Part 17
Comme un rayon de soleil, dans le vent,--sa moustache, là-haut, flotte et pend.--Dans le vent,--superbe, elle se déploie--et sur la poitrine lui pend.
Il souffle dans une corne de taureau,--et fait retentir tout le Cantal.--Elle est d’un taureau--cette corne rauque,--qui beugle dans le Cantal.
Les hommes à l’œil bleu sont accourus avec la hache à deux tranchants au poing, et les Latins reculent et César fuit...
Et les montagnards fiers et velus,--remontent vers les pays et vers les sommets.--Fiers, velus, au poing la hache ébréchée,--ils remontent vers les sommets...
Tu as bien fait ton devoir, mon pays.--Gloire à ton fils, Vercingétorix!--Mon pays,--gloire, gloire immortelle--à Vercingétorix!
De cette rudesse, de cette simplesse épiques, il y a maintes strophes dans l’œuvre de Vermenouze.
* * * * *
_Un Vieux de la Vieille_, entre autres morceaux, est d’un héroïsme familier qui conquérait tous les auditoires. On gardait «Magne» pour la fin: Vermenouze ne pouvait prétexter qu’il ne savait plus:
--Nous vous aiderons.
Nous le savions tous.
UN VIEUX DE LA VIEILLE
L’Empereur remarqua, un jour, la face dure, Brûlée par le soleil, hargneuse, renfrognée, D’un capitaine de grenadiers à cheval: Tout balafré, le nez tourné de bas en haut Par quelque fer de lance ou la lame d’un sabre, Et les poignets carrés, tels ceux d’un forgeron, Cet homme n’était pas gracieux plus qu’il ne faut: --«Qu’as-tu? fit l’Empereur, que diable te faut-il? «Ta figure me plaît; elle est mâle et guerrière; «Mais où prends-tu cet air si maussade et si rogue?» L’autre qui tenait prêt un fort joli discours, Ne trouvait plus les mots; il faillit rester court. Il réfléchit, cracha, se gratta bien la tête, Et, les doigts dans les poils de sa moustache rude: --Sire, dit-il, je suis un mauvais avocat; Quand je parle le sang me monte à la cervelle; Et, tenez, excusez un vieux qui sait se battre, Mais j’ai seulement trois galons, j’en voudrais quatre.
Tout le récit est de cette verve gauloise et rapide:
D’où donc es-tu? reprit tout à coup le César. --D’Auvergne, d’Aurillac.--Et tu t’appelles?--Magne; Je n’ai jamais manqué une seule campagne. Le grand tueur, dans son gilet plongea la main Et murmura: Allons! nous verrons ça demain. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Le lendemain, ce fut un jour de grande lutte. Napoléon, toujours avec sa redingote, --La grise,--sa lunette et son petit chapeau, Bien droit sur son cheval, en culotte de peau, Observait, entouré d’officiers d’ordonnance, Un combat rude entre la Prusse et notre France. Tout à coup, sur la plaine, à travers la mêlée, Dans un nuage de poussière et de fumée, Il vit un escadron des nôtres qui chargeait. Jamais il n’avait vu charge si bien menée: C’étaient des grenadiers à grands bonnets à poil. Cent mille coups de foudre eussent fait moins de bruit. A leur tête, sanglant, la manche retroussée, Un officier marchait, brandissant son épée Et criant comme un fou: En avant! en avant! Napoléon qui l’entendait, voyait aussi Son œil de feu qui pétillait dans ses sourcils Et sa bouche fendue presque jusqu’aux oreilles Qui sans cesse hurlait: En avant!--Nom d’un chien! Fit alors l’Empereur, quel est ce fier-à-bras? Un de ses officiers, maréchal de l’Empire, S’approchant aussitôt, lui donna la réponse: C’est Magne, lui dit-il.--C’est l’Auvergnat d’hier? Répliqua l’Autre, eh! je lui dois un grand merci!
La plus saine inspiration jaillissait de cette veine de terroir, et c’est cela que de tristes pédants s’ingéniaient à tarir en Vermenouze. Des cuistres tant clercs que laïcs, sous l’apparence de quelque culture supérieure et le bénéfice de quelques vains diplômes, entreprenaient d’affiner le patoisant, dont la personnalité était toute d’instinct et de nature, non de savoir accumulé ni de grâces acquises. Avec une rare modestie, malgré toute son opiniâtreté, Vermenouze inclinait aux conseils, d’autant plus qu’ils étaient désintéressés et provenaient d’admirateurs sincères; mais de ces admirateurs dont l’approbation ne va pas sans quelque arrière-pensée de supériorité.
A la pratique de Mistral et des grands Félibres, le Capiscol avait pris le désir d’épurer et de fortifier son parler, d’en régler et unifier l’orthographe laissée à la transcription de chacun.
Du coup, on transformait le barde cantalien en grammairien, philologue et scoliaste; ce à quoi il était tout à fait le moins préparé. Aussi n’a-t-on pas vu, sans stupéfaction, l’aménagement de _Jous la Cluchado_[51] avec un texte _étymologique_, un texte _phonétique_, et la Traduction Française!
[51] _Jous la Cluchado_ (Sous le chaume), Aurillac, Imprimerie moderne, 1909, par Arsène Vermenouze, préface de Louis Farges; R. Four traduxit.
Ainsi, l’abbé R. Four présente la réforme:
«Comme une langue livrée à l’anarchie ne sera jamais une langue littéraire, nous estimons, avec notre cher poète Vermenouze, qu’il est temps de réagir... Mettant nos lumières en commun, nous nous sommes efforcés d’établir un système orthographique qui, nous l’espérons, finira par s’imposer de lui-même, car il est le résultat d’études philologiques et de recherches consciencieuses... A notre avis le latin est la seule base solide sur laquelle on puisse s’appuyer, dans le travail de restauration d’une langue romane. En conséquence, nous avons, pour ainsi dire, calqué la plupart de nos vocables languedociens sur leurs correspondants latins».
On aperçoit tout l’arbitraire de ces conventions individuelles. Le résultat est pénible, et terriblement déconcertant. Vermenouze parlait le dialecte d’Aurillac et des environs. On l’a transformé en un vocabulaire qui n’est plus de nulle part, en une combinaison artificielle qui sent l’huile, et dont Vermenouze eût été incapable d’user, de jet par la parole et de plume courante par l’écriture!
Quel volume! Cinq cents pages massives pour une trentaine de poèmes. En voici l’ordonnance; par exemple pour le _Vieux de la vieille_, dont nous avons cité un fragment: page 112, le texte _littéraire_; en regard, page 113, sa traduction; et en bas, comme en note, prenant le dernier tiers des deux pages, le texte ancien, celui qui était monté du cœur, s’était élancé des lèvres du poète. Il avait transcrit, car il composait ses chants avant de les fixer sur le papier:
UN BIEL DE LO BIELHO
L’omperur remorquèt, un jiour, lo caro rudo, Cromado pel soulel, etc.
Ceci est devenu, selon la méthode innocente de l’abbé R. Four:
UN VIELH DE LO VIEILHO
L’emperadour veguèt, un journ, la càro rudo, Cramàdo pel soulelh, enchiprouso è bourrudo, D’un capitani de grenadièrs a chabal:
Inutile d’insister, et de quereller plus avant. Les savants ont déjà répondu, comme on peut constater par la note ci-dessous[52].
[52] _Annales du Midi_, XXIIe année.
Ce qui nous intéresse dans ce recueil de vers, dont ce n’est point ici le lieu de louer la facture énergique, la haute et noble inspiration,--c’est la tentative philologique à laquelle il sert de passeport. L’auteur et M. l’abbé R. Four, dont nous avons annoncé deux opuscules grammaticaux (_Annales_ XV, 445, et XVII, 450), mettant en commun leurs lumières, ont tenté de constituer, pour le dialecte d’Aurillac, une graphie rationnelle, fondée sur l’étymologie, mais qui pourtant tient compte «des grandes lois phonétiques qui ont présidé à la formation de la langue d’Oc moderne» et qui prétend «allier au respect des formes étymologiques une ample reconnaissance des mutations accomplies» (p. 15). En voici les principes essentiels: le V étymologique est substitué au B; l’A tonique, quand il subsiste, est noté à; l’A fermé, devant nasale, devenu O, est noté a; l’O ouvert, dipthongué en ouo, est noté ó; l’o ouvert non diphtongué est noté o. Le but de cette réforme est évidemment de rendre le texte plus facile et plus agréable à lire, en dissimulant, sous une graphie conventionnelle, ses caractères spécifiques, et par là d’en favoriser la diffusion. Nous éprouvons quelque embarras à contester qu’elle soit utile; les auteurs ayant escompté d’avance l’approbation des gens «sérieux» et «sans préjugés». Il nous semble que toute personne un peu familière avec un dialecte d’Oc ferait aisément la transposition du texte aurillacois en ce dialecte, et que quelques-uns préféreraient même goûter ces beaux vers en leur saveur originelle. Ce que nous devons dire aussi, en honnêtes philologues que nous sommes, c’est que le principe énoncé plus haut est quelque peu nuageux et que l’application n’en va pas sans difficultés. Dans la recherche de l’étymologie, à quelle époque doit-on remonter? Au XVIIIe siècle, au XIIe, ou plus haut encore? Faut-il écrire des «bardes avernats», au grand siècle, comme le Dauphin d’Auvergne ou comme... Cicéron? En fait, certaines graphies nous reportent au delà du XVe siècle; tels des imparfaits comme perdia, des infinitifs comme aimar, Bastir, des substantifs comme drandous, flours. D’autres sont toutes modernes: tels les imparfaits de la première conjugaison en abo, et tous les mots terminés en A atone (noté O). D’autres sont hybrides, comme abiaun, compromis entre les deux formes, usuelles au moyen âge, avion et aveu. Il est tôt fait de dire que l’on tient compte des «mutations accomplies». Mais dans quel dialecte les considère-t-on? Et si l’on prétend reproduire celles qui ont la plus grande extension géographique, pourquoi noter des particularités locales, comme dans Mau (pour mal), Camia (pour Camiso), Guel (pour El)?
Et puis on se demande si tout ce grand effort était bien utile. La poésie de Vermenouze est assez belle pour s’imposer, pour faire son chemin sans avoir recours à tous ces artifices. Quand on a des ailes à quoi servent les béquilles?
A. JEANROY et L. RICOME.
Nous nous contenterons de faire remarquer le gigantesque enfantillage de cette refonte d’une pièce célèbre dans nos régions, où Vermenouze avait toujours récité:
_L’Omperur, remarquèt, un jiour, lo caro rudo._
Pour changer _Omperur_ en _emperadour_[53], il a fallu remanier tout l’alexandrin--et, ainsi, au long de la pièce. C’était déjà admirable qu’un vrai poète surgissant dans le parler natal en eût marqué la mâle et simple beauté montagnarde en regard du pâle et guindé français des citadins, sans vouloir soumettre le pâtre et le fermier à l’étude de ces phonétiques et graphies abracadabrantes. Si le patois qu’ils savent de naissance et de tradition, doit nécessiter la connaissance du Latin, chaque paysan devra concourir pour le doctorat et l’agrégation, avant d’entreprendre la lecture de Vermenouze.
[53] Dans la _Revue d’Auvergne_ de sept. 1910, M. B. Petiat écrit, en toute compétence: «Sur cette voie, on peut aller loin. C’est ainsi que l’éditeur du dernier ouvrage de Vermenouze a trouvé le moyen de défigurer le texte de son auteur avec son système barbare de notations étymologiques qui le conduit à écrire à côté de _L’OMPERUR_, la forme _EMPERADOUR_ (pourquoi pas _imperatorum_?), _gente_ à côté de _gionte_; _aquelses_ à côté de _aquetchis_; dins les _valats_, à côté de _bolats_.
Et ce double texte étymologique et phonétique, résultat d’études philologiques et de recherches consciencieuses, M. Four le justifie ainsi: «Pour faciliter aux philologues l’étude de notre dialecte et donner satisfaction à ceux de nos compatriotes qui sont habitués à lire leur langue à la française (?) nous réservons au bas des pages de ce volume une place à un texte purement phonétique. Cela nous permettra, du reste, de laisser se manifester _certaines formes patoises que nous avons cru devoir éliminer du texte littéraire et orthographié_... Ce ne sera pas un des moindres titres de gloire de Vermenouze que d’avoir montré le bon chemin aux félibres auvergnats, désireux de ne pas être de simples et vulgaires patoisants».
Voilà bien la tendance et le danger: «Éliminer (de l’Auvergnat) certaines formes patoises»; on aura du patois épuré, corrigé, de l’Auvergnat orthodoxe qui ne sera admis qu’après avoir montré patte blanche. Ceux qui voudront étudier dans Vermenouze le mécanisme si savant et si riche de la phonétique et des formes des patois du Cantal sont dûment avertis!
Mais là ne s’arrête pas la fantaisie de l’abbé Four. Il a entendu aussi épurer Vermenouze. Sous quelle sotte férule était tombé notre brave Capiscol! Tout le caractère du _Vieux de la Vieille_ éclatait dans sa réponse «à la Cambronne» à l’Empereur, alors que, perdant le fil du discours longuement préparé, il s’écriait:
--Ce que j’ai? Eh bien, tenez, «ça m’emm...» de n’être toujours que capitaine.
_E... m’emmerde, tonès, de dèstre copitoni!..._
L’ingénieux et pusillanime abbé Four, au-dessous du texte même de Vermenouze, donne cette version:
_mès nos prous temps qu’ai très galouns: n’en vôle quatre_,
soit en vers français:
_Mais j’ai seulement trois galons, j’en voudrais quatre;_
Car ce n’est pas tout, l’Abbé R. Four a traduit le texte remanié,--en vers libres. Le patois brut et savoureux du poète, filtré en version «littéraire» et passé en ternes _alexandrins_ étiques,--ou ce qu’il en reste,--d’une fadeur qui va jusqu’à l’écœurement; pas une page où _l’on ait à redresser_ l’insuffisance de la traduction,--avec la suffisance du traducteur.
* * * * *
Revenons à Vermenouze, dont la fraternelle mémoire m’a aidé à traverser cette nuit d’angoisse, avec le réconfort de son espoir indéfectible dans la victoire finale.
Car si le vibrant poète d’oc peut devenir obscur aux lecteurs les mieux intentionnés derrière les ajoutages ou les retailles saugrenues de ses éditeurs _in extremis_, il nous reste sa pensée entière dans les sonnets d’_En plein vent_, où, après _le Salut au Christ_ avant de célébrer la petite patrie dans son intimité profonde, il marquait en 1900, sa confiance que la France ne saurait être vaincue, avec le réduit inexpugnable de ses montagnes!
A L’AUVERGNE
Salut, Auvergne, reine héroïque des Gaules, Indomptable pays, où César a laissé L’empreinte de son corps auguste terrassé; Car, tu lui fis toucher terre des deux épaules;
Mère des brenns velus, preneurs de capitoles, Qu’un mufle d’ours coiffait d’un casque hérissé, Et dont les bras noueux comme le tronc des saules Étouffaient l’ennemi qu’ils avaient enlacé;
Toi, qui t’ériges sur un socle de basalte Bâti par les crachats figés de tes volcans, Comme pour y braver l’assaut des ouragans;
Mon Auvergne, que je salue et que j’exalte, N’est-ce pas que, parmi tes rocs cyclopéens, Vit et palpite encor l’âme des anciens brenns?...
NOS MONTAGNES
L’Auvergne, en cas d’invasion, serait le dernier rempart de la France: l’antre du lion. (Paroles historiques d’un maréchal du Premier Empire.)
Les montagnes, là-haut, telles d’énormes tentes, Tel un camp formidable, au fond du ciel dressé, Et qui semble garder le pays menacé, Lèvent à l’horizon leurs cimes éclatantes.
Et, par l’écartement de leurs brèches béantes, On voit bleuir un ciel d’hiver pur et glacé. Tapis vierge, où nul pied ne s’est encor posé, La neige a recouvert le dos de ces géantes.
O montagnes d’Auvergne, ô lions vigilants, Qui froncez, dans l’azur profond, vos mufles blancs, Et que les écirs font rugir à pleines gueules;
Vous qui veillez au seuil de notre fier pays, O montagnes, suprême espoir des envahis, Salut à vous, salut, vénérables aïeules.
CHAPITRE XXV
La mort de Mistral.--Les visiteurs de Maillane.--Lou Souleu me fa canta.--A Maillane.--Le jardin du poète.--Le _Muséon Arlaten._--Le triomphe du Félibrige.--Mistral et la politique.--La vie à Maillane.--Le crucifix de Mistral.
J’étais en route pour le Maroc--quand survient la mort de F. Mistral... Je n’y puis croire encore, je n’y croirai jamais. Il y a de grandes croix illustres, au cimetière de mon cœur. Goncourt, Zola, Daudet, F. Coppée, Vermenouze... Pour tous, nous avions craint, bien longtemps avant la fin. Mais Mistral avait aux yeux la flamme du soleil inextinguible; il était si droit, si vert, si dominateur,--le géant de la forêt, que la foudre pourrait émonder, mais qui reste debout, quand même... Pourtant, il gît sous la coupole de son tombeau de Maillane.
«Venez pour déjeuner, avisez-moi du jour, m’indique Mistral, à l’annonce de mes randonnées provençales de printemps et d’automne, sans quoi nous ne serons pas seuls. Il y aura des visiteurs. JE SUIS Classé: on me visite comme un monument décrit dans les Joanne.»
En effet, les visiteurs affluent, chaque après-midi, de toutes catégories et de toutes nationalités, dans la maison ouverte à qui se présente. Sans doute, la plupart admirent de confiance. Du félibrige, ils ne savent pas plus que de tant de merveilles d’art et d’histoire qui décorent la contrée d’un si riche passé. Tous, le maître les accueille d’une humeur souverainement égale.
Il y a du croyant chez le touriste. La carte postale, le portrait du grand homme remplacent l’image de dévotion:
--Maître, une signature...
Le maître signe, avec une complaisance infinie, au point que, du bureau de tabac du village, on lui a demandé d’en signer cinquante d’un coup!
--Cinquante! Et que veux-tu en faire?
--C’est que j’en vendrais tant et tant, avec votre paraphe!
* * * * *
Maillane... Ici, Frédéric Mistral est né, le 8 septembre 1830, au mas du Juge, ses premiers regards ouverts sur «la chaîne des Alpilles, ceinturée d’oliviers, comme un massif de roches grecques, un véritable belvédère de gloire et de légendes», au milieu de l’immense et riche plaine tout unie qui va de la Durance à la mer, qu’en mémoire, peut-être, du sauveur de Rome, du vainqueur des Barbares, Caïus Marius, on nomme encore la Caieou...
Maillane, l’honneur de la contrée, qui tire son nom du mois de mai, MAIANO suave comme MIREIO, ces deux mots heureux de huit lettres!
Maillane, «qui ne s’oublie jamais», où: Tout le dimanche on s’aime Puis au travail, sans trêve, S’il faut le lundi se ployer, Nous buvons le vin de nos vignes, Nous mangeons le pain de nos blés.
Ici, Frédéric Mistral est né d’une de ces familles de ménagers qui vivent sur leur bien, en aristocrates de la terre. Il fut baptisé Frédéric; mais, raconte le poète, parce que, ni à la mairie, ni au presbytère, on ne voulut accepter le prénom proposé par sa mère: NOSTRADAMUS, par souvenance du fameux astrologue de Saint-Remy! Nostradamus! l’enfant était voué aux astres.
En 1855, le père mort, la bastide natale passée à d’autres propriétaires, Mistral vint occuper la maison de Maillane, qui lui était échue en partage, en face de celle qu’il occupe aujourd’hui...
Mais derrière ces murs il ne faut point chercher de révélations profondes. L’œuvre splendide n’est point éclose dans ce bureau paisible du rez-de-chaussée. C’est un génie de plein air, de rayons et de parfums, que celui de Mistral, qui composait ses poèmes à travers champs, dans ses promenades vespérales,--tout le poème de Provence vivant, chantant autour de lui, avec son fond d’azur et son encadrement d’Alpilles.
Il n’avait qu’à sortir pour s’en trouver ébloui. «_Ne voyais-je pas Mireille en personne, tantôt dans ces gentilles fillettes de Maillane qui venaient pour les vers à soie, cueillir la feuille des mûriers, tantôt dans l’allégresse de ces sarcleuses, faneuses, vendangeuses, oliveuses, la poitrine entr’ouverte, leur coiffe cravatée de blanc, dans les vignes?_» _L’inspiration était dans le ciel_:
_Lou souleu me fa canta!_ Le soleil me fait chanter...
A travers le crépuscule, auprès du vannier, du laboureur, du bûcheron, du devineur de sources, du chercheur de simples, du berger de brebis, il recueillait passionnément le langage du terroir, les costumes, les traditions. Le logis de Maillane n’était qu’une dépendance pour engranger la récolte lyrique de chaque jour!
La Maison de Maillane. Une heure et demie de voiture, car il faut s’y rendre ainsi, partant d’Avignon, par la route blanche, traversant de clairs villages, des cultures finement aménagées, entre leurs palissades de roseaux, derrière quelque bordure d’osiers aux vieilles souches taillées et retaillées en moignons étranges, avec, çà et là, quelque ligne de hauts et noirs cyprès décoratifs, et, à l’horizon, ces Alpilles désertiques où la lumière et l’ombre seules montent ou dévalent, par ces rochers incultes, ces falaises poudroyantes.
--Chez Mistral... le poète? interroge le conducteur, car il est un autre Mistral, parent et voisin, enrichi dans l’industrie, dont l’auto transporte le poète aux solennités d’Arles ou d’Aix.
--C’est là...
C’est là, entourée d’arbres et d’arbustes, blanche et carrée, toute simple, de justes proportions, une maison semblable aux autres, qui a le mérite de ne pas se faire remarquer... Pourtant, que de remarques à noter, qui lui confèrent son caractère si particulier! Elle ne se distingue point par de faciles ornements; tout est dans l’allure qui ne doit rien au hasard...
--C’est là...
L’attelage s’arrête, non loin de l’église, près de la place. Il suffit de pousser la grille--et vous n’y êtes pas! Vous avez pénétré par le côté, sur la cour; il faut tourner pour gagner le jardin, sur lequel donne la façade, et la maison apparaît tout autre qu’on ne l’avait aperçue...
De loin, avec son front élevé, ne semblait-elle pas accessible à tout passant, son jardin à tous les regards? Et vous voyez maintenant que vous n’aviez rien vu! En effet, de la route en contre-bas, l’habitation est comme dressée sur un socle, dans l’enclos en élévation. D’un coup d’œil, on croit avoir pénétré dans la glorieuse demeure, de prime abord si peu défendue! Or, la haie de lauriers qui couronne le mur de soutènement du jardin en terrasse arrête toute curiosité de l’extérieur! A l’angle des deux routes, tout contre le village, c’est l’ermitage, dans la paix et le mystère, sous le soleil et dans les fleurs...
Car je ne sais pas de jardin plus délicieux que ce petit coin de Paradou dont Mme Mistral entretient harmonieusement le désordre champêtre. Il y a aussi, à foison, une certaine petite plante d’encens dont l’arome domine à certains jours d’été; c’est comme une petite herbe naine, très pâle, dont les feuilles minuscules semblent avoir absorbé toutes les poussières des chemins. Et des myrtes, dont Mistral a donné le nom provençal à l’une de ses héroïnes: NERTO. Des tournesols et des roses trémières, violiers rouges, cosmos roses et rouges et blancs, des balsamines et des ancolies, des pétunias et des reines-marguerites et de la verveine. Les fleurs, les feuilles, les branches s’entremêlent dans le foisonnement d’une poussée joyeuse. Il y a surtout le figuier et le puits à la margelle usée, et le banc tourné vers la porte au-dessus de laquelle une tête d’Arlésienne est sculptée dans la pierre.
Ce n’est point seulement ici la demeure du génie, c’est la retraite du sage, qui a inscrit au cadran solaire illustré d’un lézard, les trois vers:
Beau lézard, bois ton soleil... L’heure ne passe que trop vite, Et demain, il pleuvra peut-être...
Vous avez franchi la grille, vous avancez, cherchant l’entrée de la maison fermée, comme endormie; mais déjà les chiens noirs sont accourus, aboyant doucement, puis reculant: la Marie-du-Poète--ainsi la désigne-t-on--a surgi au-devant de l’étranger. Si vous êtes attendu, Mistral est dans le vestibule, déjà, la main tendue.