Part 7
Le Roi, quand il était encore le prince Albert, est venu à Genck voir les sondages des nouvelles mines à charbon. Il avait sans doute demandé à visiter une habitation de paysans: le bourgmestre l’a conduit chez la petite femme. Le prince s’est tenu debout au milieu de la pièce; la petite femme, qui ne savait pas qui était ce monsieur, déambulait tranquillement autour de lui. Le prince est parti sans avoir desserré les dents. Il a dû douter que ces êtres fissent partie de la même humanité que lui; le dégoût a dû l’empêcher de voir, dans cette visite furtive, que la petite femme a un sourire très fin, que ses enfants sont des spécimens très réussis comme beauté et comme intelligence, qu’ils s’étiolaient et s’amoindrissaient par pure ignorance--car ils ne sont pas pauvres--et que Door est un homme d’une honnêteté, d’une intelligence et de capacités au-dessus du commun.
9 août 1916.
Je vois rouge, quand le petit Émile lève son regard limpide, câlin vers moi, à la pensée que, dans quinze ans, quand il commencera à sortir de sa gaîne, on le mettrait devant les machines à tuer, et je me demande si je n’ai pas eu tort de faire placer un couvercle sur le puits pour qu’il n’y tombe pas... Dieu, quel embarras, une vieille femme qui a tué un petit garçon... Eh bien, quoi donc? parce qu’il n’a pas l’âge...--elle est forte celle-là--ou parce qu’il n’est pas de l’autre côté du fossé, je ne peux pas l’avoir fait culbuter doucement dans ce puits?... ou parce que je ne porte pas une baïonnette?... De mieux en mieux. Foutez-moi la paix! Je déborde de dégoût et de rancune contre ces abjections!
Mileke, barbouillé de boue, les menottes noires, en robe rouge délavée, est assis dans la porte de la ferme sur une petite chaise basse, un bâton en main qu’il écorche avec un grand couteau; il n’écoute pas les mots tendres que je lui dis, extasiée que je suis de le trouver là, évoquant, lui et toute l’ambiance, un tableau de Jacob Smits. Quand il a fini, il lève ses yeux liquides.
--Un _poeneke_[2]? me dit-il, en avançant sa bouche vers moi.
[2] Un baiser.
Oh! trésor d’amour! et dans quinze ans!... Dieu sait... une baïonnette, un explosif, tes membres dispersés!...
Je me sauve, en proie à une hallucination dangereuse.
21 août 1916.
Pour encourager Mitje dans ses soins de propreté, je lui ai répété que mon mari et les demoiselles de chez l’épicier m’avaient dit qu’elle devenait si jolie et avait la peau si claire. Elle l’a naïvement répété à sa mère, en rougissant d’émotion heureuse. Les enfants reçoivent régulièrement leur bain hebdomadaire et j’ai obtenu également qu’elle les lave le soir avant de les mettre au lit. Ainsi, le matin, elle n’a qu’à les rafraîchir avec de l’eau claire, pour les éveiller, ce qui est vite fait, car, les jours que Mitje partait de bonne heure avec son père pour les champs, les enfants n’étaient pas lavés: la mère, avec la meilleure volonté du monde, n’arrive pas à se défaire de ses habitudes crasseuses. Donc Mitje lave les enfants le soir. Aujourd’hui elle m’a dit que Fineke était toute rose en se levant et riait en ouvrant les yeux.
--Eh bien, Mitje, rappelez-vous la Fineke d’il y a trois mois, sa tête encroûtée et envahie de poux et son petit corps rugueux de saleté, et la baguette magique qui a produit ce changement n’a été que de l’eau claire, du savon et un peu de sel de soude.
Elle me regardait, étonnée, de ses yeux intelligents.
--C’est vrai tout de même: rien que de les avoir lavés, ils sont devenus comme des enfants de riche.
C’est une émotive que Mitje: on voit des vagues d’émotion passer sur sa figure. N’importe, il y a encore beaucoup à faire. Mais j’y parviendrai, je suis aidée par tous les enfants. Ces tout petits, de trois, six et huit ans, ne veulent plus manger en dehors des heures de repas de famille et Mileke dit à ses camarades:
--Je sais où il y a des nids d’oiseaux, mais je ne te le dirai pas car tu les torturerais, et ils aiment autant à vivre que nous.
Et l’autre jour, comme on lui donnait un petit oiseau, il l’a mis sur sa toute petite main et l’a fait s’envoler. Si j’étais libre, je ferais une éducation à tous ces enfants: ils en valent la peine.
11 septembre 1916.
Oh l’envie, l’envie qui ravale même les enfants! Le petit Mileke ne voulait plus me donner la main ni m’embrasser, et encore moins venir sur mes genoux. Il frappait vers moi et se sauvait quand j’approchais. Je crus d’abord à un caprice d’enfant, puis je me creusai la tête pour me rappeler si j’avais pu lui déplaire en quelque chose. Ses parents, aussi ennuyés que moi de cette volte-face désagréable, lui demandèrent ce qu’il avait contre madame, et ce petit précoce répondit posément:
--Mais rien, qu’aurais-je contre madame?
J’étais de plus en plus peinée, quand une idée me vint. Ne le monterait-on pas contre moi? Toute la rue est d’une jalousie féroce parce que je m’occupe de cette famille et qu’elle suit mes conseils. Non seulement les enfants sont lavés, mais ils dorment la fenêtre ouverte, ils mangent aux heures et non quand cela leur plaît. Gilles ira pendant trois ans à l’école professionnelle y apprendre le bon métier de mécanicien. J’ai obtenu également qu’on place un pavage dans l’étable des vaches et que la cour de la ferme soit assainie par une épaisse couche de gros gravier recouverte de petit, pour qu’il fasse sec sous les pieds, car ils ont pataugé toute leur vie dans une boue mélangée de fumier, qui les empoisonnait. Je les ai débarrassés de leur vermine et de leurs ulcères, et maintenant encore je suis occupée à les nettoyer des vers intestinaux qui les débilitent tous, depuis le père jusqu’au petit Mileke. Naturellement tous ces conseils ne sont efficaces qu’avec quelque aide. Eh bien, les enfants des autres cultivateurs de la rue, même des riches, sont d’une jalousie qui les met hors de leurs gonds. La marraine de Fineke l’a mise à la porte en disant: «Tu es allée jouer chez madame, vas-y encore.» Des jeunes filles disent à Mitje qu’elle a beau se bichonner, qu’elle ne trouvera pas de mari avant elles parce que, chez Mitje, il faudra partager l’héritage en huit, et chez elles seulement en deux. Ils sont furieux de voir les petits lavés, peignés, avec des tabliers propres faits de vieux peignoirs à moi, tandis qu’eux sont sales, mangés de pustules et de vermine. Comme on entre chez la petite femme comme dans un moulin, rien ne reste secret, et, quand le samedi on chauffe l’eau pour les laver et que, après, ils sortent bien bichonnés de la petite chambre du grand-père, il y a toujours quelques petits voisins pour les voir. Alors, le samedi, ils leur crient dès le matin: «Va te faire laver le cul.» Laver cet endroit-là est pour eux la chose la plus indécente qui soit. Ils humilient les petits en disant qu’ils portent mes vieilles loques. Le soir, ils jettent de grosses pierres dans les fenêtres de leurs chambres, au grenier, au risque de les tuer dans leurs lits, en criant: «Fermez les fenêtres.»
J’étais donc certaine qu’on avait monté Mileke contre moi, en l’humiliant, le ridiculisant et en lui faisant peur, et je dis à Anneke de le lui demander. Nous soupçonnions toutes les deux un gamin d’une dizaine d’années, fils d’un riche paysan. Anneke et Mileke couchent ensemble: alors, le soir au lit, elle l’interrogea:
--Que dit donc Jef de madame?
Mileke, pris au dépourvu, répondit:
--Il dit que je ne dois pas faire ce que dit madame, que je ne dois pas l’embrasser ni me mettre sur ses genoux, mais lui donner des coups de pied, et ne pas me laisser laver, ni rien accepter d’elle; que sans cela il m’arrangera.
Quand Anneke, le lendemain, me répéta cela, je courus vers ce gamin qui était assis sur une souche, mangeant des pommes vertes volées.
--Qu’as-tu osé dire à Mileke, sale gamin?
--Ce n’est pas moi, c’est Louis.
--Mileke, est-ce Louis ou lui?
--C’est lui.
--Si tu oses encore lui dire quoi que ce soit, je te livre au garde champêtre.
Il s’en alla en me narguant. Je voulus prendre Mileke et l’embrasser, et lui demander si c’était fini maintenant; mais il ne voulut pas, et, comme sa mère exigeait qu’il me donnât la main, il se mit à hurler et à se cacher la figure dans ses jupes. Elle prit l’enfant hurlant et alla chez la mère de ces garçons; la mère ne savait naturellement rien des manigances de ses fils, malgré qu’on la voie toute la journée intriguer contre nous avec la voisine d’en face, en désignant de la tête la maison de la petite femme. Les deux garçons, dont l’un a quatorze ans, s’avancèrent vers la petite femme en ricanant, et se vantèrent d’avoir dit à Mileke de me donner des coups de pied au lieu de m’embrasser.
J’ai alors invité Mileke et ses frères et sœurs à venir goûter le lendemain, leur promettant aussi de leur donner des fleurs.
J’ai donc garni la table de fleurs, je les ai fait goûter avec des tartines beurrées, chose rare en ces temps, des bonbons et du lait chaud sucré. Puis j’ai joué _Kike boe_[3] avec Mileke. Il était assis les pieds sur la chaise, son _pruleke_ hors du pantalon, la tête penchée sous la table. Je devais aussi regarder sous la table et dire: _Kike boe_, il riait alors comme une fanfare qui sonne. Mais il devint grave d’émerveillement quand je lui racontai que les éléphants étaient grands comme deux vaches mises l’une sur l’autre, que leur nez avait trois aunes de long et qu’ils ramassaient des «cents» avec ce nez et les donnaient à leurs gardiens en échange d’un bonbon.
[3] Cache-cache.
Puis j’ai fait le cocorico du coq, puis la poule qui pond, puis l’âne qui brait, et le cochon qui grogne et encore le coassement de la grenouille: tous petits talents acquis dans mon enfance privée de jouets et que je n’ai pas oubliés. Nous avons ensuite fait une promenade dans les bois. Eh bien, Mileke ne s’abandonne plus comme avant: les rosseries de ces âmes viles ont laissé des traces.
Je suis bien triste d’avoir perdu le cœur et la confiance de Mileke; je crois qu’il faudra beaucoup de gâteaux avant qu’il me les rende.
29 septembre 1916.
Oui, je rentre à Anvers, malgré le danger des bombes. La petite femme pleure depuis deux jours. Elle est, en ses faits et gestes, un résultat de son milieu: sale, négligente, adonnée à une incurie outrancière, mais elle a une exquise sensibilité du cœur et apprécie, tout en étant incapable d’y mettre la main elle-même, ce que mon aide et mes conseils ont fait pour la santé de ses enfants. Jamais personne de ma situation ne lui avait parlé: ils s’éloignaient d’elle, dégoûtés, ne voyaient que ses cheveux en broussaille et sa vermine, et pas son regard affectueux, et ils ne faisaient point attention à l’émotion de sa voix, ni à son sourire spirituel, ni à sa manière tranquille de jauger, de la petite chaise basse où elle pèle ses pommes de terre, ceux qui entrent acheter du lait. Je l’ai tout à fait traitée en amie et je vous assure que ce n’est pas une amie banale.
Quand je suis entrée pour faire mes adieux, elle avait déjà les yeux gonflés d’avoir pleuré, puis elle s’est mise à sangloter. Remi pleurait silencieusement, la figure cachée dans le coin de la porte. Gilles, avec sa jolie peau dorée, mit les mains devant ses yeux et les larmes coulèrent entre ses doigts. Fineke, elle, ne savait trop s’il fallait pleurer; elle regardait gravement. Mileke regardait Fineke: «Si tu pleures, je pleure aussi», et il fit une moue. Fineke s’y est mise, mais lui, non décidément, il n’en fit rien. Il se jeta au cou de sa mère, puis au mien, et me donna de bons, mais là de bons gros baisers. Les enfants me reconduisirent chez moi. Ah! qu’ils étaient graves et quelle peine ils avaient de me quitter!
Le lendemain, quand nous passâmes pour aller à la gare, Remi nous guettait. «Ils sont là.» Alors, le père en tête, ils nous firent encore un adieu ému. Je n’ai jamais été l’objet de tant d’affection, et ce n’est pas une affection qui a pour base des dons matériels, mais une reconnaissance pour mes bons conseils et la sympathie que je leur ai témoignée. Il est très rare que, dans un état mental comme le leur, ces preuves d’affection soient appréciées.
11 mai 1917.
Me voici revenue après l’hiver.
J’ai donné à Fineke un vieux petit sac en velours. Elle le mania, puis y fourra son nez et me dit, radieuse:
--Cela sent comme madame.
Fineke devient une beauté depuis qu’elle a reçu des soins: elle devient comme un fruit doré du Midi.
Mitje a pris à cœur, pendant tout l’hiver, de laver consciencieusement les enfants dans les coins et recoins, comme je le lui avais indiqué. Elle me montre leur derrière luisant et frais, que c’en est une joie.
Samedi passé, Mileke, après son bain, courut après elle dans la cour.
--Mitje! Mitje! tu dois aussi laver ton «holeke[4]».
[4] Petit cul.
--Mais oui, fit Mitje.
Je ne voudrais pour rien au monde atténuer cette candeur, pas plus que quand Mitje vient fourrer son bras savoureux de dix-huit ans sous le nez de mon mari, en disant: «Voyez, monsieur, comme il est bien lavé, et nous n’avons plus de poux, pas un seul.»
Ce n’est pas grossièreté de nature, mais c’est dû à l’étonnante simplicité de leur vie et l’absence complète de contact avec le monde extérieur.
12 juin 1917.
J’avais mis des lunettes fumées pour traverser la rue du village, où le soleil dardait. Mileke et Fineke étaient assis dans la cour de leur ferme. Mileke avait une toute petite cerise, pas mûre, en main. Ils me regardaient impressionnés, ne sachant s’il fallait être sérieux ou rire; ce n’est que lorsque j’éclatai de rire moi-même que leurs figures s’éclairèrent.
--Pourquoi vous rendez-vous laide? demanda Fineke.
--J’ai mal aux yeux, vois-tu; tu trouves que c’est laid?
--Très laid, firent-ils.
--Maintenant je vais dîner.
Et je me retournai pour partir. Alors Fineke, comme se rappelant quelque chose, fouilla dans sa poche, en tira trois petites cerises pas mûres et me les donna.
--Je les avais mises dans ma poche pour vous.
Puis Mileke me donna aussi sa petite cerise... Mes trésors! mes trésors! comme je vous aime!... Et je partis.
Ce sont cependant des moments exquis, que je ne pourrais avoir seule, dans ma maisonnette entourée d’épines; ma foi, j’y ferai venir Mileke et Fineke.
15 juin 1917.
Sus va venir! On nettoie la maison, la cour, les étables, les champs, les enfants: ils en sont tous vibrants d’émotion. Sus va venir! Il ne connaît pas ses deux plus jeunes frère et sœur, Fineke et Mileke. Depuis sept ans, les Frères de la Doctrine Chrétienne se sont emparés de lui, et, depuis quatre ans, il n’a pu voir sa famille.
--Que va-t-il dire de ce que tout est si propre? fait Mitje.
Grande question! A sa dernière visite, il se sauva tout le temps à côté, chez sa tante, pour échapper au bruit des enfants, à la saleté de la maison, et, quand il est parti, il était rempli de vermine. Il a vingt ans maintenant. Que va-t-il dire?
Quand je reviens de la table d’hôte, Fineke, en robe blanche et ceinture rose, accourt vers moi.
--Suske de Bastogne est arrivé.
Puis accourt Mileke, criant:
--Hy is heie! Hy is heie[5]!
[5] Il est ici! Il est ici!
Ils s’accrochent à moi, et, courbée entre eux deux pour me mettre à leur taille, j’entre dans la maison. Un jeune frère en soutane et manteau vient vers moi; en un français correct, mais un peu appliqué, il me parle:
--En entrant, la première chose qui m’a frappé, c’est la propreté; on me dit que c’est vous, madame, qui avez inculqué cela à ma sœur.
--Je n’ai fait que donner des conseils; Mitje les a compris, appliqués; c’est elle qui a fait de la maison et des enfants ce que vous voyez.
Et je fis pirouetter Fineke devant lui.
--Voyez comme elle est propre et jolie.
--Oui, fit la petite femme, vous pouvez les regarder partout.
Et elle levait les jupes de Fineke pour montrer ses petites fesses bien lavées.
--Puis-je vous faire une visite, madame?
--Mais avec plaisir.
Je ne savais pas s’il fallait l’appeler «Sus» tout court ou «cher frère».
--Il ne sait plus le flamand, fit Mitje.
--Non, je dois chercher mes mots. Je ne parle et n’enseigne que le français. Mes élèves wallons de Bastogne n’entendent que le français et leur patois.
En remontant chez moi, je revis le petit Sus d’il y avait sept à huit ans, qui allait me ramasser, le long des routes, des seaux de crottins et de bouses pour mon fumier: je lui donnais dix centimes par seau. On l’a bien décrassé, mais la crasse n’était que physique: le cœur et le cerveau étaient intacts; aucun vice ne l’avait encore atteint, l’absence de misère avait tenu les vilenies à distance; il n’était que pouilleux et ignorant. Il a tout de suite dû marcher dans un sillon: la grammaire, l’histoire, la géographie, les mathématiques, tout lui fut enseigné, et sérieusement, par des gens qui façonnent un objet dont ils comptent tirer profit. En effet, Suske ou frère Benoît tient déjà une classe qui rapporte à son ordre douze cents francs par an.
Il est venu le soir chez nous avec Mitje. Il nous a parlé de ses soixante-treize élèves qu’il aime tous, et de Bastogne qu’il adore.
--J’ai dit au frère supérieur que j’étais prêt à signer un engagement pour cinquante ans s’il voulait me laisser à Bastogne. Quelle différence tout de même entre le wallon et le flamand! ajouta-t-il.
Puis il nous parla de la manière dont s’y prennent les frères pour faire un religieux:
--D’abord la douceur, mais si cela ne suffit pas--il fit de la main le mouvement de couper une ligne droite à travers un objet dur--alors la contrainte, la force, et, si cela ne va pas, on vous rejette... Moi, j’ai marché tout droit: ils n’ont eu aucune peine avec moi. C’est le désir d’apprendre qui m’y a fait aller; à treize ans, quand je dus quitter l’école, je fus pris de la peur de ne plus rien apprendre et de devoir travailler aux champs comme mon père, d’y être attaché sans répit, sans pouvoir jamais prendre un livre en main. Mon père, à qui j’en avais parlé, m’avait répondu qu’il n’avait pas les moyens de me laisser continuer à étudier. Alors, vous rappelez-vous, madame? Vous m’avez fait conduire une brouette de fleurs chez l’abbé ..., à l’occasion de sa première messe. En revenant sur la route, vous m’aviez demandé si, moi aussi, j’allais devenir curé. Je me suis dit que ce serait peut-être un moyen de pouvoir apprendre. Mais il fallait de l’argent pour étudier. J’en ai parlé au frère, à l’école, et il m’a dit d’entrer chez eux. J’avais tout, tout arrangé avec le frère supérieur avant d’en parler à la maison. Puis le curé est venu chez ma mère; elle ne voulait pas. Alors il est allé trouver mon père à la laiterie, et cela s’est arrangé. J’avais dit à mes parents que c’était pour étudier que j’y allais, que je reviendrais quand je serais instruit. Voilà comment cela s’est fait; maintenant je m’y plais.
Puis il parla de sa manière à lui d’enseigner.
--J’ai les petits jusqu’à l’âge de huit ans. Je ne leur dis que les mots nécessaires, et à voix basse, et exige qu’eux aussi parlent à voix basse. Le supérieur dit que ma classe est la classe du silence. Je ne supporte ni le bruit, ni le remuement, mais pendant la récréation ils peuvent être aussi turbulents qu’ils veulent. Je l’exige même et je donne un bon point à celui qui a bien joué. Dans la cour, je les mets sur deux rangs. A chaque rang, je ne veux voir qu’une tête: quand j’en aperçois une qui dépasse à droite ou à gauche, je donne un bon point à l’autre rang et je détourne la tête de celui qui n’a pas su être correct. Dans la rue, chaque enfant qui quitte les rangs pour rentrer chez lui, sait qu’il doit ôter son chapeau pour me saluer, et je rends le coup de chapeau, même aux petits de quatre ans. Quand il y en a un qui l’oublie, je le fais monter l’après-midi sur l’estrade, je le salue et lui fais signe de me saluer aussi; il le fait alors très bien et je dis aux autres: «Voyez comme il salue bien; il ne l’a pas fait à midi, comme c’est dommage!» Et d’un geste, je l’envoie s’asseoir. Il ne l’oublie plus jamais. Je suis occupé de huit heures à midi et de deux à quatre.
Il nous dit encore l’impression que lui faisaient certains mots français.
--Ils donnent l’image exacte de ce qu’ils expriment.
--Ah! et quels sont ces mots?
--Tendre... aimer... amour... mère... plaisir... joie!
Et il mit les deux mains sur la poitrine.
--Quand je les prononce, je sens quelque chose qui me pénètre, un tressaillement, un bonheur intense... Amour..., joie, répéta-t-il.
Pauvre petit Suske, qui, pour pouvoir apprendre quelque peu, s’est jeté dans cette galère, où toute liberté lui est interdite, où toute expansion doit être refoulée! Mais c’était pour lui le seul moyen d’être, ne fût-ce que quelques heures chaque jour, un être pensant, le seul moyen de ne pas devenir une simple bête de somme, attachée à la glèbe pendant dix-huit heures par jour comme son père.
Pauvre Suske! Aimer! Tendre! Joie!
1917.
Je me promène avec Fineke sur la route. Le soleil nous donne dans les yeux.
--Je ne puis vous regarder, me dit-elle, à cause de cette petite chose.
Et elle me montre le disque du soleil qui perce la buée.
* * * * *
Une autre fois, je passe le soir avec elle par le village; je lui montre la lune.
--Oui, il y en avait aussi une au-dessus de la maison de l’épicier, me répond-elle.
Cela me revient comme une brise parfumée, et ce n’est pas un petit bienfait au milieu des horreurs que nous lisons et dont la terreur est écrite sur chaque visage,
3 juillet 1917.
Le petit de l’homme est déjà infâme. Il ne lui faut pas l’expérience de vilenies, ni la souffrance, pour le devenir: son instinct lui suffit.
L’année passée déjà, de grands garçons de la rue avaient incité Mileke à me donner des coups de pied et à me cracher au visage plutôt que de m’embrasser quand je m’approchais de lui. Mais comme j’avais deviné la chose, j’avais pu y mettre ordre. Cette année, au commencement de mon séjour ici, il me sautait au cou chaque fois qu’il me voyait; puis, petit à petit, il s’était éloigné jusqu’à me montrer une suprême indifférence et même de l’aversion; cette fois encore il ne voulait pas m’en avouer la raison. Je lui dis de la chuchoter à l’oreille d’Anneke, à qui déjà, l’an dernier, il avait avoué ce qui en était.
--Elle te donnera, après, des cerises.
Il le fit:
--Les enfants ne veulent plus jouer avec lui s’il continue à être ami avec vous, répéta Anneke.
--Anneke, donne-lui des cerises.
Je lui en donnai aussi une poignée. Il me regarda. Oh! jamais je n’ai vu regard chargé de plus de surprise et de remords: mon mari et moi, nous en fumes tout saisis. Puis il alla jouer. Après, quand je sortis, il me sauta au cou devant tous ses camarades, une dizaine pour le moins. Je fus remuée de fond en comble par cet héroïsme.
Mais, le lendemain, plus que jamais il s’éloignait de moi. On lui avait donné des coups de pied et on l’avait boycotté pour de bon. Il me repousse et se cache sous la table quand j’approche. Pendant ce temps la marmaille, qui a de quatre à sept ans, nous observe et, comme elle est contente de Mileke, elle joue de nouveau avec lui. Même Mitje entendit par la fenêtre sa petite cousine, qui a six ans, lui dire:
--Tu vois bien, n’est-ce pas, que nous jouons de nouveau avec toi, maintenant que tu n’embrasses plus madame et ne te laisses plus embrasser par elle.
Pour eux tous, je suis «madame» tout court, comme s’il n’y en avait pas d’autres.