Arlette des Mayons: Roman de la terre et de l'école

Part 7

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--Le pécheur, dit-il enfin, répondra: «Faites ce que j’enseigne, non ce que je fais.» Et il a le devoir d’ajouter avec contrition que c’est précisément pour avoir péché, c’est pour s’être trompé, qu’il peut, mieux parfois que de plus sages, dénoncer l’erreur et montrer combien elle est pernicieuse. Où en serait le monde, si l’expérience des pécheurs n’avait pas le droit d’affirmer le bon et le juste? L’expérience n’est pas la sagesse, mais elle sait reconnaître, quelquefois mieux que la sagesse théorique, les bienfaits de la vertu réalisée. Croyez-moi, monsieur Augias, nous serons bien forts si nous nous unissons pour faire des générations de braves gens! Mais, pour cela, il faudrait que l’école primaire fût chargée d’un autre enseignement que celui de l’arithmétique et de la géographie. Il faudrait que l’instituteur fût vraiment et surtout un professeur de morale, un éducateur national. Je crois avoir compris que le maître, dans vos écoles, ne donne que peu de temps à la surveillance des caractères, à la formation des caractères; c’est pourtant ce qui importe par-dessus tout. Si cela lui plaît, il peut se dispenser d’enseigner autre chose que les éléments des sciences. Il y a pourtant une morale sociale qui est de nécessité; et, quand on veut être libre, il faut apprendre à accepter librement les disciplines nécessaires, et savoir qu’on a des devoirs précis envers le corps social, puisqu’on reçoit de lui toutes les commodités de la vie, à quelque rang qu’on se trouve placé. Vos efforts individuels sont touchants, mais, étant isolés, ne peuvent pas grand’chose. Il faudra bien qu’un jour la République apprenne aux enfants les disciplines consenties qui assurent seules les vraies libertés.

M. Augias avait écouté religieusement; il soupira et dit:

--Cela viendra peut-être, Monsieur. En attendant, permettez-moi de vous remercier de vos paroles; je sors d’ici avec un peu plus de courage et de bonne volonté qu’au moment où j’y suis entré. Si vous revenez rendre visite à M. le curé, je le prie instamment de vouloir bien m’en faire prévenir. Je serai si heureux de vous entendre encore! Au revoir, Messieurs.

Il sortit et regagna son logis.

Arnet, qui le rencontra, ne put s’empêcher de lui dire:

--Vous avez l’air de sourire aux anges, maître Augias?

--Voyons, mon brave Arnet, je vous ai vu causer parfois, vous, le républicain rouge, avec M. le curé; que pensez-vous de lui?

--C’est un brave homme, dit Arnet sans hésiter.

--Et des curés, en général, qu’en pensez-vous? Sans plaisanter, Arnet, les croyez-vous inutiles?

Le visage d’Arnet refléta un instant la gravité de la question; il garda d’abord le silence, puis tout-à-coup:

--Qui sait? dit-il. Et il ajouta: «Il faut de tout pour faire un monde».

--Vous ne croyez pas si bien dire, mon vieil ami!

XIV

LE CHAPITRE DU CHAPEAU

Arlette était femme de chambre chez la comtesse; et elle disait, en réponse aux questions indiscrètes sur la situation qu’elle occupait au château:

--Madame la comtesse avait besoin d’une collaboratrice dévouée pour les ouvrages de lingerie et elle m’a jugée digne de cet emploi de confiance.

Arlette ne garda pas longtemps cet emploi de confiance.

Arlette collectionnait les idées fausses, qu’elle empruntait aux livres et aux sots indistinctement, et qu’elle faisait siennes.

Arlette ignorait que le costume prend son pittoresque et sa beauté de son appropriation au milieu où il est porté. Arlette n’avait pas le sens du ridicule.

Arlette donc mettait des escarpins à rubans pour marcher dans les sentiers pierrailleux; et des robes longues pour les traîner sur la poussière des grand’routes.

Arnet l’avait maintes fois galégée à ce sujet:

--La mode viendra un jour pour les braconniers comme moi, petite, d’aller chasser le sanglier avec le «calitre» (chapeau haut de forme) sur la tête, tu verras! Ce sera magnifique. Seulement le calitre serait plutôt un chapeau pour la chasse aux lions, pourquoi on leur ferait peur.

Mais Arlette voulait voir dans ces propos la jalousie basse du vieux chasseur, à qui les raffinements de toilette étaient interdits, et pour cause.

Arlette n’avait jamais entendu dire, même à l’école, que l’association humaine est établie sur l’échange des services; et que, privée du travail de toutes les autres, chaque créature ne saurait avoir aucun des avantages dont elle jouit en société; que, par conséquent, elle doit en échange un certain travail, un effort; et que chacun de nous tire sa noblesse morale de cet effort même et de ce travail. Chacun paie les avantages que lui procurent l’effort, le travail d’autrui. La dignité interdit la paresse. Riche ou pauvre, qui échappe à la contribution générale, nécessaire, trahit le groupe, n’est qu’une vie parasitaire. C’est dans le cœur des écoliers qu’il faudrait faire entrer ces vérités. Si l’école formule ces choses, c’est trop souvent sans nul souci d’en faire arriver à la mémoire du cœur le sens profond, émouvant. En sorte qu’Arlette les ignorait. Bien plus, elle considérait la nécessité de travailler comme une humiliation, une véritable dégradation!

Le travail manuel surtout lui semblait presque avilissant. Mais qui lui aurait pu dire, et en termes assez simples pour être compris d’elle, qu’il est le plus nécessaire, étant à l’origine de la vie; et que les plus nobles travaux sont ceux qui comportent une lutte directe et constante contre les choses et les éléments hostiles.

Les plus vieux maçons pourtant savent dire encore:

--Sans nous, Paris, la grand’ville, n’existerait pas!

Beau cri d’orgueil de ces anciens, et reste des âges où chaque métier s’enorgueillissait d’être nécessaire à tous les autres! Mais personne n’avait transmis avec assez de conviction ces sortes de pensées à la pauvre Arlette, qui par suite, mettait tout son orgueil à imiter, de travers, les parures des bourgeoises, qu’elle blâmait, tout en enviant leur oisiveté.

Arlette se faisait de la liberté une idée tout à fait singulière. Était libre, à ses yeux, qui ne travaillait pas. Libre, qui pouvait chanter aux heures où tout sommeille, et dormir quand tout travaille. Être libre, pour elle, c’était échapper à la loi de services mutuels qui, précisément, donne la vraie libération, l’affranchissement de la dignité. On l’eût bien étonnée en venant lui dire: «Chacun sert ou doit servir, chacun est assujetti à une œuvre de ses bras ou de son esprit pour laquelle il reçoit un salaire, indemnité ou récompense--le mot ne change rien au fait--et chacun de nous est tenu par des engagements auxquels il doit obéir s’il a de la probité.»

Arlette n’avait retiré de l’instruction primaire que le sot orgueil de pouvoir lire des romans.

Avec les idées qui étaient les siennes, Arlette était prédestinée à ne faire que de brefs séjours dans les maisons où elle servait.

Servir, ce mot surtout paraissait odieux à cette fille d’un pauvre montagnard qui, toute sa vie, avait été employé aux plus infimes besognes et les avait accomplies passivement, sans pensée et même sans rêve.

Il arriva donc qu’un jour où l’on donnait au château un déjeuner de cérémonie à Monseigneur de Fréjus et Toulon et à son vicaire général, la jeune fille qui, d’ordinaire, servait à table, fut indisposée. La comtesse fit venir Arlette.

--Mademoiselle, lui dit-elle, voulez-vous me faire, pour aujourd’hui, le plaisir de servir à table?

Arlette eut une moue dédaigneuse. La comtesse ajouta:

--Bien entendu, ce service supplémentaire vous vaudra une indemnité.

--Oh! madame la comtesse, ce n’est pas l’argent qui me fait souci.

--Et qu’est-ce donc, mon enfant?

--C’est que, dit Arlette, je n’ai pas été engagée pour cela.

--C’est entendu; mais vous pouvez bien rendre ce service à la maison dont vous faites partie?

--Sans doute, madame la comtesse, mais je voudrais qu’il fût bien entendu que c’est à titre exceptionnel, et seulement pour faire plaisir à Madame la Comtesse.

--C’est entendu, mademoiselle Arlette. Mais peut-être ne connaissez-vous pas le service de table, et c’est ce qui vous inquiète?

Arlette se redressa, révoltée:

--Ce n’est pas bien difficile! dit-elle pincée.

--N’importe; priez la cuisinière, qui est au courant, de vous l’expliquer. Vous savez, n’est-ce pas, qu’on présente les plats à la gauche du convive?

--A la gauche? Parfaitement, dit Arlette, la tête haute. Et elle se promit à elle-même de présenter les plats à droite, pour prouver son indépendance.

--C’est bien. Allez, Mademoiselle, je vous remercie.

Et comme Arlette s’éloignait, elle s’entendit rappeler. Elle portait si haut la tête que la comtesse venait de s’apercevoir que le chapeau d’Arlette était démesuré, hérissé de plumes un peu pelées et de couleurs flamboyantes.

--Vous venez d’arriver à peine, Mademoiselle?

--Pourquoi, Madame la comtesse?

--C’est que, dit la châtelaine qui s’amusait, c’est que vous portez là un chapeau de ville, comme si vous alliez sortir pour visiter les belles rues de Marseille.

--Madame la comtesse, je suis enrhumée et forcée de garder mon chapeau sur ma tête.

--Vous le quitterez du moins pour servir à table, j’espère? lui fut-il répondu avec un sourire.

--Si c’est une obligation, Madame la comtesse, je ne saurais y souscrire, dit Arlette, hautaine, je suis entrée ici pour faire un service au sujet duquel on n’a aucune observation à me faire, car je suis au courant. Pour ce qui est de servir à table, je le ferai volontiers aujourd’hui, par complaisance, mais avec mon chapeau si le soin de ma santé me l’impose.

--J’aime à voir la fierté de votre âme, dit gravement la comtesse.

Arlette se rengorgea--et sortit avec l’allure d’une amazone victorieuse.

Monseigneur de Fréjus et Toulon fut, par précaution, informé des prétentions de Mlle Arlette, dont le chapeau empanaché tournait autour de la table comme un gigantesque papillon en délire. Personne ne pouvait s’empêcher de regarder la donzelle. Elle se croyait admirée,--et, distraite par tant de regards flatteurs, elle renversait minutieusement un peu de toutes les sauces à la droite de chacun des convives.

Huit jours après, Arlette, remerciée sous un prétexte, n’était plus lingère au château.

--Tu comprends, disait-elle à Victorin, je leur ai fait comprendre ma liberté; et les nobles n’aiment pas ça.

Et, un jour, comme elle répétait, pour la vingtième fois, à Victorin, cette histoire et cette conclusion, en présence de maître Augias:

--Ma pauvre fille, lui dit le vieil instituteur, que vois-tu d’avilissant dans la profession, bien comprise, de domestique? Bien compris par le maître et par le serviteur, ce métier--car c’est un métier comme un autre--est un des plus honorables. La maison bien ordonnée est une réduction de la société. Chacun de nous ne peut pas tout faire. Le chef d’une maison importante, d’une famille nombreuse a besoin d’être aidé afin de pouvoir accomplir au dehors sa part du travail social. Je ne parle pas des jouisseurs riches et oisifs qui ne valent pas mieux que toi. Mais le maître qui travaille est soutenu par ses serviteurs qui lui permettent de donner son temps, hors de sa maison, à son industrie, ou à ses malades ou à son bureau. Et, sans qu’il soit nécessaire de prononcer de grands mots, la femme de chambre qui, modestement, balaie et frotte chez lui, se trouve prêter une aide indirecte, mais incontestable, à des travaux supérieurs, nécessaires à tous et dont elle est incapable.

Arlette pensait:--Cause toujours...

Elle aimait beaucoup cette locution.

XV

LE MUSEAU DE VENDANGE

Les Revertégat possédaient, dans la plaine, en bordure de la route, entre les Mayons et Gonfaron, plusieurs hectares de vignes bien exposés sur une pente au midi.

On vendangeait chez eux depuis quelques jours, et il était nécessaire de terminer la vendange le lendemain soir, à cause des menaces de pluie, lorsque trois des vendangeurs déclarèrent ne pouvoir continuer le travail.

Jusqu’à ce jour-là, les Revertégat, d’accord avec les Bouziane, avaient évité d’employer, parmi les travailleurs, la petite Arlette. Le père Revertégat, en personne, les avait choisis. Mais, quand il se vit privé tout à coup de trois de ses vendangeurs, effrayé qu’il était par la précoce menace des grosses pluies de la Saint-Michel, il chargea le garçon de ferme, Mïus, de trouver des remplaçants.

--Ce ne sera pas commode, maître. Tout le monde, des Mayons, a mis en même temps les vendanges en train. Il faudra que j’aille chez vingt personnes avant d’en trouver une seule qui soit libre.

Le père Revertégat examina attentivement l’horizon.

--C’est du vent d’Est, dit-il; je ne serais pas étonné si nous attrapions un poulpe dès ce soir (c’est-à-dire, si nous étions mouillés comme à la pêche aux poulpes). Et, si ça commence, ça n’est pas près d’être fini. Nous avons vendangé trop tard; saint Michel se fâche.

--Et alors, maître, dit Mïus, chez qui faut-il aller d’abord?

--Nous n’avons pas le choix. Prends le diable si tu veux, mais sauvons ce qui reste aux souches, et tâche de trouver plutôt quatre travailleurs que trois.

--Peuh! dit Mïus, si une bonne pluie gonflait encore un peu les grappes, ce serait tout profit.

--Bon! dit Revertégat; mais si, pendant trois semaines, comme c’est arrivé des fois, toutes les fontaines d’en haut s’ouvraient ensemble, adieu vendanges! Tout ce beau raisin serait perdu.

Et il promenait un regard inquiet sur le vaste champ de vignes, où bourdonnait la joyeuse équipe de quinze vendangeurs.

Il se retourna vers Mïus:

--Allons, ne perds pas de temps. Finis la journée, et puis tu iras.

--C’est convenu, maître.

Mïus se promit bien d’engager Arlette avant tout autre. Et voilà pourquoi, le lendemain, Arlette, au grand mécontentement de Martine, vint chez les Revertégat, se joindre aux vendangeurs; mais, bien entendu, elle n’arriva point des premières, par habitude de paresse.

Le travail de Victorin consistait à porter les cornudes pleines, jusqu’à la cuve bâtie à l’intérieur de la ferme. Il attrapait par une corne, avec l’aide d’un camarade, la cornude débordante de raisins gonflés et saignants; à eux deux, ils l’enlevaient à la hauteur de l’épaule gauche, où l’attendait le coussinet maculé du sang de la vigne. Et bientôt, Victorin, gagnant la ferme, s’éloignait, la main gauche à la hanche, la main droite retenant par-dessus sa tête la cornude inclinée. Il allait, ceint de la taïole, chemise ouverte, le cou nu, la poitrine au vent, d’une marche balancée, harmonieuse.

Dans la haute cuve, bientôt pleine, Mïus dansait, la tête touchant presque au plafond du cellier et se tenant d’une main à la corde qui s’accroche à la poutre.

Victorin n’avait pas vu avec grand plaisir l’arrivée d’Arlette, inattendue pour lui. Tout déterminé qu’il fût à l’épouser malgré sa famille, le gaillard se jugeait en droit, n’étant pas marié encore, de jouir en paix tout un jour des gentillesses de Martine et des libertés que garçons et filles se croient permises durant la vendange, qui est le temps de faire la moustouïre (oindre ou barbouiller de moust le visage des vendangeuses; survivance du temps des bacchantes).

Il est d’usage que, lorsqu’une vendangeuse oublie une grappe à la souche, le garçon qui s’en aperçoit cueille la grappe pour l’écraser joyeusement sur le visage de la coupable, qu’en même temps, il essuie avec des baisers. Doux châtiment, que peu d’entre elles veulent éviter et que recherchent plus d’une.

En attendant de provoquer à la moustouïre quelqu’un des jeunes vendangeurs, Arlette répondait par des haussements d’épaules et des mines pincées aux galégeades qui l’avaient accueillie dès son arrivée, et qui la poursuivaient encore. Ou bien, parfois, elle feignait de ne rien entendre.

--C’est dommage que le temps menace. S’il faisait tant soit peu soleil, nous l’aurions vue avec «l’ombrette».

--Elle n’était pas si fière quand elle était encore dans les brayes de son père, qu’il était toujours déguenillé.

--Tais-toi, qu’elle va t’entendre. On peut pas lui lever d’être hardie. Elle t’arracherait les yeux.

--Moi, disait une fille, je suis contente qu’elle n’en soit pas, du pays. On devrait travailler à la faire partir.

--Ah vaï! elle partira bien d’elle-même, avec tant de nigauds qui ne demandent qu’à l’enlever.

Les galégeades directes qu’on lui avait lancées d’abord l’ayant trouvée insensible en apparence, s’étaient résolues en médisances chuchotées.

Comme si elle eût voulu braver les hostilités qu’elle sentait autour d’elle, Arlette tira de sa poche, et se mit en devoir d’enfiler, une paire de vieux gants.

--Té vé! Arlette qui a peur de s’abîmer les mains!

--Eh! la gavotte! Tu veux te faire passer pour la marquise des Mayons, alors?

Ces derniers mots avaient été jetés avec mépris par un jeune Mayonnais aux larges épaules.

--Est-ce que je ne suis pas libre de moi-même? dit Arlette. C’est joli, pour un gros garçon comme toi, Toinet, d’être insolent avec les filles! C’est lâche.

Victorin arrivait. Il posa devant Arlette sa cornude vide:

--Je ne sais pas à qui de vous elle parle, mes hommes, cria-t-il, mais elle a raison dans ce qu’elle vient de dire, vous en conviendrez. Et puis, le premier qui lui manque de respect, celui-là aura affaire à moi. Travaillez, que nous n’avons pas de temps à perdre.

Il avait posé à terre sa cornude vide. Il se mit sur l’épaule une des cornudes pleines et s’en alla.

Martine était parmi les travailleurs; mais comme la présence d’Arlette, imposée par les circonstances, lui était déplaisante, elle s’arrangeait pour devancer de quelques pas les autres vendangeurs, et, ainsi, se tenait à l’écart sans affectation. Elle était la fille du maître, et ce zèle de sa part semblait très naturel. Tout le pays devinait pourtant la nature des sentiments qu’inspirait Arlette aux Bouziane et aux Revertégat. Et la vaillante petite population des Mayons, si industrieuse, et qui sait le prix du travail et des biens qui en sont la récompense, approuvait les deux vieilles familles enracinées dans leurs traditions. On se réjouissait de pouvoir dire d’Arlette: «Elle n’est pas d’ici». Quelque chose avait transpiré, çà et là, des amours de Victorin et des résistances du père.

On aimait Martine; on trouvait qu’avec Victorin, celle-là, oui, ferait un beau «_parèou_»; et maître Alessi, un conseiller municipal, était allé jusqu’à dire d’Arlette:

--Par malheur, elle ne nous est pas tout à fait étrangère! Mais, à la plus petite faute de sa part, je trouverais bien le moyen d’en débarrasser le pays.

--Bah! lui répondit quelqu’un, c’est une ambitieuse; et si Victorin ne l’épouse pas, elle voudra s’en aller à Marseille ou à Paris; c’est bien sûr, son ambition, à elle, comme ç’a été celle d’Augustin Augias. Nous sommes, pour ces deux-là, un trop petit pays!

Et va de rire.

C’était là, envers Arlette, les sentiments de tous, aux Mayons, et c’est ce qui inspirait leurs lazzis aux vendangeurs des Revertégat.

Quand Victorin, après avoir parlé en maître, se fut éloigné, celui qui avait galégé Arlette «un peu trop fort», un grand garçon nommé Toinet, vexé d’avoir eu à supporter sans rien dire les menaces du jeune Bouziane, se mit à chantonner une antique chanson de vendangeurs:

Dedans sa cabane, Le pauvre dormait. Ni homme ni femme Nul ne le voyait.

Les vendangeurs, hommes et femmes, que la cueillette courbait vers les pampres touffus qu’il fallait écarter pour voir la grappe, se relevèrent en entendant les vieux couplets. Dans les longues allées de vignes verdoyantes, les étoffes, jupes ou corsages, mettaient de joyeuses notes, rouges, bleues; et, çà et là, éclataient les scintillements dorés des chapeaux de paille, car le soleil avait reparu. Toinet chantait. Les autres écoutaient...

Lui prend mal de tête, Un grand mal au cœur; N’était pas le fiasque Il serait bien mort.

Oh! voisins, voisines, Levez-vous matin; Et plantez des souches Pour avoir du vin.

Et tous en chœur, chantant et riant:

Planterons des souches, Marcottes ferons, Les hommes, les femmes Tout pur le boiront.

Et tous de crier:

--Bravo, Toinet!

--Tu ne chantes pas, Arlette? cria Toinet content de son succès et enhardi par l’approbation unanime. A quoi penses-tu donc, petite? Elle a des distractions, voyez, à moins qu’elle le fasse exprès de laisser derrière elle au moins trois grappes à une souche! C’est pour te faire embrasser, mâtine? Eh bien, ce sera par moi, que tu le veuilles ou non! Les raisins laissés à la souche, c’est l’escavène à l’hameçon, le piège d’amour, friponne! Attends-moi, j’arrive!

Il s’élançait. On riait. Arlette, qui sentait en ce garçon un ennemi véritable, voulut le fuir. La moustouïre est, à l’ordinaire, lutte d’amour; elle allait être, ici, sous son apparence d’amoureuse gaieté, une lutte haineuse. Toinet avait arrêté Arlette par sa jupe, qui craqua.

--Laisse-moi, Toinet, cria-t-elle, que tu m’as toute déchirée.

Alors, par la taille il la saisit, et la maintint tout contre lui.

--Ne te lamente pas pour cette déchirure. Nous savons bien que tu aurais honte de paraître, comme nous, à ton arrivée ici, en habit de travail... Tu arrives toute pimparée, afin de plaire en route aux darnagas que tu pourrais rencontrer, et tu vas tout de suite changer de robe dans le cellier, hein? Et là, peut-être, Mïus, tant qu’il veut, t’embrasse. Eh bien! c’est à mon tour! La moustouïre est un droit du vendangeur! Tiens-toi bien, Arlette, que la pénitence est douce!

Il avait, dans sa main droite, un grapillon de raisin rouge; de la gauche, il tenait sa victime qui se défendait, criante et griffante; et Toinet, ayant écrasé le raisin juteux sur le visage irrité, cherchait maintenant à y planter un baiser. Sur la joue blanche, le jus ruisselant de la vigne semblait jaillir d’une blessure. Et sa joue, à lui, tout de bon égratignée par la fille, saignait.

--Allons, c’est assez, Toinet! cria Martine accourue. Lâche-la, et reprends ton travail, que tu n’aurais pas dû quitter.

Toinet n’obéissait pas. Il venait cependant d’apercevoir Victorin; mais le démon des batailles, l’amour-propre, sans doute aussi une émotion de jeunesse, toute puissante, éveillée au contact de sa jolie adversaire, l’exaltaient. Au jeu de la moustouïre, le vendangeur est déclaré vaincu si, après avoir barbouillé de jus le visage de la vendangeuse, il n’est pas parvenu à l’effleurer des lèvres. Arlette s’était triomphalement défendue, quand Victorin arriva sur le couple enlacé:

--Lâche-la, Toinet!

Toinet abandonna Arlette pour se tourner vers Victorin.

--Tu sais bien que, de toi, je ne ferais qu’une bouchée, dit Victorin.

--A savoir, gronda sourdement Toinet.

--Écoute, dit Victorin; je comprends qu’aux jours de vendanges bien des choses sont permises, et qu’on peut, ces jours-là, embrasser malgré elles les oublieuses; mais pas lorsque, d’abord, on les a insultées (il devinait en Toinet l’ennemi secret de tout à l’heure). Eh bien, je ne veux pas faire le méchant, mais te prouver seulement que tu n’es pas le plus fort. Donne-moi tes bras, nous allons nous mesurer nos forces.

L’autre les tendit, à poings fermés, d’un air arrogant, comme sûr de les libérer quand il lui plairait de l’étreinte menaçante.

--Ne le tourmente pas, Victorin, murmura Arlette, prudente.

Victorin ne répondit rien. Il tenait les poignets de Toinet dans l’étau de ses mains; il lui maintenait, verticaux et rigides, les deux bras le long du corps. Toinet essayait de vaines saccades. Réduit à l’impuissance, il pâlissait:

--Lâche-moi maintenant, dit-il tout à coup. Je ne joue plus.

Victorin l’ayant lâché, Toinet recula comme pressé de lui échapper définitivement; mais, en réalité, pour prendre du champ, et il revint à toute vitesse sur son adversaire pour l’empoigner à la gorge. Mais Victorin, qui avait, pour la défense, ramené contre la poitrine son poing fermé, le détendit brusquement. Et ce poing, ainsi lancé, frappa en pleine poitrine Toinet, qui tomba en arrière, renversant une cornude, dont, en roulant, il écrasa les raisins éparpillés.