Arlette des Mayons: Roman de la terre et de l'école
Part 3
Ce chimérique parallèle entre lui, Victorin, et un marquis de roman--avait un instant impressionné le brave fils du fermier. Le roman, qu’il ne devait jamais lire, s’était présenté vaguement à son esprit comme on ne sait quel livre d’histoire dont les personnages étaient des héros comparables aux chevaliers célèbres, même aux rois de France. Et l’un d’eux faisait pleurer cette Arlette! son Arlette! Il fallait vraiment, pour être si facile à émouvoir, qu’elle fût une créature tout à fait supérieure, comme on dit qu’il y en a quelques-unes dans les châteaux, beaucoup dans les villes d’étrangers, Nice, Cannes; et plus encore à Paris! C’était à se demander si Arlette n’était pas, elle-même, fille d’un prince,--comme on le dit de Gaspard de Besse! Mais non, la mère d’Arlette était une pauvre gavotte. La nature, seule, et l’école avaient fait ce miracle, ce chef-d’œuvre, une Arlette! que la voix publique avait surnommée des Mayons,--comme s’il eût été dans sa destinée d’être noble, aussi bien qu’un Villeneuve ou un Colbert.
Arlette «se repassait» tous ces souvenirs, et toutes les impressions que lui avait avouées ingénument Victorin, en sorte qu’elle se sentait bien sûre de son amour et de sa fidélité; mais elle sentait d’autre part qu’il était nécessaire de les entretenir, et particulièrement de surveiller Martine. C’est pourquoi, le jour où celle-ci devait aller porter la soupe aux rusquiers des Revertégat, Arlette s’en vint, non loin d’eux, glaner des déchets de liège, en des bois voisins, où déjà on avait fait la récolte. La bande des rusquiers, avec Victorin pour chef, travaillait allègrement depuis l’aube.
Les leveurs de liège, leur petite hache en main, debout sur la planchette de l’étagère, dressée et fixée contre les chênes au moyen d’une corde à l’épreuve,--incisaient l’écorce épaisse circulairement et horizontalement. Cela s’appelle «toilà» ou «toirà». Cette incision faite, ils refendaient, c’est-à-dire procédaient aux incisions longitudinales; et, enfin, ils arrivaient au «couronnement», à l’incision qui détache le haut de la planche bombée.
Ensuite, les «camalous» emportaient les plaques de liège jusqu’à la «cougno» où l’emballeur fait les balles, qu’emportent, à leur tour, charrettes ou mulets jusqu’à la «pile», voisine du village.
Dépouillé peu à peu des parties de son écorce grise arrivée, cette année, au point voulu de développement, chacun des troncs énormes et tourmentés se montrait, tout à coup, rouge, d’un rouge pâle... Sous les rayons du soleil, qui çà et là transpercent les feuillages durs, ces troncs nus, noueux, tels des torses de géants, ne tardent pas à devenir d’un rouge sanglant de chair écorchée. Cette coloration évoque alors l’idée d’on ne sait quelle souffrance héroïque et muette; c’est celle des forêts que persécute le labeur des hommes.
--Les pauvres bougres, disait un rusquier. Nous la leur travaillons, la peau!
--C’est la vie! répliquait un autre. Pour que chacun vive, il faut que tout souffre!
Tout à coup, pendant que crissait la «destraoù» (la hache) dans l’écorce d’un des plus vieux chênes, qui livrait avec peine à l’instrument de torture sa peau, pareille par les bosses, disait un rusquier, à celle d’un melon-cantaloup ou d’une tarente,--un chant s’éleva du haut d’une étagère.
--Le chef de bande commence à chanter, fit un rusquier.
--Eh! il chante, dit un autre; c’est que midi approche, et, avec la soupe, la belle Martine.
Victorin, sur son étagère, à voix pleine chantait:
Le jeune et beau leveur de liège, Par les bûcherons écouté, Apprit l’art du chant sans solfège, Comme les cigales d’été. Feutre en arrière, en auréole, Col ouvert sous la brise folle, Culotte percée aux genoux, Il portait la rouge taïole Comme les drôles de chez nous.
Le grésillement continu du chant des cigales, aux environs, semblait la voix même de l’été, de la chaleur, qui accompagnait le chant de l’homme. A travers les branchages chauds et immobiles, la voix saine passait comme une brise lente et tiède.
Tous les rusquiers connaissaient cette chanson; et les uns sur leurs étagères dans les branchages, les autres debout à terre près des troncs; et aussi les camalous, ceux qui camalaient, mot qui, sans doute venu des Sarrasins longtemps maîtres de ces forêts, signifie porter un faix à la façon d’un chameau--tous ensemble lancèrent le refrain:
Pour l’écouter, les pins aux branches musicales, Arrêtaient un moment leur murmure nombreux; Et, le sentant le frère des cigales, Cigalous est le nom qu’ils lui donnaient entre eux.
--Cette chanson, dit un rusquier qui n’avait pas pris part au concert, cette chanson doit être nouvelle,--que je ne la connaisse pas?
--Oui, dit un autre, c’est Monsieur Jean d’Auriol qui l’a faite.
Victorin chantait:
Vint à passer dans nos collines Une chanteuse de Paris, Qui lui dit, en phrases câlines: «Paris seul te paiera ton prix; Assez de chansons à la lune! Cours vers le bonheur inconnu... Viens à Paris faire fortune!» Il admira sa beauté brune Et donna son cœur d’ingénu.
--Les refrains sont tous différents, cria l’un des travailleurs, mais, pas moins, je sais le second.
Et il chanta:
O Cigalous, tu veux quitter tes chênes-lièges, Tes pins, qui, comme toi, fredonnent nuit et jour... L’amour malin, dans les bois, tend ses pièges: Prends garde, Cigalous, aux pièges de l’amour!
Il y avait bien, par-ci par-là, quelques mots écorchés, mais ces menus accrocs n’altéraient pas le sens de la chanson, et Victorin qui, lui, la savait toute, reprit à grande allure:
--«Père, je pars pour la grand’ville; Ma mère, je vais à Paris...» La vieille pleurait, immobile; Le bon vieux jetait les hauts cris. Cigalous, feutre en auréole, A serré sa rouge taïole: «J’irai là-bas, c’est mon destin.» Il avait donné sa parole; Il partit par un beau matin.
Le silence qui suivit ce couplet s’étant prolongé, il sembla certain que plus aucun des rusquiers ne se rappelait le refrain suivant. Rythmique et continu, le chant des cigales, aux alentours, grésillait; c’était comme un crépitement d’incendie dans des broussailles sèches. Alors une voix féminine, émue et fraîche, se fit entendre en réplique, pas très près, mais distincte. Elle chantait d’un ton de reproche plaintif:
O Cigalous, pourquoi quitter ta chère vieille, Ton père et tes amis, nos braves bûcherons? C’est un démon, crois-moi, qui te conseille. Ne pars pas, Cigalous, nous seuls nous t’aimerons!
Une émotion courut dans ce coin de forêt, où souffraient les pauvres chênes et où palpitaient des cœurs d’hommes. Un vieux rusquier s’essuya les yeux. Tous écoutèrent. Et la romance s’acheva ainsi, Victorin chantant les couplets, et Martine les refrains qui lui donnaient réponse.
VICTORIN.
Mis selon la mode nouvelle, Veston noir et chapeau melon, Il pensa mieux plaire à sa belle Lorsqu’il eut un beau pantalon. Mais, sans son feutre en auréole, Son col large ouvert, sa taïole, Lui qui faisait tant de jaloux, Lui dont la divette était folle, Il n’est plus le beau Cigalous!
MARTINE.
C’est ton pays en toi qui faisait tout ton charme, Quand tu chantais, pareil aux cigales d’été! Dans tes grands yeux j’aperçois une larme, Cigalous! ton pays, pourquoi l’as-tu quitté?
Et la voix mâle de Victorin répond à son tour:
Adieu, gloire et femme jolie! Triste et gêné, tu chantes mal! La folle qui t’aima, t’oublie; Retourne au pays du mistral. Et Cigalous, qu’un regret ronge, Entend sans fin, revoit en songe Les pins qui vibrent musicaux, Et dont la plainte se prolonge Dans la combe aux profonds échos!
MARTINE.
Au nord, les Cigalous et les cigales meurent; Le myrte en fleurs périt s’il est déraciné; Dans leur pays les vrais sages demeurent; La terre la plus belle est celle où je suis né.
Victorin quitta son étagère. Il sauta à terre.
Une même émotion faisait trembler le cœur de tous ces hommes. Quelque chose de plus émouvant que les paroles chantées se dégageait de ces paroles mêmes; et c’était l’amour instinctif du pays natal, la douleur de le quitter, la joie d’y vivre, l’orgueil de le savoir si beau et si bon--et toute la misère d’aimer, et la vie, et l’amour, et on ne sait quoi de plus que l’amour et la vie, un confus idéal, art, gloire ou éternité.
Les cigales faisaient tressaillir l’atmosphère lourde. Midi écrasait la plaine.
Martine apparut: ils applaudirent.
--Bravo, Martine! Elle a chanté comme un ange!
Ils l’entourèrent, lui faisant fête.
--Est-elle bonne, la soupe?...
--Si c’est Martine qui l’a faite, sûr qu’elle sera bonne!
--Quelle ménagère tu feras! Heureux coquin, celui qui te prendra ton cœur.
--On ne me le prendra pas sans que je le donne, dit-elle en riant de toutes ses belles dents blanches.
Tous l’admiraient; elle avait une démarche souple de bête libre, bien faite et bien saine.
--Vive notre Martine!
--La carriole est là-bas, dit-elle, vous savez, à cent pas d’ici, sous le _patriarche_, le plus vieux suve de la forêt, qui est si beau. Elle est bien à l’ombre. Il y a tout le manger qu’il faut, pour tout le monde; particulièrement une moissonneuse bien épaisse, et de l’eau bien fraîche.
--Vive la Bouziane! répéta le plus vieux des rusquiers. C’est vrai qu’elle a chanté aussi bien que l’ange Gabriel à la crèche!
--Quelle paire ça ferait avec Victorin!
--Ils pourraient chanter Cigalous ensemble! Ils feraient fortune!
On s’installait, près de la carriole, sous le patriarche, où l’ombre était moins ardente. Importuné par les taons, le cheval arabe, dételé, attaché au tronc du vieux suve, frappait sa croupe avec sa queue et son ventre avec son pied, qui retombait lourdement sur le sol feutré d’un lit de lichen épais.
Et pendant que toute la bande, assise à terre, commençait un repas bien gagné,--tout là-bas, derrière les larges troncs écorchés, la pauvre figure maigre et pâle d’Arlette, avec les yeux tout grands ouverts et trop brillants, épiait sa rivale maudite et son trop beau «calignaire».
V
LA CHASSE AUX CIGALES
Le repas fut joyeux; on fit honneur à la moissonneuse. Les tomates crues, rouges sous la blancheur des oignons coupés en menues tranches, nageaient dans leur jus rouge, arrosées de bonne huile de l’année. Avec des sonorités de source, un vin franc jaillissait du grand fiasque revêtu de sparterie. Dans quatre ou cinq lourdes cruches vertes, épaisses, l’eau s’était conservée fraîche, sous des toiles recouvertes de feuillages. Le repas pris, les pipes s’allumèrent. Les bavardages allèrent leur train; mais la présence de Martine les empêcha de devenir trop libres. Les histoires de chasse succédèrent aux histoires de chasse; car tout Mayonnais naquit chasseur et piégeur. On galégea la gendarmerie. On évoqua l’ombre de Maurin; on but à la santé d’Arnet, cousin du roi des Maures; puis le chef de bande, Victorin, indiqua la marche du travail pour la fin de la journée. Enfin, quand la fumée des pipes se fit plus rare et plus lente, un peu de somnolence gagna les travailleurs, qui peinaient depuis la première pointe du jour; ils s’allongèrent, dans l’ombre tiède du patriarche, et bientôt, toute la bande sommeilla, surveillée par deux ou trois bons chiens qui avaient suivi leurs maîtres au travail.
Ni Martine ni Victorin ne dormaient. Ils causaient à voix basse familièrement, car ils étaient amis d’enfance, et bien que tous deux eussent été mis au courant, chacun de leur côté, des intentions de leurs familles qui désiraient les marier,--jamais, entre eux deux, il n’y avait eu d’allusion à ce projet.
Cependant, ils se plaisaient; Martine surtout eût trouvé Victorin à son gré. Mais Victorin, tout en se disant que Martine méritait d’épouser un brave jeune homme et riche, se sentait attiré plutôt par cette Arlette prétentieuse que par cette simple Martine, trop pareille, selon lui, à toutes les autres filles du pays.
Martine, réservée, ne montrait rien à Victorin du goût décidé qu’elle avait pour lui. Sans exaltation, raisonnable, elle se disait: «Si jamais il me veut, oui, que je le prendrai.» Et lui, songeant à Arlette, ne montrait pas à Martine le plaisir qu’il avait à se trouver près d’elle.
A voix basse donc, ils causaient tous deux de leur passé d’enfants, des pièges qu’ils posaient, étant petits, pour prendre des lapins ou des rouge-gorge, d’un voyage qu’ils avaient fait un jour à Cogolin et à Saint-Tropez avec leurs parents; et des travaux de leurs deux fermes, des espérances de l’année, moissons et vendanges.
A ce moment, l’un des rusquiers s’agita sur sa couche de feuilles sèches.
Il s’étira en criant:
--Ohé! les cambarades, c’est assez veillé comme ça!
C’était le plus vieux, auquel le plus jeune répondit gaîment par l’un des couplets chantés tout à l’heure:
Le jeune et beau leveur de liège, Par les bûcherons écouté, Apprit l’art du chant sans solfège, Comme les cigales d’été.
Et tous se levèrent pour reprendre le travail.
--En font-elles un _ramadan_, ces cigales! dit le vieux.
Un autre répondit:
--C’est bien vrai qu’on dirait un bruit de branches sèches, qui s’allument seules par l’effet de la grosse chaleur.
_Ramadan_, ce mot, qui signifie, en provençal, _tapage_ et _rumeur_, est, parmi tant d’autres, un des vestiges du passage des Maures dans la région du Var. A l’époque de leur ramadan, et surtout quand il prenait fin, les camps mauresques bruissaient de prières chantantes, comme les bois d’été pleins de cigales.
--Des cigales, dit Martine à Victorin, j’en ai promis une à mon petit filleul.
A Victorin, le vieux rusquier cria:
--Viens-tu, capitaine?
--Un moment, répondit Victorin. J’ai des affaires.
L’équipe des rusquiers s’en allait à travers les hautes fougères.
--Elles sont hautes dans les branches, les cigales, dit Martine. Comment vas-tu faire?
--Tu vas voir, petite, répondit-il, rappelle-toi comme nous faisions, étant petits.
A quelque distance, au bord d’une mare, à l’orée du bois, de grands roseaux se balançaient; Victorin coupa l’un des plus hauts et revint vers Martine, tout en le dépouillant de ses longs rubans onduleux.
--Je comprends, dit Martine, mais c’est une chance d’avoir trouvé un roseau ici.
--Une chance! se récria Victorin. Je connais aussi bien chaque pierre et chaque buisson du terradou qu’une ménagère les écuelles de sa cuisine.
Le roseau était dépouillé.
--Avec ça, dit-il, nous ferons notre pêche. Il a bien trois mètres de long, et moi au bout, ça lui fera cinq.
Elle riait.
--C’est amusant, fit-elle.
Tous deux retrouvaient leurs impressions d’enfants, et se sentaient bons amis avec innocence.
Arlette, jalouse, de loin, à travers le bois, les suivait du regard.
Ils marchaient côte à côte, le nez en l’air, s’arrêtant parfois au pied d’un suve et cherchant, de tous leurs yeux, sur la rugosité des branches grises, ensoleillées, et jaspées d’ombres, le petit dos brun poudré d’argent, sous l’aile transparente. Mais ne voit pas qui veut une cigale dans un arbre. Elles ont leurs ruses, les commères. Au moment où, guidé par l’ouïe, le chasseur s’apprêtait à dire:--Je la vois!--l’arbre, tout à coup, se taisait. Et, presque aussitôt, c’est d’un suve voisin que s’élevait la stridulation cadencée.
--Ce n’est pas là qu’elle est, c’est ici, disait Martine.
--C’est une autre qui chante à côté, répliquait Victorin.
Et, d’un regard obstiné, il suivait les moindres ramifications du chêne muet.
Tout à coup:
--Elle est là!
D’instinct, il avait baissé la voix.
Derrière lui, Martine, attentive, cherchait à voir, elle aussi, sans y parvenir, la rusée bestiole.
--Regarde, dit Victorin, le fin bout de mon roseau. Il te dira où elle est. Je vais le mettre tout contre elle, juste sous ses gros yeux qui lui sortent de la tête.
Ainsi fit-il. Le fin bout du roseau s’est arrêté devant l’insecte, qui croit voir, sans doute, une des branchettes de l’arbre remuée par le vent. Si le chasseur sait manœuvrer son roseau assez lentement, sans secousses, il parviendra même à effleurer la cigale, qui, parfois, tout à coup, levant une de ses frêles mignonnes pattes, la pose sans méfiance sur l’obstacle inattendu.
--Ah! je la vois! cria Martine...
Et l’insecte s’envola.
Il fallut recommencer la tentative.
--Tu l’es ou tu le fais? cria, de loin, du haut d’un chêne, l’un des rusquiers, demeuré attentif à la chasse du jeune patron. Et ce cri peut se traduire: «Es-tu un nigaud, ou t’amuses-tu à le paraître?»
Mais c’est tout de bon que les deux enfants se passionnaient pour leur chasse; d’autant plus qu’à présent le démon de la revanche les surexcitait.
Ce fut Martine, cette fois, qui, la première, aperçut une cigale.
--Là, là! A la fourche de ces branches. Elle en frissonne toute. Tu ne vois pas ses ailes qui remuent? On dirait qu’il en sort des étincelles.
Mais l’insecte, se sentant observé, modifiait la sonorité de son instrument; et la singulière chanson, comme une voix de petite fée malicieuse, semblait venir tantôt du pied de l’arbre, tantôt de la cime, et déconcertait le chercheur.
--C’est drôle, murmurait Martine, on dirait qu’elle est partout.
Victorin lui fit, de la main, signe de se taire; et le bout du roseau s’étant posé devant la cigale, sur la branche,--lentement se rapprocha d’elle. Le chant s’arrêta.
--Fais vite, chuchota Martine.
A voix très basse, Victorin ne put s’empêcher de répondre:
--Tu ne veux donc pas te taire? Elles ont de la chance, les cigales, que leurs femelles sont muettes! Tu vas encore me faire partir celle-là.
Mais non. L’insecte reprit sa chanson. Puis, attiré par la fine tige du roseau qui semblait frémir d’un mouvement naturel, il se rapprocha un peu, en faisant de nouveau silence. Alors, bien doucement, Victorin se mit à siffler un air très rythmé, destiné à étonner l’insecte et à lui faire oublier le piège.
En effet, quand le roseau fut près de la toucher, la cigale ne l’attendit pas; elle alla vers lui, ses petites pattes s’y accrochèrent. Elle était posée sur le piège. Le roseau, se soulevant, l’emporta. Victorin sifflait toujours. Lentement, très lentement, il dégagea son roseau de l’arbre; et, s’éloignant de Martine, il l’abaissa vers elle d’un mouvement continu et prudent.
Il sifflait toujours; et l’on entendit à nouveau la voix lointaine du rusquier qui criait:
--Et alors? tu l’es ou tu le fais?
Victorin présentait à la jeune fille la cigale chantante au bout du roseau. Elle n’avait qu’à étendre la main, mais ni trop doucement ni trop vite.
Ce fut trop vite; cette cigale, comme la première, s’envola.
Le jeune homme, impatienté, jeta sa «canne» dans la broussaille.
--Nous en avons pourtant pris bien des fois de cette manière, dit-il, quand nous étions petits, mais il faut croire qu’en grandissant, du moins pour attraper les cigales, tu as perdu le gaoùbi (l’adresse).
Martine baissa la tête d’un air confus. Peut-être reconnaissait-elle que, depuis un moment, une manière d’émotion la gagnait, à jouer ainsi avec Victorin; un trouble léger, léger, juste de quoi mettre en fuite une cigale.
--Que dira mon petit filleul, murmura-t-elle, si j’arrive sans?
--J’ai la main plus sûre que toi, dit Victorin, je vais t’en apporter une, la même; je l’ai vue qui s’est reposée dans le même arbre.
Il bondit vers une basse branche à laquelle il se suspendit à deux mains et se mit à s’élever avec lenteur vers les plus hautes et les plus faibles, où, malgré tout, la cigale s’obstinait à chanter. Victorin montait. Un moment, il s’arrêta, une branche craquait sous lui, elle se rompit. Et, brusquement, ce fut la chute...
Martine, épouvantée, s’agenouilla près de Victorin, qui, couché à terre, les yeux fermés, demeurait là, immobile, comme assommé.
Arlette, qui les épiait là-bas, depuis le matin, accourut; mais quand elle le vit étendu, comme mort, quand elle vit du sang couler de la tempe égratignée, elle prit, sans le vouloir, le parti que prennent, dans les romans qu’elle avait lus, les dames de la ville: elle s’évanouit.
Sans même la regarder, Martine saisit à pleins bras le corps presque inerte du jeune homme, se redressa avec son fardeau; et, d’une marche pénible mais ferme, prit le sentier qui la ramenait vers sa carriole. Prévenus par l’un d’eux, les rusquiers arrivaient. En les croisant:
--Arlette est par là, évanouie; occupez-vous d’elle, leur cria-t-elle.
Mais tous, comme s’ils n’avaient pas entendu, la suivirent, l’aidèrent à porter le blessé, qu’ils étendirent sur un lit de fougères, dans la carriole.
Victorin sortit enfin de son étourdissement, et ses yeux rencontrèrent aussitôt ceux de sa petite amie penchée sur lui:
--Au diable tes cigales! dit-il. Celle-là m’a assommé. Sans compter qu’au moment où je suis tombé, j’étendais la main pour la prendre; et, sur ma main, par moquerie, elle m’a lancé son petit jet d’eau, fin comme un cheveu... Ils sont jolis, les tiens, de cheveux... Mais au diable les cigales!
--Où te sens-tu mal? dit-elle.
Il agita tous ses membres.
--Rien de cassé, dit-il; mais au diable tes cigales! Dis à Louiset, ton petit filleul, que je lui ferai une cage pour les mettre, mais qu’il se les cherche lui-même.
Et alors, le beau garçon et la belle fille, s’étant bien regardés, se moquant tout à coup l’un de l’autre à cause de leurs trois déconvenues successives, partirent ensemble d’un même éclat de rire, que sembla imiter un picatéou (pic) qui traversait la forêt.
Pendant ce temps, Arlette, rouvrant les yeux et ne se croyant pas seule, ne manquait pas de prononcer la phrase que disent, au sortir d’un évanouissement, toutes les princesses de feuilleton:
--Où suis-je?
VI
MONSIEUR GUSTIN
Bien dépitée de n’avoir attiré l’attention de personne, Arlette, revenue de son évanouissement réel et cependant théâtral, reconnut bien vite l’endroit où elle se trouvait; et, guidée par la voix des rusquiers, se rapprocha d’eux. Victorin, ragaillardi par un coup d’aïguarden, avait repris son travail.
Martine, là-bas, sur sa carriole, regagnait sa bastide.
Comme elle regardait au loin devant elle, elle vit un piéton qui, l’apercevant à son tour, quitta vivement la route et se lança, d’une allure suspecte, dans les taillis voisins, où il disparut.
--Quelque féna, pensa-t-elle sans s’émouvoir.
Elle ne l’avait pas reconnu.
C’était Augustin, le fils du vieil instituteur. Il se cachait, ne voulant pas entrer en conversation avec des gens de son endroit.
Sur les fougères, à l’ombre, il s’étendit paresseusement et s’endormit jusqu’à l’heure où, le soir venant, il supposa que tous les travailleurs s’étaient récampés (étaient revenus des champs).
A ce moment, il se leva et regagna le chemin; mais sa prudence ne lui avait pas dit qu’il était proche d’un tournant; et quand il franchit le petit fossé qui borde la route, il faillit bousculer une passante.
--Oï! bou Diou! que tu m’as fait peur! cria-t-elle... Té, c’est toi, Gustin?
--Eh oui, Arlette.
--Et comment te va? qu’est-ce qu’on dit à Marseille? Est-ce vrai que tu as une belle place chez un banquier?
--Oui, dit-il, frôlant et esquivant la vérité. Je suis devenu homme de bureau.
Il l’était, en effet; et il serait mort volontiers plutôt que d’avouer qu’il tenait, dans des bureaux, non pas la plume mais le balai.
--Eh! reprit-il, tu es toujours gente et de figure et de tournure, Arlette! Et je pense, toujours aussi coquette? Je me rappelle que pas une de nos femmes ou jeunes filles d’ici ne sait, comme toi, tenir une ombrelle.
Arlette rougit, honteuse d’apparaître aux yeux d’un tel homme avec ses vêtements de travail.
--Si je ne suis pas fierte aujourd’hui, dit-elle en manière de défense, c’est que je suis allée travailler dans le gros bois; alors tu sais, on s’habille expressément pour ça de la plus mauvaise manière... mais toi, que tu es magnifique avec cette lévite courte.