Part 2
Mon père,--de la Garde nationale pendant le siège,--ne s’était pas enrôlé parmi les fédérés. Aux réquisitions, il prêtait chevaux, voitures, tout le matériel commercial dont il disposait; mais il ne donnait point de sa personne. On exigea qu’il endossât la vareuse insurrectionnelle, qu’il prît le chassepot. Il s’y refusa. Il échappa à la perquisition de nuit dans les caves transformées en logements, où je fus dressé de terreur, à des lueurs farouches de lanternes, à des voix menaçantes, à des baïonnettes éventrant les lits, fouillant dans tous les coins; ma mère devait guider la sombre horde, aux commandements avinés du forgeron, du blanchisseur, qui avaient dénoncé le voisin comme pactisant avec Versailles. C’était faux. Mais, à la vérité, nous avions favorisé le départ des gendarmes qui habitaient l’immeuble contigu, dont les jardins étaient ouverts aux jeux de tous les gamins du quartier. Ne voulant point abandonner leurs armes et leurs uniformes, ils les avaient enfouis dans notre cour, dépavée et repavée, sous les fumiers! Mais le grief du blanchisseur et du forgeron était plutôt que l’on faisait ferrer les chevaux et laver le linge ailleurs que chez eux. Naturellement, je ne sus ces choses que plus tard! Ce que j’ai retenu, de moi-même, c’est la journée d’angoisse où, mon père accoutré en déménageur, dans une voiture de meubles, nous franchissions à Saint-Denis les lignes prussiennes.
Puis, le chemin de fer, le compartiment qui emportait les rescapés du siège, et de la Commune.
Et, c’est l’Auvergne, et je suis à Brezons...
* * * * *
Dès lors, où que je sois dérivé par les courants de l’existence, j’ai _un pays_,--le patrimoine intangible où ne mordront pas les plus cruelles vicissitudes... J’en _ai quitté_, après quinze, vingt mois de premier séjour, et n’y suis retourné qu’à deux étés de vacances scolaires; depuis un quart de siècle, plus une fois, alors que je ne cessais de parcourir le Cantal.
Voici que, revenu de loin et de presque tout, j’ai voulu revoir Brezons... J’ai voulu? Non, j’y ai été ramené par la force de l’attache jamais rompue...
Le patois, qui ne m’a pas coûté une leçon, appris avec les pâtres, en grimpant lever des nids aux branches périlleuses, ou traquant la truite imprenable de nos mains d’enfants, écorchées aux pierres du ruisseau;
Les cerises mangées à l’arbre, dans le pré tout enflammé de canicule, les airelles bleues frissonnant dans le mystère des sous-bois;
La vipère, détendue comme un ressort, debout et sifflante, à travers les pierrailles et la bruyère;
Le clocher de rouille et de mousse où, par l’escalier disloqué, le sonneur nous laissait suivre et prendre le bout de la corde traînante, à la fin des sonneries...
La jument docile à nos plus turbulentes équitations;
Les tranches de pain noir, l’écuelle de lait caillé sur les marches de _l’oustau_, à la rampe de bois vermoulu...
Que de puérils souvenirs, demeurés avec toute leur fraîcheur, à l’aube de la mémoire...
En vérité, le passé ne nous lâche pas. On ne déracine pas le piquet où nous sommes noués comme des chèvres par une corde plus ou moins longue, plus ou moins lisse, qui prête quelque temps, et quand nous sommes au bout, croyant encore dévider de la bobine, a cessé déjà de s’allonger et se renroule par le même manège, de plus en plus réduit, pour nous ramener au point de départ, au centre du néant...
Brezons! Oui, je suis Auvergnat, puisque l’ayant délaissé toute la vie, il me semble qu’après je ne saurais être bien qu’ici, à l’angle du verger, sur ce quartier de roc où s’adossait la grange, au bord de la route qui, du fond de la commune, à l’étranglement de la vallée, ne conduit plus nulle part; elle s’arrête, comme à bout de souffle, d’avoir tant monté à la poursuite de cimes qui, toujours, se reculent...
Sur ce chemin des nuages, dans ce paysage tourmenté, aux gestes tendus vers les sommets, où j’essayais mes premières escalades, je souhaiterais boucler la boucle de mon circuit terrestre. Cette fois, ce serait vraiment les grandes vacances...
Oui, une borne, mon nom, et rien qu’une ligne:
_Il aima le ruisseau de Brezons._
CHAPITRE IV
L’enfant pâle: De J. F. Raffaëlli à F. Coppée.--Paysages «impressionnistes».--La montagne retrouvée.--La «grammaire» de Bancharel.--Les précurseurs de «l’École Auvergnate».
Il y a trente ans, sur la fin de mes études à Condorcet, j’obtins d’aller me soigner en Auvergne.
J’étais pâle, le cœur à soubresauts, hanté profondément d’une phrase trop souvent entendue: «Les jumeaux, ça ne va pas loin, ça reste toujours fragile...» Or, j’avais survécu au frère mort tout jeune,--mais je croyais peu à une longue durée...
Cependant, d’instinct, j’avais choisi le remède. Aux falaises basaltiques de Vic-sur-Cère, le vent du haut ramonait mes poumons encrassés de banlieue. Les courses en montagne fortifiaient les muscles paresseux, vivifiaient le sang pauvre. Mais, surtout, je fixais, solidement, mon statut moral auvergnat.
Pour beaucoup _j’ai quitté le pays_, je suis descendu vers Paris. C’est le contraire: né loin de mon _village natal_, il m’a fallu remonter...
* * * * *
Eh! oui, j’ai d’abord «chanté» les plaines de détritus et de gadoue, les arbres de fil de fer, les horizons fuligineux chers à Jean-François Raffaëlli, mon voisin des berges d’Asnières, l’accueillant ami des débuts. A petites touches impressionnistes, en vers démesurément libres,--c’était vers 1880, où commençait de se dilater l’alexandrin aux premiers feux du symbolisme,--je m’efforçais d’annexer à la poésie française,--pas plus!--la contrée où régnait l’admirable peintre de ces ciels souffreteux sous lesquels ahane le travailleur des usines, et trône le rôdeur des fortifs et des terrains vagues! La banlieue à la mode des Goncourt, de J.-K. Huysmans, de François Coppée, où, par la campagne élimée, jonchée de vieux chiffons et de tessons de bouteille, grouille une humanité de misère, de rebut, et de vice! Parfois, une bouffée de jeunesse, une volée d’ouvrières avec des rires et la romance du jour; mais la cloche appelle, et les prisonnières ont disparu, derrière les lourdes portes de la fabrique...
* * * * *
Comme ce décor de barrière se retire vite de ma vie, à l’éblouissement des sublimes aspects de la montagne,--de mon cœur gagné à la haute nature...
* * * * *
(Des yeux charmants s’entr’ouvrent du lointain passé, graves de mélancolie et de reproche: n’ai-je pas connu, par ces guinguettes à canotiers, la première aventure? par ces ruelles de faubourg, la marche triomphale de la vingtième année, accompagnée d’orgues de Barbarie sous les fenêtres, de clairons et de cors de chasse par les glacis et les fossés! Soirs divins où l’on se moque bien que ce soit le cornet d’un tramway qui scande les aveux impérissables! Non, je ne vais pas renier les heures enchantées,--il n’en sonne pas tant à l’horloge inflexible dont l’aiguille ne retourne jamais en arrière,--là-bas, au fond de ma mémoire encombrée, au bout du jardin où il a poussé de tout, ah! s’il était permis de revenir sur ses pas, que j’irais droit sans me tromper, au mur de lierre, à la haie d’épine-vinette, à la tonnelle de chèvrefeuille, d’où mes plus chers souvenirs se penchent sur les mille miroirs brisés de l’eau du fleuve...)
* * * * *
J’en devenais injuste, détestant tout ce qui n’était pas la montagne retrouvée, délaissant mes poètes et mes maîtres d’hier, et tirant une révérence aux camarades de la génération symboliste et décadente. Désormais, j’escaladais et dévalais par les puys et les plombs, et le patois des bouviers me tenait lieu de littérature; la plus traînante banalité reprenait un goût d’inédit, en passant dans une locution indigène. Enfin, ce fut par les dialectes cantaliens que je parvins aux grands félibres du Languedoc, de Gascogne et de Provence, et c’est par Aurillac que je m’acheminai vers Maillane...
* * * * *
Comment pourrais-je omettre d’en noter ma reconnaissance à ce brave petit livre d’Auguste Bancharel: _La Grammaire et les Poètes de la langue patoise d’Auvergne_!
L’ouvrage vaut surtout par la bonne volonté et par la foi aux destinées de la race,--une foi pratique et agissante...
Car, les considérations linguistiques de l’auteur sont des plus aventurées; pour lui, la langue auvergnate et la celtique, c’est tout un: voilà pour les origines. Sans doute notre téméraire philologue admettra que, par la suite, le latin et le germain influencèrent le patois, mais sans le corrompre:
De tous les dialectes divers de la langue romane, le patois seul a conservé sa pureté, sa vie. C’est encore la langue que parlaient les troubadours, les maîtres de la _sobregayo companhia_. Le patois a la souplesse de l’italien, la majesté retentissante de l’espagnol, l’énergie et la concision du latin, avec le _molle atque facetum_, le _dolce de l’Ionie_ qu’il hérita des Phocéens de Marseille, et l’imagination de la Gascogne qui lui a donné et lui conserve ses autres richesses.
Pauvre parler de nos montagnards! Ah! Auguste Bancharel lui faisait la part belle. Évidemment, il exagérait! Mais que de gratitude ne faut-il pas garder pour cette exaltation passionnée, en regard du mépris où la bourgeoisie tenait le vocabulaire du peuple qui, lui aussi, d’ailleurs, en usait «sans l’estimer». Tournons les pages de linguistiques contestables, et voici le chapitre savoureux où sont recueillis nombre de proverbes ruraux, rudes et précis[6]. Plus loin, des chants du pays, malheureusement présentés sans ordre, alors que l’auteur était si bien désigné pour une compilation plus méthodique et définitive du folklore déjà rassemblé en maints guides et dictionnaires. Du moins, devons-nous à Auguste Bancharel un florilège local qui jalonne utilement les étapes de notre chère petite renaissance auvergnate. Grâce à cette anthologie des précurseurs patoisants de l’École auvergnate, j’ai connu Jean-Baptiste Brayat, l’abbé Bouquier, Dupuy-Granval, Jean-Baptiste Veyre. Ainsi, le médecin, le prêtre, le gentilhomme, l’instituteur, pour traduire leurs sentiments intimes et leurs impressions du terroir, avaient préféré au français de leurs diplômes officiels l’idiome de leur enfance et de leur village, spontanément, avant d’y être incités par le grand mouvement de rénovation méridionale. Ce n’étaient là que des essais modestes, d’innocentes distractions, le jeu d’amateurs s’ingéniant à tirer quelques sons d’un instrument démodé. Cependant, ces accents ne devaient pas rester inentendus. Ils frappaient des oreilles attentives, parvenaient aux abbés Géraud, Fau, Courchinoux, à Arsène Vermenouze, de qui Auguste Bancharel, leur aîné, encourageait les tentatives, par ses articles de _l’Avenir du Cantal_, dès 1880, par ses brochures, par les fêtes dues à son initiative, les concours de cabrette, dont il était le promoteur et où il avait imposé que les discours d’usage fussent prononcés en patois.
[6] _La Grammaire et les Poètes de la Langue patoise d’Auvergne_, par A. Bancharel (Aurillac, 1882).
Donc, par son action personnelle, par l’exemple de sa vie obstinée au sol natal, par sa propagande décentralisatrice, Auguste Bancharel ouvrait et facilitait la voie au félibrige cantalien. Son influence a pu orienter un Vermenouze qui hésitait et, à sa vingtième année, alignait des alexandrins romantiques à la gloire de «Surcouf»! Que pouvait rêver de plus, dans sa _casa de commercio_ d’Illescas, le jeune émigrant, que d’être imprimé à _l’Avenir du Cantal_, de collaborer avec son Directeur, leurs _Rimes Patoises_ paraissant sous même couverture? Ce n’est pas de ses âpres compagnons de négoce qu’il pouvait être compris! Entre deux voyages en Espagne, de retour au pays, il tombait dans un renouveau de poésie patoisante, et il était vite gagné à la cause! Ah! de ce Bancharel,--qui avait assisté à la descente de Jasmin en Aurillac, vingt-cinq ans auparavant! N’était-il pas le confident tout indiqué des inspirations littéraires du jeune compatriote. Comment «le grammairien» même n’en eût-il pas imposé à l’élève sorti des «Frères» avec un petit bagage rudimentaire. Mais il s’agit bien de controverse dialectologique pour qui portait en soi toute poésie, avec le don le plus sûr de l’expression juste, puissante et pittoresque. Le sculpteur a-t-il besoin de connaître la genèse géologique des carrières du marbre qu’il taille, l’architecte de savoir l’historique de tant de matériaux qu’il assemble? Arsène Vermenouze ne se préoccupait guère de la filiation des mots asservis du premier coup à sa pensée; il lui suffisait qu’ils en suivissent le jet impétueux et le rythme souple et large...
Ce n’est point un chétif honneur qui rejaillit à Auguste Bancharel, d’avoir peut-être révélé Vermenouze à Vermenouze; en tout cas, de l’avoir, dès les premiers vers, reconnu et signalé comme un maître à ses concitoyens, plutôt indifférents et sceptiques...
CHAPITRE V
Le patois de circonstance.--Curés, médecins, instituteurs: L’abbé Bouquier; l’abbé Jean Labouderie. Frédéric Dupuy de Grandval, chansonnier bachique. J.-B. Brayat, officier de santé. J.-B. Veyre, instituteur.--Statues et pavés de l’ours.
_Des poètes de la langue patoise_, écrivait Auguste Bancharel...
Des _poètes_?
_La langue patoise_?
C’est beaucoup dire...
En vérité, ils n’étaient pas poètes, ces médecins, abbés, instituteurs,--et très éloignés du patois authentique, par les études mêmes qui les avaient appelés tout jeunes à la ville, et confinés dans les collèges. On ne voit pas qu’ils se soient voués à la poésie, sous le feu de l’inspiration dévorante. Dans leur vocabulaire apprêté et composite, l’expression ne jaillit pas des sources de la roche ancestrale. Ils pensent en français, et ne traduisent même pas; ils transposent. Car, traduire, c’est _traire_, à l’étymologie, _tirer_... La traduction exige une recherche d’esprit, qui amène des trouvailles. Il ne s’agit pas seulement de rendre le sens littéral des mots, mais de restituer la phrase, la locution, par des équivalences, de répondre, quand faire se peut, par les idiotismes correspondant aux gallicismes, qui sont le propre de chaque langue. Tandis que nos citadins ne font guère qu’affubler le vocable français d’une désinence patoise. Non, ni poètes, ni artistes. Ils n’eurent pas la curiosité des vieilles formes du langage traditionnel, qu’ils dédaignaient, en parvenus, du haut de leur savoir à diplômes officiels. Du parler du terroir, ils ne goûtaient plus la saveur intime. Mais, vivant au village, de par leurs professions, il leur fallait se remettre à l’unisson avec le paysan, le client, l’écolier, le fidèle. De là, ce français qui prend un pli rustique, comme la jaquette coupée par le tailleur du bourg. Ainsi, ce patois occasionnel n’apparaît-il guère qu’en des pièces de circonstances. Ce n’était là que jeux d’amateur, qu’il était excellent de rappeler, de sauver du temps, mais il ne convient pas d’accorder à ces exercices de prosodie champêtre des mérites, même locaux, qui leur manquent... C’est une erreur que de les prendre pour les représentants du patois, qui se maintenait si vigoureux et dru par toutes nos campagnes! du patois parlé, dont on ne retrouve pas plus l’écho véridique dans leurs alexandrins de bonne volonté qu’on n’y rencontre le sentiment de la nature auvergnate,--on pourrait dire de la Nature tout court. Sans doute, ils aimaient le pays, le clocher natal, mais, littérairement; ils ne l’ont pas vu. Leur esprit était resté ailleurs, aux dictionnaires du Collège. De la petite patrie, nous ne saurons rien par eux, ni de ses beautés naturelles, ni de son histoire, ni de son folklore.
Cependant, ces échantillons seront utiles et curieux, pour la comparaison avec une œuvre pleinement patoise et auvergnate comme celle de Vermenouze, jaillie à grand flot du sol, de la race, de la langue populaire. Nous ne les rapportons qu’à titre documentaire. Leurs auteurs ne sont pas plus des précurseurs du félibrige auvergnat qu’ils ne sont des continuateurs des troubadours. De ce que, de temps à autre, quelqu’un a discouru en fin de banquet sur le mode villageois, et que les journaux de chef-lieu ont sympathiquement reproduit cette amusette, il ne faut pas que cela prête à croire à une littérature écrite et suivie, d’une école auvergnate!
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Cependant, un trait commun caractérise tous ces fragments où se retrouvent les tendances réalistes de nos montagnards, observateurs et narquois; ce sont des moralistes pratiques.
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Voici un abbé Bouquier, curé d’Ytrac et de Leynhac, dont il ne reste qu’une composition, les autres égarées par sa famille, à Calvinet, ou emportées par lui à la Martinique, où, sexagénaire, il serait allé mourir chez un neveu. Le morceau conservé, à défaut d’autres mérites, ne manque pas d’étrangeté. Le titre est en français:
_Dialogue d’un curé qui personnellement Pour gagner un procès a fait un faux serment En dépit de son seing et de sa conscience Et se croit dispensé d’en faire pénitence. Si mon style trop plat dégoûte le lecteur Qu’il corrige l’ouvrage et le rende à l’auteur._
Le _Dialogue_ annoncé est toute une pièce, la moralité du moyen âge, à nombreux personnages réels ou symboliques, l’Ange Gardien, le Juge, le Curé, le Démon, l’archange saint Michel, qui arrive trop tard pour porter secours à l’âme en perdition, et ne s’émeut pas autrement de la victoire de Satan:
_Counsoloté, moun cher counfrairé, Bouto qué n’oben pas perdut gairé_
(Console-toi, _mon cher Confrère_, dit-il à l’ange gardien! Et mets que nous n’avons pas perdu beaucoup.)
En effet, le Curé n’hésite guère à jurer que par peur de l’Enfer. Les scrupules ne l’encombrent pas!
_Yeou jurorio bé prou, mais l’ifer! Malopesto!_
(Je jurerai bien assez, mais l’enfer! Malepeste!)
La Conscience apparaît, mais sans confiance. Elle a essayé d’intervenir d’autres fois. On lui a dit: Chut! Elle n’a qu’à se taire, dorénavant.
C’est l’ambition, invoquant la sagesse de Sénèque, qu’on ne s’attendait pas à trouver dans cette affaire, qui décide le Curé à lever la main:
Le péché est ce qu’il paraît--au pécheur qui le commet;--car, selon le sage Sénèque, comme l’on croit pécher l’on pèche.
Il n’en faut pas plus pour que le Curé s’exécute:
Eh bien! donc, je m’en vais jurer, quitte après pour m’en confesser!
Et Satan félicite le déchu, sur un ton gouailleur:
Regarde, mon ami, que tu as fait une bonne affaire,--Au moins, quand tu mourras, tu sauras où aller coucher--Et où aller passer toute l’éternité...
Puis, en bon diable, il indique à son nouveau sujet que, pour être bien placé, il lui suffit de parler à Pluton et à Proserpine, sa femme, qui dirige les enfers et lui fait la cuisine. En tout cas, le Curé peut être assuré qu’il n’a pas à craindre le froid...
* * * * *
A Frédéric Dupuy de Grandval, on n’attribue rien moins que des chefs-d’œuvre, dont les manuscrits remplissaient une bibliothèque entière! Il ne se retrouve que quelques lambeaux, et mal authentiques, dont l’un pourtant, ne semble pas devoir être apocryphe, tant le portrait de l’auteur offre une complète ressemblance avec l’image de celui dont la vie et les écrits scandalisèrent Aurillac. Il aurait été en rapport avec Béranger, à qui il soumettait parfois ses travaux, et qui le conseillait. Mais le chantre de Lisette ne le corrigea pas de boire. Ce sont les _Mauvais Garçons_ de Villon qu’il rappelle:
Le vin nouveau à la tête me monte;--pour me guérir, demain, je ferai le lundi,--de bon matin, la goutte me remonte,--mais tout le jour, je reste fidèle au (vin) bleu.--Quand la nuit vient, pour passer la veillée,--près d’un bon feu, je m’assieds sur un banc.--Et tout en fumant et mangeant la grillée (_de châtaignes_)--à tout hasard, je bois un litre de blanc.
Puis au café, je vais prendre une demi-tasse;--cela me ferait mal sans trois sous d’eau-de-vie.--Je trouve un ami, nous faisons la petite partie,--et deux cruchons (de bière) y passent rondement.--Ils sont nettoyés, il faut quitter la place.
Je vais prendre l’air, je hasarde une chanson;--j’en ai bien assez fait, la patrouille me ramasse--sans que je résiste et me met en prison.»
Rien d’étonnant à ce qu’un tel intrépide vide-bouteilles ait laissé une réputation d’originalité que n’était pas pour démentir son esprit caustique. Écoutez cette répartie:
--Comment se fait-il que je n’aie pas d’enfants, disait une dévote à M. Dupuy de Grandval. J’en désire tellement un! Et voyez «la cafetière du coin», cette effrontée d’Irma. Elle en a quatre, qui sont magnifiques. Pourquoi tant à elle, quand j’en suis privée? Moi qui en demande chaque jour au Bon Dieu!
--Elle s’y prend autrement, fit le poète cantalien.
--Et comment fait-elle.
Eh! elle ne les demande pas au Bon Dieu mais aux hommes...
Plus important est le bagage de Jean-Baptiste Brayat (1779-1838) de Boisset où, en 1907, lui fut élevé un buste. La purge, la saignée, et la lecture de sa plaquette étaient les remèdes ordonnés habituellement par le pauvre officier de santé. Ces pratiques familières, un estomac complaisant qui ne refusait jamais un verre de vin, la bonne humeur et le désintéressement lui valaient de la popularité. Ce sont les qualités--autant que les défauts--domestiques de Brayat, plus que ses poèmes, je pense, qui provoquaient l’admiration et la reconnaissance de ses malades. Comment ne pas aimer un médecin qui ajoutait les médicaments à l’ordonnance, et, sur son calepin de visites, inscrivait:
«_Pierré me pogoro si los costognon se bendou._
(Pierre me paiera si les châtaignes se vendent.)
On devine que le brave homme ne s’enrichissait pas à cette façon de traiter la clientèle!
Dès lors que Boisset dressait un buste de bronze au poète-médecin J.-B. Brayat, pourquoi J.-B. Veyre, le poète instituteur, n’aurait-il pas eu son monument à Saint-Simon! Le Comité est formé, la souscription ouverte, bien que les promoteurs, MM. Armand Delmas, le Dr Vaquier ne prêtent pas «aux pépiements d’un roitelet» la voix du rossignol, comme galamment fit un soir Jasmin à l’auteur des _Piaoulats d’un reipetit_, qui le recevait, le 23 février 1854, à Aurillac, où le poète agenais était de passage, en tournée pour les pauvres:
Pâtre de Saint-Simon, j’ai quitté mon troupeau,--j’ai pris ma veste neuve et mon joli chapeau pour venir fêter ta grande renommée,--de couronnes de fleurs chaque jour parfumée... Auprès du rossignol, piaille le roitelet.
A quoi Jasmin répliquait:
Je m’y connais, Monsieur, cet oiseau chanteur a le chant harmonieux.--C’est un rossignol qui, par jeu, s’est vêtu--de la plume d’un roitelet.
De Jasmin, il n’y avait là qu’une gentillesse d’usage, envers qui lui rimait la bienvenue au chef-lieu du département.
Mais que dire des opinions portées, la plume à la main, par des compatriotes lettrés et qui devaient avoir l’ouvrage de J.-B. Veyre sous les yeux! Je n’en citerai qu’un, le plus important, et le grand responsable, puisqu’il fit la préface des _Piaoulats_ en 1860. Or, M. de Lescure n’hésite pas entre J.-B. Veyre et Frédéric Mistral:
Un avocat... Un riche propriétaire provençal, un homme du monde,... que j’ai vu moi-même à Paris colporter dans les bureaux d’un journal au sortir d’un élégant coupé, les produits d’une inspiration artificielle et savante... Les pâtres n’ont pas lu Mireille; ils ne le comprendraient pas... Mais les pâtres comprendront Veyre, et Veyre sera chanté aux veillées; et, dans sa hutte roulante, le pauvre gardeur de bestiaux fredonnera ses vers sur la montagne.
Ce n’est pas le pavé de l’ours. C’est une avalanche de basalte qu’une pareille présentation fait crouler sur une innocente victime!
CHAPITRE VI