Au cœur de l'Auvergne

Part 1

Chapter 13,481 wordsPublic domain

JEAN AJALBERT de l’Académie Goncourt

Au cœur de l’Auvergne

PARIS ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR 26, Rue Racine, 26

DU MÊME AUTEUR

Chez le même éditeur:

DIX ANNÉES A MALMAISON. LE BOUQUET DE BEAUVAIS. RAFFIN-SU-SU. SAO-VAN-DI, roman. LETTRES DE WIESBADEN.

Chez d’autres éditeurs:

ROMANS ET NOUVELLES

EN AMOUR, épuisé. LA TOURNÉE. LE P’TIT, épuisé. LE CŒUR GROS, épuisé. CELLES QUI PASSENT, épuisé. BAS DE SOIE ET PIEDS NUS, épuisé.

VERS

FEMMES ET PAYSAGES, épuisé.

THÉATRE

LA FILLE ÉLISA, pièce en 4 actes, tirée du roman de E. de Goncourt. A FLEUR DE PEAU, 1 acte, en vers.

VOYAGES

L’AUVERGNE, couronné par l’Académie française, épuisé. VEILLÉES D’AUVERGNE, épuisé. NOTES SUR BERLIN, épuisé. LES DESTINÉES DE L’INDOCHINE. LES NUAGES SUR L’INDOCHINE. DANS PARIS LA GRAND’VILLE. L’HEURE DE L’ITALIE. LE MAROC SOUS LES BOCHES.

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L’AVIATION AU-DESSUS DE TOUT. COMMENT GLORIFIER LES MORTS POUR LA PATRIE! UNE ENQUÊTE SUR LES DROITS DE L’ARTISTE. SOUS LE SABRE, épuisé. LES DEUX JUSTICES, épuisé. LA FORÊT NOIRE, épuisé. QUELQUES DESSOUS DU PROCÈS DE RENNES, épuisé.

Il a été tiré de cet ouvrage: Trois exemplaires sur papier du Japon et trois exemplaires sur papier de Hollande non numérotés et dix exemplaires sur papier du Marais numérotés de 1 à 10

Tous droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les pays.

Copyright 1922, by ERNEST FLAMMARION.

A CHARLES-JEAN AJALBERT

à un fils de l’Auvergne engagé volontaire tué à Vauquois le 26 novembre 1914

Au cœur de l’Auvergne

CHAPITRE PREMIER

Une enfance auvergnate: Du mont Valérien au Plomb du Cantal.--Les colonies «de patois».--La malle à musique: cabrette et bourrée.--La mort de l’habillé de soie.--Le «siège de Paris»; du baraquement à la cave.--Au «pays».

C’est presque des mémoires!

Déjà!

Pourtant les souvenirs qui dévalent vers moi, de la Montagne natale, ont des visages de jeunesse sans rides! Cela date tout de même de vingt, trente, quarante ans,--de toujours? Non, de tout à l’heure, de tout de suite! Comment situer au passé la floraison d’enthousiasmes et d’admirations dont le temps n’a pu tarir le parfum ni crisper les pétales...

Oui, je m’en souviens comme d’hier, de notre première rencontre avec l’Auvergne...

Car, je n’y suis pas né, dans la montagne que je proclame natale! J’ai dû aller à elle,--après avoir vu le jour, le demi-jour, plutôt, sous le plus morne ciel de banlieue, à Levallois-Perret! Encore, je me vante! Cette commune n’existait pas, en 1863. Ses terrains vagues dépendaient de Clichy-la-Garenne, dont la Mairie eut la charge de recevoir les déclarations relatives à mon humble état-civil...

J’entends bien, tout de même, être assez pur Auvergnat. Mes parents descendaient, c’est le cas de le dire, du plus haut du Plateau Central, de Brezons, de Cézens, à l’épaulement du Plomb,--et n’avaient quitté le pays qu’après leur mariage. De pauvre origine, ils n’avaient point assez fréquenté la courte école de village _pour y perdre le patois_! A Paris, à mesure qu’ils prospéraient dans leurs entreprises, c’étaient des parents, des amis, que les Auvergnats faisaient venir à leur service. Métiers et professions se monopolisaient, spécialisés aux cantons dont les originaires s’y étaient adonnés d’abord. Par ici, se dirigèrent les ferrailleurs ou les marchands de chiffons. Par là, s’accoutuma l’exode des frotteurs ou des hôteliers. Les nourrisseurs s’espaçaient aux barrières. Un peu partout, si j’ose cette image, les charbonniers faisaient la boule de neige. Autant de colonies où se perpétuait le patois, où il se localisait avec ses prononciations et ses variantes d’Aurillac, de Murat, de Saint-Flour. Dans nombre de commerces, les compatriotes formaient souvent toutes les relations et la clientèle. Aussi le patois était-il pratiqué autant que dans les hameaux délaissés. A cette persistance fidèle de la langue première apprise, il y avait sans doute d’autres raisons que la commodité de l’habitude, et la défiance du français moins familier: la tâche allégée aux accents de la race, l’exil engourdi à l’haleine du terroir. Les mots étrangers ne sont que des signes sonores des lèvres. Il sourd une âme vivante et profonde de la syllabe jaillie au berceau.

Ma mère ne me parlait jamais autrement...

Puis, à maintes occasions, il y avait table commune, et la fête n’aurait pas été réussie, sans accompagnement de la cabrette, toujours prête à mener le bal. Dans bien des malles à couvercles de poil, la musette faisait partie du bagage du montagnard dont elle constituait, avec le couteau de poche, les plus chères reliques! Qu’elle m’en imposait, à se gonfler, l’outre mystérieuse, dans son magnifique corsage de velours rouge! La musique n’en est point des plus suaves. Pourtant, aiguë et chevrotante, il n’y a que cette voix d’en haut pour détourner les convives des formidables festins où défilaient à peu près exclusivement farinades, salaisons et fromages de là-bas! Certes, il fallait bien «la bourrée», pour leur faire laisser le boire et le manger! Mais que la cabrette attaquât «la Marianne» et le silence s’imposait comme à la célébration d’un rite, et toutes les jambes étaient debout à l’appel de la danse atavique...

Ce patois hirsute, cette musiquette primitive, je n’entends que cela autour des Saint-Jean et des Saint-Pierre, qui étaient les prénoms des trois quarts de nous tous, ou des réveillons dont, gamin, je ne voyais guère que les préparatifs; mais quelle fête déjà! Aux approches de la Noël, grand arrivage de farine de blé noir, pour les _bourriols_, de tome fraîche pour la _truffado_, de noix, de châtaignes.

Le spectacle espéré, c’était l’égorgement d’un porc, engraissé depuis des mois. Car, l’on «tuait» et l’on «salait» à la maison, étant assez nombreux pour venir à bout d’un _habillé de soie_, sans que le lard eût le temps de rancir! Cela me faisait peur et pitié, la bête bien lavée, rose et blonde, les pattes ligotées, maintenue par deux hommes dont les genoux l’écrasaient et l’immobilisaient, pendant que le tueur lui plongeait le coutelas dans la gorge. Après les hurlements terribles, les grognements, puis les râles avaient cessé! Le sang cramoisi giclait dans une terrine inclinée par une servante. Je ne comprenais pas qu’une telle fontaine rouge pût jaillir et couler autant de cette panse inerte, sur la jonchée de paille, bientôt enflammée. On flambait longuement l’animal, je ne perdais pas un détail de la truculente opération, et, plus d’une fois, je rêvais de ces scènes de meurtre, d’incendie et de ripailles. Deux ou trois jours, la cuisine était décorée de guirlandes de boudins, de saucisses, d’andouillettes, pendant que l’on descendait à la cave les quartiers de viande, qui s’empilaient dans la saumure d’une cuve au couvercle pressé de lourds pavés.

Ces chants, ces danses, ces agapes au «vin du pays», je ne devais pas leur trouver plus de couleur locale, par la suite, aux lieux mêmes d’origine. Certes, je n’étais guère en âge d’apprécier ces puissantes victuailles, et le «blanc» ou le «rouge» dont on les arrosait! Le fumet seul en passait sur mon assiette d’enfant, encore aux soupes légères et aux plats moins massifs! Et c’est de mon lit, le plus souvent, que j’entendais, en m’endormant à sa cadence martelée, danser la bourrée.

* * * * *

Voilà des peintures qui pourront sembler puériles et qui devraient s’être quelque peu atténuées à la longue? On comprendra qu’elles aient gardé, chez les bambins de cette époque, toute leur fraîcheur, par contraste avec d’autres visions d’une implacable netteté. Après ces gras et joyeux réveillons de mes cinq et sixième années, qu’il fut désolé celui de 1870, où les suburbains avaient dû rentrer dans Paris, pour le Siège! Ah! dans les baraquements qui nous servirent d’abord de refuge, au Champ-de-Mars, on ne tua pas de cochons, cet hiver cruel et froid, de famine et de mitraille, dont je me rappelle l’affreux pain qui se délayait en sable et en issues, et sentait le paillasson! En guise de cornemuse, c’est le canon prussien qui menait la danse,--et la première fois que l’on me conduisit aux Champs-Élysées, cent mille hommes y parlaient allemand sous le casque à pointe...

Mais ce serait tout un volume de sensations qui ne me seraient guère personnelles,--la guerre! et puis, la Commune! A peine avions-nous réintégré notre demeure de l’autre côté des fortifications, que la bataille tonna entre Versailles et Paris, par-dessus nos têtes. Il fallut loger dans les caves, où nous jouions aux billes avec des biscaïens, dont il n’était pas difficile de s’approvisionner. Le Mont-Valérien dominait la bataille de ses éruptions meurtrières. Quand on me montrait et m’expliquait les volcans éteints de notre province qui, dans la nuit des temps, avaient jeté feu et flamme, ils ne s’emparaient pas de mon imagination. Je les tenais pour des «Mont-Valérien» hors d’usage. La montagne, comme la vie de la montagne, cela m’était familier. Je n’eus point d’étonnement au patois, à la cabrette, à la bourrée, aux assiettées de choux et de lard fumant; quand, aux dernières semaines sanglantes, mes parents remontèrent au pays, je n’y fus pas dépaysé.

A Brezons, que je n’avais jamais vu, je me sentais, enfin! chez nous...

CHAPITRE II

Les émigrants d’Auvergne: La terre quittée.--La route d’Espagne.--Le pâtre Gerbert.--Les Pèlerins de Saint-Jacques.--«Chineurs et roulants», d’Arsène Vermenouze.--«L’air» d’Auvergne.

Quand je vous dis que je suis Auvergnat!

L’Auvergnat authentique n’a rien de plus pressé que d’émigrer...

Aussi, ne m’en suis-je pas privé. Dans la fougue de la jeunesse, j’aurais voulu parcourir l’univers d’une traite... Ah! les folles et généreuses impatiences, où l’on se jette à toutes les extrémités de l’espoir ou du découragement! Quelles tempêtes où se meurtrissaient mes rêves, parce que la France n’était pas aussi radieusement grande, la République aussi hautement intégrale, les hommes aussi purement désintéressés que pouvait le souhaiter un idéal en partance pour l’absolu. A des heures troubles, la patrie m’était irrespirable. Je ne me sentais libre qu’aux rivages imprévus où rien ne me rappelait la terre quittée comme un esclavage aux fers étroits. Délibérément, j’aurais accepté--pour combien de temps!--l’existence primitive du fleuve et de la forêt, le cœur neuf, l’esprit raclé des enduits de la civilisation. Sous l’éblouissement du soleil tropical au milieu d’une peuplade douce et belle, je me disais: Pourquoi pas ici? Et, sans doute, j’étais sincère, à telle minute, malgré ce qu’il entrait inévitablement de littérature dans mon nihilisme nomade...

* * * * *

Cette manière d’émigrer, dans les nuages, n’est point celle ordinaire de nos compatriotes. Ils ont l’émigration plus pratique, s’expatriant de par la force des choses, le climat hostile, le sol récalcitrant, le penchant au gain,--non pour les joies de l’aventure.

Où va l’Auvergnat, le travail l’enchaîne. Naguère il ne s’en distrayait qu’avec ses frères d’exode, échappant aux tentatives étrangères, à l’influence des villes. De Paris, de Madrid, il ne connaissait que sa boutique, les trajets de son négoce. Il épousait une Auvergnate. Absorbés dans la tâche commune, ils envoyaient les enfants à élever aux grands-parents, au village où ils projetaient de retourner eux-mêmes plus tard, souvent trop tard...

* * * * *

L’émigration continue; la descente s’est multipliée. Mais, petits ou grands, l’on ne se soucie plus de remonter... Ceux qui s’enrichissent s’implantent aux lieux de leur fortune et de leurs intérêts. Quant aux autres, les difficultés matérielles les retiennent, et ils ont vite fait d’être prisonniers à jamais du salariat absorbant des vastes agglomérations. Il n’y a plus qu’une toute petite moyenne aisée pour revenir se fixer au pays. Et le moraliste et le régionaliste se lamentent de l’abandon des campagnes simples et saines pour les capitales dévorantes.

La route d’Espagne fut une des plus anciennement suivies par nos compatriotes. L’émigration date de loin et se réclame de devanciers illustres: sur la fin du Xe siècle, Gerbert, élevé au monastère de Saint-Géraud d’Aurillac, se rendait à Cordoue, Gerbert dont le génie précurseur s’empara, pour l’augmenter prodigieusement, de tant de découvertes personnelles, du trésor de sciences révélées au delà des Pyrénées, Gerbert, le pâtre de Belliac qui deviendra Sylvestre II, Gerbert dont Jean-Baptiste Veyre a chanté la rustique et précoce enfance, l’immense destinée:

Au pied d’un monticule[1] Était une maisonnette; Là, dans l’indigence Un enfançon naquit. On dit qu’à sa naissance En signe de puissance Trois fois le coq chanta... Et Rome l’entendit...

[1] Ol pèd d’un putchotel...

(J.-B. Veyre, Piaoulats d’un reipetit).

Quel trajet de l’humble naissance au plus vaste savoir d’alors, de la baguette du pastour à la crosse pontificale, après ce départ où le jeune voyageur doit improviser un pont avec son bouclier pour faire passer son cheval sur une passerelle disjointe. Car, l’expédition ne se faisait pas sans encombres, à entendre la complainte romane des Pèlerins que la Confrérie de Saint-Jacques dirigeait annuellement d’Aurillac vers Compostelle de Galice, où l’abbaye Saint-Géraud entretenait l’église, le prieuré, un hôpital de la Vierge Marie au Mont Ebroarinus:

CHANSON DES PÈLERINS DE SAINT-JACQUES[2]

[2] _Canso dels Pelegrins de San Jac_

Sem pelegrins de vila aicela Que Orlhac proch Jordan s’apela: Avem laissatz nostres parens, Nostra molhers et nostras gens,...

«Nous sommes des pèlerins de la ville--qu’on nomme Aurillac près Jordanne;--nous avons laissé nos parents, nos épouses et tous nos gens,

Pour aller en plus grande troupe--voir Saint Jacques de Compostelle.--Le Christ qui de droit fait envers--veuille enrichir beaucoup mes vers!

De notre ruelle et maison--près du moûtier de Saint Géraud--nous fûmes tous à la paroisse--afin d’y prendre nos coquilles.

Nous y priâmes dame la Vierge--de nous mettre en son paradis--et nous exempter du péage--pour bien faire le saint voyage.

Quand nous fûmes là-bas, à Bayonne,--tout près des pays espagnols--il fallut changer bel argent--pour écus et monnaie grossière.

Quand nous fûmes à Vittoria,--nous vîmes la verdure en fleurs:--joyeux, nous cueillîmes lavande,--thym en un pré, et romarin.

Quand nous fûmes sur les ponceaux,--comme ils tremblèrent, au passage qu’on fit!--Nous croyions mourir: «Paix! Ah! paix!--Sauve les pèlerins, saint Jacques!»

A Burgos, une confrérie--merveille étrange nous montra:--dans son église, à grands frissons,--un crucifix suait sa sueur.

En pleine ville de Léon,--nous chantâmes une chanson,--et les dames en abondance--venaient ouïr les fils de France.

Arrivés aux monts Asturiens,--les pèlerins eurent grand froid;--à Salvador, nous adorâmes--jour et nuit un clou de la croix.

Quand nous fûmes à Rivédièr--des sergents voulurent mettre en prison--jeunes et vieux; mais les Auvergnats firent:--nous sommes pour _Géraud et pour l’Abbé_!

Devant le juge, nous le dîmes--que pour prier Dieu nous venions,--non pour faire mal ni dommage.--Le juge dit--«Paix! bon voyage!»

Nous sommes en Galice. O Saint Jacques,--garde les pèlerins des péchés.--Et donne-leur fromage et blé--pour qu’ils en fassent force deniers.

Prions pour Monseigneur l’Abbé--qui nous a tous réconfortés--Dans la maison sur la montagne--De pain, de vin et de provisions[3].

[3] Selon le texte de M. René Lavaud, dans les _Troubadours cantaliens_, qui juge cette version la meilleure de toutes et la plus ancienne.

«A quelle époque remonte cette chanson? La version imprimée ici paraît être du XIVe ou du XVe siècle. Mais il est très possible que le premier texte ait été beaucoup plus ancien.

«Le texte actuel est presque partout d’une langue très pure et très classique; et il est très facile de faire réapparaître çà et là, sous la graphie modernisée, la forme ancienne.

«Pour le fond, s’il conserve une grande naïveté d’inspiration, il témoigne aussi d’une certaine maîtrise. Populaire par destination, cette pièce a dû être composée par un des clercs ou des prêtres qui faisaient partie du pèlerinage. Les pèlerins avaient l’habitude de chanter, aux étapes, des chansons destinées à leur attirer la bienveillance et les largesses des auditeurs. Ainsi firent-ils dans la ville de «Léon» devant de nombreuses dames (strophe X). La chanson chantée à Léon n’était pas la nôtre, puisque le voyage n’était pas terminé, et ne pouvait encore être narré jusqu’au bout, comme il est fait ici. La chanson actuelle comprend l’entrée à Saint-Jacques et l’accueil généreux fait par «Mgr l’Abbé». Elle a dû être chantée à Saint-Jacques même, et pendant les étapes du retour à Aurillac.»

Il n’y a guère qu’un demi-siècle que le trajet s’accomplit plus aisément. Arsène Vermenouze a fixé en traits expressifs la peinture de ces chevauchées d’autrefois où nos cadets cantaliens ignoraient le chemin de fer:

L’ESPAGNE[4]

[4] _En plein vent_ (Sonnets d’Auvergne), 8 v. Stock, éditeur, 1900.

Nos émigrants d’antan étaient de fameux hommes. Ils allaient en Espagne à pied: les plus cossus S’achetaient un cheval barbe, montaient dessus Et partaient. Travailleurs, ardemment économes.

La plupart, au retour, rapportaient quelques sommes Quadruples et ducats, dans la veste cousus Et qui, par la famille, étaient les bien reçus. Alors, on n’était pas douillet comme nous sommes

Après tout un long jour de fatigue, on avait La selle du cheval pour unique chevet; On partageait un lit de paille rêche et rare

Avec des muletiers, grands racleurs de guitare Des arrieros, nourris de fèves et d’oignons Et l’on dînait avec ces frustes compagnons

II

Le même plat pour tous, pour tous la même gourde Pleine d’un vin épais qui sentait le goudron Et, tous, l’on s’empiffrait à même le chaudron De pois chiches très durs et de soupe très lourde.

Autour du puchero l’on s’asseyait en rond Et chacun racontait son histoire ou sa bourde, Trop heureux quand un merle, une alouette, un tourde Venait corser un peu le menu du patron.

L’escopette pendue à l’arçon de la selle Et fiers de n’avoir guère allégé l’escarcelle, Les émigrants étaient dehors au point du jour.

Par des sentiers poudreux, ou des routes fangeuses Contemplant les sierras lointaines et neigeuses Et vibrants sous la joie immense du retour.

III

Par les grands steppes nus de la Castille plate, Ils allaient, sans jamais regarder l’Occident, Même à l’heure sublime où le soleil ardent S’y noie, en une mer de pourpre et d’écarlate.

Car ce n’est pas là-bas qu’est la terre Auvergnate, C’est vers le nord; là-haut, l’Auvergne les attend: L’Auvergne!... A leur regard avide et persistant Le vert frais et riant du doux pays éclate.

Eh! que leur font Madrid, Burgos, Valladolid? Ils y passent, sans même y coucher dans un lit Et chevauchent, des jours entiers, sans voir un arbre,

Sous un soleil de feu,--des montagnes de marbre Où l’aigle plane au fond d’un ciel d’azur et d’or Et toujours leur regard se tourne vers le Nord.

IV

Enfin, ils vont toucher la côte cantabrique Et voici les versants pyrénéens français; Tout poudreux et tannés par le vent, harassés, Ils ont, sous leur chapeau, des teints couleur de brique.

Mais un léger zéphir, venu de l’Atlantique, Leur apporte une odeur de France: c’est assez! Oubliant la misère et les labeurs passés, Ils s’enivrent, joyeux, du parfum balsamique.

Et bien que n’étant pas, certes, de très grands clercs, Ils ont de jolis mots, des mots naïfs et clairs, Pour exprimer leur sentiment en l’occurrence.

C’est égal, dit l’un d’eux, je ne sais d’où ça vient, Mais il n’est nul pays, dans le monde chrétien, Non, nul pays, qui sente aussi bon que la France.

V

Or, un matin, le chef du groupe, un vieux barbu S’arrête: à l’horizon, dans le ciel doux et pâle, La chaîne du Cantal, toute entière, s’étale; Voici la dent du plomb, ce colosse trapu,

La corne du Griou, le pic svelte et pointu, Le puy-Mary... C’est bien la montagne natale Et ces gens, de nature un peu fruste et brutale, Ces Arvernes, au front volontaire et têtu,

Ces âpres «chineurs», ces «roulants» aux dures âmes, Se mettent à pleurer soudain comme des femmes, Sans se cacher, leurs pleurs s’écrasant sous leurs doigts.

Oubliant l’espagnol, ils clament en patois: «Quoi l’Ouvernho; li som![5]» et tous, à perdre haleine, Brandissant leurs chapeaux, galopent dans la plaine.

[5] C’est l’Auvergne; nous y sommes!

Nul pays qui sente aussi bon que la France, disait Vermenouze, pour la rime; car il voulait dire l’Auvergne. Ainsi humait l’air natal le troubadour Pierre Vidal:

_Ab l’alen tir ves me l’aire Qu’en sent venir de Proenza._

(Avec l’haleine, j’attire à moi l’air que je sens venir de Provence.)

* * * * *

Aux forêts de l’Asie paradisiaque, j’ai respiré les essences triomphales, après quoi nos fleurettes des champs ne devraient plus rien sentir?

Dès Eygurande, à travers les stores baissés et les vitres closes, quand le train roule à travers le vent cantalien, j’ai toujours été réveillé par l’odeur distincte du pays, les poumons soudain dilatés d’une avidité d’absorber l’espace! Ce ne sont plus les parfums qui violentent, les aromes qui étourdissent, rien que l’air net et pur avec le goût de l’eau vaporisée aux cascades, et de l’herbe fauve sur le basalte et, près des villages, quelque fumée au toit matinal, des bouffées de l’étable qui s’ouvre, le pain sortant du four, qui ne sont pas du même bois, des mêmes bêtes, de la même pâte qu’ailleurs et dont nous démêlerions la saveur à travers le bouleversement d’une fin du monde et d’une nouvelle création:

_C’est l’Auvergne, nous y sommes!_

CHAPITRE III

Le premier voyage.--Pendant la Commune.--Le retour au Village: à l’aube de la mémoire.--Le ruisseau de Brezons.

Je n’ai pas souvenance de mon arrivée à Brezons. J’ai dû y tomber endormi. Lorsque je fus réveillé, c’est comme si j’en avais toujours été, familier avec les grands parents dont j’entendais la langue, avec les montagnards pareils aux émigrants qui, à chaque automne, entraient chez nous, remplaçaient les gars partant pour le régiment.

Je ne me rappelle pas mon arrivée...

Mais la fuite de Paris, aux derniers jours de la Commune, comment l’oublier!