Part 13
La postérité n’a pas ratifié les suffrages enthousiastes de Voltaire, qui poussait J. Delille à l’Académie où il fut élu à trente-quatre ans: mais le Roi le trouva trop jeune; il fallut un second vote, en 1780. Le _dupeur d’oreilles_,--comme il fut surnommé pour son habileté à séduire ses contemporains par les récitations qu’il faisait de ses vers,--n’a plus guère de lecteurs.
Sa manière froidement descriptive apparaît comme le plus vain des exercices prosodiques. Cependant, par un jour où nous traversons l’heureuse contrée d’où Jacques Delille s’élança pour une carrière si retentissante, nous devons lui tenir compte, dans la disgrâce actuelle de l’opinion, de ce que ni la gloire, ni la fortune, ni la faveur de la mode et des grands ne lui firent oublier les vieux parents demeurés au pays, ni le cher paysage de son enfance:
O champ de la Limagne! ô fortuné séjour! Hélas! j’y revolais après vingt ans d’absence; A peine, le Mont d’Or, levant son front immense, Dans un lointain obscur apparut à mes yeux, Tout mon cœur tressaillit; et la beauté des lieux Et les riches coteaux, et la plaine riante, Mes yeux ne voyaient rien; mon âme impatiente, Des rapides coursiers accusant la lenteur, Appelait, implorait ce lieu cher à mon cœur. Je le vis, je sentis une joie inconnue. J’allais, j’errais. Partout où je portais la vue, En foule, s’élevaient des souvenirs charmants. Voici l’arbre, témoin de mes amusements; C’est ici que Zéphir de sa jalouse haleine Effaçait mes palais dessinés sur l’arène; C’est là que le caillou, lancé dans le ruisseau, Glissait, sautait, glissait et sautait de nouveau. Un rien m’intéressait; mais avec quelle ivresse J’embrassais, je baignais de larmes de tendresse, Le vieillard qui, jadis, guida mes pas tremblants, La femme dont le lait nourrit mes premiers ans Et le sage pasteur qui forma notre enfance! Souvent je m’écriais: Témoins de ma naissance, Témoins de mes beaux jours, de mes premiers désirs, Beaux lieux, qu’avez-vous fait de mes premiers plaisirs.
Avec plus de sincérité et de charme,--de nos jours, M. Pierre de Nolhac marque sa tendresse filiale aux mêmes horizons. Conservateur des magnificences de Versailles, historien de Marie-Antoinette, l’auteur des poèmes _de France et d’Italie_ consacre de fidèles _Juvenilia_ à l’Auvergne:
Au soleil du Midi, j’ai vu les Pyrénées, Emprisonnées l’hiver dans leurs cirques neigeux, Et les Alpes, d’argent lumineux couronnées, De leurs dents de cristal déchiqueter les cieux; Mais je t’ai mieux aimée en ton lit de bruyères, Auvergne, avec tes puys aux contours moins sévères, Et tes horizons faits pour le repos des yeux.
Je veux glorifier ton Sancy, qu’à l’aurore Enroulent en passant les nuages houleux. Tes cascades, tes rocs, tes châteaux, ton Mont-Dore, Que Juin tardif éveille en ses vallons frileux; Tant de petits hameaux nommés de noms celtiques Et, dans le cercle étroit des prismes basaltiques, Tes cratères muets où dorment les lacs bleus.
J’ai marché dans ta lave et dans tes pouzzolanes Des vignes de Limagne aux forêts du Cantal: J’ai compté les piliers de tes cryptes romanes D’où partit la croisade et d’où sortit Pascal. L’histoire glorieuse où j’ai suivi ta trace, Dans le cœur ferme et sûr des hommes de ta race A mis comme un orgueil l’amour du lieu natal.
Ton peuple, fier encor de ses labeurs rustiques, Il sait confusément que ton sol enchanté A jailli le premier des océans antiques Et que le feu cruel a servi ta beauté: Et maintenant parés de leurs grâces nouvelles, Tes soixante volcans, comme autant de mamelles, Symbolisent ta force et ta fécondité.
O Terre, où chaque pli cache une cicatrice, Où chaque mont fleuri parle de jours d’effroi, Je suis venu vers toi comme à l’inspiratrice; Ce qui t’aime en mon âme est le meilleur de moi; En retour, donne-moi l’oubli dont tu disposes, L’exemple et le conseil de tes horizons roses: Fais que mon cœur troublé s’apaise comme toi...
De ses attraits de toutes sortes, la Limagne possède d’autres témoignages, moins suspects que ceux de ses enfants poètes--qui eussent célébré pareillement quelqu’autre berceau de leur naissance,--comme ils ont glorifié de tout leur effort des sites plus fameux de l’art et de l’histoire... La Limagne a conquis le citoyen Legrand, moins tendre à l’ordinaire. Il est d’Amiens, M. Legrand d’Aussy, élève des Jésuites, puis professeur, dans leur ordre, jusqu’à la suppression de la Compagnie. Épris de vieux langage, il recueille ou traduit des _Fabliaux_ et Contes des XIIe et XIIIe siècles. Puis, il s’avise--cela n’a pas vraiment changé--qu’il paraît beaucoup de livres de voyages «de Suisse, d’Angleterre, d’Italie, de tous les États du monde, enfin! et jamais de voyages de France.» M. Legrand d’Aussy n’avait, d’abord, d’autre dessein que d’aller voir son frère, qui habitait passagèrement Clermont. La visite de 1787 se prolongea en voyage, renouvelé en 1788. D’où le Voyage en 3 volumes du citoyen Legrand: _Dans la ci-devant haute et basse Auvergne_, paru l’an III de la République Française. Après quoi, il sera nommé, en 1835, conservateur des manuscrits français à la Bibliothèque Nationale. Enfin, M. Legrand d’Aussy mourra membre de l’Institut.
Pour le citoyen Legrand, l’amour de la Limagne, c’est le coup de foudre. Il n’y va pas par quatre chemins, en Auvergne, mais par un seul:
«L’Auvergne, selon ceux de ses divers cantons que parcourra d’abord un voyageur, sera pour lui ou une contrée hideuse, ou un pays magnifique. Y entre-t-il par l’est, par l’ouest ou par le sud, il ne la voit que montueuse, âpre et sauvage; il hâte ses pas pour en sortir et n’y pénètre qu’en plaignant ceux qui l’habitent. Vient-il de Paris ou du département de l’Allier: tout change; il admire, il envie; c’est la ci-devant Limagne qu’elle lui présente, cette Limagne, l’un des plus fertiles, ainsi que l’un des plus agréables cantons de la République et dont jusqu’ici je ne t’ai encore parlé qu’en ajoutant un éloge.»
Le citoyen Legrand rappelle que, déjà, au IVe siècle, Sidoine Apollinaire disait de cette contrée que sa beauté donnait au voyageur le dégoût de sa patrie: _quod hujus modi est ut semel visum advenis multis patriæ oblivionem sæpe persuadeat_. Grégoire de Tours a noté les regrets du Roi Childebert, contrarié par le brouillard qui l’empêchait de jouir du spectacle agréable qu’il se flattait d’y voir: _dicere enim erat solitus rex velim unquam Arvernans lemanem, que tantâ jucunditatis gratiâ refulgere diditur oculis Cernere_. Le concitoyen voyageur ne se lasse pas d’admirer. Comme Argus, il eût voulu être tout œil. Son enthousiasme résistait malgré la déconvenue qu’il subit à Clermont, où son opinion se rencontre avec celle de Fléchier pour trouver la ville lugubre et sombre. Ce n’est qu’une première impression, contre laquelle il se hâte de réagir:
«Dans ces maisons noires, tu trouverais une excellente société... Dans cette ville dont l’extérieur est rebutant, tu verrais trois promenades publiques qui, malgré leur peu d’étendue, offrent, vers différents points de la Limagne et des montagnes, une perspective délicieuse.»
La Limagne a conquis à l’Auvergne un ami passionné. Il ne veut pas que, malgré les apparences, l’Auvergne soit la Boétie de la France, et il n’admet pas que la nature marâtre puisse l’avoir condamnée comme d’autres penchent à le croire, à ne produire que des maçons, des chaudronniers, des tailleurs de pierre. Ainsi, d’Ormesson
«a peint les habitants de la Haute-Auvergne comme _vifs_ et _industrieux_, tandis que, selon lui, ceux de Limagne sont _pesants_, grossiers, et _sans industrie_... Cependant... Je vois que la partie des montagnes, quoique douée par la nature _d’esprit_ et _de vivacité_, c’est-à-dire de génie et d’imagination, n’a pourtant à revendiquer dans ce nombre que de Belloi pour Saint-Flour, Boissi pour Vic, Mainard pour Aurillac; et que tous les autres appartiennent à cette Limagne où les esprits sont, dit-on, _pesants_ et _grossiers_; à cette Limagne qui n’est qu’une faible partie de la contrée. C’est à celle-ci que la littérature et les sciences doivent: Domat, l’Hôpital, Thomas, Pascal, Sirmont, Champfort, Girard, et, parmi les auteurs vivants, le ci-devant abbé de Lille. Mais j’observe, en même temps, que dans le nombre des personnages dont je viens de citer les noms, il n’y a pas un seul artiste; j’observe qu’excepté Domat, qui passa une partie de sa vie en Auvergne tous l’ont quittée fort jeunes, et ont toujours demeuré loin d’elle.»
Une autre observation curieuse est formulée:
«C’est que, si l’Auvergne est, de toutes les anciennes provinces de France, celle qui a produit le moins d’artistes, c’est de toutes aussi celle qui a donné au royaume le plus de chanceliers. Témoin: Saint-Bonnet, référendaire sous Sigebert III, roi d’Austrasie; Gerbert, chancelier de France, sous Hugues Capet; Pierre Flotte et Aycelin de Montaigut, sous Philippe-le-Bel; Rodier, sous Charles-le-Bel; de Vissac et Guillaume Flotte, sous Philippe de Valois; Aycelin de Montaigut, sous le roi Jean; Giac, sous Charles VI; du Prat et du Bourg, sous François Ier; L’Hôpital, sous François II et Charles IX; enfin, du Vair et Marillac, sous Louis XIII...»
Enfin, Legrand d’Aussy explique l’individu par le pays:
«L’Auvergnat ayant, par la nature de sa constitution, des fibres peu irritables et devant avoir, par conséquent, peu de sensations, il est naturellement froid et sérieux. Pour le tirer de cet état d’engourdissement et d’apathie, il lui faut des émotions fortes; aussi ne connaît-il ni tous ces divertissements gais, ni tous ces jeux et amusements divers qu’ont imaginés ou adoptés nos départements dont les habitants sont renommés par la pétulance ou la vivacité de leur caractère. Tout cela serait insipide pour lui. Mais, quand il est ému il l’est plus profondément, plus longuement qu’eux; et presque toujours son affection dégénère en passion violente. Habituellement froid et triste, mais sujet à des orages terribles, on dirait que les qualités de son ciel sont devenues les siennes.»
Pascal est ainsi comme un sommet orageux, tout retentissant de la foudre et sillonné d’éclairs!
CHAPITRE XVIII
Royat au XVIIIe siècle.--Nicolas de Champfort.--De la _jeune Indienne_ à la Révolution.--_Guerre aux châteaux, paix aux chaumières._--Champfort peint par Chateaubriand.
Or, je laisse à Legrand d’Aussy la vaste et plantureuse Limagne pour monter à Royat, où, dit-il:
«On ne peut s’empêcher de plaindre ceux qui se sont dévoués à l’habiter... Royat est renommé à Clermont pour ses fruits et ses fontaines; mais il était difficile de donner à ce village un emplacement plus horrible... C’est surtout dans la partie basse de la gorge, dans celle qui est arrosée par le ruisseau de Fontanat, qu’on éprouve cette sorte de pitié. Là, les maisons, dominées des deux côtés par des massifs de basalte coupés à pic, sont comme dans un précipice. Pour y voir le ciel, il faut lever la tête, et porter les yeux au zénith... Au milieu de toutes ces horreurs...»
Sans doute, le ci-devant d’Aussy voyageait seul, et il ne revenait pas des tropiques. Sans quoi, il eût apprécié différemment la retraite d’ombre, de fraîcheur et de mystère qui s’offre, par le ravin de la Tiretaine, à quelques minutes de l’élégante ville d’eaux, à quelque demi-heure des sources de Fontanat. Par là, était l’auberge savoureuse et discrète où venait expirer la vague épuisée des musiques du casino. On n’y entendait guère parler de «tirage à cinq» ni de résultats du traitement et du régime. Il n’y montait que des amateurs de bonne chère assurés d’y trouver une cuisine loyale. Il n’y séjournait que des artistes épris du site, et fuyant la contrainte des hôtels mondains. C’était aussi un calme refuge d’intimité et de rêve... D’ailleurs, l’endroit avait été fréquenté d’amants illustres, d’un général qui bouleversa l’opinion française, et qui finit par un coup de revolver, en terre d’exil, sur la tombe où l’avait précédé sa compagne inoubliée... Qui se les rappelle aujourd’hui, hormis quelque familier de la brusque et courte poussée prétorienne achevée en fait divers, à la rubrique des accidents du cœur.
Si le Moi est haïssable, ce serait surtout en matière de sentiment et de volupté où, finalement, les histoires de chacun ne diffèrent guère de celles du voisin, tous croyant la leur unique et supérieure. Aussi, n’ai-je nul désir de m’attendrir aux remembrances d’adolescence ou d’arrière-saison: «La vie de l’homme est misérablement courte» d’autant qu’elle ne compte pas depuis la naissance, mais seulement, en vérité, depuis que le cœur est ébranlé par l’amour! Mieux vaut ne pas gaspiller le temps à se souvenir. La plus heureuse mémoire, comme le meilleur vin, dépose, et de la lie est au fond... et puis:
... tous les êtres aimés Sont des vases de fiel qu’on boit les yeux fermés.
a écrit Baudelaire.
Ici, il est aisé de se défendre contre l’obsession du passé. Ce n’est pas une terre hantée de rêveries et de caprices; l’air n’y est pas chargé de romanesque; ce n’est pas une province qui fournisse de suaves ou farouches exemples d’aventures tendres ou sensuelles. L’Auvergne est rude et chaste. La femme n’y occupe qu’une place discrète, retirée, matrimoniale. C’est Champfort, originaire des environs de Clermont, qui, dans ses maximes corrosives, a écrit: «L’amour tel qu’il existe dans la société n’est que l’échange de deux fantaisies et le contact de deux épidermes.» Encore, l’intérêt supprime-t-il souvent la fantaisie. Pas plus que dans Pascal, nous ne trouverons aux pensées de Champfort, d’une _âpreté dévorante_, des motifs d’exaltation mondaine. Enfant naturel (1741-1794), comme J. Delille, il eut tôt fait, dès la fin du collège, d’ajouter: de Champfort à son pauvre de Nicolas. (Il attachait beaucoup d’importance au nom.)
Un jour, le marquis de Créqui lui disait:
--Mais, monsieur de Champfort, il me semble qu’aujourd’hui un homme d’esprit est égal de tout le monde, et que le nom n’y fait rien.
--Vous en parlez bien à votre aise, monsieur le Marquis, répliqua Champfort, mais supposez qu’au lieu de vous appeler monsieur de Créqui, vous vous appeliez monsieur Criquet, entrez dans un salon et vous verrez si l’effet sera le même.
Il eut une jeunesse précoce, orageuse et triomphale.
«Enfant de l’amour, beau comme lui, plein de feu, de gaieté, impétueux et malin, studieux et espiègle», tel le peignait un de ses camarades. Précepteur, il jette le trouble dans les deux maisons où il devait enseigner la vertu. En 1764, la Comédie-Française lui jouait un acte en vers, _La jeune Indienne_, «_un ouvrage d’enfant, dans lequel il y a de la facilité et du sentiment_», disait Grimm. On s’étonne, de nos jours, des efforts des artistes pour approcher la nature: la jeune actrice qui faisait l’Indienne[47] en habit de sauvage, en longue chevelure, portait, en guise de robe, une peau _de taffetas tigré_.
[47] Sainte-Beuve, Champfort, _Causeries du lundi_.
Le public demeura froid. Le public?
--Combien faut-il de sots pour faire un public? demandait le poète mécontent.
* * * * *
Il s’exerce en divers genres, il produit des épîtres couronnées par l’Académie, il a des ballets à la Cour, une autre pièce, _le Marchand de Smyrne_. Il est heureux, plein d’espoirs avec des avantages réels et positifs: «Je vis, depuis trois mois, sous la baguette de la Fée bienfaisante.» Une tragédie, _Mustapha et Zéangir_, lui vaut faveurs et pensions royales. Fêté, logé, renté, académicien sollicité de toutes parts, on pourrait le croire satisfait? Or, sa pensée a tourné au sombre. Il n’est pas dupe des apparences. Il est resté Auvergnat, sous son masque léger des salons. A vingt ans, il a dégrafé le collet d’abbé, pour aller aux plaisirs et aux vanités du siècle. Et voici qu’il se lamente sur le néant d’une existence factice. Les encouragements de Voltaire, le suffrage de Mlle de Lespinasse, les applaudissements de Marie-Antoinette, «quatre amies, qui l’aiment chacune d’elles comme quatre, mesdames de Grammont, de Rancé, d’Amblimont, la Comtesse de Choiseul,» le Secrétariat des Commandements du prince de Condé, et d’être logé par M. de Vandreuil, et l’Académie à quarante ans,--tout cela n’a pas comblé Champfort. L’amertume s’est amassée en lui. Sainte-Beuve en accuse la stérilité d’un talent qui n’était pas au niveau de son intelligence et de son esprit, une fatigue prématurée, la nécessité de faire figure dans ce monde «qui lui était à la fois insupportable et nécessaire». Mais que de traits communs aussi avec tant de nos grands hommes d’Auvergne, avec la foule de nos émigrants. N’est-ce pas de son origine montagnarde qu’il tenait cet instinct de solitude que n’avait point étouffé le succès de paraître et de briller? D’une âpreté foncière accrue avec le sérieux de l’âge, il se révoltait de la tendance que l’on avait à le considérer comme un amuseur de luxe. Aussi de quelle encre virulente il protestait:
J’ai toujours été choqué de la ridicule et insolente opinion répandue presque partout qu’un homme de lettres qui a quatre ou cinq mille livres de rente est à l’apogée de la fortune. Arrivé à peu près à ce terme, j’ai senti que j’avais assez d’aisance pour vivre solitaire, et mon goût m’y portait naturellement. Mais comme le hasard a fait que ma société est recherchée par plusieurs personnes d’une fortune beaucoup plus considérable, il est arrivé que mon aisance est devenue une véritable détresse, par une suite de devoirs que m’imposait la fréquentation d’un monde que je n’avais pas recherché. Je me suis trouvé dans la nécessité absolue ou de faire de la littérature un métier pour suppléer à ce qui me manquait du côté de la fortune, ou de solliciter des grâces, ou, enfin, de m’enrichir tout d’un coup par une retraite subite. Les deux premiers partis ne me convenaient pas; j’ai pris intrépidement le dernier. On a beaucoup crié, on m’a trouvé bizarre, extraordinaire. Sottises que toutes ces clameurs! Vous savez que j’excelle à traduire la pensée de mon prochain. Tout ce qu’on a dit à ce sujet voulait dire: «Quoi, n’est-il pas suffisamment payé, de ses peines et de ses courses par l’honneur de nous fréquenter, par le plaisir de nous amuser, par l’agrément d’être traité par nous comme ne l’est aucun homme de lettres?»
A cela je réponds:
«J’ai quarante ans. De ces petits triomphes de vanité dont les gens de lettres sont épris, j’en ai par-dessus la tête. Puisque, de votre aveu, je n’ai presque rien à prétendre, trouvez bon que je me retire...»
Mais cette indépendance matérielle allait lui être ravie. La Révolution avance, et Champfort va au-devant. Ses pensions sont englouties. Spectateur de sang-froid, il a des formules saisissantes: _Guerre aux Châteaux, paix aux chaumières._ Il traduisait la devise révolutionnaire: Fraternité ou la mort par: _Sois mon frère ou je te tue._
Il jugeait les violences de la Terreur avec la foi et désinvolture:
«_On ne nettoie pas les écuries d’Augias avec un plumeau._»
Il demandait à Marmontel:
«_Voulez-vous donc que l’on vous fasse des révolutions à l’eau de rose?_»
Il était avec _le peuple neuf_ contre l’ancienne société. Mme Roland le protégeait, friande de cet esprit qui faisait «chose très rare, rire et penser tout à la fois». Grâce à elle, il devint conservateur de la Bibliothèque nationale. Il avait donné à Sieyès le titre et le début de la brochure: _Qu’est-ce que le Tiers État? Tout. Qu’a-t-il? Rien._ Pour Mirabeau, il était l’ami le plus inspirateur, «la tête la plus électrique» qu’il eût jamais connue. Champfort préparait au tribun le discours contre les académiciens,--lui, qui avait été l’homme d’académie par excellence, qui s’était enorgueilli de ses prix, d’abord, et avait tout fait pour y entrer. Son ardeur révolutionnaire, qui n’hésita qu’au fort de 93, et lui faisait condamner tant d’hommes, La Fayette, Barnave, qui n’avaient pas suivi jusqu’au bout le mouvement,--sa fougue, sa sincérité étonnaient Chateaubriand:
«Champfort était d’une taille au-dessus de la médiocre, un peu courbé, d’une figure pâle, d’un teint maladif. Son œil bleu, souvent froid et couvert dans le repos, lançait l’éclair quand il venait à s’animer. Ses narines un peu ouvertes donnaient à sa physionomie l’expression de la sensibilité et de l’énergie. Sa voix était flexible, ses modulations suivaient les mouvements de son âme; mais, dans les derniers temps de mon séjour à Paris, elle avait pris de l’aspérité, et on y démêlait l’accent agité et impérieux des factions. Je me suis toujours étonné qu’un homme qui avait tant de connaissance des hommes, ait pu épouser si chaudement une cause quelconque.»
Cependant, tant de gages fournis aux maîtres successifs de l’heure, ne devaient pas sauver de la suspicion démagogique le ci-devant poète de la _Jeune Indienne_, naguère encore secrétaire de Mme Élisabeth. Arrêté, relâché, menacé à nouveau, il tente de se faire sauter la cervelle; l’œil crevé seulement, il se taillade le cou, la poitrine, les jarrets, d’un rasoir qui ne l’achève pas. Il guérissait, lorsqu’il mourut de quelque imprudence de son médecin, dit-on, à cinquante-trois ans, le 13 avril 1794.
* * * * *
Ainsi finissaient, dans l’écroulement de la vieille France, les paisibles projets de retraite de l’homme de lettres «qui en avait eu par-dessus la tête» de la vie de ruelle et de cour. Pas plus que Pascal, il me semble s’être souvenu beaucoup de l’Auvergne où il n’avait fait que naître,--enfant du hasard. Avec Champfort, nous voici revenus à Paris, et rue de Richelieu, dans ce cabinet ensanglanté de la Bibliothèque Nationale. Et Richelieu, c’est Rueil, d’où nous sommes partis avec Pascal, de la demeure fameuse du Cardinal; Rueil où nous ne pouvons entrer sans la hantise de l’écrivain des _Pensées_; c’est lui, plus que Bonaparte, que je revois sur ce pont de Neuilly où il faillit être précipité à la Seine, avec son carrosse; l’accident de Neuilly, où se fit la révélation brûlante par quoi s’exalta son génie.
CHAPITRE XIX
La tasse de lait: Michalias.--Un débutant de soixante ans.--Endors-toi, paysan.--_Le jugement de Saint-Pierre_.--_La mort du Paysan_.--_Sous les bouleaux_.--Le poète de la Dore.--La bonne souffrance.--_A la prière du soir_.--Un essai de grammaire auvergnate et d’hydrothérapie.
«Savez-vous, disait Mme Helvétius à l’abbé Morellet, que quand j’ai eu le matin la conversation de Champfort, elle m’attriste pour toute la journée?» Et je ne sais plus quelle autre de ses belles admiratrices et amies confessait sa soif d’un bol de lait frais--après les propos du cruel causeur: il y a toujours un peu d’arsenic au fond.
Le tasse de lait? Le contre-poison? R. Michalias,--un poète, qui fut pharmacien--nous les offrira non loin de la Limagne, au cœur du Livradois. C’est un autre pays, un autre patois d’Auvergne. Aussi s’expliquent dans _Ers de lous Suts_ et _Ers d’uen Païsan_, quelque afféterie et quelque douceur, si loin de notre Vermenouze, avec qui, pourtant, s’apparentent si curieusement la vie et la carrière poétique du félibre ambertois! Même où leur formation littéraire paraît différer du tout au tout, elle est, au fond, toute pareille.