Au cœur de l'Auvergne

Part 11

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Pour nous, nous étions plus sensibles, à l’aspect de ces pierres disciplinées qu’il avait fallu tout l’effort d’un peuple pour hisser à la place indiquée, les uns fournissant l’argent, et, les pauvres--ces corvées épiques,--qu’au travail individuel et délicat des métaux précieux. Certes, à Conques, nous savions, une à une, toutes les merveilles des vitrines et des armoires: de la statue d’or de sainte Foy à l’A de Charlemagne, quel éblouissement! Mais ce n’est là que de délicieux amusements de l’esprit, du regard, du toucher. L’extase indicible est dans le monument paisible et formidable, qui impose sa puissante sérénité à ces farouches régions de ravins, de bois, de monts; à travers le chaos figé des vagues volcaniques, nos églises de roman auvergnat sont ancrées comme de vigoureux vaisseaux, que ne pouvait démâter la tempête. En vérité, l’Auvergne avait réalisé son type définitif. Elle n’en voulait plus essayer d’autre. Elle lui demeurait fidèle, alors que partout on le délaissait. Elle résistait, à l’invasion victorieuse partout ailleurs, du gothique, dont il ne faut pas chercher, dans nos montagnes, des exemplaires brillants. A peu près toutes nos églises sont romanes, l’archéologue pourrait redouter la monotonie. Non, le roman auvergnat ne se répète pas pauvrement de proche en proche; il a sa souplesse et sa diversité; mais, à travers toutes les différenciations, il garde ses caractéristiques de force et de simplicité. Il n’est pas d’autres écoles avec une pareille énergie de concentration, qui assure à nos montagnes une incomparable unité d’art et de paysage, une aussi pathétique harmonie des créations de l’homme, du sol tragique et de l’âpre ciel arverne.

Cette communion intense du monument et de l’ambiance, nous la sentions dans nos villages les plus reculés; le retour à nos plus humbles églises de tous les jours ne nous attristait pas du regret des splendeurs un moment apparues. La plus pauvre chapelle peut nous retenir et nous émouvoir, quand elle garde du caractère, qui sauve de la laideur et de la prétention. Quelle franchise, quel aveu de misère saine et vaillante dans «ces clochers à peigne» où les cloches se balancent ou reposent à l’air, à toutes les températures. Il est vrai qu’il ne fait pas plus chaud à l’intérieur, où l’eau gèle dans le bénitier...

CHAPITRE XIV

De Bretagne en Auvergne.--Le Cobreto et le cercle.--Les Auvergnats d’été.--La ballade du veau.--_En plein vent_; _Mon Auvergne_.--La vieillesse du poète.--«Ma mère»; «Le Grillon».--De Vielles à Maillane.

En 1898, j’arrivais à une fin de bail du manoir breton où je vivais avec mon fils, un bébé de trois ans. L’été, la distance n’effrayait pas mes amis; mais l’hiver...! Quand le temps permettait de chasser la bernache, les rudes courses de mer suffisaient à endormir ma pensée... Seulement, bien des jours, par les mois noirs, impossible de hisser la voile, et mon bateau devait rester à son corps mort... Locquémeau était à une douzaine de kilomètres de Lannion, du médecin, du pharmacien... Au moindre bobo de l’enfant, que faire... Enfin, nous n’étions pas d’ici... Le fermier, le pêcheur parlaient breton. Je voulais que mon petit fût un Auvergnat. Je m’en ouvris à Vermenouze. Il n’y avait pas huit jours qu’il m’avait quitté,--qu’il m’avait trouvé un enclos, dont la description m’enchantait, à trois quarts d’heure d’Aurillac, sur les bords de la Cère... En quelques semaines, il arrangeait tout, location avec promesse de vente, à des conditions parfaitement amicales de la part du propriétaire, du notaire, d’ailleurs étonnés de mon acceptation, les yeux fermés! Que m’importait? Pouvais-je être mal en Auvergne, au voisinage de Vermenouze...

Et puis, il y avait le _Cercle de l’Union_, qui ne date pas d’aujourd’hui...[45]

[45] Le besoin d’un tel refuge s’imposait, paraît-il, aux hommes honnêtes et probes, d’honneur et de caractère sociables, tant le luxe et l’amour du plaisir avaient envahi Aurillac. Les femmes se ruinaient chez les modistes. Les élégants se passionnaient pour le domino, en prenant le punch ou le café, dont la première tasse en France aurait été servie, dit-on, à côté du local de la Société, «à l’hôtel patrimonial des Noailles».

Ce fut le premier titre du Cercle de l’Union, aujourd’hui centenaire, dont le fondateur Antoine Guitard, né et décédé à Aurillac (1762-1846), a laissé le souvenir d’une activité diverse et successive que ne décourageaient pas les événements. Avocat au Parlement, en 1784, Président du Conseil Général en 1790, député à l’assemblée législative en 1791, le consoleur public au Tribunal Criminel en l’an IV, administrateur de la ville d’Aurillac en l’an V, Procureur Impérial en 1807, député aux Cent-Jours, député en 1819. Après 1820, il se consacre au Barreau. Il devient Préfet du Cantal, en 1830, décoré à chaque étape. Il était éminemment qualifié pour vanter à ses compatriotes les nécessités de la prudence et de la concorde, à travers tant de changements de régimes politiques. Loin de «l’esprit de coterie», Antoine Guitard, au 15 janvier 1809, fixe l’esprit et le but de l’orientation:

_La Société n’est qu’une réunion d’hommes paisibles, qui ont convenu d’un lieu, pour s’y délasser ensemble de leurs travaux, et y passer leurs moments de loisir, avec agrément et peu de frais..._

_La Société littéraire d’Aurillac_...

C’est là que Vermenouze venait lire les journaux et fumer sa pipe, et que se préparait _lo Cobreto_, l’organe de l’_École auvergnate_ et du _Haut-Midi_ (1895). Ces feuillets de patois cantaliens me touchaient infiniment. Ils me prouvaient que je n’avais pas eu si tort de ne pas me laisser encercler dans tant de groupements étroits, hors desquels il n’y avait point, paraît-il, de salut littéraire! Un jour, j’étais sorti du naturalisme, de l’impressionnisme, du décadentisme, du symbolisme, pour faire tout simplement un tour au pays. J’avais écrit, là-dessus, de tout mon cœur, de toute ma jeunesse. Évidemment, il n’en sortait aucune nouveauté d’école. Un livre qui s’intitulait: _L’Auvergne_! De l’histoire, de la géographie, de la compilation! C’était la rupture avec les cénacles unifiés. En revanche, de fortes compensations, dans le mouvement régionaliste. La petite patrie valait bien les petites chapelles. Je suis assez fier d’y avoir couru d’instinct, sans l’indication de personne, il y a trente ans! d’autres s’empressent, désormais, un peu tard. On découvre la France. Pour le réveil auvergnat, je revendique l’honneur d’avoir été à la peine.

La peine fut un plaisir quand la _Cobreto_ nous révéla l’exaltation et l’émulation que suscitait la production inspirée et locale de Vermenouze; dès ses premiers airs, la _Cobreto_ se faisait entendre jusqu’au plus lointain midi. Frédéric Mistral saluait l’avènement de Vermenouze et de l’École Auvergnate, comme une date du félibrige. Félix Gras acceptait de présider en juin 1895 aux félibrées de Vic-sur-Cère, de Vic-en-Carladès où l’ombre du moine de Montaudon dut tressaillir à la nombreuse, savante et chaude éloquence d’Eugène Lintilhac.

* * * * *

Le Cercle, la Cobreto, ce fut l’effort charmant d’Armand Delmas, jeune avocat lettré, le conteur exquis des _Menettes de Roumégoux_ et de _l’Armoire au linge blanc_; à qui il n’a manqué qu’un peu d’assiduité au travail pour dépasser les frontières provinciales; mais ce n’est pas rien que d’avoir signé des pages qui font regretter que l’auteur n’en ait pas publié davantage, ce n’est pas rien que d’avoir, en nos rudes pays, voulu la vie plus polie, plus élégante et sacrifié son repos pour l’agrément de ses concitoyens, ce n’est pas rien que d’avoir négligé sa production personnelle pour favoriser la renommée du voisin: _Flour de Brousse_ doit à l’initiative généreuse d’Armand Delmas d’avoir été imprimée; et, des fondateurs de la _Cobreto_, il fut le plus opiniâtre et le plus ingénieux, certainement. _Il y a attrapé chaud_, pour le reste de son existence! A force d’aller et venir, il gardait, au plus glacé de l’hiver, le front en sueur, qu’il lui fallait éponger, sans cesse, de son mouchoir. Pour moi, membre forain!--j’ai passé là plus d’une heureuse soirée; les consommations y étaient de marque, et, après l’arrivée solennelle des journaux, sur le coup de 9 ou 10 heures, les joueurs partis, la conversation s’y prolongeait, non sans violence, dans la nuit, jusqu’à la route par laquelle je devais pédaler 4 ou 5 kilomètres pour regagner mon gîte, à travers les vapeurs de la prairie arpajonnaise...

L’été on s’avançait vers le square, à la terrasse du café mitoyen, où se rencontraient les «Auvergnats de Paris», fidèles à la petite Patrie, Lintilhac, en passe de devenir sénateur, Francis Charmes, en route pour remplacer Brunetière, à la _Revue des Deux-Mondes_, le comte de Miramon-Fargues, et Louis Delzons, prématurément disparus, avant d’avoir fourni toute leur mesure, Jean de Bonnefond, redouté pour son esprit, Louis Farges, des Affaires étrangères, aujourd’hui député, Marcelin Boule, le savant professeur au Muséum.

On se montrait le glorieux Duclaux, de l’Institut Pasteur, dont les vacances s’écoulaient à _Olmet_, vers Vic-sur-Cère; de jeunes peintres, de jeunes musiciens, espoir de la palette et de la gamme, et des pince-sans-rire que guettait la chronique parisienne où il est devenu maître, et pour qui le Cercle, évidemment, devait paraître bien désuet: tel Maurice Prax qui raillait de la sorte:

Balade pour l’âme Sentimentale Qui vit les veaux sur la montagne.

_O les souvenirs idylliques! Théocrite, tes chalumeaux! Replets, dodus, académiques, Nous les vîmes, les petits veaux, Sur les gros monts en somnolence, Se mordiller, se tracasser, Et jeter leur exubérance: Ils ont dû depuis engraisser!_

_Ils regardaient--veaux poétiques-- Voler les tout petits oiseaux; Et, l’instant d’après,--plus pratiques-- Ils dépontaient les baliveaux Et suçaient des pousses l’essence, Puis se prenaient à rêvasser A choses plus graves qu’on pense! Ils ont dû, depuis engraisser!_

_Ils cherchaient--veaux mélancoliques, De quoi sont faits les fricandeaux, Et les reliures classiques Des œuvres des poétereaux. Mon dieu, qu’on est léger en France! Nous vîmes les veaux grimacer, Bientôt après... Insouciance! Ils ont dû, depuis, engraisser!_

_Bonne âme, qui faites bombance, Ayez un doux pleur à verser, Quand des veaux aurez souvenance! Ils ont dû, depuis, engraisser._

Hélas, notre compagnonnage devait être vite relâché et la chambre de «M. Vermenouze» être de moins en moins occupée. Quelques mois à peine s’étaient écoulés depuis mon installation à Maussac, que son contrat d’association avec les cousins Garric était rompu, et qu’il quittait sa vieille demeure de la rue d’Aurinques pour la maison natale de Vielle, où habitaient encore sa mère, sa sœur. Cela nous écartait d’une quinzaine de kilomètres, impraticables l’hiver. D’ailleurs, la maladie commençait de le miner. Et moi, je partais pour l’Extrême-Orient...

Cependant, il y eut là des haltes, claires, que nous pouvions espérer plus durables. Vermenouze nous tombait à l’improviste, avec son chien, sa pipe, son carnier gonflé de quelque lièvre ou de quelque bécasse, à la saison. Il avait fait signe à nos amis d’Aurillac--et c’étaient de plantureuses veillées.

* * * * *

Vermenouze achevait les pièces d’_En plein Vent_. Nous ne l’avions pas encouragé dans cette voie, ses lointains débuts en français n’accusaient pas d’originalité. Il n’y était pas auvergnat. Or, soudain, au lieu de ces lourdes machines de naguère, où l’on sentait trop ses lectures de Hugo, de Lamartine, de Leconte de Lisle, il apportait des sonnets où se retrouvaient son tempérament, sa verve, son observation réaliste et malicieuse, sa marque sobre et solide. Il s’y décelait d’autres dons, d’intimité, d’émotion, de douceur,--comme une source susurrante dans la brousse sèche où se complaisait jadis le chasseur de sauvagine; la plupart de ces quatorzains nous redisent encore la faune montagnarde, avec l’exactitude d’un naturaliste doublé d’un fabuliste. De la ferme des vallées au buron des sommets, du martin-pêcheur au grand-duc, nul habitant de la terre, des eaux, de l’air dont il n’ait épié les gestes et surpris quelque secret, mais, peu à peu, le poète va supplanter le coureur des bois et des ruisseaux. Il songe aux anciens «_qui devant Dieu sont_», devant qui lui-même pourrait être tout à l’heure à son tour, et il implore:

Mon père, ce preneur de truites sans rival, Les dimanches d’été m’emmenait à la pêche: En ce temps-là, j’étais joufflu comme une pêche Et blond comme un rayon de soleil estival.

Marchant dans les genêts et la bruyère sèche, Nous allions commencer tout à fait en aval D’un ruisseau cascadeur qui coule au fond d’un val; Et bientôt l’épervier s’abattait dans l’eau fraîche.

Mon père, son panier d’osier contre le flanc, Déployait le filet, qui partait en sifflant, Rapide, ailé, d’un vol foudroyant de rapace.

Et, le soir, des poissons marbrés de pourpre et d’or Emplissaient notre grand panier jusques au bord; Et voilà quarante ans de cela.--Le temps passe!

II

Mon père est mort, j’atteins mon cinquantième hiver; Mais je garde très frais, dans ma vieille mémoire, Le souvenir de ce ruisseau, vivante moire, Qui frissonne et bruit au fond du vallon vert.

Pour vous, qui fûtes bon et qui m’êtes si cher, O mon père, le Christ vous reçut dans sa Gloire; Et, comme, ainsi que vous, j’ai le bonheur de croire A l’immortalité de l’âme et de la chair,

Mon rêve, c’est d’aller, un jour, bientôt, peut-être, Vous retrouver là-haut, auprès du divin Maître, Et de recommencer, comme au bon temps jadis,

(Dieu qui peut tout, peut bien nous permettre ces choses) Nos pêches aux goujons dorés, aux truites roses, Dans quelque merveilleux ruisseau du Paradis.

L’attendrissement a imprégné le poète; le chasseur a mis bas les armes, il ne s’agit plus que de pêche innocente sans crainte de procès verbal.

* * * * *

Le pays et les gens me faisaient fête. Le village s’animait du va-et-vient de mes hôtes et de mes visiteurs.

Vermenouze était choyé.

Comme pour _Flour de Brousso_, les amis et voisins du poète avaient fait leur devoir, assuré la publication d’_En plein Vent_[46]. Ç’avait été un gros succès littéraire. Vermenouze n’était pas indifférent aux louanges qu’il recevait des maîtres à qui il avait fait le service de son livre.

[46] _En plein vent_ (P.-V. Stock, éditeur).

Mais les étés peuvent se prolonger jusqu’à la Saint-Martin: ils ont une fin. Notre Lintilhac ne venait plus faire sa pleine eau dans la Cère, en suspendant «sa moumoute»,--sa perruque--à quelque branche. Les camarades avaient repris le train pour la capitale. On s’installait pour les quartiers d’hiver--lorsqu’un soir, Vermenouze m’arriva tout défait: il quittait Aurillac--et moi, je m’embarquais pour l’Indochine.

* * * * *

Ce furent les années (1901-1904) où il composa _Mon Auvergne_. Il me montra le manuscrit avec gêne, j’y allais tout franc comme d’habitude. Son recueil manquait un peu de l’unité qui liait ses précédents ouvrages, patois ou français. Je remarquais surtout les professions de foi trop fréquentes, et banales, qui intervenaient à tout propos. Je trouvais Vermenouze irréductible. Des influences confessionnelles l’avaient encerclé. Cependant _Mon Auvergne_, sous la réserve des critiques précédentes, montre un Vermenouze d’inspiration élargie et d’envolée plus haute. L’homme vieilli s’est attendri. Dans sa maison natale, entre les siens,--sa mère vivait encore,--il est touché d’une grâce exquise. Il sort moins, craignant de laisser trop seule et inquiète la vieille femme chérie. Il ne chasse et ne pêche plus guère qu’autour de chez lui. Il tisonne, sous la vaste cheminée familiale; sa foi devient plus exigeante. Il m’écrit, au sujet d’un roman projeté en collaboration sur les émigrants cantaliens en Espagne:

Je me mets à votre disposition pour vous fournir tous les renseignements et documents qu’il sera en mon pouvoir de me procurer. Il est même possible que j’écrive quelque chapitre du livre, _pourvu que la morale et la religion chrétienne_ y soient partout respectées!

Ainsi, pour lui, un livre n’est plus un livre, mais une manifestation religieuse et politique. Il mêle la poésie et «les inventaires»; je n’insiste pas. Jouissons seulement des beautés du livre en soi,--sous la typographie fâcheuse et le puéril _ex libris_ de la _Revue des Poètes_:

Il n’est pas de poète régionaliste qui ait chanté d’une voix plus douce les horizons intimes; sa langue s’est assouplie, comme sa rudesse s’est apaisée:

_Ma Mère_

Notre logis, sous sa glycine et son tilleul, Égayait les prés verts de sa blancheur riante, Mais la mort vint, qui prit l’aïeule, puis l’aïeul, Et qui bientôt courba, douloureuse et priante,

L’épouse veuve sur un troisième linceul. Et dans cette maison, où mène une humble sente, Ma mère pour toujours s’enferme, vieillissante, Avec le souvenir de ses morts, seule à seul.

Maintenant, elle, aussi, vers Dieu s’en est allée... Mais quand ma lèvre, après que j’ai prié, le soir, Touche les pieds du Christ en bois vétuste et noir,

A la place où son âme un jour s’est exhalée, C’est un peu d’elle encor que j’embrasse à genoux, Sur ce Christ qu’ont baisé tous les morts de chez nous.

En fait, ce n’est que par le ton que _Mon Auvergne_ diffère d’_En plein Vent_, dont elle répète le plus souvent le thème limité au décor familier, aux scènes du foyer, aux courses dans la montagne, aux pittoresques émigrants.

Mais aux sonnets rigides, parfois d’un réalisme quelque peu pictural, a succédé une poésie, plus affective et repliée, où le sentiment l’emporte sur l’impression, alors que la forme elle-même s’assouplit et se nuance davantage.

LE GRILLON

J’ai pour hôte un grillon à peau parcheminée Et flétrie, à la voix fêlée,--un grillon vieux, Qui, tout l’hiver, durant les longs soirs pluvieux, Tient en éveil l’écho de notre cheminée.

Ce vieillard, qui, peut-être, a connu nos aïeux, Est d’humeur casanière, et vit en cénobite, Laissant à peine, au fond du trou noir qu’il habite, Luire l’émail blafard et poli de ses yeux.

Il boitille en marchant, et n’a plus qu’une antenne, Une sorte de poil qui, sur son front chenu, Tremble ainsi qu’un plumet minuscule et ténu; --Quand il chante, sa voix paraît toujours lointaine.

Paraît toujours lointaine et venir du passé... Et, dans ces chants voilés, tristes comme des plaintes, Il ne sait évoquer que des choses éteintes, Des êtres qui depuis longtemps ont trépassé.

Il évoque, sous le rayonnement des lampes De jadis,--qui ne se rallumeront jamais, Le tranquille sommeil des aïeuls que j’aimais, Et leurs beaux cheveux blancs flottant le long des tempes.

Il dit, le vieux grillon, de son timbre brisé, La mère qui m’aima du seul amour qui dure, Et dont la mort m’a fait une telle blessure Que mon cœur n’en sera jamais cicatrisé.

Et je revois le bon sourire de ses lèvres, Et je songe que les amantes et les sœurs N’ont pas les tendres bras caressants et berceurs, Dont elle enveloppait mes douleurs et mes fièvres.

C’est ainsi que, mélancolique évocateur! Le grillon dit les chers disparus qu’il regrette, Tandis que son antenne unique,--son aigrette, Se dresse sur son front de toute sa hauteur.

Par instants, il se penche au bord de la lézarde Où son timbre enroué sonne, toujours lointain, Et, jusque sur le mur, que la fumée a teint De bistre fauve et d’or rougeâtre, se hasarde.

J’écoute ce grillon, chantre des longs hivers, Et qui, poète et vieux comme moi, me ressemble: Voilà plus de trente ans que nous vivons ensemble, Lui, chantant ses chansons, et moi, faisant des vers.

CHAPITRE XV

Du Cantal aux Alpilles.--Le cinquantenaire de Font-Ségugne.--Le palais du Félibrige.--L’appui d’Aristide Briand.--La statue de Mistral.--Vive Provence.

Ce fut, vraiment, à cette commémoration demi-séculaire de la fondation du Félibrige, que s’imposa la gloire de Vermenouze.

Droit comme le chêne sous lequel il est debout dans ses soixante-quatorze ans qui ne lui pèsent rien, Mistral entonne la chanson de circonstance:

Les Sept de Font-Ségugne en chantant notre langue nous étions comme des dieux.

Les beaux diseurs sont morts,--mais les voix ont parlé:--sont morts les bâtisseurs,--mais le temple est bâti...

_Le Temple est bâti_... Pour longtemps, le grand prêtre est encore là... Mais après? Il n’y avait guère de nouveaux, au jubilé du Félibrige?...

Il y avait Vermenouze--avec Michalias. Quand les regards de F. Mistral revenaient du passé, du 21 mai 1854 à la fête de 1904, c’est sur l’Auvergne qu’ils devaient se porter--et sur l’œuvre auvergnate du _Capiscol_ dont le _Consistoire_ félibré allait faire un _majoral_.

Jamais Mistral ne nous était apparu aussi grandiose et régnant,--avec cette Arlésienne, jolie comme un matin de printemps, le fichu traditionnel d’où se dégageait le cou gracile, le diadème de ses cheveux relevés dans la dentelle, cernés du ruban de couleur--qu’il promenait fièrement à travers la foule...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Au passage, en provençau, Mistral m’apostropha:

--Tu en as vu, dans ta Chine et ton Japon, de ces belles filles-là?

Le front lumineux, le rire sonore, il continua sa promenade, sous les arbres de Font-Ségugne, au milieu de son peuple, avec la jeune fille à son bras, simple et glorieux, magnifique, inoubliable, comme s’il avait à ses côtés Mireille retrouvée, et toute la Provence, et toute sa jeunesse et tout son génie.

* * * * *

J’avais rencontré F. Mistral, chez Alphonse Daudet, en 1889... Je commençais à écrire sur l’Auvergne et, de proche en proche, par les patois, à me passionner pour la Provence. Les hôtes du Premier Goncourt ou de Champrosay n’étaient pas familiers avec le génie méridional, et ne comprenaient guère l’admiration enthousiaste de l’auteur de _Numa Roumestan_ pour le poète des _Iles d’or_, bien près de leur apparaître comme quelque autre tambourinaire. Or, je vois bien que la ferveur de Daudet croissait avec l’âge et avec la maladie. Lui, après l’expérience et la science de Paris, pouvait juger... L’ardeur nostalgique avec laquelle il traduisait _Batisto Bonnet_ certifie assez son estime du parler provençal et de la renaissance félibréenne. De comprendre sa langue natale, cela m’a valu, d’Alphonse Daudet, des minutes dont je n’étais pas peu fier, quand, en _a parte_, il jetait vers moi quelque proverbe, quelque apostrophe qui échappaient aux autres interlocuteurs--et m’avançaient un peu plus dans son intimité...

A partir de 1894, j’ai vécu quelques automnes non loin d’Arles et d’Avignon. Avec Léon Daudet, plus d’une fois nous poussâmes jusqu’à Maillane, je m’enivrais des «beaux diseurs» et «des bâtisseurs» de Font-Ségugne. C’est Léon Daudet qui me donna la _Miougrano entreduberto_; je n’avais lu d’Aubanel, que les _Filles d’Avignon_! mais dès lors, toute la boutique Roumanille y passa.

Après 1900, l’Auvergne et Vermenouze furent le trait d’union entre F. Mistral et moi; la proportion se renversa par la suite, où j’eus l’occasion d’être utile à F. Mistral que je voyais souvent.

C’est en 1906 que je devins, comme il m’appelait par la suite, «son ambassadeur à Paris», dans les circonstances que j’ai rappelées ainsi:

Au grand flambeau Allumant les audaces, Nous fondions dans l’espace, L’Empire du Soleil.

Ainsi chantait Mistral le 21 mai 1904, à Font-Ségugne, à l’anniversaire demi-séculaire de la Sainte-Estelle où fut baptisé le félibrige.