Ariane, jeune fille russe

Part 8

Chapter 83,789 wordsPublic domain

Varvara Petrovna ne s’était pas trompée en remarquant que sa nièce avait changé. Elle menait en apparence la même vie que l’année précédente, mais elle n’y apportait plus l’entrain endiablé qui l’avait rendue célèbre dans la ville. Certes, elle était encore la compagne la plus étincelante qu’on pût avoir aux soupers du jardin Alexandre. Elle n’avait jamais épargné personne; mais ses railleries semblaient maintenant plus cruelles; les pointes acérées qu’elle décochait pénétraient plus avant. Ni gens ni théories ne tenaient devant sa critique à l’emporte-pièce. Comme Méphistophélès dans le _Faust_ de Gœthe, elle aurait pu dire: «Je suis l’esprit qui nie tout». Cependant elle sortait moins fréquemment. Elle restait chez elle à rêver sur son divan. Elle pensait à Constantin Michel. Il différait des hommes dont elle était entourée, même par l’élégance de la tenue, même par une certaine aisance de manières qui lui permettait de tout faire sans tomber dans la vulgarité. Mais c’était à d’autres mérites qu’il devait la place qu’il occupait dans ses pensées et le rang premier qu’elle lui reconnaissait. Elle sentait en lui une force constante qu’elle ne contrôlait pas. Avec les autres hommes, elle jouait un instant, puis, dégoûtée avant d’en être lasse, elle les laissait retomber dans leur néant. Avec Constantin il en était autrement. Elle ne s’était pas amusée de lui; mais lui d’elle. Sans doute, pour de brefs instants, elle avait su l’exaspérer. Mais pas une minute il n’avait perdu son détestable sang-froid. Et qu’y avait-elle gagné? S’était-il attaché à elle plus profondément qu’on ne s’attache à une fille jeune et jolie dont on fait son plaisir? Il l’avait prise quand il l’avait voulu et l’avait quittée au jour choisi par lui. Elle s’était donnée à l’heure qu’il avait fixée; elle n’avait pas manqué à un des rendez-vous de l’hôtel National. Mais il avait eu l’audace, une fois, à la dernière minute, de la décommander. Et elle était revenue le lendemain. Il était parti pour Kief à sa convenance. Il l’avait emmenée en Crimée comme il lui avait plu. Elle y avait dépassé de quinze jours le temps bref dont elle disposait. Mais Constantin, à la minute où était arrivé un télégramme le rappelant, avait arrêté la date de leur départ sans la consulter. Il l’avait abandonnée à Moscou sans lui accorder un jour de grâce qu’elle n’aurait, du reste, sollicité au prix de sa vie. Olga Dimitrievna avait raison: il était le Grand Prince. Il le savait; elle avait eu la faiblesse de lui laisser comprendre qu’elle reconnaissait ses droits supérieurs. Il dirigeait; elle obéissait.

Ce mot dans la bouche d’Ariane la faisait pâlir de rage. «Que doit-il penser de moi? disait-elle. Il me traite comme son esclave. Où est-il à cette heure? Quelles femmes gagne-t-il par son assurance infernale? Ah, si jamais je le retrouve, il paiera cher les humiliations qu’il a osé me faire subir. Je saurai me venger de lui.»

Ariane en était à ce point de ses réflexions, lorsqu’elle reçut, un jour, un télégramme laconique. Il était daté de New-York et disait simplement:

_Serai dans un mois à Moscou. A bientôt._

_Constantin Michel, Plaza Hôtel_.

«Il n’a même pas la politesse d’ajouter «tendresses» ou «mille baisers», gronda-t-elle furieuse. Certes je ne le reverrai pas. Pour qui me prend-il? Croit-il que j’attends après lui? Dieu me garde de répondre à ce télégramme insolent.»

Le télégramme était arrivé vers midi. Vers le soir, elle sortit en compagnie d’un de ses amis. Jamais elle ne fut plus aimable avec ce jeune homme insignifiant qui, à entendre Ariane et à voir la façon dont elle le regardait, ne douta pas de toucher enfin à un bonheur longtemps espéré. Ils se promenèrent au crépuscule dans la Dvoranskaia.

Comme ils rentraient et qu’ils passaient devant le télégraphe, Ariane dit soudain:

--Excusez-moi un instant.

Elle poussa la porte et pénétra dans le bureau. Il la suivit. Rapide, elle écrivit l’adresse de Constantin Michel à New-York et, sous l’adresse, un seul mot:

_Hourrah._

Elle ne signa pas, jeta le télégramme au guichet avec de l’argent et s’enfuit comme si elle était poursuivie.

§ X. REPRISE

Dès les premiers jours de septembre, Ariane était rentrée à Moscou. Elle avait renoncé à habiter avec son oncle et sa tante. Elle logeait chez une brave femme qui, dans un appartement moderne, lui louait une chambre bien meublée où elle pouvait recevoir ses amis et organiser ces réunions de jeunes gens et de jeunes filles dont les étudiants des deux sexes sont si friands en Russie. On s’y livre aux délices d’éperdues discussions idéologiques qui se prolongent fort avant dans la nuit; on y échange autant d’idées que l’on y boit de verres de thé. La finesse et l’absolu s’y mêlent de la façon la plus paradoxale; et le dogmatisme y est d’autant plus affirmatif que l’expérience de la vie en est absente. Et cependant les étudiants courtisent les jeunes filles, comme cela se passe entre jeunes gens en tous pays et sous toutes latitudes.

Ariane n’avait pas eu d’autres nouvelles de Constantin Michel. Lorsqu’elle se fut pourvue d’un logement, elle laissa son adresse et son numéro de téléphone dans une lettre déposée au nom de Constantin à l’hôtel où il descendait. Mais les semaines avaient passé. Dans un jour de dépit, elle avait essayé de reprendre sa lettre. Le portier avait refusé de remettre à cette inconnue la correspondance d’un client notoire.

«J’en serai quitte, pensait-elle, s’il arrive, pour faire répondre que je suis absente.»

En cette fin d’après-midi, elle était seule à la maison lorsque la sonnerie du téléphone se fit entendre. Elle eut le pressentiment que «le Grand Prince» comme elle l’appelait à la mode d’Olga Dimitrievna était à l’autre bout du fil. Elle pâlit et décida de ne pas répondre. Mais ses jambes d’elles-mêmes la portèrent au téléphone. Elle décrocha le cornet et dit d’une voix nette:

--Allo.

Et, sans demander qui était à l’appareil, une voix mâle à l’autre extrémité de la ligne cria joyeusement:

--Je suis arrivé... Enfin! Je t’attends sans une minute de retard. Prends le cheval le plus rapide et donne un pourboire royal.

Elle raccrocha le récepteur, courut à sa glace, arrangea ses cheveux et allait sortir de l’appartement quand elle se ravisa. Elle rentra dans la chambre, se précipita à son bureau, ouvrit un tiroir, se mit à chercher dans le désordre des papiers qui l’emplissaient une feuille sale, la plia, la glissa dans son réticule et se sauva.

Un quart d’heure plus tard, elle frappait à la porte de Constantin. Elle avait préparé en chemin une phrase assez méchante, mais lorsqu’elle vit devant elle «le Grand Prince» qui lui tendait les bras, sa langue la trahit et elle fut étonnée de s’entendre prononcer les mots que voici:

--Eh bien, monsieur, vous vous faites attendre!

Ils dînèrent tout près l’un de l’autre, chez Constantin. A peine eut-il le temps de la mettre au courant de ses affaires. Ariane ne l’écoutait pas. Elle était toute à la joie de se raconter et de décrire la vie splendide qu’elle avait menée durant l’été dans son royaume du Sud. Elle en fit passer les éblouissements successifs devant les yeux du Grand Prince. Dès qu’ils eurent fini de manger, elle fut étonnée de voir Constantin se préparer à sortir et la prier de s’habiller.

--Nous allons chez toi, dit-il.

--Tu ne peux pas venir chez moi et tu n’y viendras jamais. Qu’y veux-tu faire?

--Petite sotte, dit Constantin, ne sais-tu pas que je te garde cette nuit? Mais à l’hôtel, avec les bienheureuses règles de police, il faut déposer ton passeport. Allons donc le chercher.

Ariane eut un instant d’embarras.

--Par hasard, fit-elle, je l’ai sur moi.

Elle ouvrit son réticule et en sortit la feuille qu’elle avait prise dans son tiroir.

* * * * *

Ils s’endormaient dans le même lit. Trois mois de séparation les avaient arrachés l’un à l’autre et jetés dans des civilisations si opposées qu’ils semblaient avoir habité des planètes différentes. D’où venaient-ils à l’heure où ils se retrouvaient enfin? Grâce aux vivants récits d’Ariane, Constantin voyait comme de ses yeux la capitale du Sud dont elle était la souveraine; il connaissait jusqu’aux particularités physiques et morales de ceux qui l’avaient entourée. Mais elle-même restait impénétrable. Quelles forces mystérieuses l’avaient poussée ici ou là? Qui avait-elle retrouvé dans cette ville qu’il détestait? De quel air avait-elle abordé ses anciens amis? Quelles connaissances nouvelles avait-elle nouées? Il ne savait rien.--Et Ariane, de son côté, ne pouvait imaginer dans quelle atmosphère le Grand Prince avait vécu. Il avait toujours été sobre de détails sur lui-même. Pourtant elle n’ignorait pas le regard dont il dévisageait les femmes. Était-il besoin d’en apprendre davantage?

Ils étaient là, allongés l’un à côté de l’autre, fatigués, à la porte du sommeil. Mais ils songeaient avec tant d’intensité qu’il semblait à chacun d’eux que leurs pensées s’extériorisaient et qu’elles allaient devenir visibles à l’adversaire immobile et voisin. «Se peut-il qu’elle ne sache pas ce qui se passe en moi?» se disait Constantin. Et Ariane frémissante pensait: «Dieu garde que je me trahisse et que je le laisse lire dans mon cœur.»

Ils s’endormirent enfin.

§ XI. LA VIE A DEUX

Leur vie s’organisa d’elle-même sans qu’ils en eussent concerté le plan. Ariane allait à l’Université dans la journée, Constantin à ses affaires. Il avait pris un bureau dans le centre de la ville. Ils habitaient ensemble, mais Ariane gardait sa chambre; elle sauvait ainsi les apparences, avait une adresse à Moscou, recevait ses amis chez elle. A l’hôtel, Constantin avait fait choix d’un appartement plus vaste comprenant trois pièces. Ils continuaient pourtant à partager la même chambre à coucher et Ariane, de sa propre autorité, en avait fait enlever un des lits. Celui qui restait n’était pas large, mais «je suis mince, disait-elle, et ne te gênerai pas». Le salon servait de cabinet à Constantin, la seconde chambre était arrangée en salle à manger.

Ils se quittaient dans la matinée et se retrouvaient à l’heure du dîner qu’ils prenaient le plus souvent chez eux. Mais parfois Ariane demandait à aller dans un des restaurants élégants de Moscou. Là, elle refusait de dîner en cabinet, comme Constantin l’eut préféré, car il craignait de l’afficher et de la compromettre. Elle avait de la famille à Moscou et des relations. Elle appartenait à la bourgeoisie riche et éclairée; elle avait à peine dix-huit ans. Ne devait-elle pas consentir quelques sacrifices pour garder sa position sociale? Mais Ariane, avec une insouciance superbe, dédaignait le bruit qui pouvait s’élever autour de son aventure. Jamais on ne vit personne plus indifférente à l’opinion d’autrui. Elle prenait son plaisir où elle le trouvait et laissait les gens parler. Elle ne tenait à sauver la face que vis-à-vis du petit nombre d’étudiants et d’étudiantes avec lesquels elle était liée. Pour ceux-là, elle multipliait les précautions. Grâce à la complicité de sa logeuse, personne dans son cercle ne soupçonna de longtemps la vie double qu’elle menait, car ces jeunes gens à court d’argent ne fréquentaient pas les restaurants à la mode. Lorsqu’on téléphonait à Ariane, la maîtresse du logis répondait invariablement qu’elle venait de sortir. Le vendredi soir, elle recevait ses amis chez elle. Constantin, qui n’avait guère de patience, avait décidé que ces fêtes hebdomadaires prendraient fin assez tôt pour qu’Ariane réintégrât l’hôtel à une heure du matin. Il avait imposé cette condition avec la netteté qu’il apportait en tout et contre laquelle Ariane, quelle que fût l’indépendance de son caractère, n’osait s’élever. Mais comment, en Russie, renvoyer de chez soi des amis qui y sont réunis? Ariane en exposa les difficultés au Grand Prince. Celui-ci répondit que c’était affaire à elle d’en trouver les moyens, que, rentrant à une heure, ils ne seraient pas endormis avant deux heures ou deux heures et demie et qu’il ne changerait pas ses habitudes pour quelques étudiants noctambules. Et, comme elle insistait trop vivement, il ajouta avec quelque mauvaise humeur que sa porte serait fermée à l’heure indiquée et que, si elle la dépassait, elle avait toujours la ressource de dormir chez elle. Ariane l’écouta en silence et réfléchit. Les manières de Constantin Michel à son endroit la surprenaient. Elle jugeait haïssable la façon dont il affectait de la traiter en personne libre et de lui laisser à chaque fois le choix, tout en exerçant sur elle une tyrannie sans limites. Elle essayait de se consoler par la pensée que Constantin tenait à elle plus qu’il ne voulait le laisser paraître. Sinon aurait-il exigé cette rentrée à heure fixe? Mais pourquoi, de la même haleine, lui offrait-il de rester chez elle jusqu’au matin? Elle se révoltait en paroles, mais se soumettait en fait, et se détestait pour sa lâcheté. Chaque semaine, elle se promettait de prolonger sa réception, d’oublier l’heure, et de dormir enfin, une fois au moins, dans sa chambre d’étudiante. Mais, à chaque vendredi, bien avant minuit, elle donnait des signes de nervosité et regardait à toute minute l’heure que marquait la montre-bracelet, cadeau du Grand Prince. Le souper était servi à neuf heures, elle laissait traîner la conversation, arrêtait les jeux, et, dès avant le milieu de la nuit, trouvait mille prétextes ingénieux pour congédier ses hôtes.

Elle arrivait les joues roses de froid, les yeux vifs sous son bonnet de fourrure, l’allure dégingandée, l’air gamin, pleine d’anecdotes amusantes et de mots spirituels. Avec elle, la jeunesse entrait dans la chambre où Constantin allongé sur un divan rêvait ou lisait, fumant des cigarettes. Ils prenaient du thé, causaient encore. Elle racontait la soirée qu’elle venait de passer. A l’entendre, que n’arrivait-il pas dans ces réunions du vendredi? La chambre d’Ariane devenait alors le centre des aventures les plus passionnantes. La vie entière de Moscou y semblait concentrée. Tout en se déshabillant, elle peignait en quelques mots les acteurs et en dressait d’inoubliables silhouettes. Et, dans le lit encore, elle achevait ces surprenantes histoires. Constantin l’écoutait émerveillé. «La sagesse ne serait-elle pas, se disait-il parfois, de rester dans sa chambre et d’envoyer cette petite fille courir le monde, d’où elle vous rapporterait chaque soir les tableaux les plus colorés et les plus divers? L’objet le plus médiocre, lorsqu’on le regarde à travers les yeux de cette enfant, irradie de la beauté.»

Peu à peu, Ariane suivit avec moins de régularité les cours de l’Université. Elle s’attardait le matin au lit. Elle se levait maintenant vers midi, traînait à sa toilette, et n’était guère prête avant une heure et demie. Puis il fallait déjeuner. La journée était presque passée lorsqu’on sortait de table. Elle demandait alors à accompagner Constantin dans ses courses. Elle le menait jusqu’à la porte de la maison où il avait affaire. Elle refusait de prendre un traîneau et sautait autour du Grand Prince comme un jeune chien près de son maître. Parfois, elle le devançait, se promenant à quelques pas de lui, faisait mille folies dans la rue, s’arrêtait aux devantures, grimaçait aux passants, se retournait au passage d’un bel officier, causait avec un écolier, puis courait rejoindre Constantin, s’accrochait à son bras et, haussant son visage près du sien, pouffant de rire, se moquait des hommes et des femmes qu’ils croisaient.

--Tu ressembles à Jupiter Olympien, lui disait-elle, un Jupiter exilé en Scythie et obligé de se vêtir de fourrures. Je donnerais n’importe quoi pour voir le maître des dieux glisser sur la neige et prendre un billet de parterre. Je t’en supplie, fais-moi le plaisir de t’étaler une fois, tout de ton long, au milieu du Pont des Maréchaux.

Constantin se sentait comme entraîné par un courant impétueux. Au début, il avait essayé de ramener Ariane à la raison, de l’obliger à continuer ses cours. Parfois, il se reprochait de briser la carrière de la jeune fille. A d’autres heures, et plus sage, il se reprochait ses craintes. Comment vouloir enfermer une nature si riche dans des cadres étroits? Un jour, elle le quitterait brusquement, sans raison, comme elle l’avait pris. Elle ferait des folies ou des choses que le monde qualifie de raisonnables. Quoi qu’il arrivât, elle serait toujours une source intarissable de vie.

§ XII. SEMPER EADEM

Dans le décor nouveau de leur existence à deux, alors que les liens de la chair et de l’esprit qui les unissaient l’un à l’autre devenaient, sans qu’ils les sentissent croître, plus nombreux et plus forts chaque jour, leur position sentimentale restait la même qu’au début de leur liaison et le drame latent entre eux se développait et prenait une intensité tragique.

Ils s’acharnaient, l’un et l’autre, à se prouver qu’ils ne s’aimaient pas, qu’il n’y avait entre eux qu’une aventure dont le plaisir était le commencement et la fin.

Ariane exécutait sur ce thème des variations d’une virtuosité sans pareille. Un jour, elle se mettait à danser de joie au milieu de la chambre.

--Qu’as-tu? disait Constantin.

--Je suis contente, répondait-elle. Je me sens libre et joyeuse. Tu sais, il aurait pu m’arriver une catastrophe. J’aurais pu t’aimer!... Je serais devenue sentimentale (elle levait les yeux au ciel et joignait les mains); j’aurais poussé des soupirs (elle soupirait à fendre l’âme); j’aurais perdu ma gaîté; je serais sotte comme l’est ma tante avec son beau docteur... Je ne pourrais me séparer de toi; je t’attendrais en gémissant; je ferais la bêtise de t’accabler de déclarations à t’en donner le dégoût. La jalousie me torturerait. Je te surveillerais; je te surprendrais à ton bureau. Je voudrais savoir où tu vas, quelles femmes tu rencontres dans le monde; je te téléphonerais dans les maisons où tu fréquentes. Enfin, je me couvrirais de ridicule... Peut-être même pleurerais-je... (elle s’essuyait les yeux.) Me vois-tu les yeux rougis par les larmes?... Grâce à Dieu, je ne connaîtrai pas ces horreurs. Je te remercie, Grand Prince, de n’avoir pas cherché à t’emparer de mon cœur; je ne sais comment t’exprimer ma reconnaissance d’avoir élevé le plaisir si haut qu’il se suffit à lui-même et d’avoir réussi à le conserver dans son essence pure. Tu es un véritable artiste. Je m’incline devant toi. Tu es le Maître!

Et elle s’agenouillait devant lui, abaissant son front jusqu’au tapis devant ses pieds, puis, se relevant, faisait mille génuflexions cérémonieuses.

D’autre fois, elle disait:

--Il faut que je te fasse un aveu. Une ou deux fois, j’ai cru être vaincue. Comme j’ai eu peur!... Comme j’aurais souffert au moment où nous nous serions quittés!... Quelle bataille je me suis livrée!... Mais je me suis reprise. Puisque je t’ai résisté si longtemps, la partie est gagnée. Hourrah!...

Tandis qu’elle développait ces thèmes toujours les mêmes, Constantin l’écoutait avec attention, pesant chaque parole, attentif aux moindres nuances, au son de la voix, au ton des phrases, à l’accent des mots. Était-elle sincère? Essayait-elle de le tromper?... Jamais il ne surprit une fausse note. Elle paraissait s’exprimer avec une sincérité entière.

Il se bornait à répondre.

--Petite fille, que tu le veuilles ou non, tu m’aimes. Tu rentres dans le cycle prescrit éternellement à ton sexe: tu es l’esclave.

Suivant les jours, Ariane éclatait de rire, ou haussait l’épaule gauche, ou se mettait en colère.

Parfois elle lui disait:

--Et toi, m’aimes-tu?

La première fois qu’elle lui posa cette question, Constantin fut surpris. Mais il se garda de montrer son étonnement. Il se leva du fauteuil où il était assis, s’approcha de la jeune fille debout devant lui, la prit dans ses bras et, d’une voix de reproche caressante, lui dit:

--Mais, mon enfant, tu n’y songes pas. Comment peux-tu penser que j’aime une petite fille méchante comme toi?

Ariane resta interdite. Que fallait-il croire? Les paroles ironiques ou la caresse de la voix? Constantin sans cesse lui échappait. Au moment où elle croyait le tenir, par une volte subite il lui glissait entre les doigts. Les hommes qu’elle avait connus naguère, qu’étaient-ils auprès de lui? Des plus fiers d’entre eux elle avait fait en peu de temps des esclaves soumis à ses moindres caprices. Constantin était un adversaire digne d’elle et déroutant. Pourquoi affectait-il avec elle le ton de plaisanterie tendre dont on use avec les enfants?

Elle essaya de le rendre jaloux. Elle lui fit un portrait enchanteur d’un des étudiants qui assistaient à ses soirées du vendredi. Aucune femme ne pouvait lui résister. Il était, enfin, éperdument amoureux d’elle...

--Ce garçon a du goût, dit simplement Constantin.

--L’autre soir, il a essayé de m’embrasser...

--C’est son devoir d’homme.

--Cela te serait indifférent, sans doute?

--Chère petite fille, dit alors Constantin, rien ne te serait plus facile que de me tromper. Mais à quoi bon? Si tu ne m’aimes pas, que fais-tu ici? Pourquoi rester auprès de moi? Mais si tu m’aimes--et c’est l’évidence--quel plaisir goûterais-tu dans les bras d’un autre? Je n’ai pas vécu avec toi huit mois sans apprendre à te connaître. Tu as eu et tu auras des affections successives, mais tu es loyale. Il y a dans ton caractère quelque chose de fier et de rare. Tu me quitteras un jour, tu ne me tromperas jamais.

A son tour, Ariane écoutait attentivement le discours de son amant, cherchant à deviner ce qui se cachait sous ses paroles. Le ton n’en était jamais passionné. Il ne paraissait mêler aucun sentiment à ces conversations de casuistique amoureuse. S’agissait-il d’elle et de lui? On en pouvait douter.

Sur un seul point, elle avait prise sur Constantin Michel. Elle l’avait découvert le cinquième jour de leur liaison et avait, dès lors, merveilleusement utilisé sa découverte. Le Grand Prince voulait que le passé d’Ariane restât enseveli sous des voiles. Selon les lois non écrites qui gouvernent l’empire amoureux, ce sont là choses dont on ne parle pas. Il y a des illusions nécessaires que toute femme sait entretenir. Ariane s’obstinait à projeter sur son passé une lumière crue.

Mais la rudesse avec laquelle Constantin l’arrêtait dès qu’elle abordait ce sujet défendu l’obligeait maintenant à ruser pour atteindre le résultat désiré. Son esprit ingénieux lui fournissait mille détours par lesquels elle arrivait à tourmenter le Grand Prince. Elle avait su lui raconter sa récente liaison avec l’acteur célèbre du théâtre des Arts. Sans avoir risqué des précisions dangereuses, elle était certaine qu’il ne conservait aucun doute sur le caractère des relations qu’elle avait entretenues avec lui. A intervalles irréguliers, mais fréquents, elle s’arrangeait pour le faire apparaître devant lui dans la conversation. Ils parlaient d’art dramatique et soudain le nom de cet ancien amant surgissait au détour d’une phrase. Elle en expliquait les mérites, caractérisait son talent, analysait ses rôles préférés, décrivait ses costumes, ses grimes, la façon dont il entrait en scène, l’allure magnifique qu’il donnait à certains personnages classiques. Elle n’en parlait, cela va de soi, que comme une spectatrice d’un acteur. A la longue, elle voyait un certain pli qu’elle connaissait bien se former sur le front entre les sourcils de Constantin, et celui-ci finissait par dire sèchement:

--Les acteurs ne m’intéressent pas. Il n’est pas de sujet de conversation plus vide.

Ariane alors triomphait en elle-même; mais elle se gardait de laisser voir qu’elle avait remporté une victoire.

Longtemps elle insista pour qu’ils allassent ensemble applaudir ce héros dans telle ou telle pièce de son répertoire. Constantin refusait net. Ariane revint à la charge. Finalement Constantin lui dit un jour:

--Si tu veux aller au théâtre des Arts, je te ferai prendre une place; si tu veux être accompagnée, invite un de tes amoureux, et je t’en ferai prendre deux. J’irai ce soir-là dîner chez madame X... qui depuis longtemps me réclame.