Part 3
Auguste Bancharel, un précurseur: Professeur, auteur, imprimeur comme Roumanille.--Le progrès dans la tradition.--Rimes Patoises et Grammaire.--Les veillées auvergnates.--L’abbé F. Courchinoux.
Poètes, et poètes de terroir,--on a vu qu’il y avait à hésiter sur le mérite des auteurs présentés par Auguste Bancharel comme des restaurateurs du patois, et des annonciateurs d’une renaissance auvergnate...
S’il y a eu quelque précurseur,--c’est Auguste Bancharel lui-même, à qui l’on doit l’initiation précieuse d’Arsène Vermenouze.
Toutes distances gardées pour tous quatre, il aura été à Vermenouze ce que fut Roumanille pour Mistral. Sa vie et son œuvre ne sont pas sans analogies avec celles du Créateur des _Provençales_, qui réunissait sous la même couverture Mistral, Aubanel, etc., et servit de tribune aux nouveaux poètes. Ainsi, dans les _Rimes Patoises_ et dans _La Grammaire_, Auguste Bancharel recueillait les anciens, groupait les nouveaux venus. Tous deux sortaient de l’enseignement pour devenir auteurs-imprimeurs. On trouverait d’autres points de comparaison, quant à leur gaie tournure d’esprit, à leur sentiment du terroir, à leurs tendances combatives et politiques, l’un, pamphlétaire des _Enterre-chiens_, les enterrements civils,--ultra-catholique et conservateur,--l’autre, satiriste matois de la réaction de l’Ordre Moral et du Seize Mai. Mais il ne faudrait pas prolonger le parallèle, où les quelques essais de notre compatriote ne sauraient être mis en regard d’une production considérable, sous tous les rapports.
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Or, c’est d’Auguste Bancharel qu’il est le moins parlé dans ses brochures de propagande où, tout occupé à découvrir les autres, il ne se présente guère que comme éditeur et directeur de l’_Avenir du Cantal_. Il ne serait que juste de lui rendre justice, sinon comme poète, du moins comme patoisant, après l’avoir salué comme le promoteur du mouvement qui devait faire entrer l’Auvergne dans l’orbe du système félibréen...
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Auguste Bancharel naquit le 15 septembre 1832, à Reilhac, à quelques kilomètres d’Aurillac, où il devait professer au Collège, avant de passer, comme percepteur, à Pleaux et, presque à l’âge de la retraite, sur la cinquantaine, de fonder imprimerie et journal au chef-lieu... Tempérament d’artiste, rêvant de peindre et d’écrire, il suivait d’une curiosité passionnée le rayonnement de l’idée félibréenne. Il n’admettait pas que l’Auvergne, d’où étaient issus de fameux troubadours, restât en arrière de la vaste ambition méridionale. Il approuvait de tout cœur les revendications décentralisatrices. Le patois était pour lui langue vivante,--seule capable de traduire les aspirations, les sentiments, les besoins de la race. Lui, aussi, aurait voulu maintenir du passé tout ce qui, sans retarder le progrès, faisait la joie, le charme et la beauté de la vie locale, les fêtes, les danses, les chants, les costumes, dont le pittoresque et le goût s’en vont, que ne remplacent pas de banales et laides importations. Il n’était pas un vain regretteur d’autrefois. Au contraire. Mais c’est de l’exaltation de la race, dans le sens traditionaliste, qu’il espérait de la grandeur et du bonheur à venir,--plus que de l’effacement de l’individu dans la foule incolore, et dans l’écrasement, par le rouleau administratif, de tout relief provincial. De là, son apostolat. De là, soutenant la thèse, au moins téméraire, d’une littérature «de langue patoise», son enthousiasme sans critique pour quiconque patoisait. De là, que chaque bonne volonté lui était sacrée. Mais quoi! Sa foi communicative, en s’abusant et nous abusant sur quelques-uns, en ne décourageant personne,--aura frayé la route... Qu’importe si, au départ, il y eut quelque désordre; le tout était de partir...
Mais il convient de ne pas sacrifier l’auteur des _Rimes Patoises_ et des _Veillées Auvergnates_ à l’entraîneur de la petite cohorte cantalienne. Auguste Bancharel, contestable philologue et technicien hasardeux, vaut surtout par sa pratique profonde du parler populaire. A lui, non plus, je ne décernerai pas le laurier du poète, du poète au souffle puissant, comme dit une biographie. Lui, aussi, ne composa guère que des vers de circonstance! Mais de quelle manière élargie, en quel langage savoureux, intraduisible. Il ne se mêlait pas de châtrer l’expression, de rejeter le mot trop vif aux oreilles citadines. Il recherchait, au contraire, le vocabulaire le plus gonflé de sève originelle. Et, voici qu’au point de vue du patois, ses écrits offrent une rare valeur documentaire. Ils ont un autre mérite, nouveau, qui faisait défaut à ses devanciers. Ils nous évoquent, en relief vigoureux, le paysan de chez nous, pratique, réfléchi, jovial, très avisé sous de rudes dehors. Auguste Bancharel n’enfourche pas un morne Pégase de bois pour gravir un Parnasse desséché. Il reste de son temps et de son pays,--et par un réalisme de bon aloi, la franchise et la finesse de l’observation, la verve du récit, la pratique du patois dans son tréfonds proverbial, il assure à de simples chroniques versifiées la survie de peintures de mœurs d’une exactitude et d’une ironie durables.
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Avec Auguste Bancharel, l’Abbé François Courchinoux partage l’honneur d’avoir éclairé le chemin de Vermenouze. On doit à F. Courchinoux, au prêtre et au félibre, l’admiration la plus reconnaissante. L’Abbé aurait pu s’effaroucher, comme d’autres firent niaisement plus tard, devant quelque phrase gaillarde, jugée irrévérencieuse. Il eût suffi d’un doute du confident de sa pensée religieuse, de l’ami le plus près de son esprit et de son cœur, pour entraver la libre inspiration du poète des _Menettes_, de _Magne_, etc. Il faut donc savoir gré au directeur de conscience de Vermenouze de n’avoir pas éveillé en lui pareils scrupules sur l’orthodoxie de tel ou tel chant. Mais une robuste et claire intelligence brillait dans la foi, pourtant si combative, du fondateur de _la Croix du Cantal_,--pour lui éviter pareille erreur. Aussi, F. Courchinoux était poète. Grâce à quoi, peut-on penser, il était mieux préparé que d’autres confesseurs à comprendre un tempérament de poète. Au contraire; il se présentait un autre danger, et il faut louer l’auteur de la _Pousco d’or_ d’avoir humblement oublié qu’il était poète, lui aussi, devant l’écrivain de _Flour de Brousso_. Celui-ci était un primaire, sorti jeune de l’école des Frères, tandis que l’autre avait fait des classes complètes, jusqu’à l’École des Hautes-Études de Paris, enseigné l’Histoire au Petit-Séminaire de Saint-Flour, voyagé en Terre Sainte, et, licencié en philosophie, dirigé l’École Gerson.
Sa manière, toute de culture littéraire, était à l’opposé du réalisme spontané des débuts de Vermenouze. Il eût pu se tromper sur le génie fruste, et, avec l’ascendant de la situation et de l’instruction, s’ingénier à discipliner, à adoucir la personnalité violente selon ses vues propres. Non. F. Courchinoux, prêtre et poète, s’est contenté de comprendre et d’admirer le chrétien et l’écrivain d’essence supérieure. Cela valait d’être noté.
Comme Roumanille et A. Bancharel, F. Courchinoux (1859-1902) fut professeur, imprimeur, journaliste. De tous partis, on a rendu justice à la bravoure, à la droiture, au talent alerte, sobre et précis du polémiste ecclésiastique. On lui doit nombre de variétés humouristiques, dispersées sous le pseudonyme de Pierrou L’Escorbillat. Il reste de lui, qui nous touche plus particulièrement, un volume de vers d’une centaine de pages, _la Pousco d’or_[7], en dialecte du Cantal, dit le sous-titre. En dialecte pâle, filtré, tout clarifié,--en dialecte lavé, passé au crible fin, pour n’en retenir que la plus souple poussière. F. Courchinoux avait étudié la renaissance provençale. Il cherchait le rythme et l’harmonie. Il connaissait la prosodie, les maîtres savants. Il a écrit, chanté en mesure! C’est une délicate tentative que celle de l’abbé Courchinoux, mais dont les résultats ne pouvaient être que très minces. Sans doute, à travers ce langage expurgé, une âme charmante se révèle, pure et sensible. Comment ne pas goûter _Lou Roussignoou_,--le rossignol que ne veut pas écouter la rivière, et qui la poursuit jusqu’à la mort:
[7] La _Poussière d’or_, qu’un universitaire, M. L. Bréhier a simplement traduit: _La Poule d’or_, dans un volume grotesque à souhait, un monument d’inconvenance et de sabotage comme il s’en dresse trop souvent dans les collections de littérature en série.
O Jordanne, voyons[8], Marche doucement, Et, gentille, écoute Mon chant, un moment.
Dieu nous fait chanteurs, Nous autres rossignols. --Oiselet, mon pauvre petit, Quelque chose d’autre me point.
Dieu m’a fait voyageuse, Chante, moi je m’en vais; De ta voix priante, Je n’ai souci ni goût.
La jolie musique De ton gosier Sort pour le roi de pique Ou le roi de carreau.
Et triste et pleurant L’oiseau la suivit, L’oiselet chanteur, Aussi loin qu’il put.
Mais, de lassitude, Et de chagrin, La petite bête muette Ne put pas longtemps,
Et, comme une étoile Tombe dans la nuit Dans l’eau meurtrière, L’oiselet tomba.
Depuis, la rivière De l’oiselet mort, Parmi ses cailloux, Promène le cadavre.
Mais on dit que maintenant, Quand elle entend chanter, La Jordanne claire Pleure en écoutant...
[8] O Jiourdono, bouto...
Bluette charmante, de rhétorique où, pas plus que la langue, nous ne retrouvons le pays. Tout le volume est d’un sentiment délicieux, d’une exquise fraîcheur. C’est le livre de la vingtième année d’un brillant séminariste à qui sont interdits les sujets profanes. Du moins, il y a eu effort conscient. F. Courchinoux savait le patois, mais le latin et le provençal aussi. Il a eu l’ambition de faire sortir l’idiome vulgaire «d’entre les boues de l’atelier, de le rendre propre et net». Il l’a si bien gratté, poncé et poli qu’il a tout effacé. Pour se rapprocher du Languedoc et de la Provence, il a produit ainsi de la poésie harmonieuse et distinguée, avec de la tendresse et de la sincérité, mais sans plus rien d’Auvergnat...
CHAPITRE VII
Patois ou langue? La thèse nationale; la critique philologique.--Les études de M. Antoine Thomas et de M. Albert Dauzat.--Patois et patois de la Dore à la Cère.--Le patois du Livradois.--R. Michalias.--A la Marianne d’Auvergne.--Le patois, verbe de la race.
_Le Patois_ d’Auvergne...
Mais on n’a pas plutôt prononcé le mot de patois que d’intransigeants arvernophiles vous apostrophent avec véhémence:
--_Du patois_, le parler d’Auvergne? C’est _une langue_...
Et en avant un groupe d’arguments désuets qui flattaient évidemment notre amour-propre aborigène, mais que déciment les preuves mobilisées par les linguistes sans pitié. Comment notre orgueil ne se serait-il pas réjoui d’entendre démontrer victorieusement que le patois cantalien, tant discrédité et honni, n’était autre que le dialecte celtique, usité des bardes et des druides! Ainsi, l’idiome ancestral s’était maintenu, indestructible comme le rocher de basalte, parmi les invasions étrangères et la course des siècles; il avait coulé, roulé jusqu’à nous, comme la rivière et la cascade dont l’élan n’a pas été tari pour quelques éboulements de pierres, pour des végétations insolites en travers de leurs eaux millénaires!
Que de raisons spécieuses de faire confiance à la thèse nationale! Elle se résume en deux vers de Lucain:
_Arverni latios ausi se dicere fratres Sanguine ab Iliaco populi..._
Arvernes et Latins ont même origine, à laquelle tous deux doivent leurs langues contemporaines. Mais tandis que le latin évoluait avec la civilisation romaine, l’Auvergnat, parmi des populations retirées aux montagnes, demeurait rudimentaire, réduit au minimum d’expressions suffisant à la vie pastorale, restreint au parler, sans écriture ni littérature. Donc, nulle dérivation du latin. La conquête romaine? Elle ne poussa pas de colonisation effective dans la montagne aux habitants dispersés, sans écoles, sans routes, sans relations ni contact avec l’envahisseur. Comment l’Arverne farouche des premiers siècles de notre ère se serait-il défait de son langage coutumier, dans son habitat inaccessible, alors qu’après treize cents ans de pénétration _française_, de _vie française_, après le chemin de fer et l’instituteur, le patois résiste, ne s’est _pas perdu_ encore? Au reste, le _gaulois_ existait si bien au IIIe et au VIe siècles qu’à partir d’Ulpien, dont Justinien renouvelait les décisions dans les _Pandectes_, la législation romaine autorisait le témoignage en langue gauloise devant les tribunaux.
Voilà pour le patois-langue d’Auvergne, perpétué dans les campagnes jusqu’à nos jours, indépendant du _latin_ officiel, du _roman_ littéraire, du français en devenir, qui vécurent, disparurent, se transformèrent dans les villes, aux besoins, aux goûts, au génie des classes supérieures.
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Eh bien! la terrible philologie n’entend pas se contenter de ces raisonnements d’apparence si plausible... Elle prend le patois corps à corps, mot à mot, syllabe par syllabe, et, de cette recherche de la paternité, conclut scientifiquement qu’il n’est pas fils du celte, frère du latin, mais un bâtard, cousin dégénéré du roman, un parent pauvre de la famille d’oc.
Pourquoi les Gaulois parlèrent latin? M. Eugène Lintilhac nous l’explique à merveille dans sa brillante _Histoire élémentaire de la Littérature Française_:
Que du Ier au VIe siècles, plusieurs millions d’hommes aient pu en arriver à oublier graduellement leur langue, certes voilà qui étonne d’abord, froisse notre amour-propre national et excuse certains paradoxes étymologiques; mais ce fait, outre son évidence historique, est corroboré avec un détail suffisant par des textes aussi curieux que décisifs.
D’ailleurs, cet oubli s’explique principalement, en dernière analyse, par les causes suivantes: l’ascendant d’une civilisation supérieure telle que, dès le premier siècle de notre ère, la culture latine tend à prévaloir sur la culture grecque dont Marseille est le centre: les nécessités des relations militaires, commerciales, administratives et judiciaires, entre vainqueurs et vaincus; les habiletés de la politique romaine, qui allèrent, dès César, jusqu’à faire sénateurs de nobles Gaulois, et, sous Claude, jusqu’à offrir l’accès des emplois publics aux Gaulois, sachant le latin, que l’on trouve dans les plus hautes charges à partir du IIe siècle; les violences de la conquête et les persécutions que l’on croit avoir été exercées contre le druidisme sous Tibère et ses successeurs; enfin, les séductions de la paix romaine. Il y faut joindre aussi des causes secondaires, telles que les suivantes: l’absence de textes écrits dans la langue nationale; la curiosité pour les journaux officiels des Romains; la vogue et l’imitation de leur littérature dans les hautes et moyennes classes qui fréquentaient leurs nombreuses écoles; les antiques affinités de race; enfin, cette souplesse du génie et cet amour de la nouveauté que les anciens historiens nous signalent comme des traits du caractère celtique.
A quoi bon se contrister d’une origine qui n’est pas si humble, puisque le français ni le provençal ne la renient. Et l’Auvergne qui, à la période romane, a fourni les plus célèbres troubadours:
_Icil d’Alverne i sunt li plus curteis,_
(Ceux d’Auvergne sont les plus courtois)
dit la Chanson de Roland; l’Auvergne à qui le monde doit, avec Blaise Pascal, le plus formidable écrivain français; l’Auvergne n’a point à se croire diminuée de ce que son idiome ancestral n’aura pas tous les quartiers de vieillesse que lui octroyèrent des partisans plus zélés qu’érudits. Au XVIIIe siècle la Celto-manie, comme l’appelait Voltaire, n’allait-elle pas jusqu’à faire du Celte la langue du Paradis terrestre où Adam et Ève auraient parlé bas-breton ou auvergnat!
Tel que, un Vermenouze ne vient-il pas de tirer de l’Auvergnat des accents propres à lui constituer dans l’histoire de la renaissance félibréenne des titres littéraires préférables à ceux d’un obscur et contestable atavisme?
Pour moi, je n’entends pas abaisser l’auvergnat en le qualifiant de patois. Mais il me semble lui garder ainsi son caractère de famille, un peu lointain, sauvage et mystérieux, qui ne saurait être compris au delà des limites de la petite patrie! Le patois, je dirais donc, le plus souvent, et, mieux, notre patois: car le patois d’Auvergne diffère, non seulement de département à département, mais de commune à commune.
On a voulu résoudre d’un coup, en quelques mots, la question des origines et de la formation de la «langue d’Auvergne», alors que l’étude des sources du patois est à peine entreprise, et exigerait des enquêtes savantes, minutieuses, innombrables:
Malgré l’activité qui s’est développée sur ce point, nous n’avons encore des dialectes qu’une connaissance tout à fait insuffisante attendu que les matériaux dont nous disposons sont très incomplets, qu’ils ont été recueillis en grande partie sans critique, qu’on a fait œuvre d’amateur au lieu de suivre une méthode rigoureuse conduisant à un but bien déterminé.
Ainsi s’exprime un savant allemand, cité par M. Antoine Thomas, dans sa Préface aux _Études linguistiques sur la Basse-Auvergne_[9] de M. Albert Dauzat. M. Antoine Thomas ajoute:
[9] Bibliothèque de la Faculté des Lettres de Paris, IV, 1897 (Félix Alcan).
Dresser l’atlas phonétique de la France, non pas d’après des divisions arbitraires et factices, mais dans toute la richesse et la liberté de cet immense épanouissement linguistique, telle est la tâche à laquelle M. Gaston Pâris conviait naguère les membres du Congrès des Sociétés Savantes. Il ne dissimulait pas que pour arriver à réaliser cette belle œuvre, il faudrait que chaque commune d’un côté, chaque forme, chaque mot, de l’autre, eût sa monographie purement descriptive, faite de première main et tracée avec toute la rigueur d’observation qu’exigent les sciences naturelles.
Plus loin M. Antoine Thomas regrette que l’Auvergne soit une des régions les moins connues quant à ses patois:
Le livre de M. Doniol, membre de l’Académie des Sciences Morales, intitulé _Les Patois de la Basse-Auvergne_, phonétique historique du Patois de Vinzelles (Puy-de-Dôme) témoigne d’une ignorance complète de la méthode linguistique.
Toute cette préface est à lire[10]. Puisse-t-elle exciter les chercheurs laborieux et décourager les vocations faciles.
[10] «Il y a assez loin de Murat (Cantal) à Vinzelles (Puy-de-Dôme); le premier est dans la Haute-Auvergne, le second dans la Basse-Auvergne. Il ne faut pas que l’emploi en linguistique du vocabulaire de la géographie administrative puisse donner le change sur l’état de choses réel. Comme il est à peu près impossible de se passer de termes géographiques d’une compréhension plus ou moins étendue, autant vaut faire appel à l’ancienne nomenclature, qui a pour elle la consécration d’un usage plusieurs fois séculaire, qu’à celle que nous devons à la Révolution. Mais il n’y a aucun lien nécessaire entre les variétés du patois et les anciennes divisions territoriales civiles ou religieuses à quelque époque qu’elles puissent remonter. La Basse-Auvergne ne forme pas plus une unité linguistique vis-à-vis de la Haute-Auvergne que l’Auvergne tout entière, considérée en bloc, n’en forme une vis-à-vis des provinces limitrophes: Bourbonnais, Manche, Limousin, Quercy, Rouergue, Gévaudan, Velay et Forez. Quant à retrouver les limites exactes des anciennes peuplades gauloises par l’étude de l’état actuel des patois, c’est une pure illusion. Il est encore moins permis en Auvergne qu’ailleurs de s’y abandonner, tant les faits qui vont à l’encontre sont précis et indéniables. Nous connaissons très bien les anciennes limites du diocèse de Clermont, et nous sommes à peu près certains que ces limites remontent à l’établissement même du christianisme en Gaule. Dès cette époque tout le territoire du département actuel du Cantal dépendait de la civitas Arvernorura et Aurillac (Aureliacus) y figurait au même titre que Saint-Flour (Indiacus). Or, l’arrondissement d’Aurillac se sépare du reste du département du Cantal au point de vue linguistique si l’on tient compte d’un phénomène phonétique très saillant, le traitement des sons primitifs c et g devant la voyelle a: le c et le g sont demeurés intacts, conservant leur son explosif comme dans les provinces plus méridionales (Quercy et Rouergue), tandis que dans le reste du département, comme dans la Basse-Auvergne et toutes les provinces limitrophes (sauf le Quercy et le Rouergue) le c et le g ont cédé la place, à un moment donné, aux sons fricatifs ch et j qui ont continué leur évolution et qui la continuent encore pour ainsi dire sous nos yeux. A quoi attribuer ce schisme linguistique qui contraste si singulièrement avec l’unité religieuse et administrative qui n’a jamais été rompue entre Aurillac et Saint-Flour! M. Dauzat a inscrit en tête de son travail un titre plus large que le sujet qu’il traite actuellement: Études linguistiques sur la Basse-Auvergne. C’est un engagement pour l’avenir. J’espère qu’il le tiendra, et même, pour les raisons que je viens d’indiquer, qu’il fera de l’Auvergne tout entière le champ de ses recherches. La pleine possession du patois de Vinzelles lui rendra facile et rapide l’étude comparative des autres parlers,--et quelques nouveaux efforts d’activité scientifique lui permettant de conquérir de proche en proche toute la province, je voudrais le voir alors faire l’essai de la monographie phénoménale (si je puis m’exprimer ainsi); après celui de la monographie locale: chaque son, chaque forme, chaque mot peuvent être étudiés au point de vue de leur répartition dans la masse linguistique tout entière, on nous a clairement démontré que les dialectes et les sous-dialectes n’ont pas d’existence réelle, que c’est par une sorte de phénomène sémantique que nous appelons «dialecte auvergnat» le parler des habitants de l’Auvergne et que nous risquons de fausser l’expression à la prendre au pied de la lettre et à vouloir tracer sur une carte le contour du dialecte et ses subdivisions intérieures aussi rigoureusement que nous pouvons le faire pour un arrondissement et les cantons qui le composent. Je ne crois cependant pas que M. Dauzat fasse œuvre vaine en cherchant à répartir en un petit nombre de groupes naturels des centaines d’alvéoles linguistiques agrégées qu’il lui aura été donné au préalable d’étudier une à une. La dialectologie risquerait de demeurer à l’état chaotique si elle n’arrivait pas à se donner une classification analogue à celle qui a tant aidé au progrès des sciences naturelles, classification qui sans faire violence aux faits, permette à l’infirmité de notre esprit de les saisir plus clairement. Il semble que la seule qui ait des chances de répondre à cette double condition doive être une combinaison harmonieuse des résultats de la monographie locale avec ceux de la monographie phénoménale. Qu’on opère sur une province ou sur tout un pays, le problème à résoudre est le même mais peut-être les éléments en sont-ils plus faciles à embrasser et la solution plus facile à entrevoir. Le jour où on aura réussi à classifier définitivement les parlers de l’Auvergne, la classification de l’ensemble des parlers de France qui nous apparaît aujourd’hui presque comme impossible, en découlera naturellement.»