Part 10
Il la voyait arriver, au crépuscule; la porte s’ouvrait aussitôt. Elle entrait, elle détachait de son bras le bracelet qu’il y avait mis. «Il est six heures», disait-elle (elle ne lui avait caché aucun détail de ces rendez-vous). Il étouffait de fureur et de dégoût... Et pourtant, puisqu’il allait rompre avec elle, pourquoi l’avait-il retenue à Moscou? Avait-il obéi à un mouvement de pitié devant la détresse de la jeune fille? Par quelle étrange faiblesse prolongeait-il encore de quelques jours leur liaison? N’avait-il pas assez souffert? Il se souvenait de l’élan irrésistible qui l’avait ramené un soir à la baronne Korting. Que n’était-il resté auprès de cette femme charmante? Il était revenu à Ariane; ensemble ils étaient partis pour la Crimée. A New-York même, si loin d’elle, il avait tressailli de joie à l’idée que ses affaires le ramèneraient à Moscou. Puis tout un hiver de luttes cruelles, un corps à corps impitoyable...
Et maintenant la mesure était comble. Sa décision était prise. Il avait pu la garder quelques jours encore, mais il sentait nettement que depuis l’histoire connue de la petite maison des faubourgs, il ne pourrait plus vivre avec elle. Déjà il combinait dans son esprit un voyage à Pétersbourg. Il partirait seul et ne reviendrait pas... Un peu de patience encore, le temps nécessaire pour arranger ses affaires, quelques semaines peut-être? Qu’importe, il saurait attendre. Du reste que craignait-il désormais?
Ariane ne pouvait plus le faire souffrir.
§ XVI. UN SOUPER
La veille de l’an, ils soupèrent ensemble, hors de Moscou, chez Jahr. Ariane but du Champagne et s’égaya. Sur la scène, un chœur de tziganes chantait d’étranges mélodies sur un rythme heurté. Leurs voix nasillardes évoquaient un Orient poivré et fiévreux. A minuit, Ariane tendit son verre à Constantin et prit celui de son ami.
--Avec qui souperas-tu l’an prochain? dit-elle. Avec qui souperai-je?... Bah, buvons!
Elle vida le verre.
Ils restèrent longtemps dans la vaste salle, au milieu du bruit des convives, du fracas de l’orchestre. Ariane, indifférente à ce qui se passait autour d’elle, aux baisers échangés, aux bras glissés autour des tailles, racontait avec infiniment de grâce des histoires de sa merveilleuse enfance et comment elle avait fait la découverte du monde.
Constantin l’écoutait, penché vers elle. Et lorsqu’elle eut fini, il lui dit:
--J’aurais voulu te rencontrer alors. Je t’aurais enlevée. Pour moi de vieilles femmes très sages et des hommes sans danger mais pleins de science t’auraient élevée à l’écart. Ils t’auraient appris la danse, le chant, la rhétorique, et les vers des poètes. Ils t’auraient fait macérer trois ans, comme Esther, dans les aromates; puis lorsque tu aurais été une adolescente accomplie ils t’auraient menée en cortège jusqu’à ma couche.
Elle haussa, inimitable, l’épaule gauche et dit:
--Crois-tu que tu m’aurais aimée autre que je ne suis? Tu m’aurais eue le premier, bel avantage! et tu m’aurais quittée bien vite!
Ils sortirent. La nuit était froide; il gelait fortement. Ils montèrent dans un traîneau et, abrités derrière l’énorme cocher à la touloupe rembourrée, prirent à grande allure la direction de Moscou. Ariane se serrait contre Constantin.
--Je crois que je suis un peu grise, dit-elle. L’an dernier, j’étais en province à ce même jour. Nous avons eu un souper et j’ai bu, comme aujourd’hui, trop de champagne. Mais tu n’étais pas là pour me surveiller...
Les poings de Constantin se crispèrent. Une fois encore, il se sentit possédé d’une maladive envie d’apprendre ce qu’Ariane avait à lui révéler. Il se pencha vers sa maîtresse et lui dit avec douceur:
--Le champagne excuse beaucoup de choses. Si ton histoire est amusante, raconte-la-moi.
--Non, je ne te dirai rien, répondit-elle. Tu ne me comprends pas. Et tu es d’une affreuse sévérité envers moi.
Sans échanger un mot de plus, ils arrivèrent à l’hôtel. Constantin avait, de nouveau, les nerfs à vif.
Tandis qu’ils buvaient du thé, il prit Ariane sur ses genoux. Il commença à la déshabiller, la caressa, plaisantant et riant. Puis revenant à son idée fixe, il dit:
--Confesse-toi, petit monstre. Tu te racontes avec un art incomparable.
--Il y a des moments, dit la jeune fille, où je pense que je suis folle... La folie n’est pas ce qu’on raconte. Un fou est persuadé qu’il y a une logique exacte dans ce qu’il dit et ce qu’il fait. Nous ne connaissons pas les causes cachées qui le poussent. Nous ne voyons que les actes et les déclarons désordonnés; pourtant ils obéissent, eux aussi, à une logique intime, peut-être plus parfaite, autre en tous les cas, et que nous ne pouvons juger...
--Oh! la petite philosophe, fit Constantin en badinant. Mais il se sentait semblable à la victime qui attend le coup du sacrificateur.
--Il est certain, reprit Ariane sérieusement, que notre logique est fragile. Nous agissons à l’ordinaire d’une certaine façon. Nous nous croyons capables de ceci et pas de cela. Un verre de champagne de trop... et nous voici soudain transformés... Nous soupions, le soir du réveillon, entre jeunes gens au restaurant de l’hôtel de Londres. Des tziganes comme ce soir, du vin, et puis cette atmosphère de chez nous que tu ne connais pas, et les conversations qui grisent plus que le vin. Il était déjà passé minuit... Entre dans la salle le beau docteur Vladimir Ivanovitch. Il vient à nous, s’assied près de moi et, en me regardant dans les yeux, boit à la nouvelle année qui, comme il disait, «lui apportera le bonheur». Je compris ce à quoi il pensait et, poussée brusquement par une force secrète, je répondis: «A la nouvelle année!» A l’instant même où il avait parlé, j’avais senti que je céderais à une tentation que j’avais toujours repoussée, mais qui m’apparut alors irrésistible. Depuis deux ans, tante Varvara ne cessait d’exalter le docteur dans les longues conversations qu’elle avait avec moi. C’était un surhomme! Dans la liste des dix-huit amants qu’elle avait eus, il apparaissait unique. Les autres étaient les prophètes de ce nouveau Messie. Les louanges qu’elle chantait du beau docteur avaient fini par piquer ma curiosité. Je n’en étais pas amoureuse, mais je me demandais souvent quels mérites exceptionnels possédait Vladimir Ivanovitch. Il est peu sage d’éveiller la curiosité d’une femme, et ce diable la poussant, de quoi ne devient-elle pas capable? Je pensais à l’histoire de la boîte de Pandore... Le docteur, comme je te l’ai raconté, était follement épris de moi. S’il n’avait fait aucune attention à ma personne, peut-être aurais-je tâché de l’attirer. Non, le seul désir qui était en moi était de curiosité. Je discutais avec moi-même et me demandais pour quelles raisons je me refuserais à tenter une expérience avec Vladimir Ivanovitch. Que valait cet homme dont ma tante déclarait qu’il était extraordinaire? Quelle leçon ne prendrais-je pas de cet incomparable amant?... Je raisonnais ainsi, et pourtant je ne sais quoi me retenait. Ce n’était pas l’idée de faire de la peine à ma tante. Elle ignorerait cette aventure brève... C’est comme si je te trompais une fois, une seule fois. Tu ne le saurais pas, donc tu n’aurais pas à en souffrir... Mais il y avait quelque chose de répugnant à partager avec elle un amant... Enfin j’étais occupée fort agréablement ailleurs. Bref, je tenais le docteur à l’écart. Et voilà que, ce soir, au souper, lorsqu’il vida son verre de champagne, tout autre sentiment que celui de la curiosité fut aboli en moi. Je me dis aussitôt: «Étais-je absurde! Qu’est-ce que tout cela? Rien, en vérité, rien. N’ai-je pas le droit de faire ce que je veux et de connaître enfin ce secret admirable?» Note bien, je te prie, que je n’étais pas plus amoureuse que naguère. Je regardais Vladimir Ivanovitch comme je l’avais vu la veille. Seulement j’obéissais aux lois d’une logique nouvelle devant laquelle tout pliait. Je fus désagréable avec lui pendant tout le reste du souper, et d’autant plus qu’il avait maintenant un air sûr de soi, irritant au plus haut point, il écoutait mes insolences avec un demi-sourire. J’avais envie, de le gifler... Bref, quand nous sortîmes, il m’enleva à mon cavalier et m’installa dans son traîneau. «Je vais à la chaussée,» dis-je. «Bien, allons à la chaussée», répéta-t-il au cocher. Et nous filâmes dans la nuit glacée, moi à demi couchée dans ses bras comme le veut la tradition. J’étais engourdie, j’étais absente de moi-même, et pourtant je conservais une extrême lucidité d’esprit. Je me regardais avec un intérêt prodigieux. Il me semblait que j’assistais à un spectacle. Lui ne parlait pas. Le seul mot qu’il prononça fut au cocher alors que nous avions fait déjà quelques verstes sur la chaussée: «A la maison,» dit-il. J’écoutai sans protester. Nous arrivâmes chez lui. Il a un petit appartement où il reçoit ses clients et qui est séparé de la maison. Nous entrâmes... Ah, comme il faisait chaud dans ce salon!... Je parlais et je m’étonnais du son de ma voix... Il y avait trop de lumière...
Ici, Ariane s’arrêta dans son récit. Il parut à Constantin qu’elle était très pâle.
--Mais tu me serres, j’ai peine à respirer, dit-elle en essayant de se dégager.
Il remarqua, en effet, que son bras étreignait la poitrine frêle d’Ariane à l’étouffer.
Il desserra son étreinte. Il y eut un silence:
--Et puis? dit-il.
--Et puis, dit-elle, il arriva ce qui devait arriver... et je compris seulement alors que Vladimir Ivanovitch était médiocre comme tous les autres--sauf toi, bien entendu, fit-elle avec un sourire ironique--et que ma tante...
A ce moment, Constantin la repoussa si brutalement qu’elle tomba sur le parquet et que sa tête alla frapper sur le pied de la table. Elle resta écroulée, petite masse informe que soulevaient rythmiquement des sanglots...
Constantin fit quelques pas hésitants, puis il pris sa pelisse et son bonnet de fourrure et sortit, claquant la porte sur ses talons.
Il ne rentra qu’à six heures du matin. Ariane était étendue sous un châle sur le divan. Elle dormait.
--Viens te coucher, dit-il d’une voix dure.
Elle fit mine de résister. Il la tira rudement par le bras. Soumise, elle gagna la chambre à coucher. Ils s’endormirent l’un près de l’autre sans se parler. Quelques centimètres à peine les séparaient. Il semblait qu’il y eût un abîme infranchissable entre eux.
§ XVII. JUVENILIA
Les affaires de Constantin Michel le retinrent quelques semaines encore pendant lesquelles il continua à vivre avec Ariane. Il ne se sentait pas la force de rompre et de rester à Moscou. Il fallait au jour de la rupture inévitable quitter la ville et s’enfuir à Pétersbourg.
Connaissant le caractère de la jeune file et le comble d’amour-propre où elle s’était élevée, il savait qu’il suffirait de formuler sa volonté d’en finir pour que tout aussitôt elle le quittât. Cette fille orgueilleuse serait capable, par pique, de prendre un amant le jour même de la rupture, de façon à rendre tout retour impossible. Elle n’écrirait pas, elle ne téléphonerait pas, elle ne le suivrait pas à Pétersbourg.
Tandis que la résolution de la quitter s’affermissait en lui, il vivait près d’elle dans la même intimité. Mais il la regardait comme quelqu’un auquel on a été étroitement attaché et que l’on va perdre. Au moment de rompre et alors que le sacrifice était déjà consommé dans son esprit, il lui parlait avec plus de douceur. Il ne s’emportait pas, il ne la rudoyait plus; il n’avait plus cette sécheresse glaciale dont il s’était servi comme d’une armure contre elle. Ils avaient maintenant de longues conversations sans disputes. Ils évitaient l’un et l’autre les sujets dangereux, les questions irritantes, les mots dont il jaillit des étincelles.
Souvent il se faisait raconter les histoires de son enfance passionnée.
Un soir, comme à une remarque déplacée de sa part il lui disait en riant:
--Comme tu as été mal élevée, petite fille!
--C’est faux, répondit-elle, je n’ai pas été élevée du tout. Je te raconterai, si cela t’amuse, comment s’est passée mon enfance. Quand j’étais petite, nous avions un appartement pour l’hiver à Rome. Ma mère était belle, élégante, courtisée. Je vivais à l’écart avec ma gouvernante, une Française, Mlle Victoire. C’était une vieille fille d’une quarantaine d’années, pieuse, bonne, sans intelligence, soumise à tous mes caprices. Tout enfant, j’étais un petit phénomène, c’est-à-dire que j’avais une mémoire si souple qu’il me suffisait de lire une fois une chose pour la savoir par cœur. Et comme personne ne s’inquiétait de ce que je faisais, tu vois où cela pouvait mener. J’avais appris à lire presque seule à quatre ans. Je me souviens qu’un livre de chimie me tomba dans les mains. J’en appris la première page et, un jour, à table, comme il y avait plusieurs personnes à déjeuner, mon parrain me demanda ce que je savais. Et moi de réciter ma page de chimie sans en sauter un mot. Je n’y comprenais rien, cela va sans dire; ils n’en savaient pas davantage... Les voilà stupides d’admiration. Des éloges, des compliments à n’en plus finir. Ma mère qui ne s’occupait pas de moi en était toute fière... Aussi, plus tard, quand il y avait du monde au salon, on m’y appelait. Mlle Victoire me mettait une robe blanche avec une belle ceinture, me frisait les cheveux, et je faisais mon entrée. Il me fallait dire des fables. Et les dames m’embrassaient; et les hommes m’interrogeaient. Rien ne m’était plus désagréable que les baisers de ces femmes poudrées. Quand elles me prenaient dans leurs bras, je disais: «Vite; pas sur les lèvres et ne me mouillez pas.» Alors tous ces sots de rire. Bientôt je trouvai humiliant d’être exhibée comme un chien savant. Je refusai net de paraître au salon. Grand scandale. Mon père vint me chercher. Ses prières, ses menaces furent vaines. Je m’accrochai à mon lit et, comme il essayait de me prendre, je fis retentir la maison de mes cris. On finit par me laisser vivre en paix avec Mlle Victoire. Nous faisions ensemble de grandes promenades et je l’emmenais dans les plus sales quartiers de Rome. La pauvre fille avait peur, me suppliait de rentrer, multipliait les signes de croix et m’entraînait dans la première église que nous rencontrions. Là, elle priait pour se remettre de ses émotions, et allumait un cierge, cependant que je parcourais l’église, me divertissant dans les bas-côtés à sauter sur un pied, de dalle en dalle.
Plus tard, j’avais dix ou douze ans, ma mère se servait de moi. Elle avait très bien deviné que je n’avais que du mépris pour mon père et que, quand même il n’y avait aucune intimité entre elle et moi, je ne la trahirais jamais.
Pourquoi avais-je ces sentiments pour mon père? Je le voyais rarement, car il était toujours en voyage. Je me souviens que, toute petite déjà, j’avais senti qu’il ne m’aimait pas. Il avait une drôle de façon de me regarder. Il était très gentil, mais il me traitait comme une poupée. Quand il parlait de moi à ma mère, il disait toujours «Cette petite... Cette petite est très intelligente... Cette petite est curieuse», etc., etc... Il ne me grondait jamais, mais il était comme un étranger qui aurait vécu chez nous quelques mois par an. Il y eut une fois, entre ma mère et lui, une scène violente dont je fus le témoin. Il était arrivé de Pétersbourg à l’improviste. Que trouva-t-il à la maison qui lui déplut? Mystère, mais à table, sur un mot de ma mère il se fâcha et, pour je ne savais quelle raison, l’accabla de reproches. Elle répliqua sèchement. Alors il se leva, jeta sa serviette par terre et dit: «Je m’en vais et je ne reviendrai jamais.--Bon voyage,» répondit ma mère. Il m’embrassa et sortit. A ce moment je ressentais du respect pour lui. Il me semblait qu’il s’était conduit comme un héros... Il partit le soir même pour Paris. Jamais je ne pensai tant à mon père. Il n’avait pas cédé. Il avait fait ce qu’il avait résolu. Je l’admirai pendant quinze jours... Puis soudainement, un matin, je le trouvai dans la chambre de ma mère assis sur le lit. Il était arrivé dans la nuit. Quand j’entrai, il me parut que je les dérangeais. Ils riaient très haut tous les deux et ma mère jouait avec un collier de perles qu’il lui avait apporté. De ce jour-là, je n’eus plus que du mépris pour lui...
Mais ce n’est pas de cela qu’il s’agit, je voulais te raconter comment ma mère m’employait à des choses très obscures et sur lesquelles elle ne me disait rien.
J’étais déjà grande fille. Nous étions à Cannes cet hiver-là et nous avions une villa à la Californie. J’allais à un cours en ville tous les matins. Mlle Victoire m’accompagnait. Mais je rentrais seule par le tramway, car je n’acceptais pas d’être toujours escortée de cette bonne Victoire... Maman--cela m’avait étonné--avait accepté cet arrangement. Elle me chargeait de petites commissions à faire pour elle. J’étais fière d’avoir gagné mon indépendance à douze ans. Un jour, ma mère me dit:
--Passe donc à la poste et demande s’il y a quelque chose à ce chiffre-là.
Elle me tendit un petit morceau de papier sur lequel je vis écrit: «X. B. 167 poste restante.» En sortant du cours, je fus à la poste et tendis mon billet au guichet. L’employé, un homme âgé, à lunettes, me regarda, haussa les épaules, murmura un: «C’est malheureux tout de même!» atteignit dans un casier une liasse de lettres et, en prenant une, me la jeta avec mauvaise humeur. Je la rapportai à maman qui m’embrassa et me donna des chocolats. Le même manège se reproduisit à intervalles réguliers. Elle ne me dit jamais qu’il ne fallait pas parler de ces courses à la poste, mais je sentais bien qu’il y avait là un secret entre nous deux. Quand mon père était près d’elle lorsque je rentrais avec une lettre, je me gardais de la remettre. Un jour de printemps, j’étais à la poste et m’approchais du guichet, quand soudain mon père parut devant moi.
--Que fais-tu là? dit-il, sur un ton caressant.
J’eus un instant d’émotion. Je devinai tout de suite qu’il m’avait guettée et qu’il soupçonnait mon manège. Mais au même instant je compris qu’il avait fait une faute de tactique. Eût-il attendu deux minutes de plus, j’étais prise. Je me dis: «Quelle sottise! cela ne m’étonne pas de sa part,» et je lui répondis:
--Je viens acheter des timbres.
--Mais il y en a à la maison, fit-il d’une voix plus dure.
--Pour toi et pour maman, peut-être. Pour ma correspondance, j’achète mes timbres moi-même.
Il ne put rien tirer de moi. Je ne soufflai mot à maman de cet incident. Comment lui en aurais-je parlé? Il n’y avait aucune intimité entre nous, seulement une complicité.
Elle s’arrêta, but une gorgée de thé, alluma une cigarette.
Constantin restait silencieux et triste. Elle le regarda et dit:
--Veux-tu encore un trait pour comprendre quels étaient les rapports entre ma mère et moi?... Nous étions à Rome, un an avant sa mort, j’avais à peine treize ans. Je parlais et j’écrivais l’italien aussi bien que le russe. Ma mère, un jour, vint dans ma chambre. Elle paraissait embarrassée. Elle me tendit une lettre écrite par elle en italien.
--Écoute, petite, me dit-elle. Voici une lettre que je te demande de corriger. Nous écrivons un roman en italien avec un ami, un roman par lettres. Mais je ne suis pas aussi forte que toi. Il faut que tu m’aides, oh! pour les fautes de grammaire seulement.
Elle partit et je lus la lettre. C’était une folle prosopopée d’amour, où l’héroïne rappelait l’ivresse des rendez-vous anciens et suppliait d’en accorder un encore... Elle était criblée de fautes. Je la corrigeai et la rendis à ma mère le soir, sans un mot. Elle me dit merci, et parla d’autres choses. Tu penses que je ne fus pas dupe de sa fable... Je me souvins d’un officier de marine qu’on avait eu souvent chez nous et qui avait disparu... Voilà comment j’ai été élevée, monsieur le critique. Osez maintenant me faire des observations...
Constantin soupira et ne dit rien.
§ XVIII. L’ARBAT
Au cours de la crise qu’il traversait, lorsqu’il était inquiet et tourmenté, Constantin se rendait souvent chez son amie Natacha. Il quittait l’atmosphère orageuse de l’hôtel National et se réfugiait dans un monde nouveau où tout était douceur, calme, bonté. Il semblait ne pouvoir vivre sans avoir à côté de lui la tristesse souriante de son amie. Auprès d’elle, la rupture prochaine avec sa maîtresse, rupture dont il redoutait le déchirement, lui apparaissait plus facile.
Il dîna chez elle à plusieurs reprises et ne le cacha pas à Ariane. Depuis qu’il était décidé à rompre, il avait avec Ariane un ton différent, parlait d’une façon plus détachée et ne faisait aucun mystère de ses entrevues fréquentes avec la jeune femme. Ariane l’écoutait avec indifférence.
--Je profiterai de ma liberté, disait-elle, pour aller au théâtre des Arts avec un ami.
Dans les soirs de l’Arbat, assis à côté de Natacha sur le divan, ils causaient tandis que sur la table, à côté d’eux, le samovar murmurait doucement. Souvent Natacha restait silencieuse. Elle observait Constantin Michel. Parfois il arrivait chez elle la figure ravagée, nerveux, fatigué, cynique dans ses propos. D’autres fois il était souriant, aimable, maître de soi... Elle devinait qu’un drame se passait en lui auquel elle restait étrangère. Ils ne parlaient jamais d’Ariane. Par un pacte tacite, elle n’apparaissait pas entre eux. Mais elle continuait à vivre dans leurs pensées.
Au cours de ces heures tranquilles, Constantin prenait parfois son amie dans ses bras et posait ses lèvres sur son épaule. Elle ne se défendait pas; elle s’abandonnait à ces caresses dangereuses. Ils prolongeaient ainsi à plaisir une situation équivoque où les hésitations de Constantin et la timidité de la jeune femme trouvaient également leur compte.
Aussi la surprise de Constantin fut grande lorsqu’un soir Natacha lui posa une question directe:
--Aimez-vous Ariane Nicolaevna?
C’était peu de jours après le souper chez Jahr et le récit de la visite de la jeune fille chez le docteur Vladimir Ivanovitch. Constantin en était encore bouleversé.
A la question qui lui était posée, il sursauta. Il semblait que la voix qui venait de parler fût l’écho de sa propre conscience. Il réfléchit un instant, puis, prenant un parti, il dit avec netteté.
--Non, je ne l’aime pas... J’ai vécu avec elle, je lui suis attaché, car c’est une fille merveilleusement douée, étincelante et passionnée. Mais pour de certaines raisons que je ne puis vous expliquer, car je ne suis pas sûr de les comprendre moi-même, elle s’est appliquée, avec une implacable volonté et un art infernal, à empêcher l’amour de naître entre nous. Peut-être m’aime-t-elle. Elle préférerait mourir que de le laisser même entrevoir... J’aurais pu l’aimer; elle ne l’a pas voulu. Aussi ai-je pris le parti de la quitter. Notre séparation est prochaine; c’est pourquoi je ne puis vous en parler. Elle recommencera une vie d’aventures et d’expériences que je ne puis qualifier de romanesques, car il n’y a jamais eu un cœur plus froid, une tête plus raisonnable dans sa folie, servis par des sens plus ardents... Et je serai libre, fit-il en se penchant vers Natacha... Chère amie, ne m’en demandez pas plus aujourd’hui. Je vais partir pour Pétersbourg. A mon retour, permettez-moi de m’inviter à dîner chez vous.
§ XIX. L’ÉCOLIÈRE