ciel, libre de nuages, mettait sur nos têtes un voile de lumière, presque transparent, et là-bas, vers la mer, la lune montait radieuse. Bientôt elle atteignit les hautes touffes des palmiers et ce fut dans ce coin paisible une heure de souveraine beauté. Des enclos voisins, un parfum violent de jasmin s’échappait, embaumant l’espace... très loin, d’une tente de bédouin dressée dans le sable, un bruit de chanson arabe venait jusqu’à nous, et tout à coup, de l’autre rive, vers les lacs, une petite flûte égrena ses notes mélancoliques. Des herbes, des plantes, une odeur vivifiante se dégageait, emplissant l’espace, pénétrant en nous comme une caresse, un air léger flottait sur nos têtes, une paix profonde émanait des choses environnantes... Et, dans la nuit claire, un cavalier arabe fendit l’espace sur un cheval magnifique, nous frôlant dans la fuite éperdue de sa course. Son burnous blanc autour de lui semblait le mouvement de deux grandes ailes lumineuses, et l’on entendit un instant le hennissement de son cheval grisé lui aussi par cette volupté du désert qui nous gagnait à notre tour... C’était l’Orient, dans sa troublante majesté, et nos âmes insensiblement s’abandonnaient à son charme.

Le lendemain, les officiers du bord qui reprenaient la mer dans la soirée, nous accompagnaient à la gare. En route pour le Caire... En disant adieu aux chers compagnons qui avaient si bien su adoucir pour moi les tristesses du premier grand voyage, mon cœur se serrait un peu... Il me semblait que je quittais une seconde fois la patrie. Mais quand le train s’ébranla, la belle confiance et la joie débordante de mon mari finirent par me gagner. Il était si heureux de se retrouver chez lui, si fier de m’y ramener et de m’en faire les honneurs, que mon chagrin de petite transplantée ne put tenir contre son bonheur.

J’avais aussi à mes côtés pour parler des miens demeurés en France, ma fidèle servante Émilie, qui m’avait suivie et dont le dévouement ne m’a jamais fait défaut aux heures mauvaises. Vraie Languedocienne au cœur fidèle, au caractère joyeux, prête à tous les événements de notre vie aventureuse, elle se trouvait aussi à l’aise dans ce wagon de chemin de fer égyptien, que dans notre petit jardin de la rue Baume à Montpellier, où elle passait ses après-midi à coudre les vêtements de mes petits frères, une chanson aux lèvres et de la gaîté plein les yeux... C’est une remarque que j’ai, depuis, faite bien souvent. L’exil n’existe guère pour les âmes simples. Surtout pour les âmes méridionales. Pourvu que leur activité trouve son emploi et que le soleil brille, elles sont heureuses.

V

Pour moi, maintenant, tout était nouveau dans le pays que nous traversions.

Immédiatement après Damanhour, le site devenait autre. Ce n’était plus les plaines sablonneuses, les terrains amers des lacs, et les vastes étendues salines que nous venions de quitter, mais l’Égypte, la vieille patrie des races pharaoniques qui, à chaque tour de bielle, se montrait un peu plus à nous, dans sa robe d’émeraude. Tandis que dans notre terre Cévenole, les blés commençaient à peine à montrer leurs petites tiges vertes, ici, en sol Égyptien, la moisson future s’étalait déjà, superbe et touffue comme une forêt en miniature. Encore quelques rayons de soleil semblables à celui que nous avions ce jour-là, et les épis commenceraient à jaunir. Dans les jardins cultivés, les arbres à fruits n’avaient plus de fleurs, et les abricots, les pêches, les pommes un peu sauvages montraient sous les feuilles leurs têtes dures.

Des buffles maigres passaient sur les chemins, le mufle baissé, et leurs pas pesants laissaient une empreinte dans la terre grasse. De rares chameaux chargés d’herbages traversaient les routes, suivis par quelque gamin à demi nu.

Dans les champs, ma surprise fut grande en voyant, parmi les cultures, les Fellahs occupés à leurs travaux coutumiers, la galabieh simplement relevée autour des reins, leurs minces caleçons de cotonnade, précieusement posés à côté d’eux. Je sortais depuis peu de mois d’un couvent rigide, et ce spectacle me confondait d’autant plus que, loin d’être le moins du monde gênés par le passage du train dont les nombreux voyageurs les regardaient, ces simples fils de la nature se levaient en riant et étalaient complaisamment leurs formes avec des gestes dont l’impudeur ne pouvait avoir d’égale que l’ignorance de ceux qui les exécutaient.

Hélas! vingt années ont passé, et si la civilisation moderne est parvenue à faire du Caire la rivale des plus belles villes de la Riviera, il faut dire que rien n’a changé dans les habitudes rurales. La même inconscience et les mêmes gestes obscènes se reproduisent chaque jour encore au passage des grands rapides. Si les nombreux touristes qui, chaque année, hivernent sur les bords du Nil, en éprouvent de la gêne, ils doivent se tenir enfermés dans leurs wagons et ne point lever les yeux.

Et ce n’est pas tout... Sur les bords du fleuve et des nombreux canaux qui en dérivent, le nombre des baigneurs ne se compte pas, ces baigneurs ignorent la gêne du vêtement exigé par les peuples civilisés. Ils se baignent simplement dans leur nudité sombre, tranchant sur le fond clair du paysage, et de loin, à les voir s’agiter dans l’eau bourbeuse avec leurs grands bras maigres et leur tête rasée, on dirait de grands coléoptères, flottant au ras des ondes, parmi les herbes de la rive.

Une des choses qui m’étonnèrent aussi dans ce voyage, ce fut la quantité de pigeons rôtis, de petits pains, de salades et d’œufs durs, que nous présentaient à chaque station des vendeurs indigènes. Les buffets des gares étaient encore inconnus. Les marchands d’oranges et de fruits secs ne chômaient guère, et, plus qu’eux tous, les petites marchandes d’eau fraîche arrivaient à placer leur marchandise.

Elles accouraient minces et légères, au trot de leurs pieds nus, vêtues de l’éternelle robe Fellaha teinte à l’indigo, leur frêle poitrine découverte, un lambeau de voile tenant à peine à leurs jeunes fronts bombés, mais traînant majestueusement dans la poussière. Les mains au-dessus de la tête, elles tenaient la gargoulette, dont le goulot laissait dépasser quelques feuilles de menthe ou d’oranger... Et de leur voix stridente, on les entendait crier leur cri toujours le même:

--_Moïja! Moïja!..._[5]

[5] Eau, eau!...

Puis c’était encore les débitants de limonades, les pâtissiers d’occasion offrant leurs _sémitt taza_[6] ou leur _pan di Spagna_, gâteaux de miel saupoudrés de cumin, ou _sitôt-fait_ italiens, vendus sous des noms pompeux... Et les voyageurs ajoutaient au spectacle déjà si étrange. Ce n’était que longues robes de soie aux couleurs vives, larges ceintures et vastes turbans. Les femmes, drapées dans leur _habaras_ de taffetas noir, suivies de tout un peuple d’esclaves noires et blanches, traînaient presque toutes un enfant par la main et portaient d’innombrables paquets noués de façon barbare, dans de larges mouchoirs bariolés. Des eunuques les précédaient, faisant écarter les importuns sur leur passage et se faisant ouvrir d’office les portières de wagons spéciaux, où, autoritaires et paternels à la fois, ils entassaient tout le monde.

[6] Petits pains, saupoudrés de grains de mil.

Mais ce que je ne puis arriver à dire, c’est le tapage effroyable qui accompagnait chaque acte, chaque geste de ces voyageurs. Une gare égyptienne offre l’apparence d’un préau de maison de fous. Quand le train repart, on est littéralement étourdi, il semble que l’on vienne d’échapper à quelque effroyable catastrophe.

Notre première nuit d’hôtel au Caire comptera parmi les plus accidentées de mon existence. Nous étions descendus dans un bon hôtel de second ordre, les trois grands hôtels d’alors étant, pour l’époque, tout à fait hors de prix pour notre bourse de jeune ménage. Mais l’hôtel d’Orient comptait parmi les meilleurs... Nous n’étions pas au lit depuis un quart d’heure que les insectes nauséabonds que je n’ose nommer nous en chassèrent...

Nous dûmes passer la nuit, très douce d’ailleurs, sur la vérandah, couchés tant bien que mal sur des fauteuils d’osier garnis de quelques coussins. Vers deux heures, notre jeunesse ayant eu raison des événements, nous dormions de tout notre cœur, quand notre pauvre Émilie accourut les yeux fous, les vêtements en désordre, en poussant des cris aigus.

Son voisin de chambre, un Grec, pris de boisson, avait enfoncé la porte de communication et s’était rué sur elle comme une brute. La pauvre fille tremblait si fort qu’il lui fallut un bon moment pour nous expliquer la chose. Nous parvînmes à comprendre que n’ayant qu’un simple chandelier de cuivre à sa portée, et retrouvant toute sa force de paysanne cévenole, elle s’en était si bien servie, que le trop galant Hellène avait le nez en bouillie et l’œil poché. Bientôt, tout l’hôtel fut sur pied. Il nous fallut subir un long interrogatoire et, comme les propriétaires étaient vaguement apparentés à l’assaillant, il s’en fallut de bien peu que la pauvre fille, victime d’un si abominable guet-apens, ne fût déclarée coupable pour avoir su se garder... Enfin nous pûmes quitter cet affreux asile et tout de suite, mon mari nous conduisit au quartier indigène.

C’était là-bas, derrière la vaste place d’Abdin, dans la vieille rue de Darb-el-gamamiz, au cœur même de la ville musulmane. Il fallait, pour s’y rendre, traverser d’innombrables labyrinthes parmi lesquels je me dirige aujourd’hui sans aucune peine, mais pour l’instant, il me semblait tout à fait impossible de pouvoir jamais arriver à m’y reconnaître. Ce furent d’abord une suite d’échoppes avançant sur la chaussée selon l’antique usage oriental et pourvues d’un plancher surélevé formant divan et garni de tabourets, sur lesquels clients et vendeurs s’asseyaient. Il n’y a pas au monde de démocratie plus réelle que celle qui règne entre tous les membres de la grande famille musulmane. En ce pays, régi pourtant par un système des plus autocrates, tout le monde fraternise et les différences de castes n’existent presque pas. Le médecin et l’avocat ne dédaigneront point de prendre place sur les tréteaux du marchand de calicot ou du parfumeur. Le maître du lieu reçoit, d’ailleurs, ses visiteurs avec une courtoisie parfaite et sait offrir à propos le narghilé, la tasse de moka ou de thé, le sirop de rose ou la limonade, selon le temps ou la saison. D’interminables causeries s’établissent et l’heure, si longue en terre égyptienne, passe en éternelles flâneries.

Ces visites fréquentes rendent la rue plus gaie et le magasin plus accueillant; cependant, sur les trottoirs, les marchands ambulants circulent, criant leurs denrées ou leurs objets de pacotille; les petites charrettes de légumes ou de fruits s’installent au petit bonheur. Tout cela passe, trotte, galope, hennit et piaffe sans interruption, les hurlements sauvages de cochers interpellant les piétons dominent tous les autres tapages.

--_Chmalak--Minack!--Aho réglack!_[7]

[7] Ta gauche! ta droite! (C’est-à-dire faites attention à votre gauche ou à votre droite.) Parfois ils sont plus brefs encore et disent simplement: _réglack_ (_ton pied!_).

Mais le passant n’en a cure et ne se dérange guère. Aussi les écrasés comptent-ils pour une bonne part dans la liste des accidents journaliers dans les villes égyptiennes.

VI

Ce qui me ravit surtout, ce jour d’arrivée, ce furent les étalages vraiment artistiques des marchands de fruits. Il faut aller dans de très grands magasins d’Europe pour trouver d’aussi gracieuses corbeilles d’oranges, d’aussi magnifiques pyramides de pommes et de poires, d’aussi jolies guirlandes de feuilles et de pampres disposées d’une main à la fois savante et naïve parmi l’amoncellement des présents de la terre. Mais ce qui achevait de donner à ce marché égyptien la note étrange qui me séduisait, c’était la variété des fruits et la teinte particulièrement chaude de leurs coloris. Pour le plaisir des yeux, les citrons d’un beau jaune tendre se mêlaient aux tomates couleur de sang. Les oranges à l’écorce dorée voisinaient avec les premières cerises et les premiers abricots. De grands régimes de bananes pendaient au-dessus des autres produits, comme une parure; tout autour de l’échoppe, de larges fleurs de papier rose faisaient un cadre surprenant à ces choses, les rendaient plus appétissantes et plus désirables. Et sa petite robe relevée en corde autour de ses reins, son visage de singe réjoui couvert de mouches, un doigt dans sa bouche où les quatre premières dents pointaient, un bébé fellah se tenait bien sage dans une corbeille de dattes sèches, son petit derrière maigre à même les fruits qui seraient vendus tout à l’heure. A quelques pas, la mère, gravement, triait des cerises arrivées la veille du pays d’Asie et jetait les fruits trop mûrs au bébé, qui les attrapait au vol et les suçait de son air tranquille.

Je fus surprise aussi du nombre incalculable de marchands de tabacs que nous rencontrions sur notre route, et ma surprise s’augmentait de voir tous ces marchands offrir le même type d’Européens un peu sauvages... Mon mari m’expliqua que tous les fabricants de cigarettes, comme tous les épiciers d’Égypte, étaient Grecs... Depuis sa lointaine enfance, il avait vu le commerce du tabac et des comestibles aux mains des Hellènes et il ne pensait pas que, depuis les temps les plus anciens, il en ait pu être autrement[8].

[8] Le tabac n’a commencé à se vendre en Égypte que sous le règne des derniers Mamelucks, mais les épiciers (_backals_) grecs ont prospéré en Égypte depuis Hérodote, le marchand d’huile historien!...

Il me raconta, à ce sujet, une anecdote amusante, et qui me renseigna tout de suite sur la façon habile dont les Grecs d’Égypte savent échafauder leur fortune. Dans le village où il était né, mon mari avait connu un certain Spiro Mamoussi, d’abord garçon épicier, puis patron. Cet homme s’était trouvé à vingt ans propriétaire d’une boutique ayant à peine deux mètres carrés et remplie de caisses de pétrole, de macaroni et de boîtes de sardines. Le tout valait bien vingt livres (500 fr.). Le commerçant, qui dort au cœur de tout ilote, imagina de faire fructifier ces biens: mais le magasin n’offrait pas d’assez sérieux avantages. Le Grec malin possédait cinquante francs d’argent liquide. Il les prêta à un Fellah contre les bijoux de sa femme. Aussitôt en possession des bijoux, il se fit à son tour avancer cent francs sur ces bijoux; mais, tandis qu’il se faisait prêter par un riche indigène, croyant obliger un pauvre épicier dans la gêne, et ne réclamant aucun intérêt pour son avance, il prêtait à nouveau l’argent qui n’était pas à lui, sur un bon billet à intérêt double; et, à la fin de l’année, grâce à la multiplicité de ces procédés machiavéliques, Spiro était parvenu à se faire mille francs de bénéfices... De tels faits se passent journellement en Égypte.

Nous arrivâmes, vers dix heures, devant la porte de Sélim pacha Rouchdy, oncle de mon mari. Là commençait ma vie nouvelle.

La maison ne différait pas sensiblement des autres demeures qui l’entouraient. Comme toutes les habitations qui se respectent, elle donnait dans une rue triste, que pas une échoppe n’égayait. Vis-à-vis, à côté, partout les mêmes hautes murailles, les mêmes fenêtres garnies de moucharabiehs étaient reproduites. Et partout aussi la même porte monumentale, entourée des mêmes bancs de pierre et ouvrant sur la même cour, sorte d’atrium rappelant un peu les demeures romaines.

Devant le seuil, un vieillard très beau nous accueillit. C’était le boab (portier) de la famille, ancien esclave libéré et qui avait vu naître mon mari et tous ceux de sa génération. Il était noir, mais de race nubienne, c’est-à-dire ayant gardé la forme pure des traits caucasiques et sur sa face de statue sombre, une barbe neigeuse encadrait superbement le visage rayonnant d’intelligence et de bonté. Il s’avança et pieusement baisa les genoux et les mains de mon mari, puis mes mains à moi, mais déjà en me regardant l’expression tendre de son regard avait changé et je sentais l’hostilité naissante, que si souvent depuis, mon titre d’étrangère et de chrétienne devait me valoir dans les milieux demeurés vraiment sincères à la foi du prophète.

Sur les pas du boab, un autre homme à son tour venait d’apparaître. Celui-ci me parut franchement nègre, mais la recherche de sa mise, un air d’importance tout à fait comique et surtout le timbre bizarre de sa voix me firent comprendre à quel genre de personnage j’avais affaire. Mon mari m’avait tant parlé des eunuques et du rôle prépondérant qu’ils jouaient encore dans la famille égyptienne, que j’étais renseignée sans les connaître. C’était bien l’eunuque en chef de la maison qui venait se présenter à moi le sourire aux lèvres, et la main tendue, comme si nous étions déjà de très vieilles connaissances.

Il m’enleva de la voiture et, sa main serrant mon bras à le briser, il m’entraîna vers l’escalier qu’il me fit monter presque à lui seul, tant il mettait de force à me soulever.

J’ai su depuis que ce mode d’introduction résumait la plus haute formule de politesse de l’eunuque envers les visiteuses étrangères, mais alors combien cela me parut étrange!...

Béchir-Aga me conduisit au premier étage. Tout de suite après l’escalier de marbre, s’étendait une sorte de vaste couloir sur lequel des nattes neuves étaient posées. Nous arrivâmes devant une porte garnie dans le bas d’une demi-douzaine de paires de babouches et de savates, qu’il fallut pousser du pied pour entrer. L’eunuque avait frappé dans ses mains et, à ce signal, une nuée de femmes accouraient. Toutes les races, toutes les couleurs, tous les âges me semblèrent représentés par le véritable peuple de mon sexe, qui s’empressa aussitôt autour de moi.

J’étais à ce moment, pour tout ce monde privé de distractions, une véritable bête curieuse; personne ne songeait à l’embarras cruel où on me mettait, en me le témoignant d’une façon aussi directe.

Mais, tout à coup, tel un vol de moineaux rapaces, la petite troupe se dispersa, une créature délicieuse venait vers moi et très simplement me tendait les bras.

Elle était belle, de cette beauté un peu flétrie, propre à certaines Turques trop passionnées et souvent malheureuses; ses grands yeux fauves, ses cheveux d’un châtain sombre à reflets d’or sur lesquels était jeté un voile de gaze traînant derrière elle, son teint très pâle et le pli amer de ses lèvres lui donnait un faux air de nonne du moyen âge, une de ces nonnes consumées d’amour, usant leurs genoux en vaines prières, sur les dalles de l’autel. Et c’est une chose surprenante, même après l’avoir si bien connue, elle, dont la gaîté était charmante, même après l’avoir vue mère délicieuse de nombreux enfants, épouse trop aimante d’un mari indigne d’elle, toujours cette première impression m’est restée et c’est bien sous les traits d’une jeune religieuse que je la revois. C’était la cousine, presque la sœur aînée de mon mari, Azma, la fille du vieux pacha, mariée elle-même à son cousin, qui était aussi celui de mon mari, puisqu’ils étaient tous trois fils et fille de la même souche.

VII

Azma avait épousé Aly-bey professeur à l’École polytechnique du Caire. Il était son aîné de très peu, mais tous deux avaient près de quinze ans de plus que leur jeune cousin mon mari... La mère d’Aly-bey était la sœur de mon beau-père (mort depuis longtemps) et du vieux pacha Sélim Rouchdy. Cette dame était veuve et peu aimable. Très fervente musulmane, elle partageait son temps entre la prière, la lecture du Coran et l’élevage de lapins et de canards, dont la société rendait le voisinage de cette vieille personne insupportable, car ces jeunes animaux grandissaient à domicile, sur les fauteuils, dans les lits, partout...

A ce moment, elle se tenait debout derrière sa bru et me regardait sans trouver une parole de bienvenue; pour celle-là aussi j’étais l’intruse, l’étrangère dangereuse et déjà détestée.

Quatre négresses levaient vers moi leurs têtes curieuses. Des Turques, des Égyptiennes et deux Abyssines complétaient l’ensemble.

Azma, maîtresse du lieu, m’avait prise par la main et me conduisait vers une vaste salle, dans l’angle de laquelle un grand lit de fer à colonnes se dressait, tendu d’une gaze rose brodée d’argent. Cette pièce me parut immense avec ses quatre fenêtres à la file et ses trois portes où les portières relevées et les battants des portes manquant, faisaient comme autant de place à la curiosité malveillante qui m’entourait. Les fenêtres n’avaient ni vitres, ni persiennes, mais seulement de lourds moucharabiehs que l’on ne baissait guère qu’aux soirs d’hiver. Elles ouvraient sur le vieux canal du Khalig, desséché à cette saison de l’année, mais qui, l’hiver, roulait une eau bourbeuse et glacée. De l’autre côté, une mosquée se devinait et je sus plus tard que, dans cette mosquée, se réunissait, durant les nuits du vendredi, la confrérie des derviches hurleurs...