Part 5
Pierre de Vic, de son nom de famille, dont le château dominait Vic-sur-Cère, y naquit vers 1145 ou 1150 (estime M. le duc de la Salle de Rochemaure, dans le tome I de l’ouvrage où M. René Lavaud fixe 1155, au tome II. Ainsi, de page en page, abondent les indications approximatives et contradictoires). L’enfant accomplit son noviciat à l’abbaye d’Aurillac, alors en lutte armée contre la ville; la prière s’entrecoupait de fréquentes échauffourées; la vocation religieuse du jeune gentilhomme ne devait guère s’affirmer au milieu de ces moines batailleurs. Il avait hâte d’être pourvu. Il reçut le prieuré de Montaudon que l’on ne sait où placer. Il ne s’y tint guère, toujours voyageant, gagnant la faveur de Philippe-Auguste, de Richard-Cœur-de-Lion, du roi d’Aragon, admis à Ventadour, en Limousin, où il pouvait s’exercer à l’école des maîtres, comme Pons de Capdeuil et Guy d’Ussel; mollement, il encensait la vicomtesse Marie; le compliment et les grâces n’étaient point son fort. De composer sirventes et chansons sur les événements du pays et de s’absenter des mois, voire des années, ne l’empêchait pas _de faire beaucoup de bien à la maison_. Il était autorisé à suivre ses goûts ambulants, à condition d’en rapporter les bénéfices à son prieuré; il n’y manquait pas, et les présents étaient de prix, que lui valaient l’admiration et l’amitié de haute et puissante châtelaine...
Non, ce n’est pas par les hommages aux dames, par le savoir «de galanterie» (_sabor de drudaria_), par le maniérisme voluptueux et sentimental que se distingua le moine de Montaudon. Comme le froc qu’il ne quitta jamais, il garda le caractère le plus auvergnat, rude et réaliste; il n’est pas le plus courtois, mais le plus bourru des troubadours.
Sans doute, dans les «_Tensons entre Dieu et le Moine_», où, accueillant la plainte des Images Saintes, Dieu veut interdire le fard aux dames, le Troubadour prend leur défense; il ne semble pas qu’il tienne à gagner sa cause. Le choix même de son si puissant contradicteur le prouve assez:
--Moine, dit Dieu, vous excusez[15] Une grande faute et une grande imposture, A savoir que ma créature Se pare sans ma volonté. Donc elles seraient chose égale à moi, celles Que je fais vieillir tous les jours, Si, à force de se peindre et de se fourbir, Elles pouvaient redevenir plus jeunes! Seigneur, vous parlez trop fièrement Parce que vous vous sentez au faîte de la grandeur, Et malgré cela l’usage du fard Ne cessera pas sans une convention: C’est que vous fassiez durer leur beauté, Aux dames jusqu’à la mort, Ou que vous fassiez périr le fard, Qu’on n’en puisse plus trouver au monde.
[15] Nous ne donnerons des pièces citées que le début du texte original.
--Monges, dis Dieus, gran faillimen Razonatz e gran falzura Que la mia creatura Se genssa ses mon maudamen. Doncs serion cellas mien par Qu’ieu fatz totz jorns enveillezir, Si per peigner ni per forbir Podion plus joves tornar! Etc.
Cependant, on arrête une transaction, comme il s’en pratique au marché, ou par devant le juge rural. Dieu est de bonne composition:
--Dieu dit aux Images: Si cela vous semble bon Au-dessus de vingt-cinq ans je leur permets. Concédez cela Qu’elles en aient vingt pour se peindre, Si vous en tombez d’accord.
Les Images ne veulent concéder que dix ans. Il faut recourir à l’arbitrage:
Alors vinrent Saint Pierre et Saint Laurent, Et ils ont fait de bons accords Et les ont garantis; Et des deux côtés avec des serments Ils les ont jurés. Et ils ont retiré cinq ans des vingt Et avec les dix ils les ont additionnés Et réunis: C’est ainsi que leur débat s’est arrêté Et achevé.
Pauvres images, qui se plaignaient de la hausse des prix du fard, alors que les Dames n’en usaient que de vingt-cinq, trente à quarante, cinquante ans! Mais déjà beaucoup ne respectaient pas le serment et trahissaient le pacte. Tant de blanc et de vermillon elles se mettent sur la figure qu’il ne reste pas une parcelle de leur peau reconnaissable!
Devant Dieu et devant les Dames, le moine de Montaudon parle le langage le plus crûment réaliste; par là, il décèle une marque auvergnate; par là, quelques troubadours de souche montagnarde mêlent la rudesse natale à la mièvrerie et aux grâces alambiquées de la poésie courtoise. M. le duc de la Salle de Rochemaure se hâte de pallier cette caractéristique savoureuse. Le moine de Montaudon est «trop gaulois, trop rabelaisien». Hardi! la gomme à effacer...
Le Latin dans les mots brave l’honnêteté, Mais le lecteur François veut être respecté.
Ainsi, nombre de vers seront traduits en latin. A ceux qui ne savent pas le latin cela fera supposer de l’obscénité où il n’y a que de la vigueur, de la franchise, de la santé d’expression. Par ces réserves gênées, M. le duc de la Salle de Rochemaure n’est pas éloigné de faire un satyre--du poète satirique bien auvergnat. Gardons notre poète tel qu’il est; il nous intéresse davantage ainsi. Nous l’avons vu au ciel plaidant de manière bien terre-à-terre. Il ne se départ que rarement de sa sincérité première. Il y a comme un prélude de Villon dans ses plaintes sur les maigres soupers et les mauvais gîtes, quand il est sevré de la chère fastueuse de la cour du Puy, ou de la Catalogne... C’est saint Julien qui se plaint à Dieu de l’hospitalité mal observée. Mais le Moine se trouvant là, par hasard, la réclamation lui plut fort. On peut croire que son témoignage est pour bonne part dans l’hommage rendu à l’Auvergne:
En Auvergne, sans réception préalable[16] Vous pouvez loger, et venir Sans invitation; Car ils ne savent pas le dire très gracieusement, Mais cela lui plaît bien.
[16]
En Alvergne ses accoillir Podetz albergar e venir... Etc...
Pour nous dire ses «Ennuis», point n’est besoin d’intermédiaire au moine attristé de la dureté des temps. Sa plainte s’exhale sans vains ornements, avec un accent tout humain, et peu désintéressé:
Un chevalier pauvre et orgueilleux[17] Qui ne peut faire ni festins ni dons M’ennuie, ainsi qu’un riche ignorant Qui croit être intelligent Et ne sait dans un objet ce qui va dessus ou dessous. Il m’ennuie aussi celui qui se croit bon, Lorsqu’il dit peu de bien et en fait encore moins. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Certes, il m’ennuie, par les Saints de Cologne, L’ami qui me fait défaut en un grand besoin, Et le traître qui n’a point de honte, Et celui qui se couche auprès de moi avec une forte gale. Ce qui m’ennuie fort--aussi vrai Dieu m’aide!-- C’est quand le pain me manque sur la nappe, Et que quelqu’un me le taille petit à petit, Car sans cesse il me semble qu’il va me manquer; Une longue modération m’ennuie, Et de la viande quand elle est mal cuite et dure, Et un prêtre qui ment et se parjure, Et une vieille catin qui dure trop.
Et il m’ennuie, par la vie éternelle, De manger sans feu, quand il fait très froid Et d’être couché auprès d’une vieille lampe fumeuse Quand elle sent mauvais dans la taverne.
[17]
Cavaliers paubres erguillos Que no pot far condugz ni dos, Etc...
Le moine de Montaudon craint-il de ne pas se faire comprendre? Après ce qui l’ennuie, il énumère ce qui lui plaît:
Fort me plaît amusement et gaîté[18] Festin et cadeau et prouesse, Et dame aimable et courtoise Et pour répondre bien apprise; Et me plaît la bonté chez l’homme puissant, Et envers son ennemi la rigueur Et bien me plaît là-bas[19], en été, Quand je me repose au bord d’une fontaine ou d’un ruisseau, Et que les prés sont verts et que la fleur revit, Et que les oiselets chantent _piou_, Et que mon amie vient en cachette Et que je lui fais un baiser en hâte.
[18]
Molt mi platz deportz e gaieza, Condugz e donars e proeza... Etc...
[19] En Auvergne.
Ainsi, parfois, le brillant troubadour ne serait plus qu’un moine mendiant, à qui la route est pénible. Peut-être ses récriminations sont-elles exagérées et Pierre de Vic ne connut-il pas un sort aussi dépenaillé? Pourtant, ses doléances pitoyables n’autorisent guère à présenter le poète comme «_taquinant la muse anacréontique_» avec des _rêveries poétiques, des facultés imaginatives, le joyeux drille... dont il est permis d’affirmer qu’il ne fut pas un fanfaron de vices_ comme porterait à le faire croire le ton licencieux de certaines de ses productions[20]!
[20] _Les Troubadours Cantaliens_ (duc de la Salle de Rochemaure).
En vérité, les compositions d’amour du moine de Montaudon sont des moins éclatantes:
Ses chansons manquent de naturel et conviction. Il avait trop de bon sens pour répéter ce que disaient les poètes d’amour de son époque. Il paya son tribut à l’amour, à la beauté, suivant l’usage des cours; mais ses armes préférées, qu’il manie de main de maître, sont la raillerie et la plaisanterie, et ses traits sont dirigés contre le plus sacré des sentiments chevaleresques: contre les femmes[21].
[21] Philippson.
Son originalité fut, et demeure, d’avoir, parmi la poésie apprêtée de son époque, fait entendre une voix de montagnard pratique, à qui le luxe, la grandeur et les apparences n’en imposaient pas. Par la Provence, la Catalogne, l’Espagne, il représente l’Auvergne. L’empreinte de Vic et d’Aurillac avait été définitive. A travers les tournois, les fêtes, la robe sobre du Moine de Montaudon tranche sur la soie, le velours, les brocarts, l’or, les bijoux et les armes des cours magnifiques... Oh! un Moine chanteur, et buveur, plus que prêcheur. Dans le Moine de Montaudon persistait indéfectiblement Pierre de Vic, pareil à ces blocs erratiques de la vallée que ne touche point le sourire de la saison, qui ne se laissent pas gagner par les grâces de la prairie, des fleurs, des arbres, autour de leurs corps immuablement frustes et sombres...
Le Moine de Montaudon resta de Vic, même alors qu’il adressait ses chansons à Marie de Ventadour: il n’y apportait point la souplesse précieuse, ni le charme compliqué de la casuistique amoureuse du siècle.
Quand il fut las de la vie nomade, il sollicita sa retraite monastique, et obtint le prieuré de Villefranche, en Espagne. Il y mourut, non sans l’avoir enrichi et amélioré. L’ancien prieur de Montaudon, qui faisait du _bien à la maison_, tout en composant et chantant, n’avait point perdu son adresse ni sa ténacité; l’émigrant aux royaumes de l’amour chevaleresque et courtois avait conservé les traits saillants de la race.
II
Pierre d’Auvergne aurait dû être cité avant Pierre de Vic; mais, au Puy, il était impossible de ne pas rencontrer le Moine de Montaudon, l’épervier au poing.
«Peire d’Alvernhe», savant, lettré, avenant de sa personne, était fils d’un bourgeois de Clermont-Ferrand. Très honoré et fêté par les vaillants barons et les nobles dames, il ne doutait point de son mérite: «Jamais avant moi ne furent écrits de vers parfaits.» (Du temps de Pierre d’Auvergne, toutes les sortes de poésies étaient comprises sous ce nom générique. _Chanson_ ne vient que plus tard, pour désigner les pièces galantes qu’on chantait.) Sa célébrité se répandait, en ses voyages et séjours, à la Cour de Sanche III de Castille, à la Cour d’Ermengarde, comtesse de Narbonne, à celle de Raimond V de Toulouse. Selon Nostradamus,--dont l’autorité est faible,--il était si bien accueilli de toutes les dames qu’après leur avoir récité ses pièces il s’en récompensait en embrassant celle qui lui plaisait davantage; et, presque toujours, la belle Clarette de Baux avait la préférence... Cependant, au bout de tant de succès terrestres, il songea au salut de son âme, rentra au pays, et, dans l’état monastique, fit longue pénitence, avant de mourir, très âgé.
Celui-ci fut un troubadour--expert en gracieuses trouvailles; ainsi, quand il fait du rossignol son messager d’amour[22]:
[22] J. Anglade, _les Troubadours_.
Rossignol, en sa retraite tu iras voir ma dame, dis-lui mes sentiments et qu’elle te dise sincèrement les siens; qu’elle me les fasse connaître ici..., et que d’aucune manière elle ne te garde auprès d’elle...
L’oiseau gracieux s’en va aussitôt, droit vers le pays où elle règne; il part de bon cœur et sans crainte jusqu’à ce qu’il l’ait trouvée.
Quand l’oiseau de noble naissance vit paraître sa beauté, il se mit à chanter doucement, comme il fait d’ordinaire vers le soir. Puis il se tait et cherche ingénieusement comment il pourra lui faire entendre, sans la surprendre, des paroles qu’elle daigne ouïr:
Celui qui vous est amant fidèle voulut que je vienne en votre pouvoir pour chanter selon votre plaisir...
Et si je lui porte un message joyeux, vous devez en avoir aussi grande joie, car jamais ne naquit de mère un homme qui ait pour vous tant d’amour, je partirai et volerai avec joie où que j’aille; mais non, car je n’ai pas dit encore mon plaidoyer.
Et voici ce que je veux plaider: qui met son espoir en amour ne devrait guère tarder, tant d’amour a des loisirs; car bientôt les cheveux blonds se changent en cheveux blancs, comme la fleur change de couleur sur la branche...
L’oiseau a bien volé tout droit vers le pays où je l’ai envoyé; et il m’a fait tenir un message, suivant la promesse qu’il m’a faite: «Sachez, dit la dame, que votre discours me plaît; or, écoutez--pour le lui dire--ce que j’ai au cœur.
«J’ai bien sujet d’être triste, car mon ami est loin de moi... la séparation fut trop rapide, et, si j’avais su, je lui aurais témoigné plus de bonté, c’est ce remords qui m’attriste.
«Je l’aime de si bon cœur qu’aussitôt que je pense à lui me viennent en abondance jeux et joie, rires et plaisirs; et la joie dont je jouis secrètement aucune créature ne la connaît...
«Même avant de le voir il m’a toujours plu; je ne voudrais pas en avoir conquis qui fût de plus haute naissance...
«Le bon amour est semblable à l’or, quand il est épuré; il s’affine de bonté pour celui qui le sert, avec bonté, et croyez que l’amitié chaque jour s’améliore...
«Doux oiseau, quand viendra le matin, vous irez vers sa demeure et vous lui direz en clair langage de quelle manière je lui obéis.» Et l’oiseau est revenu très vite, bien renseigné et parlant volontiers de son heureuse aventure[23].
[23]
Rossinhol en son repaire M’iras ma donna nezer E dignas lil men affaire...
_Chrestomathie Provençale_, Karl Bartsch, Elberfeld, 1875.
Mais, Pierre d’Auvergne peut chanter que «l’homme sans amour ne vaut pas mieux que l’été sans grain», on n’est pas toujours assuré de sa sincérité amoureuse. Par contre, les poètes contemporains n’ont point à douter de ses sentiments caustiques qu’il expose dans un sirvente, plus tard repris et continué par le moine de Montaudon:
Je chanterai de ces troubadours qui chantent de plusieurs façons. Les plus mauvais croient faire des prodiges; mais je leur conseille d’aller chanter ailleurs; car il y en a une centaine qui n’entendent pas la force des mots, et qui ne sont faits que pour garder les moutons.
Chacun recevait son couplet, d’une virulence qui ne serait pas reniée de nos polémiques d’actualité.
De ces vers, courtois ou satiriques, Pierre d’Auvergne devait se repentir:
Amour, vous auriez bien sujet de vous plaindre, si un autre que le juge juste m’éloignait de vous, car c’est à vous que je dois les honneurs de la gloire. Mais ceci ne peut durer, Amour courtois; je cesse d’être votre ami, je suis trop heureux d’aller où le Saint-Esprit me guide; c’est lui qui me mène; ne vous fâchez pas, si je ne reviens pas vers vous.
La poésie des troubadours, à ses origines, et longtemps après, est toute profane, malgré tant d’adeptes ecclésiastiques: on l’a vu par le moine de Montaudon. Pierre d’Auvergne aura été un des premiers à tourner sa pensée vers des fins religieuses:
Il faudra mourir et passer par le chemin où sont passés nos pères... nous mourrons tous; les richesses ne nous sauveront pas... Contre la mort ne peuvent se défendre ni comtes, ni ducs, ni rois, ni marquis.
Ce sont là, conclut J. Anglade, des thèmes lyriques par excellence; d’autres poètes, même parmi les troubadours, les ont développés avec plus de bonheur, mais Pierre d’Auvergne est un des premiers à les traiter; cette priorité, d’abord, et, ensuite, une certaine originalité dans l’expression des sentiments, que la poésie des troubadours ne connaissait guère encore, justifie l’attention que l’on doit donner dans l’histoire de la littérature provençale à ces poésies religieuses[24].
[24] «Les chants de croisade» renferment bien une partie religieuse, mais factice, accessoire; ils sont historiques, satiriques, plus que religieux.
* * * * *
C’est un autre Auvergnat, un vellave, Peire Cardenal, qui fera entendre, dans ce genre, la voix la plus hardie, d’une éloquence vengeresse, toute chargée de foi et de colère, toute tonnante d’imprécations orageuses.
Peire Cardenal naquit au Puy, de souche noble. Au chapitre de la cathédrale il apprit ses lettres, et sut bien réciter et bien chanter. La cléricature ne l’attira pas: «Il s’éprit de la joie de ce monde, car il se sentait gai, beau et jeune», tout ce qu’il fallait pour réussir auprès des dames, par les cours où il se présentait avec son jongleur qui interprétait ses compositions. Or, ce n’est point par de frivoles chansons que s’illustra Peire Cardenal. Tout de suite éclate à son esprit le néant des vanités du monde. Encore, le Moine de Montaudon, Pierre d’Auvergne, avait, si peu que ce fût, sacrifié au goût du temps. Pour l’amour Peire Cardenal n’a que de virulentes critiques:
Les amoureuses, quand on les accuse, répondent gentiment. L’une a un amant, parce qu’elle est de grande naissance, et l’autre, parce que la pauvreté la tue; l’autre a un vieillard et dit qu’elle est jeune fille, l’autre est vieille et a pour amant un jeune homme; l’une se livre à l’amour parce qu’elle n’a pas de manteau d’étoffe brune; l’autre en a deux et s’y livre autant.
N’est-ce point là du meilleur réalisme auvergnat, d’un moraliste du théâtre ou de la chaire plus que d’un poète lyrique? Avec quelle ironie passionnée il raille l’amour et la phraséologie amoureuse:
Maintenant, je puis me louer d’Amour, car il ne m’enlève ni le manger ni le dormir, je ne sens ni la froidure ni la chaleur; il ne me fait pas soupirer ni errer la nuit à l’aventure; je ne me déclare pas conquis ni vaincu; il ne me rend pas triste et affligé; je ne suis trahi ni trompé, je suis parti avec mes dés.
J’ai un plaisir meilleur, je ne trahis pas, et je ne fais pas trahir--je ne crains ni traîtresse, ni traître, ni féroce jaloux, je ne fais point de folie héroïque, je ne suis point frappé, je ne suis pris ni volé, je ne connais pas les longues attentes, je ne prétends pas être vaincu par amour.
Je ne dis pas que je meurs pour la plus belle, ni que la plus belle me fait languir, je ne la prie ni ne l’adore, je ne la demande ni la désire, je ne lui rends pas hommage. Je ne me donne pas, je ne me mets pas en son pouvoir, je ne lui suis point soumis, elle n’a pas mon cœur en gage, je ne suis pas son prisonnier.
Tout de même, un jour, il exprime quelque regret de sa solitude:
Je voudrais essayer une fois de voir comment je pourrais chanter mon amie, si j’en avais une. Je serais l’amant le plus parfait qui soit jamais né. J’ai aimé une fois et je sais comment vont les choses d’amour et comment j’aimerais encore[25].
[25] Peire Cardenal n’est pas le seul troubadour misogyne. Il y a Marcobrun, de Gascogne, qui déclare: «Je n’aimai jamais et ne fus jamais aimé.» De l’amour il parle ainsi: «Famine, épidémie ni guerre ne font tant de mal sur cette terre comme l’amour; quand il nous verra dans la bière, son œil ne se mouillera pas... Amour pique plus doucement qu’une mouche, mais la guérison est bien plus difficile...»
Nous n’en apprendrons pas davantage. D’ailleurs, il s’égarait sans doute sur ses mérites latents d’amant et de chanteur. D’autres vertus et d’autres qualités, plus puissantes, ont été les siennes. Au service d’une superbe élévation de pensée et de convictions ardentes, il a mis les dons les plus solides du satiriste, l’originalité du tour et de l’expression, le courage de l’attaque, une combativité forcenée; et ses mœurs, son caractère commandaient l’estime. Tout de même, on n’est pas peu surpris de la liberté dont il en usait avec toutes les puissances, sans aucune précaution de langage: ce fut un maître de l’invective farouche, ne faisant grâce à personne. D’autre part, en cette implacable période albigeoise, il ne fut rien moins que tendre aux croisés et au Clergé. C’était un de ces croyants redoutables, qui fourbissent les meilleures armes des hérétiques. Cependant, il n’apparaît pas qu’il ait été jamais inquiété. Le notaire qui fournit les seuls renseignements insérés dans la bibliographie provençale, Maître Michel de la Tour, nous fait savoir que Pierre Cardenal avait bien environ cent ans quand il mourut. C’est-à-dire à la fin du XIIIe siècle. Long espace d’humanité, aux mœurs peu resplendissantes, s’il faut écouter les sirventes impitoyables du troubadour, dont la vie et l’œuvre ne répondent guère aux images habituelles que l’on se fait du poète médiéval, honoré par les rois et les barons.
Des hommes en général, Peire Cardenal ne parle qu’avec un pessimisme définitif:
Il existait une cité, je ne sais où; il y tomba une pluie de telle nature que tous ceux qui en furent atteints devinrent fous: tous, à l’exception d’un seul; il se trouvait dans sa maison, et dormait quand la pluie tombait. Quand la pluie eut cessé il se leva et vint parmi le public, il vit faire toutes sortes de folies; l’un lançait des pierres, l’autre des bâtons, l’autre déchirait son manteau; celui-ci frappe son voisin; celui-là pense être roi, l’autre saute à travers les boues. Celui qui avait son bon sens fut fort étonné de ce spectacle, mais les autres manifestaient encore plus d’étonnement; ils pensent qu’il a perdu son bon sens car ils ne le voient pas faire ce qu’ils font, il leur semble que ce sont eux qui sont sages et sensés et que c’est lui le fou.
Bref, ils lui tombent dessus à bras raccourcis et il s’enfuit à demi-mort. C’est bien l’image du monde, dit Peire Cardenal; les hommes sont les fous, mais ils regardent comme un fou celui qui ne leur ressemble pas, parce qu’il a le _sens de Dieu_, et non celui du monde[26].
[26] Joseph Anglade, _les Troubadours_.
Entre tous, les gens d’église, voilà l’ennemi. Le clergé est sa bête noire! Il lui reproche tous les vices, tous les calculs, toutes les turpitudes:
Les clercs se font bergers et semblent des saints, mais ce sont des criminels; quand je les vois habiller, il me souvient d’Isengrin qui, un jour, voulut venir dans l’enclos des brebis; mais, par peur des chiens, il se vêtit d’une peau de mouton, puis mangea tous ceux qu’il voulut...
Rois, empereurs, ducs, comtes et chevaliers gouvernent d’ordinaire le monde; maintenant, ce sont les clercs qui ont le pouvoir, ils l’ont gagné en volant ou en trahissant, par l’hypocrisie, les sermons ou la force... Je parle des faux-prêtres qui ont toujours été les plus grands ennemis de Dieu.
Il s’emporte contre l’opinion, accréditée par le pape et les cardinaux, que l’aumône rachète tous les péchés:
Les riches auraient donc plus de facilité pour le salut que les pauvres.
Il faudra venir jusqu’à Pascal pour retrouver cette verve drue, précise et brûlante, auvergnate: