Au cœur de l'Auvergne

Part 4

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C’est-à-dire qu’il faut devenir prudents, et que l’heure est passée de la philologie de sous-préfecture, de sacristie, et de château, où le juge de paix, l’abbé, le châtelain, l’officier de santé, l’instituteur, se croyaient des lumières suffisantes, avec de la bonne volonté, pour s’aventurer dans les recherches les plus ténébreuses et les plus complexes de l’histoire locale et des parlers du terroir! Tout cela qui, jadis, ne dépassait guère le tour de ville de la petite ville, passionne, aujourd’hui, les professionnels de la philologie, de la dialectologie, de l’étymologie, de la toponymie, de la sémantique. Les savants effacent les vieilles démarcations de la langue d’oïl et de la langue d’oc, du français et du provençal, et tout le morcellement arbitraire du pays, qui:

pourrait devenir funeste s’il s’imposait avec trop de rigueur à notre esprit et s’il nous portait à méconnaître la solidarité des parlers de France. M. Gaston Pâris l’a dit excellemment: abstraction faite du flamand, du breton et du basque, ces trois coins de métal étranger qui encadrent notre cadre linguistique, le fait qui ressort avec évidence du coup d’œil le plus superficiel jeté sur l’ensemble du pays, c’est que toutes les variantes de phonétique, de morphologie et de vocabulaire, n’empêchent pas une unité fondamentale... Voilà pourquoi j’estime que la philologie française peut s’élargir jusqu’à embrasser toutes les manifestations diverses de la parole qui se produisent sur le sol de la France...[11]

[11] Antoine Thomas, _Essais de philologie française_ (avant-propos), 1898. C. Bouillon, éditeur, Paris.

Le patois! En effet, c’est bientôt dit. Chacun enferme tous les patois dans le patois de son village. Pourtant, écoutez comme la même bourrée diffère du Cantal au Puy-de-Dôme.

Le Patois! Du patois! Mais voici que notre grand et nous pourrions dire notre seul vrai poète en patois, Arsène Vermenouze, réchauffé au soleil de Mistral, proteste--avec plus de force et de rime que de raisons:

_Naustres que son lou haut-Miet jour Contau, Obéirou é Louzéro, Porlon tobe lo lengo fièro De los onticos cours d’amour. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Lo lengo d’oc, lo lengo maire . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Sons s’en obregoungia jiomai, Des copelots de grondo marco L’on porlado, è maï d’un mounarco, Que cresio pas parla potaï . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Un potaï oquo! me fou reire._

Nous qui sommes le haut-Midi, Cantal, Aveyron--et Lozère,--nous parlons aussi la langue fière--des antiques cours d’amour.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

La langue d’Oc, la langue mère.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Sans en rougir jamais,--des prêtres de grande marque--l’ont parlée, et plus d’un monarque,--qui ne croyait pas parler patois.

Un patois, cela! il me faut rire.

Évidemment, le rude poète de Vielles n’avait guère lu les amoureux troubadours dont il se réclamait! Car son génie est ailleurs, dans le parler populaire, ignoré et dédaigné, comme le pays et le paysan, des habiles et chevaleresques faiseurs de cansos et de sirventes, dont le bouvier et le pâtre cantaliens n’auraient guère compris les récitations savantes; dans le patois erratique, oral, qui ne s’était jusqu’à présent aggloméré qu’en quelques refrains anonymes, soutenus par la cobretto--dont auraient rougi les plus pauvres _jongleurs_, avec leurs instruments, plus affinés, «tout un orchestre d’instruments à corde, à vent et à percussion, violes, harpes, lyres, chalumeau, trompettes, tambourins, sistres et castagnettes».

C’est dans ce patois inédit, en somme, jusqu’à la _Grammaire_ téméraire et naïve d’Auguste Bancharel, qu’Arsène Vermenouze a chanté, plus qu’il n’a écrit; en quel état il l’a rencontré, le patois,--sa langue!--Arsène Vermenouze le rappelle dans une de ses pièces les mieux inspirées:

A LA MARIANNE D’AUVERGNE

De même qu’un «ferrat»[12] au cuivre usé s’altère Et perd tout son éclat dans le fond d’un souillard, O toi, ma langue, en vain étais-tu belle et drue, Il te fallait quelqu’un pour te faire briller.

Je t’ai frottée et, sous les toiles d’araignées, Sous la poussière, ainsi qu’on voit dans le ciel bleu, A l’entrée de la nuit, luire l’or des étoiles, J’ai vu luire à nouveau ton cuivre si joli.

Tu semblais,--pour te mieux comparer,--Cendrillon: Figure barbouillée, robe pauvre, pieds nus; Qui diantre peut, t’ayant connue en ce temps-là, Dire que ton aspect n’était pas d’un souillon?

Mais, par un beau matin, comme une fiancée, Là-bas, je t’ai conduite à la source sous bois, Où le thym, la bruyère et les genêts en fleurs Répandent dans les airs leurs sauvages parfums.

Dans l’eau pure que rien de venimeux n’approche, --Elle jaillit du roc, s’épanche sur le sable Et seul le rossignol y boit,--dans cette eau pure, J’ai lavé tes cheveux d’or, mie, et tes pieds mignons.

Oui, j’ai lavé tes pieds, tes mains et ton visage, Et lorsque je t’ai vue, après, sur la colline, J’ai pris tes cheveux d’or pour des rais de soleil, Et tes lèvres, ma mie, pour une double fraise.

Alors, je t’ai cueilli des fleurs en quantités --Non des fleurs de jardin, mais des fleurs de bruyère, Pour ton corsage j’en ai fait une guirlande, Et j’ai vu que tes yeux étaient gonflés de pleurs;

Gonflés de pleurs de joie et--n’est-ce pas vrai, dis? Lorsque tu t’es mirée au miroir de la source, La rose du bonheur a fleuri sur ton front Cependant que ton cœur battait pour moi, ma mie.

Et maintenant, avec ta coiffe enrubannée, Tes deux petits sabots qui foulent l’herbe à peine, Et les quatre tours d’or de cette longue chaîne Qui pend sur ton corsage agrémenté de fleurs,

Avec cela, tu n’as pas l’air d’une bergère, Et le public jaseur qui ne te connaît plus, De te voir à mon bras, sourit en chuchotant: C’est un fiancé qui passe au bras de son aimée.

[12] Seau de cuivre.

Le patois, mais c’est par ce qu’il a de pauvre et de simple qu’il nous touche; par ce qu’il a d’obscur--et que le poète a fait reluire--qu’il nous est cher; parce qu’il est tout près du cœur de la race et de l’âme du pays...

Une langue souple, vaste, riche, évoluant, de conquêtes en conquêtes, sollicitées par l’innombrable beauté de l’univers et l’infini de la pensée et des sentiments humains, n’a pas le temps d’avoir des attentions et des gentillesses pour chaque caillou, chaque geste, chaque cri des bourgades perdues des petites patries; elle ne s’aventure pas aux cantons reculés, où l’existence toute pastorale n’a guère changé depuis des siècles et des siècles, où nul des besoins nouveaux n’a appelé des manières nouvelles de sentir et de s’exprimer... là, les hommes à qui les durs travaux rustiques n’ont pas laissé le loisir d’écrire ni de s’exercer aux jeux de la poésie et de l’éloquence tiennent jalousement aux mêmes vieux mots éprouvés, fidèles et sincères qui s’appliquent si fortement et si tendrement aux mêmes vieilles choses familières du champ et de la ferme... Le patois est là, contemporain de l’histoire ancienne de la contrée. Comment ne pas faire confiance à ses dires immuables, à ses antiques et loyaux services? Car les expressions de terroir ont gardé leur relief originel; elles sont d’une frappe grossière, mais résistante. Et voici que les savants se tournent vers l’étude des patois méconnus et dédaignés, pour y retrouver le secret initial de la formation des langues...

Mais qu’importe l’origine précise du parler auvergnat--pour les fils de l’Auvergne! On nous apprendrait demain qu’il descend du chinois que cela ne nous dérangerait guère. Ne resterait-il pas le verbe ancestral! Pour nous, émigrants, sevrés tôt de la voix maternelle,--même nourris des splendeurs du français, du latin, du grec, c’est toute notre fibre profonde qui tressaille au patois du berceau, quand il nous est redonné de l’entendre, nostalgique, évoquer à nos esprits tumultueux, harassés de l’exode aux cités, la vie salubre, primitive et bourrue de la Montagne...

CHAPITRE VIII

Les troubadours d’Auvergne; Le Puy.--Le Velay et la littérature.--De Nostradamus à M. Joseph Anglade.--Les troubadours cantaliens. M. le duc de la Salle de Rochemaure; les récits Carladéziens.--Pierre de Vic. La cour de l’Épervier.--Le moine de Montaudon. «Tensons entre Dieu et le moine». L’hospitalité auvergnate. Les ennuis du moine-troubadour. Ce qui lui plaît.--Un troubadour contre les femmes.

I

Le Puy...

Le Puy-Sainte-Marie...

Où l’on songe à Orvieto, dressée sur son rocher de tuf isolé, dans la région volcanique de Bolsena,--à Orvieto, à Sienne, avec leurs cathédrales à façades polychromes, leurs assises de basalte noir, de calcaire blanc...

Le Puy, qui a sa légende miraculeuse, son histoire pathétique ou gracieuse, avec les heures nationales où Charles VII venait implorer la Vierge d’Anis, où Jeanne d’Arc faisait porter ses oraisons par sa mère et par ses amis[13], où le sanctuaire du Puy était en même temps le sanctuaire et le palladium de la royauté française, Le Puy, la capitale des Vellaves, dont l’évêque Aymard de Monteil, en 1096, entraînait les chevaliers à la croisade! Le Puy, où montèrent des papes et des rois, de Charlemagne à François Ier, où siégèrent des Conciles et des Assemblées des États du Languedoc,--et qui subit la disette, la peste, les assauts violents des Huguenots; Le Puy, où l’église Saint-Laurent montre la statue de Du Guesclin et le tombeau renfermant les entrailles du héros! Le Puy, dont les siècles ont épargné la carrure féodale, une des villes, une des filles de France qui ont le mieux gardé leur visage du moyen âge... On a visité Orvieto, Sienne. Mais non Le Puy! Ce n’est pas sur les itinéraires en vogue:

[13] _Le Velay et la Littérature_, par P. de Nolhac (feuilleton du _Journal des Débats_, 14 décembre 1912).

On visiterait davantage le Velay, écrit M. Pierre de Nolhac, s’il ne manquait un peu de «littérature»...

--Ce n’est pas l’Italie, c’est plus beau, proclamait George Sand, qui a situé deux de ses romans dans le Velay; ils n’ont pas suffi à consacrer l’étonnant pays que «les gens qui l’habitent ne connaissent pas plus que les étrangers».

Ce n’est pas l’Italie! Ce n’est pas l’Espagne, non plus! Pourtant, du château de Polignac, ou du rocher Corneille, quels aspects de nature frénétique et désespérée (comme n’en déroulent pas d’aussi hallucinants, aux soirs de lune romantique, les environs de la fauve Tolède et du rude Tage)! avec ces pics solitaires, ces colonnes géantes, ces aiguilles, ces orgues basaltiques, ces buttes de scories agglutinées, témoins informes et prodigieux des heurts forcenés de la matière, debout depuis l’orée des temps comme les bornes inusables et les points de repère les plus reculés du Néant et de la Création...

Peut-être, malgré le charme champêtre des vallons où circule la jeune Loire, si le voyageur n’est pas attiré et retenu ici faut-il en accuser ces horizons comme hantés de menaçants écueils, de farouches épaves,--où, dans la pierre furieuse et immobile dressée contre le ciel, s’enferme, impénétrable, une malédiction mystérieuse de l’origine des choses.

* * * * *

Il fallait, pour que l’homme se passionnât à ces vertigineux parages, l’ardeur épique et religieuse des époques de guerre et de foi où l’esprit ne se lassait point d’une incessante confrontation, par l’action ou la pensée, avec la Mort; où les châteaux, et surtout, les abbayes s’imposaient aux sites les moins accessibles aux passants, et les plus propices à la prière, parmi le silence et la solitude qui sont les enfants de chœur de l’Éternité!

Comme il est des lectures trop sévères, il est des spectacles trop forts pour les siècles raffinés où le goût s’affole du bibelot et se détourne du monument. Combien de gens connaissez-vous--en dehors des sociétés de gymnastique!--qui acceptent de gaîté de jambe de gravir des ruelles escarpées et cailloutées, et les cent quarante marches composant à Notre-Dame-du-Puy l’avenue verticale où, dans le passé, se pressaient les pèlerins de l’univers,--qui ne faisaient que du centimètre à l’heure, sur les genoux!...

* * * * *

La Vellavie manque de littérature? Pas tellement!

Certes, guides et dictionnaires ne sont point abondants sur ce thème. Ils signalent bien les incursions des Sarrazins, les rapines des Routiers contre qui s’instituait la Confrérie des _Capuchons blancs_, l’invasion des Anglais, la dévastation des Bourguignons. Tous les manuels du tourisme renseignent sur la _Vierge Noire_, en bois de cèdre.

* * * * *

Mais, sur les Troubadours,--silence!

Silence même chez M. de Nolhac, qui n’entend que «la prière du Puy»; chez M. Louis de Romeuf, dans son «Éternelle Prière du Puy»[14]. Pourtant, durant deux siècles, les chants et controverses d’amour attirèrent au Puy une clientèle moins grave et douloureuse que les croyants et les souffrants en quête de guérisons merveilleuses! Comment omettre ces joutes brillantes des «Trouveurs», qui suivaient les tournois et les jeux des chevaliers, à l’époque des magnificences et largesses de Guillaume-Robert Ier, dauphin d’Auvergne (1169-1234), dans cette cour du Puy où fondit sa fortune, rapidement.

[14] _L’âme des villes_ (La Chaise-Dieu, Le Puy, etc.), Perrin.

Mais il la réédifia, assez vite, jusqu’à se faire reprocher sa lésine, dans un couplet de l’Évêque de Clermont, d’où, riposte du Dauphin, l’accusant d’avoir une maîtresse, dont il aurait fait assassiner le mari. Ainsi le prince des Troubadours maniait furieusement l’invective; l’adversaire n’était pas en repos:

Le Comte veut enseigner à un évêque à donner des bénédictions. Il ferait mieux d’apprendre lui-même à jouter dans un tournoi; car, je ne crois pas qu’il en ait jamais vu aucun...

Cependant, la Cour du Puy entendait d’autre poésie, comme nous le rappellera la biographie de Pierre de Vic, le moine de Montaudon, qui en avait été fait seigneur, et chargé de _donner l’épervier_.

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L’histoire des troubadours d’Auvergne et du Velay ne diffère pas de celle des autres troubadours, à laquelle le lecteur devra se reporter. En effet, un volume entier ne suffirait pas à contenir les généralités maintenant acquises sur cette période si longtemps mal connue et négligée, où, pourtant, les maîtres du _Gai-savoir_ assuraient l’hégémonie littéraire de la France méridionale sur les contrées voisines. D’ailleurs, ce _Précis_ existe, des vies, des œuvres, de l’influence des troubadours, par M. Joseph Anglade. L’érudit professeur fournit la critique décisive qui ruine le fatras d’erreurs accumulées depuis Nostradamus et Raynouard. Il élucide la doctrine de l’Amour courtois, source de la perfection poétique et morale. Il montre le culte de la «forme» en tant de genres, admirée par Dante et Pétrarque. Du premier troubadour jusqu’à la Renaissance félibréenne M. Anglade a projeté la lumière sur les légendes et la réalité, les théories, les écoles, les hommes et les œuvres.

Il a doté nos bibliothèques d’un livre assez clair et assez simple pour qu’il fût à la portée de tout le monde. Il a réalisé le vœu de Giraut de Bornelh:

Je ferais, si j’avais assez de talent, une chansonnette assez claire pour que mon petit-fils la comprît.

* * * * *

Nous ne détacherons donc des «Troubadours», les Auvergnats, que pour leurs origines. Car ils n’ont pas laissé d’œuvres de terroir. Sans doute, voilà la raison de l’oubli où s’est affaissée leur mémoire dans un pays, d’habitude, fidèle au souvenir de ses enfants célèbres. Mais «l’amour courtois», de mode à travers les châteaux et les assemblées du moyen âge, ne devait guère toucher nos peuplades montagnardes, seules fixées au sol, alors que se désagrégeait la société féodale. Chanteurs, musiciens et jongleurs, avec leurs chansons, sirventes, tensons, complaintes, aubades et sérénades, pastourelles, ballades, estampies, ne pouvaient être que des amuseurs, dont les jeux n’offrent pas d’attrait pour une race peu sentimentale, sans penchant vers le féminisme. D’Auvergne, nos troubadours avaient vite fait d’émigrer jusqu’à l’étranger. Je comprends que, si légers et fugaces, on omette de les situer parmi le décor énorme et comme foudroyé du Puy, et de ses monts tout boursouflés de scories et hérissés de dykes volcaniques. Des centaines de noms se sont perdus. De ces «tournées» fastueuses, dont les «vedettes» imposaient à l’Italie, à l’Espagne, au Portugal, aux contrées germaniques, le génie lyrique provençal, il ne reste que de maigres fragments dispersés dans les bibliothèques de Paris, de Milan, de Florence, de Rome, d’Oxford, et jusqu’ici mal identifiés! Nulle publication, nulle traduction d’ensemble; et c’est à la philologie allemande qu’est dû le grand courant des études romanes. Comment nos esprits seraient-ils entraînés à l’évocation de ces visages incertains. Des troubadours, la foule ne sait que le mot qui les désigne, avec une nuance de raillerie...

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_Icil d’Alverne i sunt lis plus curteis_ (Ceux d’Auvergne sont les plus courtois.)

Par une erreur fréquente, on rapporte l’éloge à l’honneur de nos troubadours, paisibles poètes. Or, il s’applique à nos guerriers: _les plus courtois_, c’est-à-dire les plus loyaux et les plus braves, à nos preux, défenseurs de France la douce, contre le Sarrazin,--qu’en une revue homérique nous montre la Chanson de Roland.

Cependant, nos troubadours d’Auvergne se recommandent par assez de mérites personnels pour qu’il soit inutile de détourner à leur profit des compliments qui ne leur furent pas destinés.

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Les troubadours d’Auvergne! La délimitation n’est pas commode. Tantôt ils sont mêlés à ceux du Velay. Ou bien, l’on essaie de mettre à part ceux du Cantal. Mais, en vérité, ici ou là, ils ne sont guère _Auvergnats_, que de naissance. Ils n’ont rien laissé sur l’Auvergne qui atteste leurs hérédités montagnardes. Ils ne chantent pas le pays. Ils ne s’expriment pas dans le parler populaire. Ils sont des troubadours, pareils à ceux d’Aquitaine, de Languedoc, de Provence, de Roussillon, de Catalogne, écrivant tous à peu près la même langue littéraire limousine provençale, qui avait gagné partie de la péninsule ibérique et de l’italique. Ils sont des troubadours, lyriques et satiriques, des adeptes exclusifs de la doctrine chevaleresque de l’amour courtois. Ils sont des troubadours, à la dévotion des nobles dames et des puissants seigneurs, des poètes de l’art le plus raffiné: leur richesse de technique est inouïe; près d’un millier de formes de strophes attestent leur incomparable virtuosité!

Aussi, est bien vaine la classification des _Troubadours Cantaliens_, imaginée par M. le duc de la Salle de Rochemaure. Même, elle ne va pas sans danger, en provoquant l’illusion qu’un troubadour cantalien présente des caractéristiques régionalistes évidentes. Mais ce n’est pas tout. Sous ce titre: _Les Troubadours Cantaliens, XIIe-XXe siècle_, l’auteur, comme par une chaîne ininterrompue, relie tous poètes romans et patois natifs du futur, ou présent département du Cantal, de Pierre de Vic à J.-B. Brayat!

Il eût suffi d’une différence de quelques mètres dans le bornage administratif pour que tels troubadours ne fussent plus cantaliens, mais de la Haute-Loire ou du Puy-de-Dôme. C’est écrire l’histoire littéraire d’une manière bien hasardeuse. Nous avons approché Arsène Vermenouze d’assez près pour être en mesure d’affirmer qu’il ne connaissait guère les ancêtres médiévaux qu’on lui octroie si délibérément. Sans doute, on l’eût fort étonné en le saluant comme de la lignée de Pierre de Vic, Guillaume Moisset de la Moissetrie, Pierre de Rogiers, Ebles de Saignes, la dame de Casteldoze, Pierre de Cère de Cols, Faydit du Bellestat, Bernard Amouroux, Astorg d’Aurillac, Astorg de Segret, Guillaume Borzats, et d’autres, incertains: Gavaudan-le-Vieux, Hugues de Brunet, Raymond Vidal de Bezaudun! Troubadour, le rude chantre réaliste du pays et du paysan cantalien! C’est le patoisant qui lui a succédé comme majoral au consistoire félibréen qui commet telle hérésie! Il est vrai que M. le duc de la Salle de Rochemaure n’avait pas publié son ouvrage, quand il s’agit de remplacer Vermenouze. _Les Récits Carladéziens_ pouvaient mériter les suffrages méridionaux à leur auteur. Non qu’ils vaillent par des qualités d’invention et de composition. Mais ils abritent de la destruction quotidienne le dialecte de Carladez que M. le duc de la Salle possède intimement,--de l’avoir appris, tout enfant, avec les pâtres du Doux, et de le pratiquer couramment avec ses gens et les fermiers de son village. Ce n’est donc pas un divertissement d’amateur. Lui, non plus, ne s’apparente guère aux troubadours, quand il déchaîne le rire des assemblées par sa verve drue, toute farcie des savoureuses expressions du terroir.

Dans un ouvrage de deux volumes, à prétentions savantes et artistiques, curieusement imprimé et illustré, voici des reproductions de miniatures (manuscrits de la Bibliothèque Nationale), portraits des Troubadours Cantaliens. Voici des photographies de nos patoisants modernes. Voici une transcription de la musique faite sur une pièce du Moine de Montaudon. Car les récitations des troubadours sont soutenues d’un accompagnement musical: «Le couplet sans musique est un moulin sans eau», dit Carbonel, de Marseille. Enfin, tome II, voici les textes des _œuvres des Troubadours, revus, corrigés, traduits et annotés_ par René Lavaud, agrégé de Lettres.

Dans le monument bizarre, de tous styles et de toutes époques, où M. le duc de la Salle de Rochemaure a recueilli tant de littérature douteuse, un pavillon spécial, heureusement, abrite les vrais troubadours, amenés par M. René Lavaud. Ils viennent de loin, publiés en Allemagne, pour la plupart. Désormais, les voici réunis à la halte provisoire, sans doute, où ils se reposent, en attendant la maison définitive où les installera leur introducteur, enfin seuls et chez eux. Mais, déjà, dans l’annexe de M. le duc de la Salle de Rochemaure, ils ont pu se défaire de toutes les souillures d’un voyage de sept et huit siècles. Enfin, ils sont eux-mêmes avec un état civil en règle, avec des références contrôlées,--avec une traduction exacte en regard d’un texte authentique.

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Nous nous retrouvons au Puy, à _la cort del Puoi Santa Maria_ dont Pierre Vic _fo faitz seingner et de dar l’esparvier_. Le dauphin d’Auvergne l’en avait fait seigneur avec la charge de décerner l’épervier... A l’origine de ces fêtes périodiques de la cour de l’Épervier «on plaçait un épervier en mue sur une lance. Or, quiconque se sentait assez puissant d’avoir et de courage venait et prenait le dit épervier sur son poing; il convenait que celui-là fournît aux dépenses de cette année.» C’était la ruine, quand il s’agissait de tournois de chevalerie où le prix était disputé en pompeux appareil, devant de nobles et brillantes assemblées, par nombre de réputés combattants, sous le regard des dames de leurs pensées. Le Moine de Montaudon n’était guère en mesure de pourvoir à de tels frais somptuaires. Mais des luttes poétiques suivaient les joutes guerrières, et le vainqueur, aussi, recevait un épervier,--sans doute un épervier d’or. Pierre de Vic dut présider à ces concours; des miniatures le représentent, dans les manuscrits, en «moine à cheval avec un épervier au poing».

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