Arlette des Mayons: Roman de la terre et de l'école
Part 4
--C’est une jaquette, dit-il avec une fière simplicité. La redingote noire, c’est pour le dimanche.
--Et tu as un chapeau qui est dur, fit-elle avec admiration en touchant ce chapeau vraiment admirable.
--Il faut ça dans nos bureaux, affirma-t-il.
Et ils se turent.
Lui avait, à la fois, deux idées. D’abord, ne voulant pas être vu des gens d’ici, il devait quitter la fille. Et sa seconde idée était de ne la point quitter comme ça, sans lui prendre au moins un baiser. Elle lui avait toujours plu, cette Arlette. Et ne venait-elle pas de lui dire qu’il était magnifique?...
Elle, immobile devant Augustin, l’avait oublié. Elle pensait à l’autre; elle «se songeait»:
--Je ne me suis pas montrée à Victorin là-bas, pour ne pas que les gens aillent raconter à son père que je suis une effrontée. Mais je lui dirai que j’étais près de lui, et que rien qu’à le voir si pâle et les yeux fermés, je me suis évanouie. Cette Martine! comme elle a su me laisser là toute seule, la rusée canaille. Enfin, je lui dirai tout, à Victorin--et de tout, il me saura bon gré.
--Arlette, dit tout à coup Augustin, je te quitte. Je vais voir mon père, je ne veux être vu que de lui--et de toi. Mais garde-moi le secret sur notre rencontre. Trop de gens autrement me reprocheraient de ne pas être allé les voir, comprends-tu?
--Je comprends. Mais pourquoi ne rendre visite à personne? Tu ferais bon effet, beau comme te voilà.
Il se rengorgea, gonflé de satisfaction naïve.
--Je sais, dit-il, que mon père ne se gêne pas pour mal parler de moi. Il me faudrait donner trop d’explications à tout le monde sur ma conduite, sur mon absence d’ici, sur mes affaires de Marseille...
En réalité, il aurait eu trop de mensonges à trouver, et difficiles; il craignait qu’on ne connût sa véritable situation. Et puis, il n’avait pas au gousset de quoi soutenir son personnage et payer un bock ou une absinthe. Il dit d’un air hautain:
--Vois-tu, Arlette, quand on est allé se faire une position au dehors,--on a, dans son pays, trop de jaloux.
--Ça, je me le crois, dit-elle.
--Au revoir, Arlette.
--Au revoir, Gustin.
Un instant, ils restèrent en face l’un de l’autre, la main dans la main.
--On pourrait s’embrasser, dit-il brusquement.
--Si ça te fait plaisir, répliqua-t-elle.
Avant de répondre, elle avait jeté un regard rapide et sournois autour d’elle. Personne en vue.
Elle laissa Gustin la serrer contre lui... il faut avoir des amis partout...
Au couchant, par-dessus Gonfaron, au bas d’un ciel vert pâle, s’enflammait un horizon de pourpre et d’or en fusion; mais Arlette ou Augustin n’avaient jamais songé à regarder les soleils couchants, pas même pour deviner s’il pleuvrait le lendemain ou si l’on pourrait travailler aux champs.
VII
LA POIGNE DU VIEIL ARNET
Ce que le jeune Augustin Augias craignait surtout, c’était de n’être pas reçu par son père, avec qui il avait eu autrefois des scènes violentes.
Il avait donc résolu de le surprendre. Il le surprit. A l’heure du repas, il arriva sur la terrasse de la maison paternelle. La porte était ouverte au bon air du soir. Augustin était arrivé du côté opposé à la fenêtre. Le père préparait sa table, y disposait une nappe de tissu grossier mais d’une parfaite blancheur. Il faisait jour encore. Et distrait par ses pensées habituelles, le vieil homme, s’oubliant, s’assit... il songeait:
--L’école primaire ne devrait pas être comme une salle fermée. L’enfant devrait savoir que s’il montre une intelligence d’élite, il en sortira pour entrer dans les écoles secondaires--et, de là, s’il en conquiert le droit, dans les écoles supérieures. Alors, vraiment, nos écoles populaires seront comme des réservoirs fécondants...
Maître Augias méditait d’écrire ses idées sur la question de l’enseignement primaire, de confier son étude à un député de sa connaissance.
--C’est cela, murmura-t-il presque à voix haute, il y a deux premières réformes à obtenir: 1º L’école doit être affranchie de la politique; la nomination de l’instituteur ne doit dépendre que de ses chefs naturels, les inspecteurs d’Académie; 2º Elle doit conduire automatiquement aux écoles secondaires les enfants qui montrent une intelligence supérieure.
Et il souriait, le brave homme, à ses bonnes pensées... Quelqu’un entra. Ayant levé les yeux, il ne reconnut pas son fils tout de suite, et dit:
--Que demandez-vous, Monsieur?
--Papa! murmura Augustin qui fit un pas, avec le mouvement de s’incliner vers le vieux père.
Maître Augias se recula un peu; ce mouvement était involontaire et révélait ses sentiments à l’égard du jeune homme.
Il reprit avec intention le mot qui lui était échappé:
--Monsieur? dit-il.
Et s’arrêta. Puis, après un instant:
--Est-ce là une façon de s’introduire chez les gens, sans crier gare, à la nuit commençante, sans frapper à la porte? La maison de votre père est-elle moins respectable que toute autre? Chez qui vous serait-il permis d’entrer ainsi?
--Je craignais, dit Augustin, de n’être pas reçu si je vous avais prévenu.
--Ce n’est pas une excuse, dit Augias. Si j’ai décidé de ne plus vous voir, vous devez respecter ma volonté. N’ai-je pas mis certaines conditions à votre rentrée ici? Si vous les aviez remplies, vous n’auriez pas craint d’être repoussé. Et si vous ne les avez pas remplies, que venez-vous faire? Que me voulez-vous? Je suis vieux et malheureux par vous; pourquoi troublez-vous les derniers jours de mon existence?
Le vieillard se tut. Il souleva sa lampe et considéra un instant le voyageur; il remarqua ses souliers poudreux:
--Vous êtes venu à pied de Gonfaron? dit-il.
--Non, du Luc.
--C’est un peu loin.
--J’ai eu peur de rencontrer à Gonfaron des gens de connaissance.
--Et pourquoi peur, si vous n’avez rien à vous reprocher?
Augustin se tut, indifférent, le visage inexplicable.
--Avez-vous faim? dit le père.
--Je n’ai pas mangé depuis ce matin.
Le vieil homme, qui allait commencer son repas, se leva et, montrant sa chaise:
--Asseyez-vous et mangez. Moi, je ne pourrais plus ce soir. Le pain ne passerait pas. Mais je suis vieux; un repas manqué, le soir surtout, ça n’a pas d’inconvénient pour moi; vous, vous êtes jeune, vous avez besoin de vous faire des forces; mangez. Nous causerons après.
Le jeune homme, affamé, se mit en devoir de faire honneur au potage, au bœuf bouilli, aux olives, aux figues sèches. Le père le servait, allant et venant du placard à la table, où le fils, sans rien dire, ne perdait pas un coup de dent.
En présence de cette scène, un indifférent eût été attendri; mais Augustin demeurait énigmatique. Le jeune révolté mangeait, et c’était bon; voilà tout; que son père souffrît, il l’ignorait.
Ce repas, dont la durée fut douloureuse au père, prit fin cependant. Quand Augustin se versa le coup de la fin, abondant, Augias lui dit:
--Que venez-vous chercher ici? A votre âge, on doit se suffire. Quelle sorte de place occupez-vous à Marseille?
Augustin évita de répondre directement à cette dernière question.
--Mes appointements sont insuffisants, dit-il; c’est une honte, dans une maison où on remue l’or à la pelle. Je ne vois pas pourquoi le directeur est payé plus que moi. Nos travaux sont différents, mais si les miens sont indispensables, ils valent autant. Il faut proclamer l’égalité des salaires pour l’amiral et le matelot.
Maître Augias écoutait avec ahurissement.
--Et aussi, je pense, pour le fainéant et le bon travailleur, dit-il avec amertume.
--Mais certainement! répliqua Augustin, en relevant la tête d’un air de défi.
--C’est-à-dire que tu voudrais établir le règne de l’injustice au nom d’une égalité matérielle qui n’est pas réalisable, car le fainéant se trouverait avoir mangé ou bu le lendemain son salaire de la veille, tandis que le bon travailleur l’aura mis de côté pour ses enfants. Ton égalité de salaires tendrait à supprimer l’émulation qui fait le progrès des nations.
--Je ne veux pas que mon voisin me domine.
--Soit, mais il faudra souffrir qu’il te dépasse. Dépasser n’est pas dominer. Où prends-tu toutes ces belles idées?
--Je ne les prends pas: je les ai, voilà tout.
Maître Augias changea de ton et dit froidement:
--Que faites-vous chez votre banquier? On dit que vous balayez les salles?
Augustin garda un silence farouche; maître Augias reprit:
--Je vous avais conseillé de vous engager, comme marin ou comme soldat, puisque vous n’avez pas voulu apprendre de votre père le peu qu’il sait. Vous auriez pu devenir instituteur, vous ne l’avez pas voulu; ou bien paysan, et vous battre, en brave homme courageux contre la terre, vous ne l’avez pas voulu. J’ai hérité de quatre sous et j’ai su que vous les convoitez, car, après boire, vous bavardez, vous contez à tout venant vos mauvais désirs. Alors, je vous ai dit un jour: «Va gagner ta vie comme tu pourras; mais je ne te reverrai que si tu me reviens soldat, et bon soldat.» Voilà ce que je t’ai dit. Me reviens-tu soldat? Non. Alors?... Je te vois en vêtements sales, mais bourgeois. Ton esprit n’a pas changé, ton cœur non plus. Où en es-tu de ta vie? Reviens-tu pour faire le paysan? Cela s’apprend à tout âge, et se peut quand on a ta carrure, tes épaules...
Les larges épaules d’Augustin se haussèrent d’un mouvement imperceptible.
--La terre est trop basse, gronda-t-il.
--Comme ton père pour toi, dit Augias. Je suis trop bas, n’ayant été qu’un petit instituteur de village. Mais de quoi, diable! es-tu fier, mon garçon? Ignorant et sot, voilà ton compte. Comment espères-tu vivre? Pourquoi ne pas t’engager? Va aux colonies.
--La guerre, dit Augustin, est une abomination. Les gouvernements ne se servent des soldats, en temps de paix, que pour défendre le magot des riches.
--Et toi-même, ne voudrais-tu pas être un de ces riches, tous mauvais à tes yeux?
Augustin eut un mauvais rire:
--Ah! mais oui. Et tout de suite. Et aussi mauvais et pire que les autres; je voudrais bien et je saurais!
Maître Augias s’assit; et, silencieusement, se mit à pleurer de grosses larmes.
Augustin se confectionnait soigneusement une cigarette.
--Ne vous faites pas de mauvais sang, papa. Vous savez bien que j’ai raison. Toutes vos belles leçons sur le travail et le patriotisme, le dévouement et le reste, toutes les belles phrases que vous avez cru devoir débiter aux enfants, c’est pour aveugler leurs intelligences, pour endormir leur bon sens, et, plus tard, leurs colères, qui sont justes, contre la société. C’est ce que je dis qui est vrai. Et, pas moins, il faut de l’argent au plus pauvre, parce qu’on a droit à la vie; et j’ai mes droits sur vous, puisque vous m’avez fait ce joli cadeau: _la vie!_ Oui! un fameux cadeau, dont je ne vous remercie pas, non! Vous ne m’avez pas consulté pour savoir si je désirais venir au monde, hé? Ce fut seulement pour votre plaisir, hé? Eh bien, puisque vous avez quatre sous, comme vous dites, c’est vous le riche, c’est moi le pauvre, et je vis par votre faute, car la paternité, c’est une faute vis-à-vis de l’enfant. Eh bien, payez. Je viens chercher de l’argent.
Le vieil Augias s’était mis debout, et considérait son fils d’un œil hagard, comme fou.
Cela dura un temps, puis il se rassit; il marmonnait entre ses dents, oubliant la présence de son fils, se croyant seul. Puis il dit, d’une voix claire quoique tremblante:
--L’instruction! J’ai passé ma vie à donner de l’instruction, un peu d’instruction, aux enfants de mon pays; mais qu’est-ce que l’instruction? Un bien ou un mal? Ni un bien ni un mal. C’est comme un couteau. Ça sert à bien des usages, à couper le bon pain ou à assassiner. Alors, comment leur faire un bon cœur aux enfants, et du bon sens? Je ne sais plus. Qui leur dira, de manière à être entendu et obéi: _ceci est le bien, ceci est le mal_? Et si on ne le leur dit pas, comment le sauront-ils? Paysan! Celui-ci aurait honte d’être un paysan. Je voudrais bien avoir été un paysan, moi. Faire pousser du blé, nourrir les hommes et mourir au soleil... quelle bonne chose!
Augustin, à ces mots murmurés par le vieux père, eut un méchant rire.
Augias, indigné, se leva et lui dit avec fermeté:
--Cette place, que vous prétendez avoir à Marseille, vous l’avez perdue, peut-être?
--Non, dit Augustin, mais j’ai des dettes... oh! petites.
--Vous avez toujours votre place? En ce cas, vous n’avez pas besoin de votre père. Allez-vous-en. Revenez soldat, si vous voulez me revoir.
Augustin se leva.
--Ce soir, je vous ai donné de quoi manger. Vous n’aurez rien de plus. Allez-vous-en.
Augustin délibérait. Allait-il menacer son père?... Il croyait savoir où était le «magot». Il délibérait, et le père comprenait, s’attendant au pire de la part du dément.
Ni lui ni son fils n’avaient vu que, depuis quelques instants, une ombre s’était dressée sur le seuil.
--Allez-vous-en, répéta Augias avec énergie.
--Quand vous m’aurez donné de l’argent! dit violemment Augustin.
--Je vais t’en donner, moi, dit Arnet, qui entra brusquement sur ce mot... Ayez pas peur, maître Augias; j’ai porté sur mon dos un gendarme au complet, avec son sabre et sa carabine, ce qui est resté une histoire célèbre dans le pays; je porterai bien ce fifi jusqu’à Gonfaron, s’il le fallait... A nous deux, mon gaillard!
Le vieux braconnier prit Augustin, le mirliflore, par sa belle cravate rouge, lui fit repasser le seuil et l’envoya rouler sur l’échine à quinze pas de la maison paternelle.
Augias pleurait.
--Père Augias, dit Arnet, j’ai aperçu tantôt Arlette sur la route, au soleil tombant, qui causait avec Augustin; et je suis venu à tout hasard, pensant bien qu’un témoin vous serait peut-être utile.
--Mon fils! et dire que c’est mon fils!
--J’ai entendu dire à Maurin, qui était le bon sens même, qu’on n’est jamais sûr qu’un fils soit un vrai fils. Un vrai fils est celui qui pense comme vous, disait Maurin. Et celui qui pense comme vous et sait vous aimer, celui-là est votre fils, quand même ce serait un bâtard sans père. Et tenez, moi, Arnet, tout bête comme je suis, je me sens un frère pour vous.
VIII
UNE GALÉGEADE D’ARNET
A l’entrée des Mayons, à gauche, s’ouvre l’atelier du forgeron, devant lequel un vieux mûrier donne son ombre. Dans l’atelier l’hiver, sur le seuil en été, les joyeux bavardages tiennent, chaque soir, cour plénière.
Augustin, lesté d’un bon repas, ayant bien secoué la poussière de ses habits, se persuada qu’il préviendrait utilement les racontars d’Arnet s’il paraissait à la veillée d’été, chez le forgeron. Il porterait beau, galégerait les filles; il ne montrerait pas la figure d’un homme qu’on vient de rouler, cul par-dessus tête, dans la poussière. Et, tard dans la nuit, qui était tiède et belle, il regagnerait la gare du Luc, où il utiliserait son billet de retour pour Marseille.
Chez le forgeron se trouvait déjà réunie une aimable compagnie; des hommes surtout; à peine deux ou trois femmes, parmi lesquelles la petite Arlette,--lorsque Augustin apparut, souriant.
--Té, c’est toi, Auguste!
--Je ne vous aurais pas reconnu, Monsieur Augustin, se hâta de dire Arlette, en bonne diplomate.
--Et alors, fit un homme, paraît que tu es devenu un gros monsieur, là-bas, à Marseille?
--Eh bé, oui, dit-il d’un air modeste; mais j’ai d’abord passé quelque temps à Paris. C’est là que je me suis formé. Il n’y a que Paris, voyez-vous, pour faire des hommes, et qui pensent.
A ce moment, Arnet arriva, prit place dans le cercle, et, s’étant assis, bourra sa pipe. Augustin se sentit pâlir.
Accroché au mur, un fanal éclairait les visages.
--Comme ça, dit Arnet narquois, tu t’es formé à Paris, et tu en as rapporté de grandes pensées? Faudrait pourtant pas croire qu’on est plus bête ici que dans ton Paris. Il est grand, Paris, c’est connu, mais il y a plus grand.
--Et quoi? dit Augustin d’un air insolent.
--Toute la France qui est autour.
On se mit à rire.
Augustin était mal à son aise. Un homme dit:
--Et les filles, là-bas, sont-elles plus jolies que chez nous?
--Il y en a de toutes, fit Augustin.
--Mais il y a pas mieux qu’Arlette, hé, mon fistot? dit Arnet.
Et voyant l’inquiétude d’Augustin, il ajouta malicieusement:
--Quand es-tu arrivé? Tu n’es peut-être pas encore allé chez ton père, hé?
--Non, je n’y suis pas allé, affirma Augustin avec une effronterie rageuse.
--J’avais pourtant bien cru t’en voir sortir, fit Arnet. Mais celui que j’ai pris pour toi, je l’ai surtout vu de dos, alors j’ai pu me tromper.
Augustin respira, pensant qu’Arnet, généreux jusqu’au bout, n’en dirait pas davantage.
Mais ses inquiétudes le reprirent bientôt, lorsque Arnet, en le regardant d’un air toujours plus narquois, prononça:
--Puisque j’ai promis, hier soir, une histoire à la compagnie qui est venue aujourd’hui pour l’entendre, tu en feras ton profit, mon petit Guguste; vous allez voir comment moi, Arnet, je vous secoue un homme dans l’occasion.
Il se tut un moment pour jouir de l’embarras du jeune Augias. Il reprit:
--Un jour que je chassais sans permis, car, vous ne me croirez pas, ça m’est arrivé plus d’une fois, je m’endormis à l’ombre, après avoir envoyé un coup au fromage et à la bouteille. J’étais donc étendu sur le dos, mon fusil à mon côté, la tête sur le carnier, et point de chien avec moi. Et voilà que, dans mon sommeil, je me sens quelque chose en moi comme un malaise, une chose pénible comme si j’avais vu un gendarme. Je me dis en dedans de moi: «Peut-être qu’il y en a un par là?» J’entr’ouvre un peu les parpelles, de manière qu’on ne puisse pas s’en apercevoir dans le cas où il y aurait quelqu’un, et, par la petite ouverture mince, je laisse passer mon regard comme un papier sous une porte. Y en avait un, de gendarme, mes amis, qui était là à attendre que je me réveille; et bien sûr, c’était pas pour me demander des nouvelles de ma santé. Alors, je me dis: «Tout à l’heure, quand cet homme malintentionné te demandera ton permis, tu n’auras qu’une chose à faire, c’est de fiche le camp; mais, pour ça, il faut, avant d’avoir l’air réveillé, me bien représenter l’endroit où je suis, et le chemin par où je peux m’échapper.» J’étais dans la plaine, que je connais comme la colline; et, quand j’eus tiré mon plan, je bâillai, je m’étirai, puis, quand j’ouvris les yeux, je fis l’étonné: «Eh, bonjour, gendarme, qu’est-ce que vous faites là? Vous avez peut-être peur qu’on me vole! Vous me regardiez dormir? C’est un drôle de travail. Vous devez être fatigué d’être debout? Vous devriez faire comme moi.»
Je remis la tête sur mon oreiller, et je fermai les yeux, comme décidé à me rendormir. Ce gendarme, un nouveau, ne me connaissait pas, et je ne le connaissais pas non plus. Il me dit comme ça: «C’est assez galéger, montrez-moi votre permis!» «Gendarme, lui dis-je, un homme qui dort, c’est sacré; le sommeil, c’est la santé; mieux vaut quatre jours sans pain que quatre jours et quatre nuits sans sommeil.»
--«Votre permis?»
Je me levai, me passai bien tranquillement mon carnier par-dessus la tête; je me jetai la bretelle de mon fusil sur l’épaule; et puis je me mis à fouiller toutes mes poches, comme un homme qui a le permis et qui ne le trouve pas assez vite.
«C’est drôle, lui dis-je, je ne l’ai sûrement pas laissé à la maison! Tout à l’heure encore, je m’amusais à le relire.»
--Tu conviendras, ami Arnet, dit un des auditeurs, que ton gendarme a une brave patience. Rien que pour t’avoir laissé si longtemps te ficher de lui, il méritait une gratification.
--Peuh, dit Arnet avec un sourire inexprimable, vous savez, je brode peut-être un peu en vous racontant la chose. Elle est véritable. Seulement, je vous allonge une sauce qui doit rendre le poisson meilleur, et j’y mets un peu de fenouil, de pébré d’aï et de baguier. Pour vous le faire court, tout en me fouillant les poches, d’un regard de côté, je me choisissais un chemin; et, tout en un coup, je partis comme un sanglier à travers la broussaille.
«Le gendarme me suivit... comme c’était son devoir. Et de près, oh! il me suivait. Moi, j’écartais tout devant moi; je passais à travers des épines qui, en arrière de moi, lui revenaient dessus,--je le comprenais--comme des coups de fouet--et balalin, balalan! j’entendais le bruit de son sabre et de sa carabine qui frappaient contre les troncs d’arbre et faisaient musique! et ce... nigaud-là me criait des fois: «Arrêtez-vous, au nom de la loi!» Mais point de nom d’aucune personne, ni même celui de saint Maurin, ne m’auraient fait arrêter. Je défilais, mon homme! comme quatre chevaux qui ont pris le mors aux dents, avec mon gendarme au derrière, balalin, balalan, et cours que tu courras, balalin, tu ne m’attraperas jamais, balalan! va-t’en voir s’ils viennent, Jean... Mon chemin est par là; n’en pourrais-tu prendre un autre, camarade?... Ça me gênait, vous pouvez le croire, de me sentir cet arsenal qui me courait au derrière... Tout à coup, je me sens une main qui me tombe sur ma nuque; et cette main me croche le col; mais j’avais envoyé la mienne en arrière, par-dessus mon épaule et je lui empoignai le bras, je me clinai en avant; et mon gendarme, pendu par un bras, était sur mes échines comme un sac de son, qui aurait sur lui une carabine, un sabre, et un chapeau à cornes posé en travers, car c’était le temps où les gendarmes «brassaient carré», comme on disait alors en marine. Et maintenant, balalin, balalan, l’arsenal était sur mon dos au lieu de m’être au derrière! Il était lourd, que je ne sais, mon homme! et les branches des épines le picotaient au passage, et celles des pins nouveaux lui donnaient la bastonnade--que c’était un plaisir, mes enfants! Et elles lui procuraient assez d’occupation pour qu’il ne songeât pas, pour le moment, à autre chose qu’à elles. Et je me régalais de m’imaginer quelle drôle de figure il devait avoir sur mon dos! quelle peine pour se retenir son chapeau, et son cartable à mettre les procès barbaux! et pour empêcher son habit d’être déchiré!... Enfin, il en eut assez, avant moi, et cria: «Halte! que j’ai perdu mon portefeuille!» Je m’arrêtai, et le déposai à terre bien doucement. Il soufflait, moi aussi...»
Ici Arnet arrêta son récit, pour souffler en haletant, comme si réellement il eût couru à travers bois depuis tout ce temps qu’avait duré la narration.
Quand il eut repris haleine:
--Eh! Augustin, dit-il, ce n’est pas toi qui porterais un gendarme pendant des kilomètres, comme si c’était un polichinelle de liège? Les jeunes d’aujourd’hui n’ont pas notre poigne, pechère!
Autour d’Arnet, toutes les figures étaient souriantes. C’était bien une scène de Guignol qu’il avait esquissée; et son public était heureux comme un public enfantin qui regarde Polichinelle rosser le commissaire. L’esprit français, incorrigiblement frondeur, s’accommode sans crime de ces satires contre tous les pouvoirs et leurs représentants.
--Alors, poursuivit Arnet, le gendarme, d’un air malheureux, me dit: «J’ai perdu ma carabine.» Je lui dis: «Ça, gendarme, c’est trop. Cherchons-la!» Et, les yeux à terre, nous la cherchâmes en bons amis, refaisant en arrière un bon bout de chemin, qui était reconnaissable aux écrasements de broussailles et aux brins de la laine que mon mouton avait laissée aux roumias (aux ronces). Et, la carabine, je l’aperçus à terre le premier: «Gendarme,--je lui dis ça bien poliment--je vous rends votre arme, que vous l’avez bien gagnée.» Il me dit encore: «Votre permis?»--«Comme vous êtes entêté, gendarme! vous ne pensez qu’à mon permis, donc? N’y pensez plus, ou bien--jouons encore un peu à courir... mais avant... buvons un coup!» Je voulus prendre ma bouteille au carnier. Plus de bouteille! Va chercher à quel moment elle m’était tombée! «Cherchons-la, lui dis-je. Je vous ai aidé pour la carabine, aidez-moi pour la bouteille.»--«Oui», qu’il dit, et il m’aida à chercher. Nous la trouvâmes, je bus et lui passai la bouteille. Et, pendant qu’il levait le coude: