Part 8
Voilà où Mileke et moi, nous en sommes. Le pauvre petit est terrorisé par ses compagnons de jeu et affolé de remords; son regard me le dit quand je passe. Je ne veux pas lui demander de nous embrasser en cachette, pour ne pas lui apprendre à dissimuler; je ne veux pas parler aux parents de ces petites brutes, ils sont comme leur progéniture et voudraient écharper la petite femme et moi parce que nous avons de l’affection l’une pour l’autre et que le ménage profite de mes conseils. Puis ils trouveraient bête que je m’occupe de ces histoires d’enfants: pour eux un enfant ne sent, ne raisonne, ne vit pas d’une vie spirituelle; pour eux, un enfant, ça dort, boit, mange, fait surtout pipi et caca, et pour le reste est une mécanique; même avec la petite femme, j’ai de la difficulté à lui faire respecter les sensations, les sentiments, et les goûts de ses enfants. Cependant, quand j’attire son attention sur Mileke et la naïveté exquise de Fineke, elle comprend et est émue.
--Je n’aurais même pas compris mes enfants sans vous, me dit-elle alors.
Je n’ai jamais vu quelqu’un qui s’ignorât à ce point.
Je leur ai donné un de mes portraits en robe de soirée; longuement elle et Mitje le regardèrent, puis la petite femme dit en riant:
--Est-il possible d’être ainsi? Quand on nous voit à côté de cela, que devenons-nous?
Et elle riait encore. L’idée de l’envie ne peut pénétrer en elle. Elle aurait été charmante et toute spirituelle si elle avait pu se cultiver, se bichonner et s’habiller comme moi. Tous seraient des êtres au-dessus de la moyenne si l’on pouvait les transplanter dans un milieu où ils pourraient développer leurs dons. Voyez seulement le résultat physique depuis qu’ils se lavent et tiennent leur maison propre, et comme la physionomie de Mitje est changée depuis que je cause avec elle comme avec une égale plus jeune à qui l’on peut faire des observations et donner des explications.
Enfin toute leur rue les envie, en médit, les boycotte, depuis ce changement dans leur aspect. Mitje travaille comme une esclave, mais, après cela, elle allume le feu sous le chaudron des vaches, s’y chauffe de l’eau et se lave de haut en bas. Ses mains de travailleuse sont donc appétissantes; eh bien, on dit qu’elle ne fait rien, que sans cela elle n’aurait pas des mains de demoiselle. Mais les plus raffinés petits monstres sont les enfants: ils possèdent l’art de torturer et l’appliquent. Laissez venir à moi les petits enfants!
9 juillet 1917.
Le crâne petit bonhomme! Aujourd’hui le petit Mileke jouait au milieu de six à sept bambins. J’arrivais à l’autre bout de la rue. Dès qu’il me vit, il les quitta et vint vers moi, en se retournant de temps en temps vers les autres, d’un altier mouvement de tête. Il me sauta au cou; moi, je le soulevai et nous nous embrassâmes longuement. Les autres avaient lâché tout jeu pour nous regarder. Je rentrai avec Mileke sur mes bras; il ressortit pour aller jouer, mais bientôt il revint me dire que ses camarades lui avaient jeté des pierres. Je ne sais comment venir à bout de ces petites brutes. Mileke et moi, nous ne pouvons nous résoudre à leur donner gain de cause, nous nous aimons sincèrement. Il a des regrets et des remords quand il leur obéit, et moi un vrai chagrin.
1917.
--Te rappelles-tu quand nous avons mis les «Mais» au cheval et que nous sommes allés dans ton hameau comme pour te chercher, toi et tes bagages?
_Clic clac, clic clac._
--Et comme nous avons tout rangé dans les tiroirs et les armoires de ta nouvelle maison?
_Cliquelaque, cliquelaque._
--Et la poule bleue qui, en sortant du panier, a tout de suite pondu d’émotion? Tu disais que cela te porterait bonheur dans ta nouvelle demeure et tu riais, la bouche large ouverte, en pesant l’œuf encore chaud dans ta main, et je vis pour la première fois que tu avais les dents blanches.
_Clic clac, clic clac, clic clac._
--Et à ta noce, le lendemain, quand tu me disais: «Viens embrasser ta tante», et que tu me fis boire dans ton verre...
_Claquelaque, claquelaque._
--Et le jour suivant, quand nous sommes allés chercher ta vache et que, moi, je portais le petit chat...
_Clac clac, clac clac._
--J’avais douze ans alors. L’année d’après, je suis entré chez les Frères et toujours, pendant mes années d’étude, je me suis remémoré ces jours où je t’aimais plus que la Sainte Vierge.
_Touc tac, touc tac._
--Tu étais ma jeune tante: je pouvais t’aimer sans remords...
_Touc touc, touc touc._
--Et tu es restée pour moi ce que tu étais alors.
_Claquelaque, claquelaque, claquelaque, claquelaque..._
Mitje et moi, nous étions dans l’étable; elle trayait les vaches à côté de la grange où, Suske, «frère Benoît», en vacances, la robe pendue à une fourche, en culotte et manches de gilet, battait le blé pour son père, aidé par sa tante, une mégère jaune et âpre. Et c’est par bribes et morceaux, haletés entre les battements des fléaux, que nous entendîmes ces réminiscences de Suske.
Quand il se tut et que ne nous parvenaient plus que les coups secs et réguliers des fléaux, je murmurai à Mitje:
--Mitje, pas un mot de ceci, n’est-ce pas? tu sens bien que Suske est à plaindre d’avoir une profession qui lui interdit d’aimer.
«Voilà, pensais-je, le vrai petit Suske, et l’homme à la robe, qui fait peur à des Jantjes, est ce qu’ils en ont fait.»
6 août 1917.
En allant dîner, j’entre chez la petite femme. Mitje était penchée sur le pétrin.
--Où est votre mère, Mitje?
--Au lit: cela a commencé, fit-elle, sans lever presque la tête; les eaux se sont cassées hier soir.
Je traversai l’autre pièce et entrai dans la petite chambre à coucher.
La petite femme était alitée et gémissait, une vieille sage-femme à côté d’elle.
--Oh! que je souffre! Vous m’avez si souvent aidée, madame, aidez-moi encore.
--Mais je ne puis rien.
--Le docteur est venu; il a laissé là sa valise avec ses instruments. Oh que j’ai peur!
--Je vais dîner, je reviens tout de suite.
Quand je revins, Mitje pétrissait toujours la pâte. Une vieille femme du voisinage était grimpée sur le lit et tenait la petite femme par un bras; la sage-femme était devant et tenait l’autre bras; elle l’encourageait.
--Poussez ferme, poussez.
Et la petite femme se cambrait les reins et poussait, en étouffant des cris rauques; les veines de son cou se gonflaient, sa figure se tordait; toute la misère de ses quarante-sept ans s’étalait sur ce grabat: ridée, flasque, les cheveux gris, pas lavée. Dans la chambre, la petite chaise percée des enfants; devant le lit une mare, de l’eau qu’elle perdait encore et qui traversait la paille de sa couche.
Mitje pétrissait, la figure gonflée et rouge de n’avoir pas dormi et d’être penchée depuis des heures sur ce pétrin. La machine à lessiver attendait depuis la veille, remplie d’une lessive de huit personnes. Mitje était seule devant tout cela. Le père déambulait, inutile.
--Mitje, on me demande des ciseaux.
--En haut, dans le panier.
Et elle pétrissait sans lever la tête.
Je sortis. A trois heures, Mitje, tout enfarinée, vint dire qu’un gros garçon était né. J’avalai ma tasse de thé et courus chez eux. Mitje était de nouveau penchée sur le pétrin. J’allai dans l’autre chambre. Le docteur, en manches de chemise, essuyait ses instruments; un seau avec l’arrière-faix, une mare de sang à terre. On avait dû transporter la petite femme sur la table, en pleine lumière, et, pendant qu’on la maîtrisait à trois, il avait cherché avec le forceps l’enfant presque étouffé. La sage-femme emmaillotait un petit môme tout bleu, à figure de vieillard idiot, la tempe et un œil endommagés par les fers.
--C’est un beau garçon, dit le docteur.
--Oui, un bien beau garçon, fit la vieille sage-femme.
--Oui, très beau, ajouta la vieille voisine, qui nettoyait la mare de sang.
--Ah! il est beau? fis-je.
Puis j’allai vers la mère, pâle, ses hideux cheveux mal soignés épars, l’expression matée, anéantie.
--Ah! j’en ai vu! sans le docteur qui l’a retiré avec les fers, je n’en serais pas sortie.
--Non, ajouta le docteur, elle n’en serait pas sortie, aucun travail ne se faisait. J’ai dû aller le chercher très haut, on ne voyait plus les fers.
On me donna l’enfant avant de le mettre près de la mère; j’appelai Mitje.
--Mais je ne peux pas venir, je suis remplie de farine.
--Venez tout de même, Mitje.
Elle vint, les mains remplies de pâte. Je lui mis le petit sur les bras.
--Qu’il est beau! n’est-ce pas, madame?
Sa figure devenait toute tendresse.
--Et vous le soignerez bien. C’est elle, docteur, qui a fait la layette, qui a soigné pour le linge de la mère, le linge du lit. Tout le changement que vous voyez ici depuis le dernier accouchement que vous avez fait, c’est Mitje qui l’a réalisé.
Je mis l’enfant près de la mère. Mitje retourna au pain. Le père était accroupi devant l’âtre, il faisait rissoler une poêle pleine de pommes de terre et les retournait avec une fourchette. Mileke, quand on lui eut dit dans la rue qu’un petit enfant leur avait été apporté, se mit à clamer: «Nous avons un petit enfant! Nous avons un petit enfant! Un garçonnet, un garçonnet!» Puis il rentra; je le soulevai devant le lit et lui fis voir l’enfant. Sa figure riait et exprimait en même temps une stupeur craintive; il grimpa sur la chaise à côté du lit et caressa à pleines mains le visage de sa mère. Puis entra Gilles, le gars de quatorze ans.
--Gilles, venez voir.
Il s’approcha, regarda, par-dessus sa mère, l’enfant, devint rouge, puis s’en alla.
Remi rentra de l’école comme une bombe, la figure effarée. On l’avait prévenu dans la rue.
--Viens, Remi.
Il accourut vers le lit, se pencha dessus.
--Oh! comme c’en est un beau, oh! qu’il est beau!
Et il resta longuement penché à le regarder, la figure radieuse.
Il retourna ensuite dans la grande chambre. Le père demeurait indifférent et n’alla ni vers la mère ni vers l’enfant. Il avait mis la poêle de pommes de terre au milieu de la table sur laquelle Mileke était déjà assis. Gilles, Remi et le père s’attablèrent; tous piquèrent, à même la poêle, les pommes de terre, tout en mangeant une tartine de compote de pommes. Le père et les deux petits étaient tout à leur occupation de manger. Gilles avait une mauvaise figure qui ruminait des pensées. Tout d’un coup son expression s’éclaircit.
--Nous aurons de la farine au comité pour le petit.
--Non, fit Mitje, nous ne recevrons rien pour lui, mais mère aura une livre de farine blanche en plus. Maintenant, Gilles, j’aurai plus de besogne: tu dois m’aider et ne plus dire que je ne m’occupe que des futilités du ménage. Père aussi croit que le ménage ne comporte que des futilités.
--Que voulez-vous y faire, Mitje? vous n’arriverez jamais à faire comprendre à un homme que le ménage est une chose sérieuse. N’est-ce pas, Door?
Door se mit à rire.
--Oui, oui, c’est très sérieux.
Mais lui et Gilles se regardaient, parfaitement d’accord que faire le ménage n’est pas travailler, que seuls leurs travaux, à eux hommes, sont importants.
J’allai à la rue voir si Fineke et Anneke ne venaient pas encore de l’école. J’eusse voulu qu’on ne leur eût rien dit pour jouir de leur surprise, mais toute la rue les prévenait. Fineke arriva avec les autres écolières; on lui avait déjà annoncé qu’on avait apporté un enfant chez eux. Je l’emmenai devant le lit et la soulevai. Elle le regarda, abasourdie.
--Eh bien, Fineke?
--Il est si petit, je croyais qu’il était grand.
--Comment ça, Fineke?
--Je croyais que c’était un enfant de réfugiés, comme il en est arrivé chez le voisin, et avec qui je pourrais jouer.
--Non, ceci est un petit frère que tu peux garder, il s’appelle Jacques.
Alors elle rit et fut très contente.
Entra Anneke, son intelligente figure toute frémissante, les joues roses et tremblantes, et sa petite poitrine étriquée se soulevant tumultueusement. Elle savait qu’ils allaient avoir un enfant, mais rien de plus, et le matin la mère avait encore coupé leurs tartines. Et maintenant un petit frère, tout bleu et tout habillé, était là à ouvrir la bouche à côté de sa mère, comme un oiseau qui demande la becquée.
Puis elle alla manger à la poêle de pommes de terre, que le père venait de remplir une seconde fois.
Mitje avait maintenant façonné dix-huit pains et coulé un pain d’épices; elle les tapotait et les déposait sur une planche, sous une couverture.
--Père, il sera temps d’allumer le four; d’ici là les pains auront monté. Et ne pétrirais-je pas vite quelques tartes pour fêter Jacques?
--Oui, il faut pétrir des tartes pour le fêter.
Door alluma le four, ce que faisait toujours la petite femme. Gilles prit sa bicyclette et alla dans les hameaux environnants annoncer à la famille qu’un enfant leur était né, qu’il s’appelait Jacques, et qu’on le baptiserait demain dans la matinée.
19 mai 1918.
Fineke a sept ans. Elle m’exprime sa joie d’être une fille.
--Quand nous avons douze ans, nous recevons de jolies robes, des collerettes et de beaux souliers. Les garçons n’ont qu’un pantalon et un veston: c’est toujours la même chose.
Et sa bouche s’épanouit. Fineke rit toujours, Fineke est toujours heureuse, et, chose rare, cette joie est appariée à une exquise sensibilité. Elle me dit encore:
--Je sais où il y a des nids avec des œufs, mais je ne le dis pas aux garçons, ils les prendraient. En laissant les œufs dans le nid, il y aura des oiseaux, ils chanteront et nous aurons du plaisir à les entendre.
Cette créature délicieuse est vouée, de par sa position sociale, à devenir vachère et à porter des seaux de purin dans les champs pour en asperger les petits pois, comme fait sa sœur Mitje, qui était pour le moins aussi délicieuse qu’elle quand elle était petite.
6 juin 1918.
Mitje, agenouillée dans les buissons de mon jardin, arrache l’herbe pour leurs vaches. Je m’assieds par terre contre un arbre. Elle s’arrête d’arracher et me regarde de ses yeux de sensitive. Elle exhale une odeur de bouse, de sueur et de bête de somme. Elle m’exprime sa joie de ce que quatre rangées de pois «gros comme ça», qu’elle avait plantés pour moi, soient déjà «hauts comme ça», et forment une bande touffue du plus beau vert foncé. Puis, de ses mains adroites, elle continue à arracher.
--Quand j’aurai vidé tout ce coin, il n’y aura plus d’herbes, et s’il ne pleut pas...
--Il me semble que cette herbe est peu savoureuse; est-ce que vos vaches l’aiment?
--Elles y fourrent leurs mufles jusqu’aux yeux, madame, et depuis que nous pouvons prendre tout le gazon du jardin, elles donnent beaucoup plus de lait. Ce que père est content!
Et la petite bête de somme heureuse lève de nouveau ses yeux expressifs vers moi.
--Demain, le vicaire viendra bénir le Sacré Cœur de Jésus chez nous. On fait des dévotions nouvelles au Sacré-Cœur; ne pourrais-je demander quelques fleurs à madame?
--Si, Mitje, prenez-en.
Satisfaite, elle continue d’arracher, en avançant sur les genoux et en parlant de pois, de fèves, de carottes et de pommes de terre, puis de son petit frère Jacques, qui, depuis l’âge de deux mois, ne fait plus ni caca, ni pipi sous lui; et elle dit comment elle est restée levée deux nuits de suite pour le tenir toutes les deux heures, avant la tétée, au-dessus du pot, en faisant _puseweswese_ comme je lui avais dit de faire; et qu’il n’avait jamais le derrière enflammé, ni cette sale croûte sur la tête.
--Nous croyions que les petits enfants devaient avoir cela, puisqu’on n’en voit pas d’autres ici.
Et ses yeux exprimaient encore l’étonnement que les petits enfants n’aient ni le derrière ouvert, ni une carapace sur la tête, ni les oreilles coulantes, si on les lave.
--Et comme les autres enfants ont profité depuis que je les lave régulièrement! non, je n’aurais jamais cru autrefois à l’influence de la propreté sur la santé et la beauté, car ils sont tous beaux, n’est-ce pas, madame? Nous croyions que la nourriture faisait tout: mère les bourrait de lard et de jambon à nous faire crever; les quatre porcs que nous tuions par an ne suffisaient pas; tout passait à la nourriture, et rien à du savon. Nous étions persuadés que c’était un luxe inutile que de tenir tout propre.
Et, à chaque instant, ses yeux et sa bouche frémissants se tournaient vers moi.
--Nous devons cela à madame qui m’a enseigné comment il fallait faire. Et maintenant encore toute cette herbe... Et madame n’a en somme rien de tout cela: c’est uniquement pour nous qu’elle s’est donné toute cette peine.
Elle détourne le visage qu’une rougeur envahit.
--Si je pouvais avoir beaucoup d’élèves comme vous, Mitje, j’ouvrirais une école.
Elle continuait à tirer l’herbe d’arrache-pied, en exhalant une odeur de bouse, de sueur et de bête de somme, car il est bien entendu que la propreté, telle que je la lui ai enseignée, a subi une transposition. Quelle chère créature! c’est l’abnégation personnifiée. Quant à moi, je n’ai aucun mérite à m’être occupée d’eux: quand je vois un bel enfant sale, mon seul désir est de le prendre et de le laver à grandes eaux jusqu’à complet décrassement; qu’il hurle, ça m’est bien égal, je ne le lâche que lorsqu’il est comme je l’entends. Chez la petite femme, je n’ai trouvé que peu de résistance à cette manie, et en Mitje une aide précieuse.
9 juin 1918.
En ce moment l’église prescrit une idolâtrie spéciale du Sacré-Cœur de Jésus. Des paysans ont fait venir de Hasselt, de Bilsen, voire de Liège, des images, des «postures», des cœurs de Jésus en plâtre, qu’ils payent de soixante-quinze à cent francs. Le vicaire vient bénir ces idoles et prescrire les nouvelles pratiques à observer.
Mitje m’avait demandé des fleurs pour orner leur Sacré-Cœur. Je lui en ai donné: cela fait une petite diversion à ses occupations journalières de lessive, d’étable, de bouse, de purin, de torchage des petits.
Dès qu’elle eut les fleurs, elle rentra chez elle, mit une table devant une fenêtre ornée de pots de fleurs, posa un petit bloc sur la table, la couvrit de deux essuie-mains blancs, plaça sur l’éminence ainsi formée leur statuette du Christ tout enfumée et montrant un cœur sanglant couvert de chiures de mouches. Elle mit les fleurs à haute tige dans de grands pots, les plus petites dans de petits pots, les roses seules dans des verres, et les rangea autour du Christ. Sur le devant de la table, elle déposa une petite couronne de bleuets que Fineke avait tressée, mit une rose au centre, prit de l’armoire deux candélabres en verre nickelé et y plaça des bougies qu’elle alluma. Puis elle alla chercher un oreiller dans le berceau du petit, le déposa par terre devant la table et le couvrit d’une descente de lit que l’on emploie seulement quand Sus vient à la maison. Et ce fut le plus naïf, le plus frais et le plus joli petit autel de tableau gothique que j’aie jamais vu.
Les enfants furent alors lavés et habillés de leur costume de dimanche; la maison avait été récurée dès cinq heures du matin. On dîna vite dans l’autre chambre, et Mitje avait encore eu juste le temps de mettre une blouse rose et ses belles épingles à cheveux, à petites pierres, quand le vicaire entra.
Maria avait tenu à ce que tout fût bien. Mes fleurs avaient comblé ses désirs: leur autel serait le plus beau de la rue, et cela ferait rager les voisines.
Tout se passa comme elle l’avait désiré. Les voisines poussèrent les têtes ensemble:
--Avez-vous vu les fleurs? Avez-vous vu les fleurs?
1920.
Mileke, qui a maintenant sept ans, vient de rentrer avec les trois vaches qu’il a menées paître. Il crie dès la rue:
--Mère! la bleue est enfin «willig»: ça suinte, et elle a sauté trois fois sur les autres vaches.
--Ah! fit la petite femme, il était temps: on la conduira demain au taureau.
Mileke est allé tout de suite avec Fineke construire un fort sur un tas de sable qui se trouve dans la cour de la ferme.
* * * * *
Ils sont chez moi à faire des cumulets sur le tapis. Fineke, en jetant jambes par-dessus tête, découvre, dans un écartement, tout son petit sexe. Mileke me regarde saisi, rougit, puis, la bouche en rond, lève les yeux vers le plafond.
L’effarouchement de Mileke est que, moi, j’ai vu cela. Lui, mon Dieu, il voit cela souvent, et n’y fait pas plus attention qu’à ses pieds ou à sa tête.
29 juillet 1920.
Fineke a neuf ans maintenant.
--Écoute, Fineke: quand je pourrai avoir du lait chez ta mère, tu viendras boire du cacao.
--Nous aurons bientôt du lait: la vache avait hier fini ses neuf mois, elle peut donc vêler quand elle veut. Les pieds du petit veau viennent d’abord, puis on le tire hors de la vache.
--Quelles jolies bottines tu as, Fineke.
--Oui, c’est saint Nicolas avec son âne qui me les a apportées. Elles étaient sur mon assiette avec un petit billet: «Pour Fineke.» J’ai eu mon assiette pleine, pleine de bonnes choses, beaucoup plus que les autres, mais j’y avais, avant de me coucher, mis une tartine pour le petit âne. Il l’avait mangée et c’est lui qui m’a mis tout cela à la place. Si j’ai eu plus que les autres, c’est que l’âne s’est dit: «Je ne donne rien à ceux qui ne donnent rien.»
* * * * *
Jacques aura cinq ans au mois d’août. C’est le seul des enfants de la petite femme qui n’a pas eu une enfance martyre, dont les oreilles ne se sont pas presque décollées par la sanie qui coule, pue et ronge, dont les yeux n’ont pas été envahis de pustules qu’il eût frottées toute la journée en hurlant, dont la tête n’a pas été couverte de croûtes de poux qui l’eussent empêché de la coucher pour dormir, et qui n’a pas eu les entre-jambes rouges et suintantes comme un écorché. Non, Mitje, sur mes indications, l’a soigné dès sa naissance, et c’est le plus beau, le plus malicieux, le plus sensuel petit gredin, aux beaux yeux noirs et à la peau basanée, qui soit.
Pour aller à l’école, il regarde si ses mains ne sont pas trop noires, et il plante son bonnet de police kaki sur l’oreille.
A l’école gardienne, il y a des rangées de petits bancs, à droite pour les garçons, à gauche pour les filles. Lui, Jacques, se met toujours sur le coin du côté des filles, et Melanieke, du géomètre, sur le coin du côté des garçons.
Melanieke a des petites boucles blondes, une petite robe bleue décolletée et de petits bras grassouillets, nus.
Jacques tâche de s’en approcher, mais elle est très réservée et joue avec les petites filles. L’autre jour cependant, à la sortie, elle s’est laissée prendre par la main et est allée avec lui jusque chez l’épicier, où son petit frère est venu la prendre.
--Vois-tu, Mitje, s’il n’était pas venu, je l’aurais amenée à la maison, et tu aurais vu comme elle est jolie: plus jolie qu’Emma du secrétaire, que j’aime bien aussi. J’ai dit à Melanieke de venir jouer à la maison, que tu avais fait du pain de corinthes, mais elle m’a répondu: «Je ne peux pas, Jacques.» Si elle avait voulu venir, je l’aurais bien portée sur mon dos.
--Hier, me raconte Mitje, quand je le conduisis à l’école, Melanieke y allait aussi, conduite par son frère. Jacques l’a regardée, puis m’a dit: «Tenez, Mitje, ça me fait du bien de la voir.»
* * * * *
Les petites de huit à douze ans sont assises à découper du papier doré pour la jonchée de la Sainte-Vierge, dimanche prochain à la procession. Fineke qui a onze ans:
--Vous savez, les enfants ne sortent pas de la fosse au charbon, comme on le dit.
Bertha qui en a dix:
--Comment! mais si! Ils poussent dans une fosse à charbon à Liège et on nous les apporte. Ma mère a crié, mais il fallait l’accepter: l’homme l’a déposé sur le lit au milieu de la nuit.
--Non, non, Marieke m’a dit d’où ils viennent, et elle le sait de son oncle, un homme qui sait tout comme mon père.
--Et d’où viennent-ils alors?
Et toutes déposent les ciseaux et le papier doré et la regardent, la figure tendue.
--Oh! c’est si curieux que je n’ose pas le dire.
Mitje crut bon d’intervenir:
--Allons, vous autres, avec vos fades bavures, pensez plutôt à remplir vite le panier pour la jonchée de notre petite Notre-Dame qui entend tout ce que vous dites.
BÊTES EN CAGE ET BÊTES EN LIBERTÉ
Novembre 1914.