Part 16
Laisse la tiède nuit t’envelopper; tu l’aimes, Et tu goûtes pensivement la volupté De recréer en toi son infini lacté, Lorsque, sous tes paupières lasses qui la voilent, Tu la vois plus profonde et plus pleine d’étoiles. Et cachant d’autres nuits sous cette profondeur, Toi qui tiens l’Univers sans borne dans ton cœur, Sache trouver, avant l’aube neuve, une joie A te bien contempler sous le sort qui te broie; Et puisque tu ne peux, hélas! vivre tes jours Où ton âme trop haute eût voulu trop d’amour, Puisque tu ne connais ni ton but, ni ta cause, Et puisque les trois blocs de marbres blancs et roses Où tu voulus sculpter toi même ton Destin Sont tombés tour à tour en poudre sous ta main, Ne devant désormais dans l’humaine lumière Ni jouir, ni savoir, ni créer,--considère...
CHAPITRE XXII
Le tombeau de Mistral.--Le _Pavillon de la Reine-Jeanne_.--L’épitaphe anonyme.--C’était un roi de Provence...
J’ai liquidé l’enclos de Maussac, où j’étais installé depuis 1899 pour mon fils à qui je voulais faire des muscles montagnards, une âme auvergnate, où je revenais avec tant de joie de mes courses brûlantes en Extrême-Orient. Des raisons matérielles me rappelaient à Paris. Le gamin n’avait pas trop à se plaindre, puisque son adolescence allait s’écouler parmi les arbres séculaires de Malmaison. J’imagine que des récifs bretons aux volcans d’Auvergne et aux ombrages napoléoniens, le décor où sa vie fut située jusqu’à la dix-huitième année n’aura pas manqué de grandeur, de variété ni d’agrément; mais il faut être avancé dans la vie, pour goûter les souvenirs d’enfance! Je ne quittai pas Arpajon sans mélancolie, mais je fus consolé,--quant à l’enclos--à mon premier retour, presque tout de suite. Une grandiose allée d’arbres, qui faisaient voûte, du bourg vers la gare, avaient été abattus. Une scierie bruyante et encombrante fonctionnait, de l’autre côté du chemin. Le nouveau cimetière s’établissait, découpant, là-bas, les prés, de ses murs lugubres. C’en était fini des beaux jours de Maussac,--dont nous n’aurons pas eu, du moins, à supporter l’enlaidissement et la déchéance.
* * * * *
Dorénavant, deux ou trois fois l’an, je gagnai la Provence par l’Auvergne, Maillane par Vielle et Aurillac, le lent et pittoresque trajet par la montagne.
--Vous verrez Mistral, me disait Vermenouze.
--Vous avez vu Vermenouze, interrogeait Mistral. Quelles nouvelles?
Hélas, de plus en plus mauvaises; les médecins expédiaient le malade, tantôt à Amélie-les-Bains, tantôt à Hyères; il n’en revenait pas amélioré.
De Maillane, quel splendide espoir, par contre, je rapportais! Vieillesse est un substantif qui ne pouvait s’employer pour le père de _Mireille_. Tel je le quittais, au printemps, tel je le retrouvais en automne. Jamais, il ne parlait de sa santé. Les déjeuners avec Mistral sont peut-être les seuls où je n’aie jamais entendu parler régime! Par exemple, jamais je ne l’ai vu plus allègre et droit, que l’après déjeuner où il nous conduisit au cimetière admirer son tombeau.
Vraiment, il faisait un temps à parler de la mort: l’orage s’abattait en trombes apocalyptiques sur les vendanges inachevées; le désastre s’acharnait sur la vigne...
Ce fut le début de la conversation, à Maillane, dans la blanche salle à manger que Paul Arène comparait à l’intérieur d’un phare. Mais ici, la lampe ne s’éteint jamais, il y brûle, sans cesse, la flamme géniale du poète.
Mistral nous faisait goûter son raisin. Il avait donc des vignes? Non, plus de vignobles, un petit clos pour son dessert, et sa bouteille personnelle. Après avoir planté, comme tout le monde, il y a une dizaine d’années, escomptant la facilité du bénéfice, il avait bientôt arraché ses vignes, reculant devant la dépense du matériel, de la _vaisselle vinaire_!
* * * * *
A ce moment, la servante parle à l’oreille du maître, qui sort, rentre peu après, pose sur la nappe des papiers, une facture dont il nous montre le timbre frais acquitté:
--Je viens de verser quinze cents francs à mon entrepreneur... Vous ne vous douteriez pas pour quel travail?... Eh bien! j’ai fait faire mon tombeau...
(En Annam, en Chine, souvent mes hôtes m’avaient montré leurs monuments funéraires, construits d’avance, qui font partie, pour ainsi dire, d’un mobilier usuel tant soit peu confortable... En France, c’est plus rare...)
Les yeux de Mme Mistral s’embrument; l’admirable et tendre épouse s’attriste du tour que prend la causerie, mais cela ne saurait durer... Comme le vent chasse les noirs nuages, d’une voix joyeuse, d’un geste dominateur, le Maître refoule si loin les pensers lugubres!
Jamais Mistral ne m’était apparu aussi en verve, d’une telle fougue juvénile, si robuste et si droit dans sa fière stature: il semble bien commander au Temps! Aussi, Mme Mistral s’est rassérénée et conte à son tour des traits de la race, ce mot d’une jeune fille toujours gaie, qui disait:
--Chez nous, c’est de famille, on meurt en riant!
C’est dans une journée aux Baux, parmi les ruines merveilleuses, devant le Pavillon de la Reine-Jeanne, que l’idée de son tombeau a traversé l’esprit du promeneur...
Mais comment rendre cette parole qui a des ailes, ce geste qui fait de la lumière! La tempête peut s’amonceler au dehors: nous sommes dans le phare où brille la radieuse clarté. Quel discours exquis sur la gloire, sur la gloire éphémère, sur la postérité chanceuse... Nous citons Homère, Virgile... Mais l’auteur du Poème du Rhône est sceptique:
--Qui lirait l’_Odyssée_ et l’_Énéide_, si ce n’était aux programmes scolaires?
Il n’inscrira donc pas même son nom sur la pierre funèbre, mais cette épitaphe seulement, qu’il me confie:
Non nobis, domine, non nobis Sed nomini tuo Et Provinciæ nostræ Da Gloriam...
Ce n’est pas pour lui, mais pour Dieu, et à la gloire de la Provence, que s’élèvera le monument...
--Oui, je sais bien comment cela se passera... Tenez! je viens de l’expliquer en vers... Je vais vous les lire...
MON TOMBEAU
Sous mes yeux je vois l’enclos--Et la coupole blanche--Où, comme les colimaçons,--Je me tapirai à l’ombrette.
Suprême effort de notre orgueil--Pour échapper au Temps vorace,--Cela n’empêche pas qu’hier ou aujourd’hui--Vite se change en long oubli!
Et quand les gens demanderont à Jean des Figues, à Jean Guévré:--«Qu’est-ce que ce dôme?» ils répondront:--«ça c’est la tombe du Poète,
Poète qui fit des chansons--Pour une belle Provençale qu’on appelait Mireille; elles vont,--Comme en Camargue les moustiques,
Éparpillées un peu partout!--Mais lui demeurait à Maillane--Et les anciens du terroir--L’ont vu fréquenter nos sentiers.»
Et puis un jour on dira: «C’est celui--Qu’on avait fait roi de Provence...--Mais son nom ne survit plus guère--Que dans les chants des grillons bruns.»
Enfin, à bout d’explications,--On dira: «C’est le tombeau d’un mage--Car d’une étoile à sept rayons--Le monument porte l’image.»
Lecture émouvante s’il en fut, mais Mistral ne semblait pas, ne voulait pas prendre garde à notre trouble.
--Et puisque je l’ai payé, nous pouvons aller le voir.
En route pour le cimetière proche, parmi les dalles sombres et les mausolées de village, s’élève une jolie réplique du Pavillon de la Reine Jeanne si gracieux avec sa coupole légère, ses arcades élégantes, ses sveltes colonnettes...
Mistral, rêvant que le paradis devrait être la réalisation de ce que l’on a souhaité sur terre, pense qu’il sera bien sous ce kiosque charmant, pour tenir une éternelle _Cour d’Amour_. Avec l’Étoile du félibrige, le masque de son chien Pan-Perdut, quelques «Belles-têtes» seront sculptées aux clefs de voûte des Arlésiennes:
--Il ne faut pas oublier celles qui nous ont inspiré, murmure le poète...
Retournant à sa maison, il se félicite encore.
--Si je m’étais adressé à un architecte il m’aurait fabriqué un monument funéraire... Or je voulais quelque chose à mon goût... Cela en vaut la peine, c’est pour longtemps. Il y a quelques branches du jardin qui me le cachent un peu, je vais les faire abattre... Je suis très heureux à la pensée que je serai bien logé pour l’éternité!
CHAPITRE XXIII
La fin de Vermenouze.--Douceur et sagesse.--Les arbres d’Hyères.--Le dernier Noël.--L’Auvergne en deuil.
Cela dura deux ou trois ans, où, à travers de brèves reprises, il se sentait perdu. Il fut incomparable de foi, de sérénité, de bravoure. Il nous a légué le plus pur exemple de résistance humaine dans l’acceptation morale du déclin physique, du rétrécissement des horizons où s’était plu sa robuste activité. La verve du conteur, le rire ont disparu. La mélancolie et la tristesse sont venues, mais une âme imprévue d’exquise douceur se révèle. Le caractère ancien du capiscol nous paraissait dans son inspiration félibréenne tout de loyauté, mais non sans rudesse; maintenant, le montagnard s’est dépouillé de sa rugosité. Par la foi, il a opéré le miracle de réformer un tempérament jadis prompt et volontaire, désormais soumis à la loi divine; nulle plainte ne s’échappe de ses lèvres et c’est dans des strophes qui n’ont plus rien de terrestre, d’une adorable pureté de forme, qu’il jette un précieux regard sur les heures évanouies:
Vous avez attristé mon cœur, frappé ma chair, O Seigneur, dispersé mes espoirs et mes rêves, Et courbé mon orgueil comme un arbre des grèves Sur qui passe le vent farouche de la mer.
Le sang tumultueux qui coulait dans mes veines Est ainsi qu’un torrent d’été presque tari; Il ne réchauffe plus mon cœur endolori; Et ne fait plus gronder en moi ses douleurs vaines.
Je ne peux plus aller rêver parmi les champs Au milieu des gazons que mouille une eau sonore, Ni contempler les bois fumeux baignés d’aurore Ou les pourpres mélancoliques des couchants.
Je ne vois plus le ciel qu’à travers mes fenêtres, D’où je découvre un large horizon de sommets, Par l’automne aujourd’hui tristement embrumés, Et plus près, un coteau crayeux, bordé de hêtres.
Les monts sont gris, le bois rouillé, le coteau nu; Mais malgré sa pâleur froide, ce paysage Garde pour moi le charme attendri d’un visage De parent humble et doux qu’on a toujours connu.
Et par ces monts lointains dont ma vue est ravie, Et ce lambeau de ciel, et ces arbres en deuil, Je peux encor jouir, sans quitter mon vieux seuil, De ce qui fut la grande ivresse de ma vie.
Et je reconnais là votre cœur paternel: Vous mesurez le vent à la brebis tondue, Et desserrez, avec une tendresse émue, Avant de les briser, tous nos liens charnels.
Vous m’avez révélé l’attrait des humbles choses Du bon fauteuil d’hiver où je rêve, où je lis, Et l’été sous de frais ombrages recueillis, Du banc de châtaignier qu’enguirlandent des roses.
Vous m’avez fait aimer comme des amis sûrs Mes gros cahiers, ma lampe à la clarté d’or pâle. Mes livres et ma pipe aux bleuâtres spirales, Qui volent, emportant mes rêves vers l’azur.
Vous voulez bien, Seigneur, que l’amitié fidèle Glisse, discrète et souriante, autour de moi; Et qu’en mes jours fiévreux, mon front sente parfois Le frais attouchement de mes mains fraternelles.
Votre charme et votre douceur sont infinis; Et pour le miel que vous versez dans mon calice, Pour la bonté dont vous mêlez votre justice, Pour votre œuvre d’amour, Seigneur, je vous bénis.
De plus en plus, il devait s’enfermer au logis, émacié, fiévreux, contre la cheminée où s’immobilisaient ses fusils:
Maintenant, je suis las et vieux; mais de mon seuil, Où je viens réchauffer au soleil ma chair pâle, Je puis encor, mêlant cette joie à mon deuil, M’emplir l’âme et les yeux de ma terre natale.
Et Vermenouze redit les anciens, qu’il avait évoqués si gaillardement, naguère, dont les ombres chrétiennes lui apparaissent, consolatrices:
Et c’est pourquoi, tandis que d’agrestes parfums De sillons et de bois pénètrent dans ma chambre, Par cette après-midi brumeuse de novembre, J’ai laissé ma pensée aller vers ses défunts.
Plusieurs furent des saints, des cœurs graves et tendres Que consuma discrètement l’amour divin: Ils sont nos protecteurs, et ce n’est pas en vain Qu’une odeur de vertus monte encor de leurs cendres.
D’autres, tout simplement, furent de braves gens, De vaillants laboureurs, imprégnés d’Évangile, Qui jeûnaient en carême et les jours de vigile, Et dont la grange était ouverte aux indigents.
Penchés durant six jours sur la glèbe natale, Ils ne se reposaient que le septième jour, Et partaient frais rasés, pour l’église du bourg, Sitôt que souriait l’aube dominicale.
Tout l’hiver, ils battaient leurs blés jusqu’à la nuit, Fauchaient l’été, faisaient de grands labours l’automne Et cette vie active, encor que monotone, Éloignait de leur seuil la tristesse et l’ennui.
Le soir, groupés autour d’une table massive, Ils soupaient sobrement de lard et de pain brun, Puis s’endormaient, après la prière en commun, Dans de gros draps rugueux qui sentaient la lessive.
A leur foyer, sur qui planait un crucifix, Trois générations s’asseyaient côte à côte, La même cheminée accueillant sous sa hotte Et sur les mêmes bancs aïeuls et petits-fils,
Et, dans cette maison vivante et bruissante, Les vieillards souriaient avec un doux orgueil, Tout fiers de voir, avant de descendre au cercueil, Leur rude toge encore une fois florissante.
Eux, aussi, subissaient les humaines douleurs, Les deuils cruels et les traîtrises de la terre; Mais, la foi leur prêtant son appui salutaire, Ils attendaient, sans murmurer, des jours meilleurs.
Et quand la mort, parmi ces simples et ces sages, Entrait comme un voleur au pas silencieux, Celui qu’elle frappait se tournait vers les cieux, Sachant que le tombeau n’est qu’un lieu de passage. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Nous mangeons à leur table et dormons dans leurs lits; Les durs granits de notre seuil, luisants d’usure, Ce sont leurs lourds sabots à l’épaisse ferrure Qui longuement et lentement les ont polis.
Tout nous parle encor d’eux, les êtres et les choses, Un espalier qu’ils ont greffé, notre vieux chien, Qui connut les derniers partis et s’en souvient, Le jardin qu’ils aimaient et qui leur doit ses roses.
Je rêve d’eux, l’hiver, sur mon banc de noyer, Près de l’âtre et je pense, en regardant la flamme, Que c’est la lueur chaude et tendre de leur âme, Qui revient, un instant, réjouir le foyer.
Seul, dans sa sagesse, Verlaine, en une accalmie de retour à la foi, a pu écrire des hexamètres de cette pure et touchante simplicité. Voilà, après une existence d’émigrant et de célibataire, voilà Vermenouze, qui n’était pas sans quelques habitudes invétérées de vieux garçon, tout fondu, en douceur, en tendresse infinie, à l’emprise de son cher entourage, fermant les yeux de sa mère, gâtant ses nièces, rimant des propos de noces émus:
Toi, ma nièce, tu vas franchir ce seuil bénit, Partir de ce foyer, pour en fonder un autre, Mais le Bon Dieu permet que ce soit près du nôtre, Et tu viendras souvent retrouver le vieux nid.
Et chaque fois que sur ta porte hospitalière, L’on verra refleurir ton sourire vermeil, Ce vieux nid se fera gai comme une volière, Dans laquelle pénètre un rayon de soleil.
Tu reviendras, les bras ouverts, pleins de caresses A cet humble logis de paix et de douceur, Vers celle qui t’aime plus qu’on n’aime une sœur, Celle qui vit du souvenir de tes tendresses.
Et nos cœurs renaîtront à tous les beaux espoirs Et tes parents seront radieux, et moi-même, L’oncle morose, au front toujours rêveur et blême, En ton honneur, je chasserai mes oiseaux noirs.
Cependant, il fallait fuir les boues où se détrempait Vielles, dès l’automne, pour des climats plus propices. Vermenouze faisait cette concession à ses docteurs. Il ne s’y trompait pas: ne racontait-il pas ce trait sinistrement avertisseur d’un hôtel de la Côte d’azur, où l’on refusait de le loger, à son apparence trop maladive. Aussi, est-ce sans forte conviction qu’il se chauffait à «ses derniers soleils»; remerciant, par exemple, les arbres d’Hyères:
Vous tous, arbres des bords méditerranéens, Qui si longtemps, avez offert à ma névrose L’abri tiède de vos bosquets élyséens, Je vous quitte à regret et je vous remercie.
J’ai senti, grâce à vous, ma souffrance adoucie; Et vos tièdes senteurs, vos brises, vos fleurs d’or, L’air vierge de la mer, la splendeur du décor, Ont rouvert tout mon être aux charmes de la vie. Un peu de votre sève a coulé dans mon sang, D’un peu de rêve encor mon âme s’est fleurie. Et je pars, non guéri, pourtant vous bénissant D’avoir de l’éventail dentelé de vos palmes Fait sur mon front fiévreux descendre un souffle frais, Et versé dans mon cœur qui s’enchante et se calme, O bons samaritains, votre ombre et votre paix!
De-ci, de-là, il m’expédiait quelque bref billet, quelque carte illustrée à mon fils. Soit à Noël, soit au jour de l’an, il ne manquait jamais de nous envoyer ses souhaits. Son dernier mot est du 24 décembre 1914:
Vielles, le 24 novembre 1914
Merci, mon cher ami; Rozès de Brousse m’a communiqué votre charmant article de l’_Avenir du Tonkin_. Je n’ai ni la force ni le courage de vous écrire plus longuement: jamais je ne me suis senti si fini. Bonne année tout de même et bonne accolade à Charley. Les miens vous offrent leurs amitiés.--Je viens de passer une semaine au lit.
Aujourd’hui, il fait une journée splendide.
A. VERMENOUZE
Le 8 janvier suivant, il mourait.
* * * * *
L’Auvergne est en deuil de son poète, et je pleure l’ami de vingt ans que mon affection ne séparait pas de la nostalgie de la petite patrie. Il m’était bien impossible de penser à notre pays sans voir Vermenouze. Il m’apparaissait comme une âme vivante, entre les puys de nos volcans éteints. Après des siècles de silence de nos montagnes il avait jailli comme une lave nouvelle,--aujourd’hui glacée... Maintenant sur quel sommet, dans quelles vallées ne serai-je point assailli de la noire douleur d’être seul,--quand, à peu près partout, nous avions passé, fraternellement, ensemble.
CHAPITRE XXIV
En août 1914: Regard en arrière.--Vermenouze patriote.--L’aigle et le Coq.--Un vieux de la vieille.--Les traductions de Vermenouze: Jous la Cluchado.--Inspiration et philologie; Omperur et Empéradour.--A l’Auvergne...
Par quel soir, j’entends votre voix d’outre-tombe, mon cher grand Vermenouze!
Au dix-septième jour de la mobilisation, 18 août 1914.
Des mois et des mois, j’avais abandonné ce livre juste aux chapitres où je devais magnifier votre œuvre. J’avais délaissé l’Auvergne, pour des voyages, qui vous eussent enthousiasmé, au Maroc, et puis en Bretagne, et, ensuite, à travers Danemark, Norvège et Suède; il y a, à peine, six semaines, je rentrais par l’Allemagne, je m’arrêtais à Hambourg, à Cologne, à Liège! En Afrique, j’étais allé par l’Espagne, par notre Espagne auvergnate. A chaque station, je me rappelais nos projets de collaboration d’un roman sur l’émigration hispano-cantalienne! Au retour de la randonnée dans le bled, je me reposais vers la pointe du Raz, que vous aviez visitée lors de votre séjour en mon manoir de Locquémeau:
Nous, nous avons les monts; vous avez l’Océan. Deux mers: la vôtre bouge et la nôtre est figée, Mais cabrée et debout, après un bond géant. Elle s’est en plein ciel, à jamais érigée...
Puis vers le Nord, je vous avais oublié un peu. Mais, soudain, votre souvenir, impérieusement, a bondi sur moi; j’acquitte une dette, pour laquelle il n’est pas de moratorium: vous voulez que je dise quel patriote vous étiez, avec un magnifique espoir...
Il n’y a pas trois semaines, je souriais de ces annonces de guerre.
Sans doute, au Congrès de la Presse de Copenhague, où nous nous étions rencontrés avec une tourbe d’Allemands compacts et agressifs, j’avais dû m’avouer que des rapports policés étaient difficiles avec cette brutale engeance, toute ruée à la pâture des banquets. De ces télégrammes de conflits diplomatiques ma génération en a tant lus, depuis près d’un demi-siècle! On se battrait, pour ces histoires de Serbie? Quelle plaisanterie! Et voici que les peuples se ruent à la bataille, deux millions d’hommes s’échelonnent aux frontières. Paris s’est vidé de ses forces vives. On ne sait rien, sinon que d’immenses armées se hâtent pour une lutte formidable, comme il ne s’en est peut-être jamais déclarée. Ceux que l’âge condamne au plus cruel loisir demeurent désemparés sans plus d’âme que les vieilles barques échouées à pourrir sur le rivage. Impossible de travailler, de s’attacher à rien. C’est le plus merveilleux été de chaleur et de fleurs, de caniculaire torpeur et de silence. Tout repose, dans une sieste fastueuse, le tumulte habituel des travailleurs, des machines, des bêtes, du plaisir, anéanti...
Je suis seul, mon fils surpris en vacances dans un village de Normandie, d’où il m’écrit sa volonté de s’engager à Rouen, à Paris? il ne sait, avec les difficultés des parcours[50]... Quelle angoisse!... Je suis seul, désorbité... Je fais la ronde, à travers le château, la mémoire écrasée de tout ce passé... Ici, Bonaparte revenant d’Égypte, de Marengo... De ce cabinet Napoléon est parti pour Sainte-Hélène... Ces arbres centenaires, ces obélisques commémoratifs sont troués des balles, des biscaïens de 1815, de 1870... J’ai froid, j’ai peur... Je me réfugie dans le studio exotique où j’ai réuni mes quelques bibelots d’Extrême-Orient. Dans ce cadre reculé, où s’exilent des Bouddhas des plus lointaines pagodes d’Extrême-Asie, s’entassent la centaine de volumes et la documentation de ce livre en préparation... Je n’ai guère de goût à m’y remettre... Cependant, si je pouvais travailler: où en étais-je?... A Vermenouze, toujours, naturellement! Naguère, j’ai dit le _chasseur de sauvagine_. Je voulais ensuite raconter le Celte irréductible,--qui le 24 juin 1895, au théâtre d’Aurillac, recevait le Capoulié _Félix Gras et les Félibres_, en récitant _l’Aigle et le Coq_:
[50] Charles-Jean Ajalbert a rejoint le 113e régiment d’infanterie le 15 septembre, à Rouen.
... Je ne viens pas vous parler d’harmonie, d’union, d’humanité pacifique; car la France est blessée, encore, trop au vif. Je vais chanter l’épée héroïque.
Et je crois que nous aurions tort de célébrer la paix,--tant que nous n’aurons pas mis en place--la chair, de notre chair, notre membre coupé,--notre Lorraine et notre Alsace.
Vermenouze ne savait guère d’histoire de France que le commencement, qu’il avait appris à l’humble école des frères, et la fin, 1870-1871, où il avait servi, à vingt ans... Dans le deuil inconsolable de la défaite, c’est au passé glorieux de l’Auvergne que se retrempait sa foi dans la sûre revanche. Voici César, son cheval hennissant, avec du sang montagnard jusqu’au cou, foulant la chair vive du pays:
Mais le cœur d’un grand peuple bat dans notre pays.
C’est l’antre du lion; l’étranger n’y entre jamais sans péril,--l’étranger sur le sol de notre Auvergne--est toujours en péril!
Car l’Auvergne a ses rochers pour rempart,--et de ses mâles forts elle a la chair.--Pour rempart,--l’Auvergne a sa montagne--et la chair de ses fils!
Dans le ciel étoilé, un homme,--à la cime des puys s’est dressé.--Étoilé,--le ciel couronne d’astres--l’homme qui s’est dressé.
Il méprise l’armure: une peau--d’ours sauvage lui sert de manteau.--Une peau--sur une cuisse velue--se déploie en manteau.
Et de sa chevelure de Lion, rousse et dure, ressemble à une gerbe de blé mûr.--Roux et dur,--l’or blond de sa crinière--ressemble à du blé mûr.