Arlette des Mayons: Roman de la terre et de l'école

Part 5

Chapter 53,769 wordsPublic domain

«Nous recommençons encore un peu à courir? lui dis-je.» Et, sur ce mot, sans attendre la réponse, je partis comme un éclair. Il jeta la bouteille au diable--et la chasse recommença, où c’était moi le gibier. Mais je savais où j’allais. Je piquai droit sur le château de Monsieur le Marquis de Colbert, l’ancien, le grand-père, attirant toujours mon gendarme à mes derrières. Et, par bonheur, justement, je vis monsieur le marquis qui était près de son château, à la promenade.--Et je lui dis, car il était bon et j’avais souvent travaillé chez lui, je lui dis, pour qu’il fût prévenu bien comme il fallait de ma situation: «Voici un bon gendarme qui veut, à toute force, connaître mon nom, monsieur le marquis; et moi, je le lui refuse depuis les Mayons jusqu’ici, vu que j’aime mieux qu’il l’ignore». Le marquis riait dans sa barbe, qui était belle et longue. «Monsieur le marquis, dit le gendarme avec respect, cet homme-ci me fait courir depuis une heure.»--«Monsieur le marquis, dis-je, ce gendarme-ci, pour être juste, devrait vous dire que je l’ai porté pendant la moitié du chemin; il est lourd.»

«La barbe du marquis semblait rire toute.»

«Monsieur le marquis, je ferai mon devoir en verbalisant.»--«Sans doute, dit enfin le marquis, et je ne saurais m’y opposer. Tâchez donc de savoir son nom, que, moi, je ne veux pas connaître. Et verbalisez. Rien de plus juste, car il est dans son tort. Seulement, il vaudrait mieux pour vous (comme il parlait bien, le marquis!) que cette petite mésaventure demeurât secrète.»

«Monsieur le marquis, dit le gendarme, du moment que vous désirez l’indulgence pour ce braconnier que j’ai trouvé sur vos terres, je ne me montrerai pas plus méchant que vous.»

«Il fit le salut militaire et s’en alla. Et moi, mes amis, conclut Arnet, moi qui suis un vieux républicain, fils d’un insurgé de 51, insurgé moi-même à la suite de mon père, je dis que des marquis comme ça, il faudrait en mettre partout.»

L’auditoire approuvait joyeusement.

--Pas moins, fit Augustin d’un air rageur, il y a des gens qui blâment les opinions des autres et qui maltraitent, à l’occasion, les représentants de la loi.

--Je ne dis pas, répliqua Arnet d’un air bonhomme, que nous ayons raison de tant galéger les gendarmes; mais, dans un pays où il n’y a pas autant de perdreaux que de pignes, on ne parviendra jamais à nous empêcher de regarder le gibier libre comme la propriété de qui l’attrape.

Puis, quittant ce terrain brûlant:

--Les gendarmes ont du bon pour servir contre les vrais coquins, dit-il. Et moi qui parle, pas plus tard qu’aujourd’hui, j’ai fait le gendarme.

Il regarda Augustin fixement, puis baissa les yeux. Quand il les releva, Augustin s’était esquivé.

--Vous avez fait le gendarme aujourd’hui? Oh! dites-nous comment? s’écria Arlette amusée.

--Une autre fois, je vous le dirai, si c’est nécessaire, répliqua Arnet.

Et, à son tour, il s’en alla; et, rejoignant Augustin sur la route, sous le clair de lune qui était magnifique:

--Augustin, dit-il, n’oublie pas que ton père est un saint homme. Tout le pays, au besoin, se lèverait pour le défendre, comme je l’ai défendu aujourd’hui. Et tâche de prendre de meilleurs chemins. Contente-le. Fais-toi soldat ou charretier, mais travaille. Même braconnier sans permis, on peut être un brave homme, embêter un gendarme, et respecter la loi pour ce qui ne concerne pas la chasse... Et puis, méfie-toi d’Arlette. Elle ne vaut pas mieux que toi, pour le moment; oui, pour le moment, car tu changeras... si tu es vraiment le fils de ton père, mon drôle!

IX

LE VIEUX QUI DORT LA-HAUT

Quelques jours plus tard eut lieu, aux Mayons, la fête des _Amis de Maurin des Maures_.

Maurin, ce personnage de roman, représentation fidèle d’un type réel, a pris assez de notoriété pour avoir, après sa mort, plus d’amis que n’ont coutume d’en avoir les vivants. Et de ces amitiés, son historiographe, Jean d’Auriol, a hérité. Autour de lui et de l’ombre de Maurin, une ou deux fois dans l’année, se groupaient pour un banquet les membres de la société fondée sous ce titre: _les Amis de Maurin_. Et la fête avait lieu, chaque fois, dans une commune différente, mais dans le royaume de Maurin, c’est-à-dire dans la région des Maures.

Cette année-là, le banquet eut lieu aux Mayons, sous les fenêtres de l’école, sur la terrasse qui domine la plaine magnifique, la vallée de l’Aille.

Au-dessus de la table, flottait une longue banderole portant ces mots en augustales:

LES AMIS DE MAURIN DES MAURES

C’est là qu’Arnet porta son fameux toast:

--Maurin, Messiès, était roi des Maures, et, en cette qualité, cousin de tous les chefs d’État. Moi, j’étais un bon cousin de Maurin. Et les cousins de nos cousins étant nos cousins, je bois à la santé de mon cousin, le Président de la République.

De ce toast, le succès fut grand. On applaudit à tout rompre. Et, comme les tambourins et les galoubets invitaient un chacun à courir vers la salle de bal, on s’y rendit au milieu des rires et des chansons. Les filles des Mayons rayonnaient de gaieté. Tout était lumière. Les yeux noirs pétillaient de malice heureuse. M. le Maire marchait entouré de félicitations sur le succès de la journée.

Le bal s’ouvrit dans la salle verte, close par des guirlandes de myrte et de laurier. Les pavillons ondulaient à la brise. Des étamines multicolores, horizontalement tendues, couvraient toute la petite place. De cette place part une rue courte qui va tout à coup plongeant dans la forêt de châtaigniers--et qui, en souvenir de cette journée, fut baptisée du nom de Jean d’Auriol.

L’occasion était bonne pour Arlette de se faire remarquer de chacun, et, en particulier, de Victorin, venu à la fête comme tous les gens des environs.

Elle était sur son trente-et-un, Arlette. Elle avait un chapeau quatre fois plus grand que sa tête, traversé de longues épingles aux pointes emboulées comme les cornes d’un taureau de Camargue. Sa robe, à carreaux de couleurs voyantes et alternées, était comme un vitrail de brasserie allemande. Ses talons semblaient de petites échasses, et l’obligeaient à marcher sur ses pointes. Elle avait une ombrelle groseille. Et, détail charmant, ses doigts, qui pinçaient un mouchoir de poupée bordé d’un feston rose, retenaient un porte-monnaie à mailles d’acier qui se donnait, au moyen d’un peu de coton, ce que le poète Dol, de Draguignan, eût appelé «une obésité frauduleuse.»

On dit que l’amour est affligé de cécité. Peut-être serait-il plus juste de le dire affligé d’un daltonisme spécial qui lui montre en beau les plus vilaines couleurs.

Victorin, qui pourtant avait vu des couchers de soleil, regardait Arlette avec complaisance. En cela fils des Maures, nos ancêtres, il ne détestait pas les tons criards et disparates, qui, du reste, perdent de leur brutalité dans la violence des «escandilhados» (embrasements de soleil) qui la font comme fondre et s’unifier en eux.

Sur le passage d’Arlette, on se retournait, ou pour l’admirer ou pour sourire,--mais on la regardait et elle était heureuse.

Victorin s’approcha d’elle.

--Je t’ai gardé, dit-elle, la première contredanse, mon beau Victorin.

--Ma jolie Arlette, répondit-il, tu me l’avais promise.

Ils marchaient côte à côte, allant vers le bal, et, au son des tambourins encore éloignés, leur démarche, involontairement, était un peu dansante.

--Et alors? dit-il. Interrogation coutumière qui signifie: où en sommes-nous?

Elle lui avoua comment elle l’avait suivi et surveillé en cachette, quelques jours auparavant, quand il était allé lever le liège--et que c’était l’amour et la jalousie qui l’avaient poussée à cela; mais que si elle avait voulu se cacher d’abord, c’était de peur qu’on allât exciter, avec des bavardages, les résistances du père de Victorin. Elle dit le trouble qu’elle avait éprouvé lorsqu’il était tombé de l’arbre. Comment Martine, jalouse aussi sans doute, l’avait laissée seule, évanouie, auprès de l’arbre et combien elle avait eu envie d’aller faire une scène à cette Martine, mais que, toujours par prudence, elle s’en était empêchée.

Elle conclut:

--Tu ne l’aimes toujours pas, au moins, dis?

Très vivement, il dit que non; mais que Martine lui rappelait les beaux jours d’enfance où, avec lui, elle jouait à attraper des cigales. A ses yeux, Martine n’était pas une femme, comme elle, Arlette. Et puis, elle ressemblait trop, en ses manières, à toutes les autres. Tandis qu’Arlette... Il n’y en avait qu’une, comme Arlette.

--Et ton père? Est-ce qu’il est toujours aussi en colère contre moi?

--Je n’en suis pas sûr, mais je le crois. Tu sais, nous autres, à la maison, on ne se parle guère. «Oui,» «non,» c’est tout; «tu feras ceci ou cela demain,» rien de plus. On se pense les choses, on ne se les dit pas. A quoi bon? On sait ce qui en est; il n’en faut pas plus. Voilà.

--Et le grand-père?

--Il est toujours là-haut, dans son lit. Il n’a que les yeux qui vivent. Lui aussi, qui ne raconte rien, jamais, doit se penser beaucoup de choses cachées. Qui sait ce qu’il y a dans cette tête? Je me dis quelquefois qu’il doit y avoir comme beaucoup de tableaux pendus. Il les regarde au-dedans de lui. Et ces tableaux sont vivants.

--Comme au cinéma, dit Arlette.

--Il y a des moissons, des vendanges--des chevaux qui tournent sur la paille des aires, en été; des cuves pleines de grappes sur lesquelles on danse à pieds nus, jambes nues; et puis, peut-être, des moustouïres, des baisers de sa jeunesse sur l’aire, le soir, ou dans les vignes, le jour. Et, sûrement encore, il y a des batailles, des soldats russes contre lesquels se battent des Français. Et ceux-là lui plaisent beaucoup aussi, puisqu’il a toujours gardé, accroché contre le mur, devant ses yeux, au-dessus de son lit, le sabre de cavalerie que son père, à lui, portait au temps du grand Napoléon. Lui-même a fait la campagne de Crimée. Il aime les soldats. Et l’autre jour, en passant devant la porte de sa chambre, grande ouverte, je l’ai entendu qui radotait des choses de batailles. Entre ses dents, il répétait «Vive l’Empereur!» Tous ces tableaux doivent vivre encore dans sa tête, mais il n’en dit rien. Il se songe tout et ne dit rien. S’il comprend les choses que, des fois, nous disons autour de lui, dans sa chambre, je n’en sais rien, il les comprend, peut-être. Il m’aimait beaucoup quand j’étais petit. Il y a quatre ans, il était encore, d’esprit, comme tout le monde. Et s’il était maintenant comme il était alors, je lui aurais parlé de toi. Il serait pour nous, je crois; il voudrait me faire plaisir. Et mon père lui obéirait, parce qu’il a toujours pris et suivi son conseil; mais, à présent, il ne faut pas songer à le consulter. Son esprit n’est pas plus avec nous que l’esprit d’un mort.

Arlette frissonna; il étreignit son bras et frissonna à son tour. Ils étaient assis tous deux, depuis un instant, sur le banc qui encadrait la salle de bal. Les tambourins graves vibrèrent en cadence; le galoubet les accompagna de ses notes narquoises--et Victorin et Arlette se levèrent aussitôt. C’était une polka. Arlette, selon l’usage, mit chacune de ses deux mains ouvertes sur chacune des épaules du jeune homme, et lui, passant ses deux bras sous ceux de sa _cavalière_, lui plaquait les mains sur les omoplates; et, au milieu des autres, qui avaient la même attitude, ils tournèrent par petits sauts légers, presque sur place, très lentement, très sérieusement comme tous les autres; et, à voix basse, ils «se le comptaient au plus juste». Les spectateurs regardaient en silence. On eût dit d’une danse rituelle. Plus de rires, plus de conversations; le rythme du tambourin s’entendait seul, réglant le bruit des pas sur le sol. La poussière se soulevait par larges ondes illuminées de soleil, et l’on eût dit un nuage au milieu duquel évoluait, dans un songe, la mystérieuse joie de désirer et d’aimer.

X

LE ROI D’ITALIE

Entre deux danses, ils se promenaient, bras dessus, bras dessous, autour de la salle verte.

--Comme je te vois rarement, Arlette! Nous demeurons trop loin.

--Écoute, dit-elle, tu sais bien le château de Font-Vive? Il n’est pas loin de ta maison. Eh bien, je peux aller, si tu veux, y habiter quelque temps. J’ai assez du village et je pensais m’engager comme première ouvrière chez la modiste de Gonfaron, car je suis beaucoup adroite, tout le monde le dit, et c’est moi-même qui me fais mes robes et mes chapeaux.

--Ils sont magnifiques! fit l’innocent Victorin en élevant un regard émerveillé vers l’édifice que maintenaient sur la tête d’Arlette les longues épingles emboulées.

--Eh bien, figure-toi, on a dit à la comtesse que j’étais une ouvrière remarquable, et elle m’a envoyé, ce matin, Monsieur l’Intendant qui m’a dit: «Mademoiselle, Madame la comtesse désire vous parler. Si vous pouvez venir. Notre voiture est là qui vous attend». J’y suis allée, mon beau. Elle m’offre de «manifiques» appointements... «Mademoiselle, qu’elle m’a dit, je serais trop heureuse d’avoir une femme de chambre comme vous. Vous aurez de gros gages.» «Madame, que je lui ai répondu, mon instruction ne me permet pas de consentir à être domestique; mais je suis couturière, et si vous avez besoin d’une couturière-lingère, je serai flattée d’occuper chez vous cette honorable situation. Quant aux appointements, Madame, nous s’arrangerons toujours.» «C’est surtout d’une couturière qui surveille ici la lingerie que j’ai besoin, m’a-t-elle répondu, si vous pouvez entrer chez moi dans huit jours, vous m’obligerez.» «Madame, lui ai-je dit, je veux consulter ma mère, et je vous répondrai dans vingt-quatre heures.» Elle a paru enchantée. Tu comprends, Victorin, c’est toi seul que je voulais consulter. Nous serions tout près; et, le soir, dans cette saison d’été, je pourrais te rejoindre. Il fait si bon, l’été, sur l’aire, dans la paille, sous les étoiles du bon Dieu... Avec la comtesse, nous avons causé encore un bon moment d’une chose et d’une autre. J’ai compris que si elle me posait un tas de questions, c’était pour se rendre compte de mes pensées et juger de mon instruction. Alors, je m’appliquais beaucoup. A la fin, je ne me rappelle plus à propos de quoi, elle m’a dit, toujours, je crois, pour m’éprouver, et savoir si j’étais instruite comme je l’avais prétendu, elle m’a dit «Vous avez suivi les leçons à l’école pendant longtemps?» «Oui, Madame, j’ai mon certificat d’études, et je pourrais vous réciter toute la liste des rois de France.» Elle a souri, de contentement, et m’a dit: «C’est admirable... Vous sauriez même peut-être me dire le nom du roi actuel qui règne en Italie?» J’ai eu un moment d’hésitation, parce que je ne me sentais pas très sûre de moi sur cette question. Puis le nom m’est revenu tout en un coup et j’ai répondu: «Oui, Madame, c’est Victor Hugo.» La comtesse a paru enchantée de cette réponse plus que de toutes les autres. Elle a ri, toujours de contentement... Voilà dans quels termes je suis avec cette madame. Et alors, si tu veux, Victorin, j’accepterai la situation «manifique» qui m’est offerte chez la comtesse. Plus tard seulement je me ferai modiste à Gonfaron, puis à Marseille, où, certainement, je gagnerai beaucoup, beaucoup d’argent. Qu’en penses-tu?

Elle ajouta:

--Quand tu seras décidé à m’épouser, je reviendrai avec une dot.

Elle pensait que la crainte de la voir s’éloigner des Mayons aviverait les désirs de Victorin, qu’il aurait peur de la perdre et la supplierait de ne pas s’en aller; qu’il se hâterait enfin de conclure mariage contre la volonté de ses parents. Toute l’affaire était de se faire épouser par ce fils d’une famille riche.

Victorin semblait réfléchir profondément. Tout en causant, ils s’étaient éloignés de la salle de bal, et, marchant à pas lents, ils étaient entrés sous les grands châtaigniers de la forêt, sur la pente des Maures.

L’endroit était imposant. Ces grands châtaigniers, avec leurs troncs vénérables, leurs vastes ramures antiques, donnent, par l’ancienneté, par le silence et l’ombre, par la fraîcheur, et le jeu des rais de soleil sur les feuilles transparentes, une impression d’église, des idées hautes et graves. Sans doute est-ce les forêts qui ont inspiré aux hommes la pensée d’élever des cathédrales? Ce furent les premiers temples; c’est entre les colonnes des futaies, sous la voûte des ramures, que nos ancêtres gaulois dressaient leurs autels. De pareils lieux sont bons aux amoureux, propices aux chuchotements de leurs espoirs, au mystère de leurs rêves d’avenir. Arlette et Victorin subissaient inconsciemment l’émotion qui leur venait de la vie des vieux arbres; ils étaient là un peu comme des épousés à l’église. Victorin réfléchissait toujours. Et, comme il continuait à se taire, le visage un peu crispé par l’effort de ses réflexions, son Arlette finit par murmurer:

--Eh bien, Victorin, que penses-tu de ce que je viens de te dire?

Gravement, il révéla d’un mot la profondeur de sa méditation.

--Je suis là à me penser, dit-il, que tu t’es peut-être trompée, et que le roi d’Italie, c’est Victor-Emmanuel.

Elle pinça les lèvres, un peu blessée.

--Si je m’étais trompée, répliqua-t-elle, la comtesse n’aurait pas exprimé sa satisfaction comme elle l’a fait. Elle riait de plaisir, je te dis, mon beau, et c’est ta mémoire à toi qui est en faute.

Il se sentit confondu. Et puis, après tout, cela lui était égal! on ne se promène pas, sous les vieux châtaigniers, avec une jolie fille pour ne parler que du roi d’Italie. Il la regarda, eut un éblouissement de jeunesse; il pressa contre lui Arlette frissonnante; et tandis que, noyé dans la joie de vivre, il appuyait ses lèvres sur les paupières aux longs cils de la jeune fille que ses prétentions n’empêchaient pas d’être jolie, elle murmurait, extatique:

--Pas Victor Emmanuel, non; Victor Hugo, je sais bien, moi.

Le picatéou riait dans les bois.

XI

LA FAMILLE FAIT LA PATRIE

Le bal était fini. Les tambourins ne résonnaient plus. Les chants avaient cessé. Les étrangers étaient repartis. Victorin allait regagner sa maison lorsque Arnet, qui le rencontra, lui dit:

--En rentrant à ta maison passe chez Augias, ami Victorin; il te veut parler.

Victorin se rendit chez le vieil instituteur.

Pendant ce temps, le père Bouziane s’occupait de préparer l’avenir de Victorin tel qu’il le désirait.

En vue de ce projet, les Bouziane avaient invité pour le soir les Revertégat. On souperait ensemble, puis on reconduirait les Revertégat jusqu’à mi-chemin de chez eux, sous les étoiles d’été, après avoir fait un peu de veillée. Et ainsi, les jeunes gens, Martine et Victorin, pourraient se parler. La bonne nature travaillerait, comme de juste, pour le mieux, au désir des parents.

La porte du vieil instituteur était ouverte. Néanmoins, Victorin heurta discrètement.

--Entrez, cria Augias... Ah! c’est toi, Victorin! Je suis content de te voir. Je constate avec plaisir que tu n’as pas oublié ma leçon d’autrefois. Tu sais? ma dictée qui était une leçon de morale civique, _Charbonnier est maître chez lui._ Le domicile est sacré. Chacun, dans sa maison, est son roi. C’est là, mon garçon, qu’on s’appartient tout entier. Et de ce royaume, on a le droit de jouir à sa volonté, quand on respecte ce même droit au seuil de tous les autres citoyens.

Il développait un de ses thèmes favoris, le bon vieux maître; et il ajouta, comme pour lui-même:

--Je ne sais pas pourquoi nos livres d’école ne touchent pas à ces sujets, n’enseignent pas le respect du domicile, et de tous les droits d’autrui, lequel respect, par un juste retour, attire sur les nôtres le respect de chacun. Nous enseignons les lois du calcul--mais pas assez les lois morales. Il y en a pourtant d’inflexibles, de nécessaires.

Il marmonnait, semblant se parler à lui-même; c’est qu’il songeait à son fils; et il soupira profondément.

Il conclut enfin:

--Et si l’on parle de ces choses aux enfants, c’est sans y mettre l’émotion qu’il faut, sans essayer d’en faire comprendre l’esprit, l’importance véritablement sacrée. Victorin, fit-il brusquement, pourquoi ne veux-tu pas suivre les conseils de ton père?

Victorin fronça le sourcil; et, bien qu’il eût compris, il répliqua:

--Quels conseils?

--Il ne veut pas d’Arlette pour sa bru.

--Et moi, dit Victorin avec fermeté, je la veux pour ma femme. C’est mon affaire, je pense.

Le conflit s’affirmait fortement. La lutte était déclarée entre les deux droits, le droit moral du père et le droit légal du fils.

--Tu défends ton plaisir et ton père défend tes intérêts, voilà la différence; tu défends ton plaisir du moment, et ton père, le bonheur de toute ta vie.

--Mon père défend son caprice. J’épouserai Arlette, c’est mon droit; mon père ne peut pas m’empêcher d’aimer qui j’aime.

--Il peut essayer de t’arrêter au moment où il croit que tu vas faire une sottise dont tu souffriras un jour. C’est son droit et c’est son devoir. Ton émotion de jeunesse t’entraîne et t’aveugle. Tu cherches avant tout ta satisfaction du moment. Et c’est parce qu’il n’est pas troublé, lui, comme tu l’es par ta jeunesse, qu’il juge sainement tes actions. Il a maintenu la famille Bouziane. Il ne veut pas que tu la détruises en y faisant entrer une fille qui n’est pas de sa race moralement. Elle n’est pas même du terroir. Il est dans son rôle de père, qui est de te guider pour ton bien.

--Qu’il me laisse tranquille, dit Victorin d’un air farouche. Qu’est-ce qu’on doit à son père? Est-ce pour mon intérêt qu’il m’a mis au monde? Il n’y pensait guère à ce moment-là! il ne pensait qu’à son plaisir.

Augias eut un grand mouvement de révolte, une colère intérieure. Ainsi ce brave Victorin, ce paysan, fils de paysans aux mœurs traditionnelles, était infecté du poison moderne, qui est d’origine tudesque. Il méprisait et insultait l’autorité, ou, plus simplement, l’expérience paternelle; il faisait pis encore: il niait la sincérité et la légitimité du conseil affectueux.

--Malheureux! cria le vieux maître, ne vois-tu pas que tu es coupable, toi, de ce que tu reproches à ton père injustement? Car, lui, en choisissant sa femme, il l’a prise dans des conditions qui promettaient à leurs enfants tout le bonheur possible ici-bas. Tandis que, toi, as-tu pensé à l’avenir que tu promets aux enfants d’une Arlette?

--Qu’est-ce qu’elle vous a donc fait à tous, cette pauvre Arlette? Qu’a-t-elle fait à mon père?

--Ce qu’elle nous a fait? dit gravement Augias; ce qu’elle lui a fait, à ton père? Ceci: qu’elle méprise la terre! Tout est là. Elle lui préfère les mauvais livres et les journaux. Et pourtant, poursuivit le vieil instituteur, qu’y a-t-il de plus beau que de posséder un morceau de cette boule du monde sur laquelle nous vivons, et d’en tourner et retourner le sol, pour en faire sortir ce qui nourrit et ce qui fait la joie: le pain et le vin?

Un rayon d’enthousiasme brillait dans le regard du vieil homme.