Au cœur de l'Auvergne

Part 12

Chapter 123,735 wordsPublic domain

Merveilleux empire, dont Lamartine à son déclin saluait l’aurore éblouissante: _Il y a une vertu dans le soleil!_ Certes il le fallait, pour que cette pléiade de la Renaissance provençale pût espérer se faire entendre parmi les voix immenses du romantisme, dans la _langue méprisée_...

Le soleil me fait chanter...

En chantant dans notre langue, nous étions comme des dieux.

Hélas! Le chef est demeuré seul, de la phalange des Aubanel, des Gras, des Roumanille, pour mener la cause à la consécration universelle... Seul, il aura vu le Pactole affluer au Rhône, et les cent mille francs d’un prix Nobel tomber dans la fameuse Coupo Santo, qui ne semblait pas destinée à s’emplir jamais d’un tel flot d’or--de l’or du nord venant éclairer le midi...

Mais l’illustre poète n’a pas voulu mettre en cave la vendange heureuse. Il a convié toutes les ombres chères de ses compagnons disparus à la libation glorieuse du _Cinquantenaire de Mireille_, et de l’érection de sa statue à lui, Mistral, vivant! Et pour qu’elles puissent magnifiquement assister aux prochaines commémorations arlésiennes, il leur a préparé le logement,--un _Palais du Félibrige_.

Tout de suite, avec sa superbe habituelle, le lauréat du prix Nobel avait trouvé l’emploi de la somme... Souverain de l’idéal,--dont toute l’existence s’était tenue dans la simple maisonnette de famille, il rêvait parfois d’une résidence plus grandiose: non pas pour lui, dont l’ambition finale était le petit mausolée au cimetière du village natal--mais pour l’Empire...

Oui, un _Palais du Félibrige_, où emménagerait et s’augmenterait le «Muséon Arlaten,» trop à l’étroit dans son étage du tribunal de commerce: le «Muséon Arlaten», précieux et naïf reliquaire de la tradition familière et du génie poétique de la Provence. Mistral avait tourné son dévolu sur le bel ancien hôtel de Laval, du XVe siècle.

Aussitôt, l’Empereur du Soleil allait se trouver aux prises avec les contingences terrestres et locales, municipales, départementales et gouvernementales! Et moi aussi! Mais, pour moi, c’était toute joie et tout honneur que le hasard me permît de servir le maître de Maillane et de l’aider à se diriger dans le dédale des difficultés administratives,--et à en sortir. C’est ce qui me procure l’occasion, avec son assentiment, de crayonner ces souvenirs inédits au portail du monument, avant qu’il ne soit ouvert aux pompes officielles.

Donc, on négociait avec une lenteur toute méridionale--qui risquait de n’aboutir que pour le centenaire. F. Mistral avait offert d’acheter l’hôtel de Laval, où était le collège--que l’on se proposait de transférer à l’école primaire supérieure, en construction. Grâce à l’aubaine particulière, la ville, sans grever ses finances, pouvait désaffecter l’ancien immeuble, et installer une école plus vaste pour recevoir les élèves du collège. Mais il fallait l’agrément du ministère. Si la suppression était décidée, en principe, du vieux collège appelé à se confondre dans la jeune école, la solution pratique exigeait quelque délai. Mistral commençait à s’inquiéter des retards bureaucratiques. Un soir de juin 1906, qu’il disait ses doutes, en ma présence, je lui proposai de tenter une démarche précise, auprès du nouveau grand maître de l’Université. Oh! je n’affirmerai pas que Mistral ait accepté d’enthousiasme de s’adresser au rapporteur de la séparation! Enfin, il me confia le petit dossier, et peu après, il pouvait m’écrire:

Mon cher ami,

Je vous remercie, d’abord pour l’activité que vous avez mise à présenter et à recommander à M. Briand le projet relatif au Muséon Arlaten... Je vous donne copie de la charmante lettre que m’a adressée M. Briand. Si vous croyez qu’il soit urgent de remercier votre ami dès à présent, vous voudrez bien me le dire...

F. MISTRAL

Voici la lettre du ministre dont je prends le texte sur la copie conforme, de la main de Mistral:

Mon cher Maître,

J’ai été mis au courant de votre généreux projet par M. Ajalbert, et j’ai pris connaissance des documents qu’il m’a soumis. J’ai mis immédiatement la question à l’étude et j’espère que nous pourrons trouver une solution favorable à vos désirs. Soyez assuré que je la cherche avec la sympathie la plus vive pour votre projet, et la plus respectueuse pour votre personne et pour votre œuvre...

ARISTIDE BRIAND

Ainsi, le poète jetait son trésor par les fenêtres dans le palais de Laval, le maire d’Arles acquiesçait et le ministre se montrait favorable...

J’étais fier de moi, je ne le cacherai pas...

Or, il n’y avait rien de fait, et tout se disloquait la semaine suivante... C’était le désarroi, mélancoliquement traduit en trois lignes:

Voici, mon cher ami, le renseignement que je reçois, et que je vous communique, non sans embarras... Qu’il est difficile de faire un peu de bien!...

F. MISTRAL

C’eût été trop beau que cela se déroulât simplement, comme une farandole!

J’avais demandé une note sur la situation du collège, pour joindre au dossier. Un ami de Mistral s’était précipité chez le principal du collège, qui lui avait affirmé que le collège n’avait jamais été aussi florissant, que pas un de ses élèves n’émigrerait à l’école nouvelle:

Arles, 13 août 1906.

_à F. Mistral_.

Dès que j’eus reçu votre lettre du 10 août, je cherchai à me renseigner sur l’objet de la demande Ajalbert. La seule personne qui pût me fournir des tuyaux précis était le Principal du Collège. Or, M. Castel passe ses vacances à la campagne dans les environs du Petit Clar.

Nous avons donc, samedi, M. Eysette et moi, pris un fiacre et nous nous sommes rendus à la campagne de M. Castel.

Il résulte des affirmations de M. Castel que notre Collège n’est nullement en décadence; et que le chiffre de 140 élèves qu’il compte à cette heure n’a peut-être été jamais atteint. Voilà un renseignement puisé à la source.

M. Castel nous a d’autre part affirmé que l’état déplorable des constructions constituant le Palais de Laval nécessitait, comme réparations indispensables, des sommes folles. Quand on aura dépensé 50.000 francs dans cet immeuble, on ne s’apercevra d’aucun changement presque, nous dit-il. Les toitures sont à refaire; et toutes les menuiseries des fenêtres (il y en a une centaine, au bas mot) et tous les carrelages. Ce sera un gouffre de dépenses que cet immeuble-là, et quand on y aura dépensé des cent mille francs, on s’apercevra que tant d’argent dépensé l’aura été au profit de la Ville, propriétaire, sans qu’on ait la certitude de voir le Contrat de location respecté jusqu’au bout.

Excusez-moi, Maître, de vous donner ainsi mon avis très franc sur une combinaison qui n’est avantageuse _qu’en façade_ (c’est le mot). Le projet de contrat que j’avais rédigé en 1904 n’était, en somme, qu’un contre-projet _bien défectueux_, puisque le Maire en vient d’accepter les grandes lignes et que la ville y trouve admirablement son compte.

Mais voilà, M. Ajalbert ne sait rien de tous ces dessous, et il pousse, il pousse!...

X...

Le 17 août, découragé, F. Mistral m’écrivait:

Maillane, 17 août 1906.

Mon cher ami, la question devient embarrassante et ne pourra être éclaircie que par l’expérience qui va se faire. Dès que l’École Primaire Supérieure en construction sera ouverte, on verra si la plupart des élèves du Collège passeront à la Primaire, comme le croit le Maire d’Arles, où s’ils resteront collégiens, comme le dit le principal.

Il y a en plus, d’après la lettre que je vous ai communiquée, les grosses réparations qui seraient à faire au Palais Laval, s’il n’y a pas exagération (ce que je saurai par l’architecte du monument)--qui va du reste être classé.

Laissons donc traîner l’affaire, car rien ne presse et nous sommes logés. D’ailleurs nous pourrions nous camper aussi dans quelque autre ancien hôtel d’Arles--et nous en avons trois ou quatre en vue. Mais l’hôtel de Laval, le plus spacieux et le mieux placé de tous, aurait ma préférence, si, une fois classé, le ministère des Beaux-Arts voulait aider à la restauration!

Je regrette, mon cher Ajalbert, de vous avoir causé tout ce tracas de démarches et je vous suis quand même extrêmement reconnaissant de l’empressement extrême que vous aviez mis à m’être agréable. _Quan vai plan vai van._ Attendons.

Je vous remercie, la main dans la main.

F. MISTRAL

Ces quelques extraits de correspondance indiqueront assez par quelles tribulations Mistral ne s’est acheminé que lentement vers le palais du Félibrige... Enfin tout s’arrangeait peu à peu; et victoire nous restait:

30 décembre 1906.

... J’ai encore besoin de votre «Sésame ouvre-toi!» pour l’effective livraison de mon palais de Laval. Malgré le traité signé avec le maire d’Arles qui me livre ce local après cette année scolaire, malgré l’assentiment de Briand (qui nous fut communiqué par l’inspecteur universitaire de Marseille), malgré le voyage que le maire d’Arles fit à Paris pour hâter la solution... la tardive évacuation du collège et l’aménagement qui devra suivre, renverront notre prise de possession à deux ou trois ans.

Si j’avais votre âge, mon cher Vercingétorix, et votre barbe blonde, je pourrais attendre sans impatience! Mais songez que dans trois ans et demi j’aurai atteint, si Dieu et Sainte Estelle le permettent, quatre âges d’homme, comme Nestor! Il ne faut pas plaisanter avec pareilles échéances. Je vous souhaite, mon cher Ajalbert, toutes sortes de bonheurs et je prie, en vrai croyant, Notre-Dame d’Arpajon de vous payer en bonne mère tout ce que vous ferez pour le félibre des Saintes-Maries.

MISTRAL

Je suis payé avec faste de quelques brefs dérangements! La tâche était facile d’incliner à la requête d’un Mistral le ministre Aristide Briand; il suffisait qu’il connût; ma courte ambassade n’eut pas à s’épuiser en diplomatie!

Et le triomphe s’apprête:

24 janvier 1909.

Mon Cher Ajalbert,

Les fêtes arlésiennes pour le cinquantenaire de Mireille et l’inauguration du palais du Félibrige auront lieu à la Pentecôte... Je n’ai pas oublié que vous nous aidâtes de tout cœur à hâter la désaffection de ce vieux collège d’Arles, que j’ai payé à la ville 40.000 francs de mon argent de poète. Ne parlons pas du reste, je veux dire de la restauration du dit collège et de son appropriation au Muséon Arlaten! c’est le prix Nobel qui en fait les frais. Les travaux sont terminés et le transfert des collections provençales a lieu actuellement.

Et maintenant, plaignez-moi: assister de mon vivant à l’érection de ma statue est la plus effroyable tuile qui pût me tomber sur la tête, et je donnerais tout ça pour un déjeuner d’amis, tels que Jean Ajalbert, sous les peupliers blancs des bords du Rhône...

Mais, puisqu’il faut que tout se paye, résignons-nous donc, et vive Provence!

MISTRAL

Vive Provence! Et vive Mistral qui, si simplement et affectueusement, veut bien se souvenir qu’à la couronne d’or et d’étoiles du Félibrige, nous avons mêlé un brin de genêt d’Auvergne...

CHAPITRE XVI

Au parc de Richelieu.--Blaise Pascal.--Le style des _Pensées_ et celui de Napoléon.--Blaise Pascal _l’Auvergnat_.--Le sol et le caractère.--Tout à gagner; rien à perdre...--Du Puy-de-Dôme à l’immortalité de l’âme.

Que l’ombre de Joséphine me permette quelque infidélité! Aussi bien, il vient trop de visiteurs à Malmaison, par ces grands beaux jours d’impérial printemps. En groupes compacts et internationaux, à lourds souliers de touristes, ils piétinent le silence et la solitude, ils écrasent la séculaire rumeur d’amour et de gloire qui hante ces chambres et monte de ces allées, aux matins et aux soirs sans foule. Je vais faire un tour. Le téléphone peut appeler de sa plus insistante sonnerie; dans quelques minutes, je serai à dix-huit cents mètres au-dessus du niveau de l’étang de Saint-Cucufa. C’est le temps, chaque année, de mon pèlerinage vers le parc de Richelieu, pour l’anniversaire de la visite que fit, en avril 1639, un prodigieux enfant de quinze ans, au terrible cardinal qui villégiaturait à Rueil... Ici, Étienne Pascal, avec ses deux filles et son fils, accourait remercier le ministre qui rendait sa faveur au Président de la Cour des Aides, en disgrâce. De l’audience était Blaise Pascal, dont la sœur Jacqueline, âgée de treize ans, sur un placet en vers remis à la fin d’un spectacle où elle avait joué, obtint «de l’incomparable Armand», touché de sa gentillesse, qu’il appelât de l’exil leur malheureux père.

* * * * *

Blaise Pascal: l’Auvergnat...

A ce nom, quel changement à vue, vertigineux; comme un frêle décor de théâtre, le joli paysage sururbain s’éclipse, et la chaîne des Dômes se dresse, monte, s’étage formidable, dans la nue! Les triomphes de la politique, la gloire des batailles qui s’évoquent, entre ces arbres, autour de ces pièces d’eaux, les plus fastueux souvenirs de la monarchie et de l’empire qui bondissent à la mémoire par la promenade sur ces terres historiques de Rueil, reprises aujourd’hui par des usines de blanchisseries ou la culture maraîchère,--les plus impérieuses figures de la diplomatie et de la guerre, comme elles se reculent, pour moi, sur le fond du paysage, dès que s’avance l’écrivain des _Provinciales_ et des _Pensées_!

Qu’était-ce que le maître des destinées de la France, dans les splendeurs d’une habitation dont le Roi se montrait jaloux, en face de cet enfant malade, déjà tout consumé de génie! Que sera-ce, le dompteur de l’Europe, à l’apogée de sa vertigineuse domination, devant des quelques traits de plume, qui ont à jamais flétri la force et la guerre:

--Pourquoi me tuez-vous?

--Eh! quoi? ne demeurez-vous pas de l’autre côté de l’eau?

D’ailleurs, ce n’est pas qu’une circonstance de lieux, arbitraire, qui rapproche ici les noms de Pascal et de Napoléon. C’est Sainte-Beuve qui trouve de la ressemblance aux deux, en leurs écrits:

J’ai nommé Pascal: c’est peut-être l’écrivain moderne duquel se rapproche le plus, pour la trempe, la parole de Napoléon, quand celui-ci est tout entier lui-même... Pascal, dans les immortelles _Pensées_ qu’on a trouvées chez lui à l’état de notes, et qu’il écrivait sous cette forme pour lui seul, rappelle souvent, par la brusquerie même, par cet accent despotique que Voltaire lui a reproché, le caractère des dictées et des lettres de Napoléon. Il y avait de la géométrie chez l’un comme chez l’autre. Leur parole à tous deux se grave à la pointe du compas, et, certes, l’imagination non plus n’y fait pas défaut. Ai-je besoin d’ajouter que ma comparaison ne va pas au-delà? Si simple que soit le style de Pascal et quoique on ait eu raison de dire que «rapide comme la pensée, il nous la montre si naturelle et si vivante, qu’il semble former avec elle un tout indestructible et nécessaire», ce style, dès qu’il se déploie, a des développements, des formes, du nombre, tout un art dont le secret n’est pas celui du héros qui court à la conquête.

Ainsi, Blaise Pascal et Jacqueline ont vécu là les minutes tremblantes où leur père attendait de son Éminence le rétablissement de sa fortune... Par cette halte de Rueil, il m’est plus facile de les suivre de Clermont-Ferrand à Port-Royal; j’ai sous les yeux tout leur trajet éperdu, à la suite d’un père admirable, réduit à se cacher et à implorer,--et, tout à l’heure, lorsqu’ils entreprendront l’âpre et déchirante montée vers les sommets de la certitude infinie...

Pascal Blaise...

_L’Auvergnat._

Comme il faut savoir gré à M. Lintilhac, dans son _Portrait de Pascal_, d’avoir d’abord marqué cette origine... Né en 1623, il arrive à Paris, en 1631... Il n’a séjourné que huit ans en Auvergne, mais de souche auvergnate.

* * * * *

Pascal: le Puy-de-Dôme?

Non, ce n’est pas que le souvenir de l’expérience du vide, qu’il fit exécuter sur la montagne natale, qui incline à cette confrontation de la nature du sol et du caractère de l’individu, c’est toute la vie, c’est toute l’œuvre, qui portent la marque de la filiation volcanique. Chaque paysage est un état d’âme? Chaque paysage, aussi, offre un aspect d’âme. Comment? où mieux, qu’ici, se révélerait celle de Pascal, cratère sublime où se penchent notre admiration et notre angoisse, comme nos regards plongent aux gouffres qui s’évident sur cette chaîne de cendres et de scories... A des milliers de siècles d’intervalle, matière ou pensée, il semble que ce soit la même lave ardente qui ait fourni les assises et les paliers successifs des monts ou de la foi en éruption: dans leur chaos frénétique, les _cheyres_ des environs de Clermont sont des champs d’inconnu et d’épouvante pareils aux espaces de doute, de détresse et d’emportement où, «seul des Jansénistes, Pascal a éclaté». Par de mêmes gradins violents et puissants, la contrée et l’homme escaladant vers le ciel, vers les cimes, des rochers au front impénétrable sont émouvants d’orgueil et de mystère, comme des phrases abruptes des _Pensées_ ont la beauté des arbres foudroyés et des blocs erratiques...

Certes, il est aisé de composer le parallèle qui accorde la fougue pressante et la fièvre de certitude et la splendeur tumultueuse du génie de Pascal au rythme farouche de la montagne auvergnate, montant à l’assaut de l’horizon comme une mer impétueuse, miraculeusement immobilisée, sous les aspects de la plus furieuse tempête.

Mais laissons ces jeux de rhétorique. Pénétrons dans Pascal. Au cœur de son œuvre et de sa vie, bien détachées de l’Auvergne, intimement, il se révélera tout auvergnat authentique.

* * * * *

N’est-ce pas par l’argument de l’intérêt pratique qu’il entend triompher de toutes les résistances de l’athée, du sceptique, de l’indifférent? L’intérêt n’a pas prise que sur les seuls auvergnats; tout de même, ils sont plus sensibles aux gains précis qu’aux spéculations hasardeuses. Gagner l’éternité _pour un jour d’exercice sur la terre_ serait assez dans leur manière. Résoudre le problème de la destinée, au moyen du _pari où il y a tout à gagner, rien à perdre_, c’est d’un pur auvergnat, fidèle au bas de laine et aux placements de père de famille.

Mais tout ceci n’est que raisonnement dont on n’a que faire, en somme; la foule de nos compatriotes rendus d’eux-mêmes à la foi du charbonnier. Où Pascal peut les toucher immanquablement, c’est quand, revenu de ses vols hardis à des hauteurs immensurables, son esprit se pose au plus bas de nos chemins terrestres pour y faire rouler--sinon la brouette, découverte bien avant lui,--au moins la _vinaigrette_, sorte de voiturette à deux roues traînée par un homme, la voiture à bras qu’on appelle roulette et aussi _brouette_, d’où la confusion. Ne doit-on pas encore à l’auteur des _Provinciales_ l’innovation du transport en commun des voyageurs par voitures publiques à itinéraires fixes, bref, l’inventeur de l’omnibus? Voilà surtout de quoi ravir nos émigrants, épris de réalisations immédiates. Sans doute, de mêmes formules et combinaisons auraient pu provenir d’autres cerveaux du Nord ou du Midi? Pourtant, on serait plus étonné de trouver chez Dante Alighieri ou dans Bossuet la conversion de l’incrédule par la démonstration de l’excellence du pari où à tous coups l’on gagne,--ou bien un système de locomotion à prix réduit... Cela est du tempérament auvergnat. Le solitaire de Port Royal n’avait pas dépouillé le vieil homme, l’enfant natif.

* * * * *

Pascal: le Puy-de-Dôme..., j’y reviens quand même: le Puy-de-Dôme, qui s’offre au regard tout autre de la base à la cime, et non pas seulement détaché par la tête comme tant de pics des chaînes enchevêtrées les unes aux autres; Pascal, tout à part, escarpé et sans bords, dans notre littérature, l’homme et la montagne pareillement isolés et tourmentés, dans leur élan formidable pour s’arracher à la terre et monter déchirer les voiles de l’espace et de l’inconnu...

* * * * *

Pascal, auvergnat, oui, mais que son incessante ascension vers la lumière éloignait, à chaque heure, davantage, de notre existence dans l’ombre de la vallée... Le _patois_, le _pays_, que tout ceci était infime à son regard ébloui d’infini... Quel désastre, d’ailleurs, si le patois eût trop retenti à ses oreilles d’enfant, et si «la campagne qui semble entrer de toute part dans la ville» lui eût masqué les étendues où devait planer sa torturante curiosité! Passons. Je me prendrais à haïr nos innocents patois, en songeant qu’ils eussent pu compromettre l’avènement d’une langue inouïe, jusqu’alors, comme spontanée, et suprêmement définitive. Je me prendrais à détester la petite patrie, dont le culte étroit jusqu’à proscrire l’émigration en retenant l’enfant à l’endroit de sa naissance, aurait pu avilir sa vaste destinée, priver la France d’incomparables chefs-d’œuvre, le monde d’un monument unique...

* * * * *

Le patois, notre cabrette, nos bourrées,--quel piètre divertissement pour un Pascal qui condamnait tous les divertissements...

L’immortalité de l’âme, voilà qui seul importe:

«Je ne sais qui m’a mis au monde, ni ce que c’est que le monde ni que moi-même. Je suis dans une ignorance terrible de toutes choses. Je ne sais ce que c’est que mon corps, que mes sens, que mon âme, et cette partie même de moi qui pense ce que je dis, qui fait réflexion sur tout et sur elle-même et ne se connaît non plus que le reste. Je vois ces effroyables espaces de l’univers qui m’enferment, et je me trouve à un coin de cette vaste étendue, sans que je sache pourquoi je suis plutôt placé en ce lieu qu’en un autre, ni pourquoi ce peu de temps qui m’est donné à vivre m’est assigné à ce point plutôt qu’à un autre de toute l’éternité qui m’a précédé et de toute celle qui me suit. Je ne vois que des infinités de toutes parts, qui m’enferment comme un atome et comme une ombre qui ne dure qu’un instant sans retour. Tout ce que je connais est que je dois bientôt mourir; mais ce que j’ignore le plus est cette mort même que je ne saurais éviter...»

Oui, que ce bas monde est petit, quand on le contemple du haut des crêtes escaladées... On a gravi, par les ténèbres, pour arriver au lever du soleil... Voici l’aube et le matin...

On aspire l’air cru, que n’a pas chauffé le jour encore... Mais le sang bat plus vite aux tempes. La vue se lasse de fouiller l’horizon... Il faut se replier, le vertige menace. On n’en peut plus, de solitude et de silence.

* * * * *

On n’habite pas les sommets: il faut descendre de la montagne et de Pascal...

CHAPITRE XVII

De Malmaison à la Limagne.--Jacques Delille, d’Aigueperse.--Pierre de Nolhac.--Les voyages du citoyen Legrand.--L’individu expliqué par le pays.

Pascal, Napoléon, le Puy-de-Dôme, le Mont Valérien, Clermont-Ferrand et Rueil, ce n’est point de ma faute si les distances s’abolissent et si de tels rapprochements s’opèrent... Détournés des âpres sommets, nos regards vont errer sur la riche et fruiteuse Limagne... Quel sera notre guide? Jacques Delille, d’Aigueperse, qui avait déjà vu naître le chancelier de l’Hôpital; Jacques Delille dont la mère eut parmi ses aïeules une l’Hôpital et une Pascal; Jacques Delille, l’un des hôtes les plus brillants de la Malmaison, et qui en versifiait le _Ruisseau_ avant la Révolution:

Parmi les jeux que pour vous on apprête, Permettez, belle Eglé, que le dieu du ruisseau Qui, charmé de baigner votre heureuse retraite, Vous voit rêver souvent au doux bruit de son eau, Vienne s’unir à cette aimable fête: C’est à vous que je dois le destin le plus beau. Mes ondes, avant vous, faibles, déshonorées, Sur un limon fangeux se traînaient, ignorées: C’est vous de qui les soins, par des trésors nouveaux, Ont augmenté les trésors de ma source, C’est vous qui, dans leur course, Sans les gêner, avez guidé mes eaux.