Part 6
Se souviendrait-il de ces choses si délicieusement intimes? Il n’avait que cinq ans, et on lui a déraciné mon souvenir à coups en pleine figure. Oui, j’ai appris que, chaque fois qu’il parlait de sa jolie tante qui sentait bon, on le frappait en pleine figure, et, quand les autres enfants voulaient lui nuire, ils disaient à la mère qu’il avait parlé de moi. Alors, en hurlant de terreur, il allait se cacher sous le lit. Donc les souvenirs... moi seule, je les conserve pour m’en torturer. Chez mon ami même, au bout d’un certain temps, le souvenir s’était effacé. Il est vrai que, ne connaissant ni la misère ni l’abjection, il ne pouvait comprendre dans quel enfer on l’avait replongé.
Je me souviens toute la vie de tout ce que j’ai aimé: gens, chiens et chats. Quand j’ai perdu un être en pleine affection, tout d’un coup, après des années, tel regard, tel geste, tel mot, auquel je n’avais prêté que peu d’attention dans le moment, me revient, et je le vois et je l’entends dans toute sa spontanéité. Oui, surtout les choses bonnes, tendres, candides me reviennent comme des effluves de parfum.
Un ami m’a dit un jour: «J’ai le tort de ne pas écrire plus souvent à mes amis; je devrais le faire, ne fût-ce que pour dire «Bonjour», car cela fait bien plaisir quelquefois, n’est-ce pas, que l’on vous dise bonjour?» Comment oublier pareille fraîcheur d’âme? L’oubli, comme ça fait mal, mais se souvenir... quel autre mal!
* * * * *
Je reçus un dernier avis que j’avais à le rendre.
Si je filais en Amérique? Si je le cachais? Mais où? Il vaudrait mieux qu’il mourût que de retomber dans cette abjection. La mère ne l’enverra pas à l’école; elle le laissera s’ensauvager et en fera un vaurien.
Enfin le jour arriva où on vint le chercher. J’avais envie de le leur lancer tout nu à la tête... Cependant, je fis un ballot de ses vêtements et le leur laissai emporter.
--A tout à l’heure, tante. Ne pleure donc pas, je vais revenir.
Je courus me cacher dans la cave.
Je ne voulus plus en entendre parler, mais me remémorais sans cesse ses faits et gestes... son rire, surtout son rire... Cette fanfare de joie qu’il avait dans l’âme, qu’en a-t-il fait? Et lui, qu’est-il devenu?
Lift boy! en Amérique, où il se sauva quand son père fut mort.
Il passe ses journées, ses années de vie dans un lift, suspendu dans un trou noir où toutes les émanations de la maison s’engouffrent, et il fait monter et descendre inlassablement les trente étages du _sky scraper_ à des gens, comme des colis, qui ne lui parlent pas, qui ne le voient pas, et qui l’appellent «lift» tout court.
LA PETITE FEMME ET SES ENFANTS
Juillet 1915.
Fineke rentre de l’école à une heure inaccoutumée, les yeux rouges et gonflés, et encore soulevée de hoquets de pleurs. Elle va droit à sa mère, la dégrafe, prend son sein gauche à deux mains et se met à téter goulument.
Sa mère lui demande à plusieurs reprises pourquoi elle a pleuré et si elle ne va pas laisser un peu pour Mileke, mais Fineke tète et ne répond pas; elle se contente de regarder sa mère de ses grands yeux voilés de volupté gourmande. Quand elle en a pris son saoul, elle lâche la mamelle et dit en zézayant et la bouche encore gonflée de lait:
--J’ai pleuré parce que je voulais revenir pour téter, et que la sœur ne voulait pas me laisser partir. J’ai dit alors qu’elle devait me donner à téter; elle n’a pas voulu, j’ai pleuré encore, et elle m’a laissé partir.
30 mai, 1916.
Quelle calamité!
La semaine passée, j’ai lavé la tête des deux plus jeunes fillettes de la petite femme: deux adorables petites créatures de cinq et dix ans, fines, intelligentes, exquises. Quelques jours après, afin qu’elles puissent dorénavant soigner elles-mêmes leurs cheveux, je leur ai acheté une brosse et leur ai brossé la tête pour montrer à l’aînée, Mitje, qui a dix-sept ans, comment elle doit faire. Puis j’ai noué un ruban blanc dans leurs cheveux. Elles avaient des figures d’ange spirituel. Après, je m’assis avec Fineke, la plus petite, contre moi, la mère et les autres enfants se tenant debout. Tout en expliquant à la mère et à l’aînée qu’il fallait aussi qu’elles se lavent et se brossent la tête, j’aperçus des poussières qui se mouvaient sur mon corsage et le devant de ma jupe. Je pris mon face-à-main et vis que j’étais couverte de poux. «Mon Dieu, voyez, fis-je.» Alors toute la famille se mit à me les ôter et à les écraser entre les ongles des pouces. La mère et l’aînée s’écriaient: «Cela doit justement arriver à madame qui est tellement contre les poux!» Et elles les prenaient. Le petit garçon en prit, Anneke en prit, agenouillée devant moi, Fineke les montrait de ses petits doigts, disant: «Là, encore une grosse bête.» Ils n’étaient pas plus honteux que si un peu de poussière de l’âtre m’était volée sur la robe.
Enfin, les bêtes furent enlevées, et l’on me donna un coup de brosse. Alors je galopai jusque chez moi.
--Emma! Emma! vite une autre robe, et brossez celle-ci d’importance, et de l’eau chaude pour mes mains, et voyez s’il n’y a pas de poux sur ma robe.
--Des poux, madame?
Je lui racontai la chose.
--Ne dites rien à Trinette, elle le colporterait par tout le village.
Puis je courus brosser, mais là brosser mes cheveux--me voyez-vous avec de la vermine dans mes cheveux blancs?--et me laver les mains avec de l’eau chaude.
La petite femme a été élevée par une marâtre qui passait sa vie à l’église, qui ne s’occupait pas d’elle et la laissait courir les champs, couverte de vermine et de saleté. A l’école, m’a-t-on dit, elle contaminait toutes ses camarades. Mais le mal n’est pas tant là--des pouilleux, il y en a partout,--le mal est qu’en Campine vous êtes des gens sans tache du moment que vous priez, et que ces paysans, éloignés de tout centre de civilisation, sont livrés pieds et mains liés au curé, à peine débarrassé lui-même de ses poux. Le soir, en passant par les rues des villages, vous entendez la voix du père ou de la mère réciter les litanies et toute la famille répondre: «Priez pour nous», au lieu qu’on décrasse les enfants avant de les mettre au lit. Quand vous vous adonnez à ces pratiques, vous êtes bien vu du curé et de tout le pays: tout le reste de la vie est détail.
Il y a trois ans, en arrivant ici au printemps, je vis Anneke dans la cour de la ferme, amaigrie, pâle, la tête entre les épaules, grincheuse et tremblotante, le crâne, les oreilles et la moitié des joues envahies d’une croûte formée par ses cheveux et la sanie coulant des plaies où grouillaient des légions de poux.
--Qu’est-ce que c’est que cela? fis-je à la mère.
--Elle est ainsi depuis tout l’hiver, répondit-elle naïvement; et les sœurs se plaignent qu’elle n’apprend plus.
--Mais ce n’est que de la saleté, vous n’aviez qu’à la laver.
--Vous croyez? Les voisines disent que c’est mauvais de faire partir cela.
--Mauvais! vous allez voir ça.
Et j’emmenai la petite. J’avais déjà envoyé une servante pour tout apprêter. Je commençai par imbiber d’huile la tête de l’enfant, puis je lui détachai doucement les croûtes et coupai impitoyablement toute la carapace, morceau par morceau. Anneke hurla tout le temps de l’opération. La puanteur était intolérable. Je brûlais à mesure que je détachais; ma servante se tenait, dégoûtée, à distance.
--C’est sale, n’est-ce pas, Hortense?
--Oh! je n’y mettrais tout de même pas les mains.
--Non, vous laisseriez l’enfant pourrir et s’idiotiser sous cette carapace de poux et de pus. Donnez-moi de l’eau chaude.
Je mis un peu de sel de soude dans l’eau très chaude, et, avec un gant de toilette et du savon noir, je lavai longuement et doucement la tête, puis la rinçai deux fois dans de l’eau chaude bouillie et boriquée; j’essuyai doucement d’un fin linge, donnai des bonbons à l’enfant, et par le soleil brûlant, sans couvrir la tête, je la reconduisis chez elle. J’exigeai qu’elle revînt chez moi trois jours après pour un nouveau lavage et recommandai de la laisser ainsi se promener au soleil.
Anneke dit à sa mère: «Je hurlais, mais, quand madame a ôté les croûtes de dessus mes oreilles, c’était comme si on me les débouchait et qu’on me desserrait la tête: j’étais tout d’un coup allégée.» Eh bien, la sœur de l’école s’était plainte qu’Anneke apprenait mal, mais n’en avait pas recherché la cause et ne s’était pas préoccupée de la carapace qui enserrait l’intelligence si vive de l’enfant: cette carapace grouillante était fort visible cependant. Le curé, dans la soutane de qui vit cette famille, ne s’était pas non plus préoccupé du dépérissement de la petite. Non, l’enfant était, dans cet état, envoyée de grand matin à l’église: cela suffisait.
Dans leur rue, il y a cinq à six fermes de paysans aisés comme eux, qui tous grouillent dans une saleté inouïe.
Il doit en être ainsi dans les autres provinces belges, partout où la prière est prisée au-dessus de toute hygiène.
13 juin 1916.
D’abord, Fineke, quand je lavai ses croûtes de poux et que je lui demandai si je lui faisais mal, me répondait des yeux et en faisant oui ou non de la tête. Puis un jour, comme je voyais qu’elle allait pleurer pendant que je la maniais, je me mis à chanter: «Fineke est grande, elle est jolie, elle est ma petite enfant et je l’aime.» Je vis son exquise figure radieusement heureuse et elle leva vers moi des yeux d’adoration, mais ne parla pas encore.
En la reconduisant, il pleuvait. J’ouvris mon parapluie et me rapetissai pour marcher à son niveau, puis je chantai: «Il pleut, c’est une bénédiction, les tuiles se mouillent, et Fineke et madame tombent sur leur derrière.» Là, elle éclata de rire, et un flot de paroles de joie et d’étonnement sortirent, tumultueux, de sa petite bouche enfin déclose.
Depuis, elle parle, parle, me raconte, me fait des confidences et est, quand je suis là, d’une joie si exubérante que sa mère et moi en sommes tout émues.
16 juin 1916.
L’après-midi, quand je me suis mis le système nerveux à l’envers par la lecture des journaux, je prends, aussitôt ma tasse de thé bue, un pot et cours chez la petite femme chercher le lait pour faire mon lait caillé. Dès mon entrée, plusieurs voix joyeuses disent: «Voilà madame.» Je m’assieds et tout de suite Fineke qui a cinq ans, et Mileke qui en a trois, commencent doucement à se pousser devant moi à qui sera pris sur mes genoux. J’assieds Fineke sur ma jambe droite: sa figure s’épanouit de bonheur. Mileke me regarde, je le mets sur l’autre jambe. Je les entoure de mes bras, et Fineke commence à gazouiller dans son patois, et toute son exquise âme passe dans ses yeux, dans sa bouche; elle est d’une beauté charmante et fine.
--Je suis grande, je n’ai pas crié quand madame m’a lavée. Remi hurle comme un petit cochon: moi pas, moi pas.
Et elle nargue Remi, debout devant nous, le cou et les oreilles envahis de croûtes, la tête entre les épaules «parce que ça lui tire».
--Ma tête est jolie, rit-elle, madame l’a lavée.
Et elle touche sa tête dont j’ai coupé les cheveux pour en laver les croûtes et que j’ai enfarinée d’acide borique. J’ai mis ma grande chaîne avec ma montre et mon face-à-main autour des enfants, et leur joie est que nous l’ayons tous les trois au cou. Mileke m’embrasse de sa gueulette maculée, mais comment refuser des baisers d’enfant donnés avec ce bonheur?
Un soldat allemand est entré: il s’assied, pipe en bouche, au coin du feu. Il regarde la petite femme pétrir le pain ou cuire les grosses crêpes; il me regarde avec les enfants, il écoute le rire et le gazouillement d’oiseau heureux de Fineke; son regard bleu clair est froid comme de l’acier: impossible de pénétrer sa pensée, ses sensations devant ce doux bonheur.
--Quand mère ne me fait pas ma panade, je le dis à madame: elle a dit que je dois avoir du lait chaud avec du sucre et un œuf, le matin; pas de lard, non pas de lard... Quand les enfants passent, ils me crient que j’ai des croûtes sur la tête; à la sortie de l’école, je rentre vite, comme ça ils ne me voient pas... J’ai mal en me couchant sur ma tête pour dormir: alors je mets ma main devant ma figure et je me couche dessus.
Oh! cette petite créature de cinq ans doit déjà se cacher pour ne pas être humiliée et combiner comment elle couchera sa petite tête endolorie par les pustules!
La mère déambule, heureuse; l’Allemand continue à nous regarder de son œil illisible. Je suis triste, je suis heureuse, je serre les deux petits contre moi.
--Voilà les vaches, crie Remi.
Les vaches reviennent d’être allées pâturer le long des routes. Rentre Gilles, pipe en bouche--il a treize ans, m’a-t-il dit,--puis Anneke, puis Mitje.
--Mère, une tartine, demandent-ils tous à la fois.
--Mère, une tartine, insiste Anneke, avec sa figure, âpre et vibrante d’intelligence, poussée en avant, ses cheveux décolorés, desséchés et comme déchiquetés par le vent et la pluie qui les malmènent pendant que, le long des lisières, elle mène paître les vaches. Quant à Mitje, elle s’est déjà mise à la besogne de mouiller le linge pour le repassage; la moitié de sa figure est cachée par ses cheveux raides et drus qu’elle ramène par une raie de côté sur son oreille. Cela lui donne un air de petite gaupe, et c’est pour cela que pour rien au monde elle ne les changerait.
La petite femme a mis la poêle sur l’âtre et rissole le jambon, la figure de plus en plus épanouie d’une douce joie. Savez-vous quelle est cette douce joie? C’est que je vais goûter avec les enfants, et que j’ai demandé expressément de goûter avec eux et pas seule.
Cet Allemand, avec son regard, commence à me donner des grouillements; c’est comme une effluve glacée qui me raidit du côté où elle m’arrive. Comment peut-on être aussi impassible? Je sais cependant qu’il a rapiécé le fourneau de la petite femme chez le forgeron, étant forgeron lui-même, et qu’il a dit: «Ils me permettent de m’asseoir chez eux, alors je veux aussi leur rendre un service.» Je le vois aidant Mitje à porter ses paniers de linge mouillé sur le gazon, et, quand je lui ai dit que ses chevaux, qui sont dans une étable chez la petite femme, brillaient comme du satin, il m’a fait remarquer que les harnais étaient aussi brillants et astiqués que les bêtes. Je suis sûre que c’est un brave homme.
Les petits ont sauté de mes genoux et courent dans la chambre en criant: «Je dois être à côté de madame.» Et ils grimpent sur les sièges à côté du mien. Fineke rit aux éclats de cette bonne aubaine. Le pain bis est coupé; la poêle noire, avec les tranches de jambon rissolées dans du beurre en mon honneur, posée sur un papier au milieu de la table; les tasses remplies de lait; moi seule, j’ai une assiette, une fourchette et un couteau. La petite femme me met plusieurs morceaux sur mon assiette et me donne des tranches de pain coupées mince pour moi, puis elle sert à chaque enfant une grosse tranche trempée dans la graisse, avec du jambon coupé en petits morceaux dessus. Et nous goûtons, la petite femme s’empressant autour de nous sans manger elle-même et me bourrant autant qu’elle peut. Les aînés mangent à grandes bouchées, à se faire des bosses dans les joues. Mileke, de ses petites pattes noires, se remplit la gueulette en se maculant jusqu’aux yeux. Fineke, qui promet toujours de ne plus manger de lard, en mange avec délice sur son pain noir. Elle me rit tout le temps, me raconte des tas de choses; la petite femme est béatement heureuse et écoute sa petite fille, puis dit:
--Depuis que madame soigne sa tête et m’a dit de ne plus lui donner tant de lard, ni de lui laisser boire de l’eau du puits, mais de lui préparer des panades et de lui faire boire du lait bouilli au sucre, elle est revenue à la vie et rit toute la journée au lieu de geindre et pleurer.
La petite femme, par son adoration pour moi, exagère mes moindres gestes. Moi, je me laisse adorer par elle et sa petite fille: fichtre, c’est la première fois de ma vie que cela m’arrive, j’inspire ordinairement de l’antipathie.
C’est fini. Les enfants, comme de petits goulus, torchent la poêle avec des tranches de pain. Les petits sont regrimpés sur mes genoux. D’autres soldats allemands entrent avec des pots pour avoir du lait. Celui du coin du feu continue sa pipe et laisse peser son regard sur nous: ce regard m’a gâté l’heure séraphique que j’étais venue passer ici.
--Petite femme, à demain.
Elle et Fineke me conduisent au bout de la cour. Et tout d’un coup je pense: «Cet homme est depuis deux ans parti de chez lui, ce regard doit déceler une grande douleur et tout ce qu’il peut faire est de le rendre impénétrable.»
18 juin 1916.
Mileke, le plus jeune de chez la petite femme, est un petit diablotin à peau foncée, aux yeux comme deux boules d’or nageant dans un bleu liquide; ces deux yeux, se mouvant dans une figure toujours maculée de boue, de jus de réglisse, de sève de fruits, font l’effet d’être d’autant plus précieusement purs qu’ils ne se laissent pas entamer par cette souillure constante, et brillent tranquillement de leur luminosité inaltérable. Dès que Mileke me voit arriver, il se met à faire des sauts de chèvre, ou se cache la figure contre le mur et fait celui qui ne m’a pas vue; quand je lui fourre alors dans la bouche un morceau de sucre candi, seule friandise que je leur donne par ce temps âpre de prix et de rareté, il lève ses yeux de lumière douce vers moi et un bien-être me pénètre tant ce regard bon, pensant est réconfortant. Puis je le prends par la main et nous entrons chez lui où il me grimpe tout de suite sur les genoux et frotte sa gueulette contre mes joues. Quand je l’ai fait suffisamment sauter, quand je lui ai chanté des choses de ma composition, quand il a joué avec ma chaîne, enfin quand il en a assez de mon jeu de vieille, il met sa joue dans sa main et réfléchit. Il se demande sans doute comment s’échapper. Lorsque je lui dis: «Mileke, que veux-tu?» il fait la bouche en rond, tourne sa languette autour et regarde en l’air. Je le laisse un instant à lui-même; puis il tourne ses luminettes vers moi et se glisse à terre.
--Anneke, allons sur l’escarpolette, dit-il à sa sœur, en lui prenant la main.
--Oui, fait la petite femme, va sur l’escarpolette et laisse madame tranquille.
Un tout jeune soldat allemand entre pour acheter du lait: il est blond, celui-là, mais je le vois diablotin, maculé comme l’autre, avec des luminettes d’azur; je vois sa bouche ombrée de duvet se faire petite, sa langue tourner en rond autour, puis dire: «Gretchen, allons sur l’escarpolette.» Je regarde la petite femme, mère animale avec les tendresses et les laisser-aller de la chatte pour ses petits, ne devenant un être civilisé, avec des traditions humaines, que lorsqu’il s’agit des gestes de la religion catholique. Et je pense qu’elle a porté Mileke dans ses flancs qu’elle dandine, qu’elle l’a nourri de ses mamelles maintenant desséchées, qu’elle l’endort en chantant des chansons naïves, qu’elle l’élève, le choie, le gourmande, l’adore, selon les moyens de son cerveau simple, et qu’à dix-huit ans on le lui prendra de force: et en avant! tue et sois tué, deviens une brute sanguinaire!
Si je devais être la mère d’un Mileke aux yeux d’or ou d’azur, je me casserais la tête au mur de douleur et d’indignation furieuse le jour où je le verrais sortir de chez moi le revolver à la ceinture et la baïonnette sur le fusil.
19 juin 1916.
Je ramène Fineke chez elle, la tête enfarinée d’acide borique. J’ai dû lui faire mal, mais cette enfant de cinq ans ne veut pas pleurer et, les larmes aux yeux, elle a éclaté de rire. Maintenant, apaisée, dans une main une rose et dans l’autre des bonbons, elle me raconte en son patois, avec beaucoup d’animation, que Remi avait un petit oiseau dans un pot de fleurs retourné; que, pendant qu’il était à l’école, elle a pris l’oiseau et l’a fait s’envoler par la cheminée.
--Le matin, quand je me réveille, gazouille-t-elle, les oiseaux chantent: alors celui que j’ai fait s’envoler peut chanter avec eux.
Oh! comme je l’ai embrassée!
--Gilles, continue-t-elle, a une pie dans une malle; quand il sera sorti avec les vaches, je la laisserai aussi s’envoler.
--Alors tu dois, avant d’ouvrir la malle, ouvrir la porte et les fenêtres, car la cheminée, c’est très haut et tout droit, et elle pourrait retomber dans les cendres chaudes de l’âtre.
--Oui, j’ouvrirai la porte, car je n’ose pas la prendre: elle est grande, la pie.
Cette adorable petite créature est réceptive à tout ce qui est bon, à tout ce qui est beau. La rose que je lui ai donnée, elle la met à côté d’elle dans une tasse d’eau pendant qu’elle mange.
Je ne puis rien pour elle, je dois me borner à soigner ses croûtes et les bleus qu’elle attrape à droite et à gauche.
25 juillet 1916.
Moi aussi, j’ai remporté une grande victoire. Je suis arrivée, à force de persuasion et d’insistance, à ce que Mitje veuille bien laver une fois par semaine, à l’eau chaude, le corps de ses petits frères et sœurs. Cela a été long et dur à faire comprendre et à obtenir. J’ai donné un bain de siège, une brosse à ongles, trois grands essuie-mains et un gant ferme pour frotter. Je lui ai fait chauffer de l’eau, additionnée de sel de soude, dans le chaudron des vaches, qui peut contenir une dizaine de seaux. Pour montrer comment il fallait s’y prendre, j’ai lavé chaque enfant dans le bain de siège et pour chacun nous avons renouvelé l’eau. Ils jubilaient en répétant constamment:
--Oh! c’est bon! oh! c’est bon!
C’était la première fois de leur vie qu’on leur lavait autre chose que le bout du nez. Mitje m’a dit le lendemain qu’après ce bain les enfants avaient dormi d’un sommeil doux et les membres étendus, tandis qu’auparavant ils avaient les membres recroquevillés et s’agitaient et gémissaient toute la nuit. Gilles seul était récalcitrant et me montrait avec ostentation la croûte noire qui couvrait ses bras; il a fini par se laver tout de même, enfermé dans la petite chambre du grand-père. Je lui avais montré comment il devait s’y prendre pour se laver et se frictionner le dos. Après, comme il était étendu dans son lit, les membres écartés de bien-être, sa mère lui a dit: «Mais, Gilles, tu es couché là, solennel comme un curé.» Puis Mitje s’est lavée dans la petite chambre. Enfin, le soir, le père y a passé également par curiosité. Tous ne reviennent pas du bien-être que cela procure; il n’y a que la petite femme elle-même qui n’y est arrivée que huit jours après.
Le lendemain du bain, les petites levaient leurs jupes et écartaient les vêtements sur leurs petites poitrines pour montrer leur peau blanche aux voisins et connaissances. La petite femme, quand elle se fut enfin lavée, m’a montré ses jambes, tout ahurie de les voir si claires. Jamais, depuis quarante-cinq ans, elle ne s’était lavé le corps. Je me rappelle fort bien ses mamelles couleur de terre, quand elle allaitait ses enfants.
Enfin c’est un événement qui les ahurit tous et une expérience dont ils raffolent. Je craignais qu’ils n’aimassent point l’eau: il y a des bourgeois parvenus dans le village qui ont pu installer une chambre de bain à moitié prix, mais ils aiment si peu l’eau qu’ils ne prennent de temps en temps un bain sommaire que parce qu’ils ont mis de l’argent dans cette installation et ne veulent pas que cette dépense ne serve à rien.
Chez les enfants de la petite femme, le bienfait de cet unique lavage par semaine commence déjà à se faire sentir. Ils n’ont plus l’ombre de pustules et ils sont pétillants de vie, d’esprit et de joliesse. J’ose maintenant les embrasser sans crainte d’attraper un coryza ou de la vermine.
* * * * *
Door, le mari de la petite femme, a constaté que ses vaches, depuis qu’elles couchent dans une étable à moitié propre, (car ce n’est pas encore une vraie propreté) donnent plus de lait et mangent moins. Je suppose que l’influence de la propreté n’est pas moins bonne sur les humains.