Arlette des Mayons: Roman de la terre et de l'école
Part 6
--Le paysan, poursuivit-il, est vraiment l’homme dont aucun des autres hommes ne peut se passer. As-tu réfléchi à cela, Victorin? et que la terre est à lui plus qu’à personne autre? Il devrait le savoir et y penser chaque jour, pour être fier de son sort. Mais non; voilà qu’une rage vous prend tous d’aller dans les villes! Vous voulez qu’on vous appelle _ouvriers agricoles_; ou de cet autre nom: _travailleur de terre_: comme si le mot de _paysan_ n’était pas un plus beau titre! Vos bastides, où n’habite qu’une famille, prennent l’air pur et la lumière à pleines fenêtres; et, même au fond de vos intérieurs, vous buvez la lumière et l’air à pleins poumons; et, malgré tous ces avantages, qui sont grands, vous rêvez d’habiter une mansarde dans des maisons à sept étages, ces maisons qu’avec Arnet on peut dire faites de caisses entassées, de cages superposées. Les façades y voient les fenêtres de leurs vis-à-vis; le derrière de ces maisons regarde des cours, obscures à midi comme des puits! Et quoi encore? Ah! Le chapeau mou vous gêne; il vous en faut un bien dur, et des vestes avec des pans inutiles, des manières de jupons comme aux femmes. Et à nos filles, il faut de la toilette! Elles ont appris à lire. A quoi ça leur sert-il? A acheter des journaux de modes. D’après les images de ces journaux, elles peuvent copier les toilettes des belles madames dont elles se moquent parce qu’elles les jalousent. Mais, mon pauvre Victorin, sais-tu qu’une femme qui aime la toilette fait le malheur d’une maison même riche? Alors, quel bonheur peut-elle donner à des gens comme toi, qui, sans être pauvres, n’ont pas des cent et des mille; et qui, chaque jour, doivent travailler pour vivre? Ton père a raison cent mille fois! Fils d’antiques roturiers, il est beau de simplicité et d’honnêteté, dans son monde de paysans utiles au pays; il est Bouziane comme son voisin est Colbert dans son château. Moralement, l’un vaut l’autre, à condition qu’ils comprennent, l’un et l’autre, par où ils se peuvent estimer et aimer, et par quels liens ils sont attachés pour faire ensemble, même quand ils y travaillent différemment, la force et l’honneur du pays. Épouse Martine, Victorin, suis le conseil de ton père; l’amour et la jeunesse ne prévoient rien; mais l’expérience des pères est là pour les avertir. Ce n’est pas sa pauvreté, certes, qui parle contre ton Arlette, c’est sa paresse et sa frivolité. Ta maison, que tu veux prospère, elle te la démolira. Tout ton travail de chaque jour ira se perdre, inutile, chez les marchands de fanfreluches. Nous en connaissons tous, de ces Arlettes, dont la famille se prive d’une nourriture saine et abondante, pour arriver à leur payer leurs talons en échasses et leurs chapeaux hérissés de baïonnettes. Vois-tu, Victorin, chacun de nous doit songer à son pays. Une famille qui se détruit, c’est une pierre de l’édifice qui s’émiette et prépare la ruine de l’ensemble. Quand, aujourd’hui, on nomme avec respect les Bouziane des Mayons--c’est la petite cité qu’on respecte; et, en elle, la terre de Provence; et, en celle-ci, le terroir de France... Mon brave Victorin, tu as été un de mes plus dociles et de mes plus intelligents écoliers: il est impossible que tu ne me comprennes pas. Dis-moi que tu me comprends.
Victorin baissa la tête.
--Pardonnez-moi, monsieur Augias, mais j’ai fait des promesses, je ne suis plus libre. Ne me tourmentez pas davantage... Je vous promets de réfléchir à vos paroles. Je sais que vous me parlez pour mon bien.
Il se retirait vers la porte, à reculons, en saluant gauchement, très troublé et malheureux.
--Tu réfléchiras.
XII
UN SOIR D’ÉTÉ SUR L’AIRE
Toute l’éloquence de maître Augias avait été, semblait-il, dépensée en pure perte; car, en vérité, elle n’avait rien changé aux résolutions de Victorin. Elle ne les avait même point ébranlées. Pourtant, il n’y a pas de discours qui soient perdus. C’est quelquefois à longue échéance, après des années, qu’une parole oubliée se réveille en nous et détermine un acte, qui peut-être importe au monde. L’effet du discours de M. Augias, malgré le «je vous promets de réfléchir» qui était de simple politesse, paraissait avoir été nul. Ce discours détermina pourtant, une heure plus tard, l’attitude de Victorin vis-à-vis de Martine et des Revertégat, qu’il trouva chez lui. C’est en songeant à ce que venait de lui dire son vieux maître que, sans rien vouloir changer à ses projets, Victorin se dit qu’il était convenable de faire bon visage aux parents de Martine, et d’être, en leur présence et en présence du père Bouziane, aussi aimable envers elle qu’il avait cru pouvoir l’être le jour de la chasse aux cigales. Ainsi, sans qu’il s’en doutât, il entretenait chez eux une illusion dont la force se dresserait contre lui dans la lutte à venir.
Dans l’après-midi, deux heures auparavant, lorsque Martine était arrivée avec ses parents, la mère Bouziane l’avait prise à part un moment, sous le prétexte de lui montrer une vache achetée la veille; et, dans l’étable, elle lui avait dit:
--Martine, ma belle, nous sommes malheureux, Bouziane et moi, parce que Victorin, qui t’a toujours aimée, depuis le temps, où, tout petits, vous jouiez ensemble, a été détourné de toi par cette gueuse d’Arlette. Et ç’a été juste au moment où nous calculions, son père et moi, qu’il se déclarerait à nous comme ton fiancé. Il t’aime toujours bien; mais l’autre l’attire avec des manigances. Est-ce que tu ne deviendrais pas volontiers sa femme, toi?
--Volontiers, dit Martine, il est si brave!
La mère Bouziane embrassa Martine. Elle était émue, et fit silence un moment.
--Eh bien, alors, défends-toi, dit-elle, défends-le, que nous te soutiendrons. On t’aime beaucoup ici. Et puis on sait quelle bonne travailleuse tu es, forte et courageuse, de bonne volonté autant qu’un homme; et que tu ne laisseras pas tomber notre bastide, la vieille maison des Bouziane, qui est honorée de tout le monde aux Mayons, et bien plus loin dans la contrée.
--Que je me défende? dit Martine. Et que puis-je faire, pauvre de moi?
--Un peu de coquetterie n’est pas un mal, dit la mère Bouziane. Agace-le, des fois. Qu’il en vienne à te comparer à cette Arlette de malheur, une maigrichonne, une mesquine, qui n’a jamais porté que le poids de son ombrelle. Je n’ai pas à dire à une jolie fille de quelle manière elle doit s’y prendre, et comment on regarde un jeune homme, quand on veut l’emmasquer (ensorceler) d’amour.
--Pour ça, dit Martine en riant, je ne veux pas m’en charger; je crois bien que j’y serais trop maladroite et ridicule. Il faudrait, des fois, le dimanche, quitter mes bons souliers qui sont faits pour nos chemins pleins de pierres, et mettre des escarpins; et puis, me relever une robe trop longue en la prenant à poignée comme j’en ai vu des fois; il faudrait avoir des chapeaux avec, dessus, des queues de dindons; car je crois bien que c’est cela qui lui plaît, à ce nigaud de Victorin. Mais me voyez-vous déguisée ainsi? Ah! misère de moi! quelle caricature! non, ma foi, je ne pourrais pas.
Et, devant l’image qu’elle évoquait, Martine éclata de rire, montrant toutes ses belles dents blanches. Elle riait si fort que sa gaieté fit sourire la grave maman Bouziane.
--Ah! Martine! s’écria-t-elle, quel trésor nous aurions en toi! Ne nous abandonne pas, fillette; je ne t’en dis pas davantage.
Martine redevint sérieuse:
--Misé Bouziane, je ne peux pas me changer par politique. Il faudra que Victorin me veuille telle que je suis, et me le dise. Ah! alors, alors oui, que je saurai lui répondre. Pourquoi c’est vrai que je l’aime; mais ce n’est pas aux filles à parler premières. Et quand bien même ce serait la mode, moi, voyez-vous, je ne pourrais pas! Comme ma mère, qui m’a élevée, et comme vous, je suis d’ancien temps.
Et, tout juste comme maître Augias avait dit à Victorin, misé Bouziane dit encore:
--J’ai parlé pour le bien de tous. Tu réfléchiras.
Et, tout comme Victorin ne s’était pas cru influencé par le discours de maître Augias, de même Martine ne se doutait guère qu’elle venait de recevoir une suggestion à laquelle, tôt ou tard, elle obéirait.
En effet, à l’arrivée de Victorin, c’est rendue forte inconsciemment par les paroles de la mère qu’elle accueillit le fils avec un sourire et des regards qui, sans être voulus, étaient plus féminins qu’à l’ordinaire.
Et comme, ayant aperçu, sur le chemin, Victorin encore un peu éloigné, elle avait couru vers lui, il n’avait pu s’empêcher de lui dire:
--Qu’est-ce qui t’arrive de si heureux aujourd’hui? Tu parais toute en bonheur. C’est pourtant là-bas qu’était la fête; pourquoi n’y es-tu pas venue?
La belle fille se ressaisit:
--Des fêtes où il y a tant d’hommes des villes, je ne les aime pas beaucoup, dit-elle aussi froidement qu’elle le put.
Et, parlant comme malgré elle, elle s’entendit prononcer ces paroles qu’elle aurait voulu reprendre aussitôt:
--Et puis, pour te voir danser avec une Arlette, tu sais... Ce n’était pas la peine de me déranger.
Il éprouva comme un petit choc au cœur. Et, charmé dans son orgueil d’homme:
--Est-ce que tu serais jalouse? fit-il en souriant.
--Jalouse, moi? d’une Arlette? Ah! bien non; mais j’ai pour elle tout juste les sentiments que sentent à son endroit tes père et mère. Demande-leur si ça leur ferait plaisir à eux de te voir danser avec Mlle Arlette des Mayons?
--Et comment sais-tu que j’ai dansé avec elle? fit Victorin très amusé.
--Je n’en savais rien quand je l’ai dit; je le sais maintenant que, par ta réponse, tu me l’apprends toi-même. Et ce n’était pas difficile à deviner.
Ainsi causant de bonne amitié, ils revenaient vers la maison.
--Et alors, jeunesses? cria le père Revertégat, vous vous le comptez au plus juste? Beau temps, où vos père et mère étaient comme vous! Allons, venez vous mettre à table. Le lièvre, c’est ma chasse, et les perdreaux, celle de Bouziane. La salade fère sent bon l’aïé; et l’on se passera de soupe, vu qu’avec tout le reste, il y aura de quoi se remplir le ventre à faire péter la courroie.
La table était dressée dehors sous les mûriers.
--De la soupe, dit misé Bouziane, je n’en ai fait que pour le grand-père. Déjà il l’a mangée. S’il manque une aile à l’un des perdreaux, ne vous étonnez pas, c’est lui qui s’en est régalé. Un verre de notre vieux vin par-dessus, et il s’est rendormi, le grand-père, avec l’air d’un bienheureux.
Par une ruse de femme, misé Bouziane avait pris soin de séparer à table les deux jeunes; en sorte qu’ils commencèrent bientôt à se désirer d’être un peu seuls; et, dès le repas fini, tous deux s’en allèrent hors de l’abri des vieux mûriers, sur l’aire, encore toute luisante de pailles entassées, sous le grand plafond d’azur noir piqué d’étoiles qui faisait dire à Victorin:
--Si on ne dirait pas qu’on regarde un grand crible à travers lequel on verrait trembloter un grand feu.
Pendant qu’ils s’éloignaient, les Revertégat et les Bouziane clignèrent des yeux les uns vers les autres, mais ils continuèrent à parler d’autre chose.
Tout à coup:
--Chut! fit Revertégat.
A peu de distance, assise sur la paille, dans l’aire, Martine s’était mise à chanter:
Le jeune et beau leveur de liège, Par les bûcherons écouté, Apprit l’art du chant sans solfège Comme les cigales d’été.
Et Victorin, auprès d’elle, répondait à sa chanson:
Tous ceux que la gloire émerveille, Un jour par elle sont trahis. Cigalous a revu sa vieille Et son vieux, et son beau pays; Mais il a trop souffert, pechère, De son mal, amour et misère; Et, le lendemain du retour, Aux bras du père et de la mère, Il est mort en chantant l’amour.
Les deux voix étaient fraîches, pleines, et montaient dans l’air calme vers les étoiles. Au refrain, les deux jeunes gens chantèrent ensemble:
Et dans le ciel, le ciel d’un été qui flamboie, L’esprit de Cigalous doucement est monté; Le peuple entier des cigales en joie L’emporta dans l’azur d’un éternel été!
--C’est joli, tout de même, ces deux voix mariées, disaient les Revertégat et les Bouziane.
De nouveau, les deux couples des parents échangèrent un malicieux regard d’intelligence.
Et, là-bas, sur l’aire, quand elle eut chanté seule son dernier couplet, Martine, comme alanguie, dans la tiédeur de la nuit, sous la caresse d’une brise chargée de la senteur des pinèdes, se renversa sur la paille rafraîchie de rosée. Un singulier bien-être détendait son corps souple. L’éternel amour sortait de toutes les choses, avec la chaleur que, depuis l’aurore, elles avaient bue à longs traits. La terre ardente exhalait l’esprit du jour; quelque chose de plus fort que toute volonté humaine pénétrait la chair des deux jeunes créatures. Victorin, en ce moment, n’aimait pas Martine plus qu’il n’aimait Arlette; mais il aimait la vie impérieuse, et il la ressentait mieux qu’au bal tout à l’heure, parce qu’il était sous la magie de la saison et de l’heure.
Alors, comme Martine, immobile, subissait le même enchantement, il s’étendit à son tour sur les pailles bruissantes, il en prit une, et, rampant avec lenteur vers la jeune fille, le bras tendu, du bout de la paille frémissante, il lui caressa les cheveux.
Cette caresse la fit frissonner toute. D’un bond, elle se leva toute droite et s’encourut vers la maison.
--Eh bien, Martine, vous avez chanté comme deux anges! Et le chanteur, qu’en as-tu fait?
--Il est là qui vient, je pense, dit-elle avec calme.
Pour la troisième fois, les parents échangèrent un joyeux regard de complicité.
XIII
L’INSTITUTEUR ET LE PRÊTRE
Maître Augias était le correspondant d’un journal de Marseille. Et M. le curé, celui d’un journal religieux qui se publiait à Aix-en-Provence. M. le curé n’avait pas assisté au banquet des _Amis de Maurin_; mais cette fête l’intéressait et il avait prié maître Augias de lui en communiquer le compte rendu. C’est pourquoi, le lendemain du banquet, l’ancien instituteur se rendit chez le curé. Les deux hommes s’estimaient et ne s’en cachaient point.
Chez M. le curé, maître Augias trouva un visiteur, à qui, dès son entrée, il fut présenté en ces termes.
--Monsieur le Doyen, j’ai la satisfaction de vous présenter Monsieur Augias qui fut autrefois instituteur aux Mayons. Il jouit ici de la considération et de la sympathie générales. Monsieur Augias est un des rares citoyens de France qui comprennent qu’on peut être prêtre sans être clérical, le cléricalisme n’étant, à ses yeux, que l’intrusion du prêtre dans la politique.
Le doyen tendit la main à maître Augias. Le curé nomma le doyen:
--Notre doyen, Monsieur Delmazet, curé de Z... et, par conséquent, notre voisin.
Tout de suite, maître Augias exprima la crainte qu’il avait de déranger les deux prêtres; il manifesta l’intention de se retirer.
--Je reviendrai, dit-il après s’être excusé. Je reviendrai dans un autre moment, monsieur le curé, vous conter les incidents de la fête littéraire d’hier.
Le curé se mit à rire:
--Le banquet de Maurin, dit-il, était installé sous les fenêtres de l’école, et votre jeune confrère, notre instituteur, m’avait invité à prendre place dans une salle du rez-de-chaussée, d’où, à travers les persiennes, j’ai pu entendre les joyeux et savoureux discours des _Amis de Maurin_. La présence de plusieurs dames m’assurait, par avance, la convenance des propos.
--Il ne faudrait pas toujours s’y fier, dit maître Augias; comme le latin, le provençal, dans les mots, brave quelquefois l’honnêteté. Et vous vous exposiez à en entendre de salées.
--Il faut croire qu’on se les racontait à voix basse, car je n’ai rien perçu de tel. Ce que j’ai entendu n’était que bonne et loyale gaîté.
Il y eut un petit silence, après lequel M. le curé dit tout à coup:
--Permettez-moi de vous parler d’un sujet qui vous est pénible, monsieur Augias: j’ai entrevu votre fils hier.
Augias eut un petit mouvement de défense instinctive. Le curé se hâta d’ajouter:
--Croyez que ce n’est ni étourderie ni indiscrétion si je vous parle de lui en présence de monsieur Delmazet; c’est pure sympathie, Monsieur. Soyez sûr que si monsieur Delmazet ou moi pouvons vous être utiles en ce qui concerne ce jeune homme, nous le ferons de grand cœur.
M. Augias remercia du regard M. Delmazet, qui lui répondit par un bon sourire.
--Vous avez donc un fils, Monsieur, et quelque sujet, dit-il, d’être mécontent de lui? Quel âge a-t-il?
Maître Augias, mis en confiance, s’expliqua et conclut:
--J’étais un intransigeant autrefois, monsieur l’abbé; je faisais de la politique ma préoccupation principale; et, persuadé que la présence d’un prêtre dans une petite commune, mettait journellement la république en danger, je me serais cru déshonoré si j’avais permis à mon enfant de recevoir d’un prêtre une leçon de morale. Je lui en donnais moi-même cependant d’une façon attentive et suivie. Dans mon école jamais l’enseignement moral ne fut négligé, mais mon fils n’en profita point. La morale laïque est-elle décidément impuissante à combattre avec efficacité les mauvais penchants? je le crois par moments, messieurs; et cette pensée afflige ma vieillesse, car j’étais et je suis encore un positiviste convaincu. Mais si la morale telle que nous l’enseignons ne peut parvenir à former un honnête homme, que deviendra mon pays? Serons-nous condamnés à subir la fin lamentable des nations décadentes, et condamnés sans ressource?
M. Delmazet prit la parole:
--Vous savez bien, Monsieur, qu’une morale révélée et appuyée par les sanctions divines ne peut être que la nôtre, et qu’elle a, de toute évidence, une incomparable puissance; mais les principes qu’elle enseigne ne sauraient devenir de mauvais principes dès qu’on ne les enseigne pas comme révélés et soumis aux sanctions du surnaturel. La morale chrétienne servie par des hommes qui ont le malheur de ne plus croire, reste la vraie morale et demeure la vérité bénie. Moins active à coup sûr, moins facile à imposer, elle n’en est pas moins la source des plus hautes vertus humaines qui peuvent être héroïques sans être saintes. Et puisque vous souffrez d’une manière touchante à l’idée seule que vous avez peut-être donné à votre fils un enseignement imparfait, si vous en jugez par les résultats, ma conscience, Monsieur, m’oblige à vous rappeler que la morale religieuse, pas plus que la vôtre, n’est sûre de transformer les âmes qu’elle s’efforce de diriger dans les voies de Dieu. Jésus, notre divin maître, a répondu d’avance à vos inquiétudes comme il a répondu à toutes les misères, à toutes les angoisses. Il a parlé du bon grain qui, tombant dans une terre favorable, lève vite et fructifie bien, tandis que, tombé sur le rocher ingrat, il périt sans multiplier et même sans germer. Oui, que certaines natures d’enfant soient ingrates comme le rocher, et incapables de produire le bien, c’est un triste mystère en présence duquel le prêtre demeure souvent navré comme vous l’êtes.
Maître Augias saisit la main que lui tendait le prêtre et la serra avec émotion.
--Je suis un libéral, monsieur Augias, un fils de paysans, et, pour tout dire, un homme de théorie républicaine, c’est-à-dire un homme qui rêve de voir le gouvernement de la nation aux mains des plus intelligents et des plus honnêtes.
--Ce fut aussi mon rêve, murmura le vieil Augias.
M. Delmazet continua:
--Il est fâcheux qu’en haine du cléricalisme vos confrères aient perdu l’habitude de prononcer le nom du Dieu des chrétiens. C’est un usage qui passera, car ce nom représente le mystère qui nous entoure de toutes parts et auquel l’homme ne saurait échapper puisqu’il vit et meurt malgré lui. En attendant, vous êtes tous chrétiens par le meilleur de vous-mêmes, apporté en vous par des générations de chrétiens. Si donc, Monsieur, vous avez sur tel ou tel de vos collègues, les instituteurs, une influence, si petite soit-elle, mettez-la au service de la vérité sociale essentielle; à savoir que, sans unité morale, les nations vont à la décomposition et à la ruine. Il faut que la France reste elle-même, c’est-à-dire qu’elle défende les idées de justice, de charité, de tolérance. Allez donc et enseignez l’essentiel de la morale évangélique, même si vous ne nommez pas Celui qui en est pourtant le fondateur historique. C’est à nous, prêtres, de compléter votre œuvre si nous le pouvons; et nous le pourrons si nous nous en montrons dignes, si nous renonçons à lutter contre votre œuvre, si nous nous faisons, sans vous et cependant avec vous, les collaborateurs de Dieu. Nous apprendrons aux enfants, au sortir de l’école, que votre morale est la nôtre, mais que, pour nous, elle a d’autres soutiens encore que l’estime ou la réprobation du monde. Car votre morale a des sanctions, en effet; je viens de les nommer. L’universelle réprobation atteint, tôt ou tard, ceux qui se mettent hors la loi du monde moral chrétien. Elle a, de même, un fondement humain, votre morale sans révélation: c’est la nécessité de vivre parmi les hommes. Comment vivre parmi les hommes sans consentir au travail, qu’il soit intellectuel ou manuel; sans consentir la mutualité des services, c’est-à-dire la fraternité, ne fût-elle qu’économique; sans accepter enfin la notion de bonne foi et celle de dévouement? La nécessité de ces vertus, sans lesquelles tout s’écroule, voilà le fondement suffisant de la morale sociale purement humaine. Prêchez-la, Monsieur; nous nous efforcerons d’y ajouter, nous, prêtres, selon nos moyens, quelque chose de la lueur divine qui vous effleure à votre insu.
Il semblait à maître Augias qu’une douce clarté, en effet, celle dont parlait le bon prêtre, pénétrait en lui comme une consolation et une espérance.
Il passa sur son front, puis, furtivement, sur ses yeux, une main qui tremblait un peu.
Mis en confiance définitive, il murmura:
--Les prêtres ont eu des torts, Monsieur; ils se sont trop occupés des choses du siècle, selon l’expression ecclésiastique.
--On s’efforce vers un idéal qu’on n’atteint pas toujours, dit le prêtre; tous les hommes en sont là. Leurs forces trahissent leurs plus nobles volontés.
--Nous autres alors, dit Augias, qui, à vos yeux, sommes couverts de péchés, et qui n’avons pas le caractère sacré qui ajoute quelque chose de plus respectable à toutes vos paroles, comment serons-nous écoutés? Nos enfants même nous reprocheront un jour nos moindres défaillances et s’en autoriseront pour excuser les leurs.
--Nous leur enseignerons qu’ils n’ont pas à juger les parents, monsieur Augias.
--Nos fautes réelles, dit M. Augias, nous gêneront quand il nous faudra prêcher à nos enfants des vertus que nous n’avons pas.
M. Delmazet réfléchit un instant.