Ariane, jeune fille russe

Part 9

Chapter 93,732 wordsPublic domain

A force de parler de l’acteur elle arriva à le faire vivre dans l’esprit de Constantin. Il était le «dernier amant» d’Ariane. Elle avait quitté ses bras pour tomber dans les siens. C’est à lui qu’elle avait raconté les admirables histoires de sa vie. Il avait su garder cette fille méprisante trois mois. Quel homme était-ce? Quelles allures avait-il avec les femmes? Constantin sentait qu’il ne connaîtrait pas complètement Ariane avant d’avoir vu de ses yeux corporels le prédécesseur qui, bon gré mal gré, hantait son esprit. Mais il lui serait impossible d’aller un soir au théâtre des Arts, en compagnie d’Ariane, s’asseoir devant la scène où, soudain, avec tout le prestige d’un grand acteur, il apparaîtrait devant eux aux applaudissements des spectateurs. La jeune fille, par son manège infernal, avait ébranlé ses nerfs au point qu’il se sentait incapable de supporter une telle épreuve. Pourtant il fallait voir cet homme. Par ce seul moyen il se débarrasserait du cauchemar où il vivait. Il surveilla les affiches du théâtre. Un vendredi il lut sur le programme le nom bien connu et fit retenir une place, sûr d’avoir la soirée libre, Ariane recevant ses amis dans sa chambre d’étudiante.

Il dîna de bonne heure, seul, irrité contre Ariane et contre lui-même, puis s’achemina à pied vers le théâtre. Il marchait vivement, absorbé dans ses pensées, insensible au froid de trente degrés qui lui piquait la figure. Arrivé dans le vestibule, il ouvrit sa pelisse et prit le billet. Soudain il eut un sursaut. Il déchira le coupon, en jeta les morceaux à terre et, sortant dans la rue, appela un traîneau... Il constata avec surprise qu’il était en sueur. Il respirait à grands coups.

--J’ai évité une belle lâcheté, se dit-il à voix haute.

§ XIII. L’AMIE

Il jeta une adresse au cocher et le traîneau fila sur la neige durcie.

Il se rendit chez une jeune femme dont il avait fait la connaissance dans la maison de la baronne Korting. Celle-ci passait l’hiver à Pau pour se soigner. Natacha X... qu’il allait voir était la femme très jeune d’un officier détaché en Mongolie. Elle vivait assez isolée dans une petite maison du quartier de l’Arbat en compagnie d’une vieille tante de son mari. C’était une charmante créature, parfois gaie, parfois mélancolique, qui avait fait à dix-sept ans un sot mariage avec un officier viveur et sans fortune qu’elle n’aimait pas. Elle aurait pu le quitter ou prendre un amant. Natacha n’en avait jamais eu le courage. Elle s’était mariée au sortir de l’Institut Impérial, ignorant tout de la vie. Dans les bras d’un mari brutal et pressé, elle conçut la plus fâcheuse idée de l’amour. Elle n’oubliait pas les larmes versées dans l’express qui l’emmenait au Caucase. Rien n’avait effacé cette première impression. Depuis, son mari s’était lassé d’elle. Il se faisait envoyer en missions lointaines, et à vingt ans Natacha vivait assez tristement, quasi abandonnée, hésitante, inquiète, avec pourtant un sourire qu’on devinait au coin de ses jeunes lèvres. Entre elle et Constantin était né, à première vue, ce qu’ils appelaient une amitié tendre. En Russie, pays où la vie est libre, dégagée de conventions, indifférente au qu’en dira-t-on, où l’éducation réduite à l’apprentissage des bonnes manières laisse à la nature toute sa spontanéité, personne ne s’étonne de voir des sentiments éclore avec tant de hâte et se manifester avec tant de simplicité. La première fois qu’ils s’étaient rencontrés, Natacha avait parlé à Constantin comme elle n’avait jamais parlé à personne. A leur seconde entrevue elle l’avait plaisanté sur sa liaison avec une étudiante, «ravissante, paraît-il». Constantin fut fort surpris d’apprendre qu’on connaissait dans le salon de la baronne Korting le détail de sa vie privée, dont il n’avait ouvert la bouche à âme qui vive. Il se garda de rien démentir, jugeant plus sage de ne paraître accorder aucune importance à des racontars sans fondement. Mais peu à peu Natacha revenait sur ce sujet qui paraissait l’intéresser; Constantin répondait par quelques phrases très brèves, très énigmatiques. Pourtant il avait laissé voir à différentes reprises l’irritation où le mettait le caractère difficile de cette jeune fille et le duel à armes cachées, qui se livrait entre eux depuis qu’ils s’étaient connus; cela, à mots couverts, sans se livrer. Natacha l’écoutait attentivement. Ses questions adroites visaient toutes le même but. Elle voulait savoir quels étaient les sentiments de Constantin pour Ariane. Constantin éludait... Enfin, Natacha brûlait de faire la connaissance de la jeune fille. Lorsqu’elle en parla pour la première fois à Constantin Michel, il haussa les épaules. Elle ne se découragea pas et revint à la charge. A chaque rencontre, c’était un assaut nouveau. Elle fit tant et si bien que Constantin fut obligé de lui promettre d’en parler à Ariane. Il tint sa promesse et, avec quelques précautions, aborda ce sujet un jour où il avait une loge pour le ballet.

Il se heurta à un refus catégorique d’Ariane qui connaissait de vue Natacha et qui la trouvait, du reste, jolie et sympathique.

Avec la netteté qu’elle apportait en toutes choses elle répondit à Constantin Michel:

--Je n’ai aucune envie de satisfaire la curiosité de tes amies. Pourquoi veulent-elles me voir? Parce que je suis ta maîtresse? Merci, je ne m’exhibe pas. Et puis d’une façon générale, j’espère bien que tu ne parles jamais de moi...

Constantin en parlait pourtant à Natacha. Plus le conflit qui s’était élevé entre lui et Ariane devenait aigu, plus il se sentait entraîné à discuter la question qui ne cessait de le tourmenter. Il ne faisait aucune allusion à sa maîtresse, mais il discourait avec Natacha sur la jeune fille russe de la dernière génération. Il lui disait un jour:

--Savez-vous ce que sont ces ligues d’amour libre qui se sont formées un peu partout dans les hautes classes des gymnases de jeunes filles, et surtout dans le Sud et au Caucase? J’ai rencontré, au hasard de mes voyages, des jeunes filles qui m’ont exposé la raison d’être, comment dire? le programme de ces ligues. Il est curieux. Ces filles, fort intelligentes pour la plupart, imaginent que la Russie doit donner une nouvelle civilisation au monde et que, la première, elle se défera des préjugés qui depuis trente siècles et plus oppriment les sociétés. Ces petites filles de nihilistes déclarent que le plus absurde et le plus tyrannique des préjugés est celui de la virginité. Elles ne disent pas: «En vertu de quelle règle la jeune fille doit-elle arriver intacte au mariage?»--car ce serait leur faire injure que de vouloir mettre en discussion le mariage sur lequel elles ont formulé depuis longtemps leur conclusion négative. Elles disent: «La femme comme l’homme a le droit de disposer de son corps. Elle en fera un sujet d’expériences, si cela lui plaît. Elle en usera à son plaisir et convenance. Il n’y a pas de morale de l’amour.» Vous voyez combien ces jeunes cerveaux construisent de belles théories, et je ne m’en préoccupe guère. Mais j’aimerais bien savoir à quel point précis éclate le conflit entre la théorie et l’action. On m’a assuré que les plus intelligentes de ces filles, entraînées par une logique forcenée, se faisaient un point d’honneur de se donner sans amour et même sans plaisir, pour se prouver à elles-mêmes leur parfaite indépendance. Là seulement elles trouvaient l’assurance d’avoir vaincu, non pas en mots, mais en fait, l’antique préjugé... Ce pays est vraiment le champ d’expériences le plus passionnant qui se puisse imaginer.

--Oui, mais qu’une de ces filles si sages et si folles tombe sur un homme véritable, et la voici esclave, répondit Natacha. N’en avez-vous pas fait l’expérience récente? Vous en savez plus que moi sur ce point. J’étais une oie blanche quand je me suis mariée, et cela ne m’a pas réussi. Si j’avais une fille, comment l’éléverais-je? Je crois que je tirerais à pile ou face. Je regarde tout cela avec moins de sévérité que vous. La vie est si difficile que je ne suis pas disposée à condamner d’avance ceux qui cherchent une solution à tant de maux.

Il faut noter que Constantin Michel et Natacha ne se voyaient que chez une amie commune. Jusqu’ici, malgré l’amitié qu’il ressentait pour la jeune femme, il ne lui avait pas rendu visite, craignant la facilité avec laquelle leurs relations pouvaient d’un instant à l’autre changer de caractère. Il sentait Natacha attirée vers lui et il lui était agréable de penser, au moment où la lutte qu’il menait avec Ariane devenait plus violente et plus douloureuse, que, fût-il amené à rompre avec sa maîtresse, il trouverait au quartier de l’Arbat un abri sûr où se réfugier.

Alors qu’il était le plus irrité contre Ariane, dans les moments de colère qu’elle s’amusait à provoquer par le froid cynisme avec lequel elle parlait d’elle-même, Constantin s’était souvent demandé comment il supportait de vivre avec une petite fille déjà gâtée et qui, malgré les charmes de sa jeunesse et le prestige de son éblouissant esprit, était méchante jusqu’au fond de l’âme. Était-ce l’étrange faiblesse de l’homme devant l’inconnu? Était-ce la peur du lendemain, l’effroi du vide qui le gagnait? Touchait-il à ce moment de la vie où on hésite à rejeter ce que l’on possède par crainte de ne pouvoir trouver mieux? Constantin s’était à mainte reprise posé cette question. Mais à chaque fois son intimité grandissante avec Natacha lui apportait une réponse favorable. Demain, il aurait, s’il le voulait, une maîtresse nouvelle et charmante. Et la certitude de plaire encore qu’il acquérait auprès de Natacha lui donnait plus d’assurance et de sang-froid dans le duel engagé entre Ariane et lui.

«Mais alors, se demandait-il, si, malgré ses insolences, malgré sa méchanceté, malgré le dégoût d’elle-même qu’elle me fait parfois monter aux lèvres, je la garde près de moi, il faut donc qu’il y ait entre nous un lien secret et bien puissant. Quel philtre cette jeune sorcière m’a-t-elle fait boire?»

Vis-à-vis de Natacha, il ne voulait pourtant pas s’engager et ne la voyait que rarement...

Aussi fut-il bien étonné, dans le traîneau qui l’emportait du théâtre des Arts, de constater que, sans réfléchir, il avait donné l’adresse de sa tendre amie.

Les fenêtres du rez-de-chaussée de la maison où habitait Natacha étaient éclairées. Il fut introduit par la domestique dans un vaste salon médiocrement meublé. Quelques minutes plus tard, Natacha entrait.

Elle était vêtue d’un grand peignoir blanc et avait jeté sur ses épaules un châle léger de couleurs vives. Ses cheveux sombres dénoués encadraient un visage pur. Ses yeux bruns et rieurs brillaient de plaisir. Elle tendit les deux mains à Constantin, s’approcha à le toucher et lui dit d’une voix musicale dont il avait déjà apprécié la douceur:

--Quelle surprise de vous voir ici!... A quel drame dois-je votre présence chez moi? Mais vous auriez pu me téléphoner. Je vous aurais préparé une réception digne de vous et me serais coiffée en votre honneur... Sauvons-nous d’ici. Il fait froid et solennel. Venez chez moi.

Elle l’entraîna par la main dans une petite pièce dont un grand divan occupait tout un côté. Bientôt le samovar fut apporté et commença à chuchoter dans le silence. Une table se couvrit de confitures, de miel, de bonbons et de fruits. Natacha s’était assise près de son ami. Par moment, lorsqu’elle se penchait, il voyait sous le peignoir entr’ouvert le ferme contour des seins... Une odeur légère venait jusqu’à lui. Il se sentait heureux, détendu, loin des combats quotidiens, dans une atmosphère de tendresse d’où une pointe de sensualité n’était pas absente. Il avait pris la main de la jeune femme et, parfois, la portait à ses lèvres. Ils parlaient sans suite, légèrement, de toutes choses. Natacha qui l’observait ne posait aucune question indiscrète. Le temps coulait sans qu’ils en mesurassent le rythme. Comme la soirée avançait, Constantin attira à lui son amie et l’entoura de ses bras. Il la baisa sur la nuque. Elle se défendit à peine.

--Que faites-vous? dit-elle.

Puis elle ajouta d’une voix faible:

--J’ai peur...

§ XIV. LA PETITE MAISON DES FAUBOURGS

Lorsqu’il regagna l’hôtel, il était tard. Il avait le cœur serré comme à l’approche d’un drame. «Elle est déjà rentrée, se disait-il. Qu’aura-t-elle pensé en ne me trouvant pas à la maison?» Il ouvrit la porte du salon. Il était dans l’ombre; seul un rais de lumière venant de la pièce voisine filtrait à travers la porte entr’ouverte. Il passa dans la salle à manger éclairée, puis dans la chambre à coucher. Ariane n’y était pas. Pourtant il vit sur le lit, jetés en désordre, son chapeau et son manteau de fourrure. «Qu’est-il arrivé?» se demanda-t-il. Une angoisse mortelle s’empara de lui. Sans raison, il craignit le pire. Il courut à la salle de bain; elle était vide.

Il appela:

--Ariane, Ariane.

Personne ne répondit. Il revint au salon, tourna le bouton électrique. Sur le divan, Ariane était couchée, la figure enfouie dans un coussin, les cheveux épars. Elle s’était blottie sous un châle écossais et, ramassée sur elle-même, semblait une petite fille d’une dizaine d’années, abandonnée de tous, accablée par le désespoir.

Il s’agenouilla près d’elle, voulut l’embrasser. Elle résista. Il essaya de l’obliger à se retourner.

--Laisse-moi, laisse-moi, dit-elle, va-t’en!

Alors il l’enleva dans ses bras, et tenta de la regarder. Mais elle blottit son visage sur la nuque de Constantin et, comme il la portait dans sa chambre, il sentit des gouttes chaudes glisser sur son cou. Elle pleurait... Il la coucha sur le lit et commença à la couvrir de baisers. Mais soudain, elle se redressa, éclata d’un rire étincelant et cria:

--Pas mal jouée, la comédie! Qu’en dis-tu?

Il restait stupéfait, tandis que d’une voix railleuse elle expliquait qu’elle pouvait à volonté verser des larmes véritables et que, si une famille imbécile ne l’avait pas empêchée de monter sur la scène, elle aurait fait une carrière inouïe comme actrice.

--Pourquoi ai-je eu la faiblesse de ne pas écouter X...? gémit-elle. Il voulait me prendre avec lui, faire de moi son élève. J’aurais débuté au théâtre des Arts. Je serais célèbre aujourd’hui...

Une heure après, fâchée, elle s’endormit sur l’extrême bord du lit. Mais le matin, elle se réveilla dans les bras de son amant.

* * * * *

Depuis quelques temps, Constantin remarquait que la jeune fille avait souvent des moments de tristesse. Elle passait parfois une soirée entière sans parler, sans lire, pelotonnée sur le divan, roulée dans le grand châle. S’il l’interrogeait, elle répondait:

--Ce n’est rien, ne fais pas attention.

D’autres fois, elle disait:

--J’ai des soucis, ne t’occupe pas de moi.

S’il la poussait, elle refusait tout éclaircissement, laissait entendre qu’elle avait reçu de chez elle une lettre désagréable, que des questions matérielles difficiles à régler s’élevaient, qui ne le regardaient pas. En réunissant les bribes de renseignements précis arrachés à ces réponses confuses, et se souvenant d’une scène qu’ils avaient eue en Crimée, Constantin essayait de deviner le secret qu’Ariane voulait lui cacher. Il entrevoyait une histoire énigmatique et sombre dans laquelle l’argent jouait un rôle.

Et soudain, un soir, il sut la vérité.

Ariane, dans la journée, avait refusé de sortir, était restée silencieuse, hostile, avec quelques mots si désagréables que Constantin, irrité, l’avait laissée seule à l’hôtel et avait dîné au restaurant avec un ami. Il était rentré de bonne heure. De toute la soirée, elle n’avait pas ouvert la bouche, lisant des vers de Pouchkine, allongée sur le divan.

Ils s’étaient couchés. Et maintenant, la lampe éteinte, l’un près de l’autre dans le lit étroit, ils cherchaient le sommeil. Tout à coup Constantin crut entendre un soupir étouffé. Il ne bougea pas. Ariane était agitée de petits mouvements nerveux qu’elle essayait vainement de contenir. De nouveau, un insupportable sentiment d’angoisse lui étreignit le cœur. Il essaya une fois encore de s’endormir. Il redoutait plus que tout ces scènes dans la nuit. Lorsqu’il ne voyait pas les yeux insolents d’Ariane et ses lèvres moqueuses, lorsqu’il sentait près de lui la fraîcheur de ce corps juvénile, il était sans force et se jugeait prêt à toutes les lâchetés. Mais il lui était impossible, ce soir-là, de dormir. Le drame pressenti était inévitable. Il prit la jeune fille dans ses bras et lui dit:

--Qu’as-tu?

--J’ai du chagrin, fit-elle, en se serrant contre lui.

Il la pressa de questions. Elle refusait de répondre.

--Non, non, dit-elle, je ne puis pas. Si je te dis la vérité, tu ne m’aimeras plus; tu me chasseras... C’est une chose affreuse.

Ces mots bouleversèrent Constantin. «Ah, se dit-il alors, elle m’a trompé, sans doute. Dans un mouvement de fureur, après une de nos innombrables querelles, elle s’est jetée dans les bras d’un homme... Aujourd’hui elle ne peut vivre avec ce fardeau... Puissé-je avoir la force de l’écouter. Que Dieu me donne le courage de me séparer d’elle et de mettre fin à ces tortures. Qu’elle parle enfin et je l’arracherai de moi.»

Déchiré par des sentiments contraires, tremblant à l’idée de perdre Ariane, il aurait voulu remettre l’explication décisive. Et en même temps il brûlait de savoir la vérité. Il s’efforçait de rassurer sa maîtresse, de lui persuader qu’il serait tout indulgence et que seul le mensonge rendrait inévitable une rupture. Il l’amena enfin à se confesser. Mais, brisée de sanglots, elle ne pouvait faire un récit. Il fallut deviner, poser des questions.

C’était d’argent qu’il s’agissait.

--De quoi crois-tu que je vis, ici? lui demanda-t-elle.

--Je ne sais, répondit-il. Tu n’as jamais voulu me laisser aborder ce sujet... Sans doute de ce que te donne ta tante qui est riche.

--Je n’ai jamais eu un sou de ma tante, fit-elle.

Il y eut un long silence.

«Encore un effort, se disait Constantin raidi de douleur, et je saurai tout.»

Enfin, par petites phrases arrachées avec peine, elle raconta ses démêlés avec son père et sa tante, l’été passé, et l’appel qu’elle avait fait à l’ingénieur...

--J’ai cru, dit-elle.--me comprends-tu?--que je pouvais, sans rien donner de moi acheter mon indépendance en prêtant mon corps. Le but que je voulais atteindre justifiait tout à mes yeux... Je ne me vendais pas. Si j’avais voulu me vendre, j’aurais eu une fortune. Mais non, j’ai fixé moi-même la somme nécessaire pour vivre à l’Université, deux cents roubles par mois. Si j’avais accepté un sou de plus, je me serais méprisée. Mais comme cela, je pensais rester libre...

Peu à peu les détails arrivaient, précis, nets; le nombre des rendez-vous, le temps strictement limité qu’elle passait dans la petite maison des faubourgs, l’obligation où elle était de retourner chez elle aux vacances à date fixe. Elle n’avait compris l’affreux de sa position que le jour où elle avait rencontré Constantin; elle aurait voulu n’être qu’à lui. Mais l’autre là-bas l’attendait. Elle devait payer et tenir ses engagements...

Après deux heures de dialogue dans la nuit, toute en pleurs, elle suppliait Constantin de ne pas la laisser partir pour le sud ou de la chasser tout de suite, comme elle le méritait.

Constantin était glacé d’horreur. Il étouffait de dégoût. Un mot lui revenait sans cesse à la bouche, mais expirait sur ses lèvres: «Quelle saleté, quelle saleté!» Elle avait mis entre elle et lui une barrière infranchissable. Comment oublier au moment où il la prendrait dans ses bras qu’elle s’était livrée aux caresses d’un malade? Tout était fini entre eux. Et pourtant son âme débordait de pitié. L’erreur d’Ariane était une erreur de jugement. Son cœur n’avait pas péché. Elle était plus près de lui qu’elle n’avait jamais été,--cela à l’heure où il allait la quitter.

En proie à une émotion qu’il ne dominait pas, il la serra contre lui, la caressant, cherchant à calmer sa douleur. Il voulait lui parler; il ne trouvait que les mots: «Pauvre petite!... Mon cher cœur!» et ces deux amants pour la première fois pleurèrent dans les bras l’un de l’autre jusqu’à ce que, brisés de fatigue, le sommeil enfin, au petit jour, s’emparât d’eux.

§ XV. PLUS AVANT

La nuit qui suivit la confession de sa maîtresse, Constantin, la lampe éteinte, reprit la conversation de la veille. Sur le ton d’indifférence le mieux joué, il lui dit:

--Lorsque tu as fait cet arrangement, l’an dernier, tu n’étais plus une jeune fille?

Elle eut un mouvement de révolte. Puis s’apaisant:

--Non, fit-elle à voix basse.

--Tu avais un amant à ce moment-là?

--Oui.

--Et cet amant était le premier?

Avec méchanceté, elle dit:

--Laisse-moi. Cela ne te regarde pas.

Mais Constantin, le cœur à vif, continua d’une voix froide:

--Tu sais bien que maintenant tu n’as rien à me cacher. Et je suis ainsi fait que je ne peux vivre aujourd’hui sans savoir toute la vérité. Dis-moi ceci encore. Ton amant d’alors n’était pas le premier?

--Non, fit Ariane, non.

Constantin ne sursauta pas. Pourtant chaque mot prononcé par Ariane entrait en lui comme un coup de couteau. Il comptait dans son esprit: «Voici quatre amants: le premier, inconnu; le second qui était en possession au moment du drame; le troisième, un banquier; le quatrième, l’acteur du théâtre des Arts. Plus ceux que j’ignore et que je connaîtrai avant que je la quitte. Elle a dix-huit ans. Elle n’a pas perdu son temps. Elle a su gagner sa vie aussi. C’est une ravissante fille, mais c’est une fille...»

Cependant dans la nuit qui les enveloppait, le bras autour du torse souple d’Ariane, il continuait à causer avec elle, d’une voix blanche, sur un ton détaché. Il s’ingéniait à se torturer lui-même. Il semblait qu’il voulût mesurer ce qu’il pourrait supporter de souffrance. Ou bien il se comparait à un chirurgien qui, possédé du désir d’étudier un cas difficile, ferait sur lui-même à la pointe du bistouri une opération dangereuse.

--Je ne comprends pas très bien, disait-il. Il y a des choses obscures, intéressantes pourtant. Explique-les-moi, je te prie. Quand tu as été à la petite maison des faubourgs, as-tu rompu avec l’ami que tu avais alors? Ou as-tu jugé que tu avais le droit de retourner chez lui le jour même?

--Comment peux-tu demander une chose pareille? fit Ariane indignée... J’étais malade en sortant de la maison des faubourgs. Je suis rentrée chez ma tante. Je tremblais de fièvre... Olga Dimitrievna m’a couchée. Elle m’embrassait sans fin... Pacha m’apportait du thé. Elle pleurait sans savoir pourquoi... Je t’en prie, ajouta-t-elle, ne m’interroge plus, il faut que j’oublie...

Noël arriva sans qu’Ariane quittât Moscou. Deux jours plus tard Constantin vit une dépêche ouverte sur le sac à main de la jeune fille. Machinalement, il la prit. Elle ne contenait que ces mots:

_Quand arriverez-vous? Vous êtes en retard sur date convenue._

Ariane n’était pas là. Il froissa le télégramme et le jeta en boule dans la corbeille à papiers.

Noël! Oui, il était dans son contrat qu’elle passerait les vacances auprès de celui qu’elle appelait son banquier. Elle manquait à ses engagements. A l’idée qu’elle aurait pu le quitter pour se rendre à la petite maison des faubourgs, il grinçait des dents.