Part 9
Au jardin zoologique, j’accoste un gardien:
--Les lions, les tigres et les ours que vous avez dû tuer pendant le bombardement, ont-ils au moins été tués sur le coup, et cela ne vous a-t-il pas fait de la peine?
--Oui, ils ont été tués sur le coup, et j’ai pleuré toute la journée. Que pensez-vous? On les a vus naître; on les a élevés, on a joué avec eux, on les a vus grandir. Chacun avait son caractère, comme vous et moi; puis c’est notre gagne-pain. Oh! oui, j’ai eu du chagrin...
--Mais les loups, les hyènes et les autres bêtes également féroces, pourquoi ne les avez-vous pas tuées?
--Celles-là ne grimpent pas sur les arbres, comme les ours, les lions et les tigres, qui d’un arbre sautent sur un mur, sur un toit, et se sauvent. Si elles ne couraient que dans le jardin, nous arriverions toujours à les maîtriser.
--Et les reptiles?
--Les serpents et les lézards, voulez-vous dire? Nous les avions mis en sûreté.
--Bonjour, gardien.
--Bonjour, madame.
Près de la sortie, vint vers moi un chat roux, avec des yeux d’or. Je le caresse. Il se frotte à moi en ronronnant bruyamment, puis se roule à mes pieds. Je lui caresse le ventre, en lui parlant «chat»:
--Pire, pare pire, pantje, ma mantje.
--Maw!
--Chichachouchatje, ma katje.
--Maw, maw!
--Miremaremiremous, ma jolie pousse.
Quand je dis «ma jolie pousse», il prit ma main dans ses quatre pattes, y enfonça ses ongles, la mordilla, sauta sur ses pieds et me donna un coup de patte, puis se refrotta à ma jupe en faisant: «Tja, tja».
--Oui, ma jolie, oui, ma jolie! Tu dois être une chatte: il n’y a qu’une chatte pour être aussi câline quand on l’appelle «ma jolie pousse».
Je sortis. Elle s’assit sur le seuil à regarder la vie sur la place.
8 janvier 1915.
Hier nous sommes entrés dans le palais des singes. J’étais absorbée à regarder un chimpanzé qui se curait les dents, exactement comme j’ai vu faire ici à un grand dîner par un des hommes les plus distingués de la ville, quand tout d’un coup toute une rangée de singes se mirent à hurler et à sauter follement dans leurs cages. Sur la toiture de vitres, au-dessus, un homme nettoyait et, avec le torchon qu’il maniait des deux mains en marchant à quatre pattes, allait et venait. Les singes ne comprenaient pas ce qui se passait et leur terreur était indescriptible.
Un singe blanc du Congo sautait, en des cris fous, éperdument autour de sa cage, se cachant la figure de ses mains; puis il allait s’enfoncer la tête dans une encoignure. Trois autres s’agrippaient, essayant de se cacher l’un sous l’autre, avec des cris et des regards d’épouvante vers le toit. Dès que l’homme fut passé, un des singes monta précautionneusement le long des barreaux pour inspecter le haut; mais dès que la silhouette revint, maniant son torchon, il se laissa tomber de toute la hauteur sur ses compagnons; et, accrochés l’un à l’autre, ils tremblaient et regardaient en l’air, exprimant la terreur la plus poignante. Ces singes-là étaient doux: je les caressai à travers les barreaux pour les calmer, mais rien n’y fit. D’autres encore se cachaient sous la banquette, se faisant le plus petits possible.
J’avais une profonde pitié de l’angoisse de ces âmes simples pendant ce mauvais quart d’heure. Un des gardiens nous dit que, pendant le bombardement, il avait dû rester près des singes, qu’ils étaient dans le même état de terreur qu’en ce moment; qu’il entrait dans les cages pour les prendre dans ses bras et que, dans celles où il y en a beaucoup, ils s’étaient agrippés à son corps comme des chenilles à une branche; que des jours et des jours après, ils étaient encore hors de leurs gonds.
--A midi, quand je suis rentré chez moi pour manger, continua l’homme, il n’y avait dans la rue que chiens et chats abandonnés: ils couraient également, comme chassés par le diable. Personne ici n’a abandonné son poste: nous avons continuellement traversé le jardin pour nourrir les bêtes, et sommes restés sous ces toits de verre pour les calmer.
7 février 1915.
Comme je ne voyais plus qu’une otarie et un phoque, au lieu des trois ou quatre qu’il y avait auparavant, je questionnai le gardien.
--Lors du bombardement, ils sont restés onze jours sans manger, me dit-il. L’homme de la glacière où nous déposons nos victuailles pour les animaux, s’était enfui en emportant la clef et il n’y avait pas de poisson en ville. Comme on était en automne, ils ont mangé les feuilles mortes tombées dans leur bassin; ils sont morts un mois après d’une obstruction des intestins.
* * * * *
Dans une cage, deux condors. Le plus petit, la femelle, la tête penchée de côté et en arrière contre la poitrine de l’autre, fouillait de son bec les chiffons de chair qui pendent autour des mandibules du mâle; son geste était celui d’une femme qui se câline contre l’homme et le caresse. Lui marchait à côté d’elle, un peu en retraite, les ailes déployées comme un manteau sous lequel il l’abritait, et des _poum, poum, poum_ voluptueux s’entendaient à l’intérieur de son corps, à la base du cou. Elle retourna la tête et encore, de ses mandibules, fouilla les chiffons de chair. Et, ainsi enlacés, ils faisaient le tour de la cage: lui l’abritant de ses ailes et lui parlant son mystérieux langage: _poum, poum, poum_; elle, câline, le caressant.
Un vieil officier allemand observait comme moi les condors enamourés. Nous nous regardâmes; son regard, comme le mien, était triste de la jeunesse envolée, cette jeunesse qui se manifestait ici d’une manière si délicate. L’homme, à cet âge, se borne à se faire amener de temps en temps un fruit vert: mais cela ne remplace pas le joli ramage de la jeunesse.
27 février 1915.
Deux grands-ducs, chacun isolé dans une cage d’un mètre carré.
A mon approche sous le parapluie, ils hérissent leur plumage jaspé de toute la gamme des mordorés; ils écarquillent comme des phares leurs yeux orange; ils dressent leurs oreilles en plumet; ils claquent leurs mandibules férocement; puis ils m’observent.
Sous mon parapluie, ma tête était sans doute ombragée; ils pouvaient ainsi mieux voir mes yeux, agrandis par l’action de la neige et du vent. De leur regard myope, ils me fixent, lèvent et abaissent le corps en le balançant à droite et à gauche, comme pour prendre leur élan vers ces deux points lumineux. Je me mis à mouvoir expressément les yeux: leurs yeux d’or foncé, avec un profond point noir au milieu, qui s’agrandissait et se rapetissait, se fermaient de temps en temps d’un battement des paupières, veloutées de petites plumes blanches. Ces yeux de lave brûlante et ces claquements de mandibules sont d’une férocité grandiose.
Les dromées, bêtes qui ressemblent à des autruches, m’étonnent par un battement de tambourin qu’on entend de l’intérieur de leur corps, sans que leurs bouches se meuvent. Le gardien me dit que c’est un son de contentement et de santé.
Dieu, que j’aime les bêtes! Sans le jardin zoologique, Anvers me serait maintenant odieux. L’Escaut, cette autre beauté de la ville, est si tragiquement abandonné, il nous fait tant regretter la vie, le mouvement, le bruit qu’amenait sa richesse, que je n’ai plus le cœur d’y aller. Les premiers temps de la guerre, je l’aimais beaucoup, ainsi beau par lui-même; mais maintenant que le pays agonise par l’absence de l’abondance qu’il nous amenait, j’y deviens trop triste.
28 février 1915.
Je suis encore allée, aujourd’hui dimanche, faire ma promenade hygiénique au jardin zoologique. J’ai vu une pariade de vautours. La femelle crie lamentablement; le mâle la chevauche avec énergie en la maintenant de ses mandibules, par la peau du cou, comme les fauves. Le plus beau est le battement fébrile et précipité des ailes.
Pas de bourgeois, mais d’innombrables soldats allemands. Il y en avait beaucoup qui doivent être fraîchement arrivés: en bonnet rond, blanc à bord rouge, la tunique blanche, les bottes à éperons. Malgré ce costume prestigieux, beaucoup avaient l’air de pauvres bougres, dans les cinquante ans, courbaturés par un travail trop continu et trop lourd, une épaule plus haute que l’autre, marchant sur leurs belles bottes comme si leurs cors les tourmentaient. Ils regardaient les bêtes, comme tous les ouvriers, avec un ébahissement qui ne cherche pas plus loin. Ils ne songent pas que ce sont des êtres qui pensent et qui sentent. Ils ne songent pas qu’elles rêvent de liberté et souffrent d’être ainsi en cage. Non, les bêtes en cage sont créées pour leur ébahissement.
5 mars 1915.
Hier, une dizaine de soldats allemands s’amusaient devant l’éléphant. La bête jetait tout le temps sa trompe en avant, mais aucun des soldats ne savait ce que cela voulait dire. Je fis un clin d’œil au gardien, pris une pièce de deux centimes dans mon porte-monnaie et la jetai à l’éléphant. Il la ramassa et frappa violemment contre les barreaux. Le gardien approcha; il lui donna la pièce et reçut en échange un morceau de pain dans sa gueule ouverte. La joie des soldats! Maintenant tous cherchaient des piécettes et les lui jetaient. Le gardien eut une bonne récolte. Quand je partis, il me salua gentiment. Nous étions de connivence, et je me promets de lui servir encore souvent d’amorce.
La seule otarie qui reste crie affreusement toute la journée, en s’étalant devant les deux cormorans, ses camarades, mais, quand elle en approche trop près, ils lui donnent des coups de bec, et alors l’otarie de crier. Le gardien me dit qu’elle se lamente ainsi parce qu’elle est seule et que les cormorans ne veulent pas jouer avec elle.
Quelle adorable créature d’avoir ainsi besoin d’affection!
8 avril 1915.
Ce sacré merle! il vous en a une sérénité!
--Cher, tu m’enchantes!
Il est perché là, sur cette cheminée d’une maison abandonnée, dominant les jardins en fleurs gaiement ensoleillés. Si on pouvait annoter cette musique, quelle fraîcheur! ou faire une grammaire de cette langue naïve, quel imprévu!
Ah! le voilà parti. Enfin on ne peut tout de même pas nous priver de ce soleil, ni du chant de ces chéris, mais moi personnellement, je n’arrive pas non plus à m’ôter la vision des étouffements des tranchées, des cadavres, la bouche pleine de terre de l’avoir mordue dans leur agonie, des yeux des morts ouverts, comme regardant le ciel bleu au-dessus d’eux, des désespoirs dans les familles à l’annonce de la mort, et j’entends l’exclamation: «Onze Robe!», «Notre Marcel!», «Unser Hans!», «Our Dick!». Et les odeurs, les odeurs... Ah! mon Dieu! Ah! mon Dieu! J’ai bien à écouter le chant du merle!
28 avril 1915.
Journée radieuse. Depuis le premier avril, le directeur du jardin zoologique a obtenu de la commandanture que les militaires allemands doivent payer une entrée de vingt-cinq centimes. Le jardin est envahi de soldats.
Il est en boutons, en bourgeons et en fleurs. Des parterres de tulipes--l’harmonie des couleurs n’est pas toujours bien choisie--des plates-bandes de pensées, de narcisses, et un gazouillement adorable de tous les oiseaux dans les arbres. Ils trouvent dans ce jardin libre pâture; ils passent par les mailles des cages de leurs confrères captifs et se gorgent.
Des chaises sont disposées autour du kiosque. Le chalet Louis XVI est ouvert: sur ses terrasses, des chaises et des tables. Les bébés jouent, mettant des notes gaies dans leurs cris et dans le jardin. Des dames prennent du thé, du café, des gâteaux, et l’on cause en brodant, en crochetant. Les figures sont graves et les propos n’ont rien de la frivolité insipide des temps heureux.
--Oh! maintenant qu’ils ont passé l’Yser! fait une jeune dame, en levant la tête de sa broderie.
Un monsieur et une dame âgés s’approchent d’une dame seule qui crochète une dentelle de store. Doucement ils lui demandent quelque chose.
--Non, toujours pas de nouvelles, crie-t-elle, comme ne pouvant se dominer; depuis cinq mois pas de nouvelles.
Ils restent assis, silencieux.
Arrive un groupe de messieurs que je connais. L’un a un fils de dix-huit ans qui est en Hollande avec sa mère: c’est leur unique enfant, idolâtré comme un dieu. Le père et la mère se sont rendus malades à vouloir empêcher leur fils de s’engager: enfin ils y sont parvenus, et le père, là devant moi, a l’air heureux. Un autre, un avocat, a ses trois fils à la guerre: l’un est déjà estropié, il a un bras ankylosé par une fracture. Mais, par ce printemps, ce père aussi a l’air content: en somme, ils vivent tous les trois!
Je me promène en m’asseyant de temps en temps pour m’étirer au soleil. Dans l’allée des perroquets, tous sont sur leurs perchoirs. C’est une débauche de couleurs merveilleuses et de cris discordants. N’importe, la beauté domine. Je m’arrête à leur gratter la tête.
Les bébés jouent.
L’otarie veut jouer avec les deux cormorans qui partagent son domicile; elle nage, en criant, autour de la dalle au milieu du bassin, sur laquelle ils sont installés. Ils la piquent de leurs becs quand elle veut monter; lorsqu’elle a réussi tout de même, elle crie en se tournant vers l’un et l’autre, les implorant de jouer avec elle; mais les cormorans ne veulent pas et continuent à piquer jusqu’à ce qu’elle se laisse glisser dans l’eau comme un sac rempli d’huile. Elle recommence alors à nager autour de la dalle, en criant désespérément. Les deux oiseaux restent féroces et implacables dans leur antipathie.
Les paons brillent, scintillent de mille couleurs au soleil. Un paon blanc à hérissé sa queue. Tout son être est tendu dans cet effort. La croupe, aux plumes ébouriffées, levée, les ailes écartées, les jarrets tendus, il tourne lentement vers le soleil et la brise et fait strider ses plumes: c’est, au travers des mailles de la cage, un miroitement nacré, où tout le prisme évolue en des reflets moelleux.
Dans une grande cage, plantée d’arbres, des oiseaux granivores du pays. Quel est ce petit bougre qui fait _tutututûûût_? Je voudrais le voir. C’est un chant que j’entends toujours dans les bois à Genck; mais je ne parviens pas à l’apercevoir.
Le faisan doré, élégant et prestigieux de couleur, fait des passes devant sa faisane, en étalant vers elle son collier rayé orange et bleu. Elle lui échappe constamment, et lui de recommencer ardemment sa poursuite à travers la cage ensoleillée, d’où jaillit comme une coulée d’or et de pierres précieuses en fusion.
Le faisan de Lady Amherts, lui, mince et aristocratique, en sa parure blanche chamarrée de vert, de bleu, d’or, piétine sa faisane qui est douillettement nichée dans la terre chaude et poudreuse.
Quelle tristesse de voir les cages des lions, des tigres et des ours vides!
Les bébés jouent.
Un vautour à calotte brune, foncée et veloutée; le cou nu, rose strié de bleu et de noir; face nue, rose; yeux noirs changeants, perçants, fixes, mobiles, féroces; bec orange, encastré dans du gris tendre; goître en boule couvert de plumes; pattes puissantes; des plumes lui font collier. Il est sur son perchoir, secoue désespérément ses larges ailes en se soulevant sur ses pattes; mais l’élan est impossible dans cette cage, et lourdement, une à une, il les laisse retomber pour recommencer, le moment d’après, ses efforts inutiles vers la liberté... à moins que ce ne soit pour se dégourdir les membres.
A côté, le vautour de Kolbe, gris beige, au long cou nu, se couche, la tête hors les barreaux de la cage, pour se faire caresser et gratter. Il veut prendre, de ses mandibules puissantes, le bloc-notes avec lequel je le chatouille. Puis tout doucement, quand je lui ai enlevé toute méfiance, il se laisse faire, et j’avance ma main jusque sur son crâne que je gratte et la peau du cou que je triture. Il ferme, d’une paupière bleue remontante, à moitié les yeux, la tête et le cou abandonnés à la volupté de la caresse. Ah! le bougre, comme il aime cela! Mais je viendrai souvent te caresser, tu es exquis... Oui, un vautour exquis, doux et grand comme une brebis, avec de fortes pattes gris argent. Ah! pauvre créature dégénérée, déviée de ta vraie nature, tu es peut-être née au jardin? Tu ne sais pas ce que c’est que la féroce, l’enivrante liberté; tu ignores la force de tes ailes toujours repliées, le coupant de tes mandibules. Tu prends les bénéfices de la captivité et de ton impuissance. Ah flûte! tout est triste, je vais rentrer...
Les bébés jouent.
En longeant les avenues, des enfants du quartier de l’Ancien Canal viennent du Parc en chantant. Un garçonnet de sept ans a, aux bras, deux chaînes de fillettes de cinq, quatre et trois ans. Elles dansent en frétillant de la croupe et brandissent un bras en l’air. Elles chantent: _lala, lalalaaa, lalalaa_, avec les voix canailles et les gestes crapuleux des femmes en ribote de leur quartier. Ah zut! tout est triste... Et là-bas, on s’empuantit, on s’asphyxie, on se démolit, on se déchire, on se pulvérise, on se calomnie et l’on se hait, et tout pourrit...
4 mai 1915.
Les trams circulent presque vides; les rues sont de plus en plus désertes. Avec cela, un printemps adorable. Sur les branches des arbres fruitiers, les fleurs grimpent les unes sur les autres; les branches ont de grosses touffes d’un blanc exquis et parfumé, et il y a tant, tant d’oiseaux qui chantent sur les arbres des avenues et dans les jardins, derrière les maisons brûlées et abandonnées! Comme leurs propriétaires, à l’étranger, doivent y penser maintenant! Je crois qu’on entend mieux les oiseaux parce que les rues sont plus silencieuses, et peut-être aussi parce que nous n’avons pas encore entendu une note de musique depuis l’invasion et que le moindre son harmonieux, après les discussions sur la guerre par ces voix rudes et âpres des Flamands, caresse notre oreille charmée et surprise.
Derrière chez nous, il y a un merle qui a le langage le plus spirituel, le plus expressif, en même temps que le plus délicieusement modulé. Ah! la chère créature! si je pouvais la prendre dans le creux de la main et lui gratter doucement la tête, en signe de reconnaissance! Toutes les bêtes aiment qu’on leur gratte la tête: si le merle se laissait faire une fois, il y reviendrait, et pour moi ce serait une grande joie.
* * * * *
Au jardin zoologique, des dames viennent avec des jeux de cartes et, sous un grand arbre, elles jouent à trois sur une petite table pendant toute une après-midi, sans échanger d’autres mots que ceux nécessaires pour le jeu. Il y a plusieurs groupes. On n’entend plus le français: seulement le flamand et l’allemand. La société qui parle le français est à l’étranger, les Allemands se sont implantés mieux que jamais et parlent à plus haute voix qu’avant. Ils sont chez eux, quoi! Des officiers allemands goûtent avec du café et des gâteaux, beaucoup de gâteaux.
Le directeur du jardin est maintenant toujours assis à l’entrée pour voir si le public arrive. Il est aux abois: presque tous les abonnés sont partis avant d’avoir payé leurs cotisations de l’année. Il a réduit l’abonnement de cinquante-cinq à quarante francs: beaucoup d’abonnés ont écrit que malgré les temps durs, ils continueront à payer cinquante-cinq francs. Heureusement, car que deviendraient les dames et les bébés de la ville sans le jardin zoologique?
Il vient de passer une jeune dame habillée d’une jupe kaki, d’un paletot de satin vert d’eau, coiffée d’un chapeau bleu marine avec une couronne de fleurs rouges. C’est à hurler! Si j’étais un homme, pareille femme me serait odieuse. J’en vois souvent une autre qui porte une jupe beige, un paletot demi-long noir, un chapeau bleu marine, des gants blancs, une ombrelle verte et un sac en cuir violet: si je l’aperçois à temps, je change vite de trottoir.
Celles que je viens de décrire sont celles qui choisissent elles-mêmes leurs toilettes; d’autres, qui laissent faire leurs bonnes couturières de Bruxelles, sont tolérables; mais, en ce moment, les dames qui se font habiller à Bruxelles sont parties et l’on ne voit plus que les autres. Les femmes, ici, ne se préoccupent pas de regarder si la couleur ou le genre d’étoffe va à leur teint ou à leur type, et encore moins d’un ensemble harmonieux dans leur toilette.
Encore une qui passe: les pieds blancs, la jupe à damiers noirs et blancs, le paletot vert épinard, le chapeau bleu marine, des gants jaunes. Cependant les perroquets sont aussi parés des couleurs les plus folles: je ne sais comment ils s’arrangent pour être merveilleux.
Chez les créatures parées par la nature, on constate aussi des gaffes de goût. Le faisan noble a pour moi deux tares qui l’empêchent d’être complètement noble: bleu nuit miroitant; joues bleu pervenche; yeux rouges à point noir; huppe bleu nuit droite sur la tête; sur le dos, une plaque de petites plumes cuivre en fusion; ailes bleu sombre lustrées; les côtés, en avant vers l’épaule, jaspés bleu et jaune clair; pattes roses; queue raide, bleu sombre et blanc à peine teinté de jaune. Eh bien la tare--outre qu’il est trop lourd de corps--sont ces plumes, d’un blanc jaunâtre trop clair et trop criard, des ailes et de la queue, dans cet ensemble sombre, sobre et vraiment noble: pour être impeccable d’harmonie et d’aristocratie, il faudrait que la jaspure des ailes et les plumes claires de la queue fussent comme la plaque du dos, couleur cuivre en fusion.
Donc, mesdames, allez-y de vos couleurs disparates: la nature ne fait pas mieux que vous quand elle veut trop bien faire, et y va aussi naïvement.
Voilà, je rentre. J’ai fait une promenade solitaire délicieuse, en m’asseyant à chaque instant pour écrire, soit sur les bancs des avenues, soit à l’église, ou chez Van de Laer en buvant mon lait chaud, et au jardin zoologique.
Un orage éclate avec de gros coups de tonnerre: ils sont cependant moins secs que les coups de canon. Eh bien, Caroline et moi n’arrivons pas à cacher notre nervosité: cela nous rappelle trop le bombardement. Mon mari trouve aussi que le tonnerre est plus énervant qu’avant le bombardement.
5 mai 1915.
Le merle, après chaque phrase bien articulée, fait: _Hihihirurutiti_, comme s’il riait de lui-même ou des autres, car il parle, il explique, c’est certain, il blague ses voisins: ses intonations sont trop railleuses pour être mécaniques. Quel délice d’avoir ces candides créatures autour de soi! Maintenant il y en a cinq, six, qui s’égosillent, chacun penché sur une éminence des ruines.
10 mai 1915.
Je n’ai sans doute pas de cœur de m’occuper du merle qui vole dans les jardins des maisons en ruines. Mais c’est la seule voix harmonieuse, à inflexions civilisées, que j’entende.
_Tururûtû, tuturûtu, titiriti._
_Turlutute, turlutute, pirewirewite._
Le son est plein, velouté, et les phrases articulées avec une rare logique. Enfin il me charme. Tant pis si je manque de cœur ou de sérieux: ce doit être de cœur plutôt.
22 mai 1915.
Je n’ai pas osé aller m’installer à la campagne cette année, et, comme je ne sais où aller tous les jours pour faire ma promenade--on ne peut traverser l’Escaut sans passeport--je retourne toujours au jardin zoologique. Hier, j’ai observé longuement la grue couronnée du Sénégal. Peu de bêtes sont plus aristocratiques qu’elle, en ses couleurs sobres, discrète en ses mouvements et gestes et en son allure futile et spirituelle. Elle est gris fer, le plumage long et effilé, pas tassé; haute sur de fines pattes sèches, ciselées; un cou qu’elle allonge et raccourcit à volonté et dans tous les sens, en des ondulations souples, et qu’elle penche de côté, avec sa tête comme piquée au bout, pour regarder de son œil latéral le ciel, quand il tonne ou qu’un aéroplane passe. Elle écoute et observe, en ce même mouvement, les feuilles qui bruissent sur les arbres, les moineaux qui passent. Elle abaisse le cou, et son œil de nacre mouvant suit les mouches par terre. Comme elle a dû tendre le cou et plonger son œil scrutateur vers le ciel pendant le bombardement, quand les obus fendaient l’air en mugissant; elle est cependant habituée à des cris étranges dans ce jardin zoologique, mais ça...