Angelinette

Part 5

Chapter 54,005 wordsPublic domain

Ses deux petits poings sont fermés sur la table; il fait de temps en temps un signe d’assentiment de la tête. Voilà qu’il sourit. Quelle vision suit-il? Il ne voit plus rien autour de lui, ni le chat, ni les oiseaux, ni les roses qu’il aime tant. Ses rêves éveillés ressembleraient-ils à ses rêves dormis? Verrait-il sa chambre remplie de fleurs? Non, il est trop grave. Mais le sourire? Ah! que je l’aime, ce petit bloc un peu lourd, à l’âme exquise, à la voix joyeuse, au regard qui voit. Pense, petit homme, pense!

* * * * *

Nous étions allés passer une semaine en Campine.

J’étais assise avec Jantje le long d’un bois de pins. J’étais fatiguée, et Jantje pas en train. Mais voilà que sa figure s’éclaircit et il court vers un garçonnet qui arrivait, poussant une brouette sur laquelle se trouvaient un sac et un petit frère.

Je reconnus deux des enfants d’un cultivateur chez qui nous allions boire du lait; ils avaient déjà un jour montré leurs lapins à Jantje. Ils étaient sales à frémir, comme c’est l’habitude en Campine, où une dévotion païenne tient lieu de tout: le nez et les oreilles coulants, la tête et le corps envahis de vermine; mais c’étaient deux exquis petits bonshommes.

--Ah! Mileke et Léon! Où allez-vous?

--Ramasser des «denneknep[1]» pour allumer le feu.

[1] Pommes de pin.

--Tante, puis-je aller avec eux?

--Oui, nous irons tous ensemble. Mileke, est-ce que Jantje peut pousser la brouette?

--Mais c’est lourd: Léon est dedans.

--Léon va me donner la main et marcher avec moi comme un grand garçon. Jan, fais aussi quelque chose, Émile ne peut pas tout faire.

Tout de suite il prit la brouette, et en route!

Dans la pinière, Mileke et Léon se mirent, en tenant le sac entre eux deux, à y entasser des pommes de pin.

--Je n’ai pas de sac, tante.

--Non, mais tu as ton chapeau; remplis-le et, chaque fois qu’il sera plein, tu le déverseras dans le sac.

Comme il s’appliqua!

Tout de même, il ne prend rien à la légère; les choses les plus simples, il les fait avec attention: ce sera superbe quand il étudiera.

Il arriva, son chapeau plein.

--Il y en a trente, tante.

--Tu les as comptées?

Depuis qu’il était chez moi, nous comptions tous les jours jusqu’à cent; et voilà un mois environ qu’il ne se trompait plus. Je recomptai avec lui: c’était exact.

--Tout à fait bien, tu es un grand garçon; va les mettre dans le sac.

Il les y versa.

--Tu vois, Mileke, il y en a trente, ton sac sera vite plein.

--Mileke, Léon! venez ici, voilà un bonbon.

Quand Jan eut déversé son dernier chapeau dans le sac, il me dit:

--Émile est grand, je l’aime bien, sais-tu, tante, il est comme moi et pas comme Pierre. Il a un nez inhumain, mais il n’a pas de mouchoir. Nous aimons tous les deux à travailler. Il m’a dit qu’il a eu cette semaine tous les bons points à l’école. Pourrai-je bientôt aller à l’école, tante?

--Oui, mais pas tout de suite.

--Je suis comme lui, n’est-ce pas, tante?

--Tu veux dire que tu le comprends? Oui, chéri, tu es encore comme lui, mais quand tu seras grand, tu seras autre.

--Pourquoi, tante? est-ce qu’il n’est pas bon?

--Oh! si, très bon, mais tu deviendras autre parce que je te lave et que tu apprendras plus que lui. Mais il faudra toujours aimer les Mileke et les Léon: ce sont tes vrais frères, qui auront besoin de toi.

--Et Pierre, tante, faudra-t-il l’aimer aussi quand je serai grand?

--Tu ne saurais: du reste il n’aura pas besoin de toi.

--Ah!

Ce «ah!» voulait dire: «Tant mieux, je l’exècre.» Jan poussa la brouette tout un bout; ensuite Mileke. Puis je mis Léon sur le sac et poussai le tout jusque chez eux, où la petite femme, leur mère, nous offrit du lait.

* * * * *

Nous étions entrés chez la petite femme pour boire du lait. Mileke s’empara de Jantje et le conduisit dans une étable pour lui montrer les génisses et aussi un petit veau qui leur était né la nuit.

--Tante, il y a trois petites vaches qui commencent à avoir des cornes, et une toute petite qui n’en a pas encore et qui tète les doigts de Mileke. Et Mileke a aussi une boîte avec des bêtes qui font de la soie: connais-tu ça, tante?

--Oui, mon grand.

--Il va m’en donner une dans une autre boîte que je pourrai emporter, et la bête fera de la soie. Tu en feras une robe, tante?

Mileke regardait Jantje, tout ébahi, ne comprenant point qu’il ne connût pas toutes ces choses, toutes ces merveilles qui le faisaient, lui, palpiter du matin au soir et la nuit dans ses rêves. Et le petit garçon en guenilles avait pitié du petit qui lui représentait le riche et qui n’avait pas tout cela.

--Je puis aussi te montrer nos pigeons et des nids d’oiseaux avec des œufs.

Et il l’emmena. Je rejoignis la petite femme. Le fils aîné, frère de la Doctrine Chrétienne, venait d’arriver en vacances. Embarrassé devant la dame étrangère, il s’assit, le chapeau sur la tête. Jantje entra en bombe.

--Tante! j’ai vu un nid avec de tout petits oiseaux, et la mère voulait nous mordre. Et voilà un nid avec des œufs.

Il me mit le nid sur les genoux.

--Oh! Jan, il faut rapporter ce nid: les petits oiseaux ne pourront naître, puisque la mère ne peut s’étendre sur les œufs pour les couver. Va rapporter ce nid.

--Mais tante!

--Mon grand, ils mourront, les œufs doivent avoir la chaleur de la mère pour éclore. Va, chéri, mais donne d’abord la main à monsieur.

Alors seulement il vit le frère. Mais au lieu d’aller vers lui, il se blottit contre moi.

--Eh bien, Jantje, donne la main à monsieur.

--Mais, tante, ce n’est pas un monsieur: il a une robe.

Le petit frère rit, mais devint rouge jusque derrière les oreilles. Je n’arrivai pas à persuader Jantje.

Il me répéta:

--Ce n’est pas un monsieur, il a une robe, et ce n’est pas une dame, il a rasé sa barbe.

Pour échapper à l’antipathie que lui inspirait le frère, il reprit le nid et se sauva, disant:

--Je vais le rapporter.

--Il serait difficile de réduire ce caractère, me dit le petit frère, mais si je l’avais dans ma classe, ce serait cependant vite fait.

Jantje ne revenait pas. Mileke vint pousser la tête de derrière la porte, qu’il entrebâilla, regarda son grand frère, puis la retira vite.

J’allai vers la porte; Jantje ne voulait pas rentrer, de terreur de l’homme en robe. Je criai au revoir à la petite femme et à son fils, et Jantje, serrant dans une main la boîte avec le ver à soie, s’accrocha de l’autre à la mienne.

--Tante, il ne va pas venir, le monsieur en robe?

* * * * *

Nous revenions, Jantje et moi, rouges, suants, exténués par la chaleur et la sécheresse, d’une promenade dans les bruyères. De gros nuages s’accumulaient. Victoire! la pluie!

Bien que les gouttes tombassent larges comme des soucoupes, les pavés les absorbaient, comme un dessus de fourneau brûlant. Puis l’orage éclata, mais pas violent, et la pluie s’accéléra, tomba droite de manière à pénétrer, et une délicieuse odeur de roussi, de terre trempée et d’herbe qui boit se répandit.

Et elle tombait, tombait, tombait, comme une joie, comme une exubérance de bonheur et de bien-être qui se répand, et tout ruisselait, et elle déferlait, et elle inondait et s’écoulait en un gros ruisseau le long de la route et des rues du village. Nous marchions lentement sous cette bénédiction.

En pleine pluie, Léon et Mileke endiguaient le ruisseau pour faire un lac, et ils bêchaient, leur petit cul hors de la fente de leurs culottes déchirées.

--Il pleut, medam’, me crièrent-ils.

--Il pleut, medam’, me cria Maria.

--Il pleut, medam’, me cria la mère.

--Oui! Il pleut, il pleut bergère, chantai-je.

Les vaches meuglaient.

--Elles sentent la pluie, me dit la petite femme, et voudraient partir.

Nous respirions et aspirions goulument l’air humide, allégés, soulagés et comme remis dans notre assiette.

Jantje gambadait devant moi, habillé seulement d’un tablier et d’une paire d’espadrilles.

--Tante, je peux me laisser mouiller?

--Oui, mon grand.

Il courut se mettre sous les gouttières. Puis il me regarda de côté, croyant que je ne le voyais pas, et alla mettre un pied dans le ruisseau. Mais quand il vit Mileke et Léon, occupés avec la bêche à leur lac, son regard devint implorant.

--Oh, tante!

--Vas-y, mon grand.

Mileke, généreux, lui passa sa bêche et alla en chercher une autre pour lui-même. J’entrai chez la petite femme et m’assis devant le carreau pour voir leur jeu.

Léon n’aimait pas que Jantje touchât à leur lac. Alors Jantje éleva, en avant de celui-ci, un monticule de terre qu’il battit et comprima de ses petites mains. Il y creusa un passage, de sorte que l’eau coula par cet aqueduc dans le lac des autres. Et ce fut une stupéfaction, une joie. Ils allèrent chercher Maria, la petite femme. Jan m’appela par la fenêtre, et nous dûmes admirer. J’admirai vraiment. Le lac des deux petits était profond, spacieux et d’un joli ovale, et l’aqueduc de Jantje très bien fait et répondant à son but. Mais où a-t-il pris cela, d’où lui est venu ce savoir?

--Jan, où as-tu appris à faire ce bel ouvrage?

--Mais, tante, quand la cave, chez ma mère, était pleine d’eau, nous ôtions la pierre de l’égout, et lorsque l’eau était presque toute écoulée, nous faisions une montagne avec le sable qu’il y avait dans un seau, nous y creusions un chemin et balayions, par là, l’eau dans l’égout avec une petite brosse.

Tout d’un coup, je le vis nu sous un gilet de son père, enflé et bleui, assis à terre, le derrière souillé, à même le plancher humide, occupé à ce jeu avec ses frères et ses sœurs. Il était tellement ankylosé qu’il ne pouvait se lever, comme le jour où j’étais allée le chercher là-bas.

Je me sens encore faisant le geste de chasser l’horrible vision.

--Maintenant, Jantje, rentrons, nous sommes bien trempés; je vais te donner un bain.

* * * * *

J’avais laissé Jantje avec Gretchen. Il aimait beaucoup Gretchen. Elle lui racontait que, chez elle dans le Luxembourg, il faisait clair le soir jusqu’à dix heures et qu’alors les enfants ne devaient pas se coucher avant; qu’au bas de la montagne il coulait «ein bach» avec des «forellen» qu’on prenait au filet, qu’on faisait frire dans la poêle et mangeait avec des pommes de terre en casaque.

--Là où habite ma mère, à Amsterdam, il y a aussi beaucoup de poisson, mais ce sont des hommes et des femmes qui les vendent dans la rue en criant: _Bot, bot, bot!_

Je l’avais donc laissé avec elle et étais sortie faire des courses.

En rentrant, André se trouvait devant la porte avec son chien, un berger de Malines qu’il avait ramené de la campagne. Il ne pouvait garder le chien en ville parce que sa mère haïssait les bêtes et ne parlait que de leur faire une piqûre d’acide prussique sur le nez pour s’en débarrasser. Mais il l’avait amené pour faire une surprise à Jantje.

--Ne sonne pas, je vais ouvrir: il accourra et se trouvera devant le chien.

En effet, il accourut dès qu’il entendit la clef dans la serrure et s’arrêta net en voyant le chien.

--Eh bien, Jan, qu’en dis-tu?

Jan ne disait rien, puis il s’avança et voulut caresser la bête, mais elle grogna, ne connaissant pas les enfants.

André caressa le chien, lui fit signe d’être doux, prit la main de Jantje et en flatta la bête.

--Tu vas lui donner du sucre.

Cela prit encore quelque temps avant qu’elle fût amadouée. Mais la vieille chienne était intelligente et câline, et quand, au dîner, Jantje lui donna des débris de viande et un grand os, alors ça ne traîna plus: l’alliance était faite et ils jouèrent au jardin. Toutefois, dès que son maître quittait le jardin, le chien lui emboîtait le pas.

C’est égal, ce furent pour Jantje huit jours de délices d’avoir Kô au jardin, Kô à côté de lui quand il mangeait, Kô qui suivait le tram quand on allait au bois, Kô qui galopait au bois et se roulait dans le gazon, mais surtout Kô qui sautait dans le lac et nageait loin, loin, pour ramener un bâton qu’André avait jeté, puis Kô se séchant, en se roulant dans les feuilles mortes, et qui courait en aboyant follement.

Ah! oui, huit jours de délices, suivis d’un gros chagrin parce qu’il fallut ramener le chien à la campagne, car décidément la mère ne pouvait vivre avec cette odieuse bête autour d’elle.

* * * * *

Encore une lettre de la mère du petit pour demander de l’argent. Je dus refuser. Par retour du courrier, on me prévint que j’avais à rendre l’enfant, qu’elle ne pouvait se faire à l’idée qu’il avait tout et les autres rien.

Je luttai encore six mois.

* * * * *

Nous avions été invités à déjeuner chez des amis d’André. Un des fils était soldat. Quand il entra dans la salle à manger, Jantje se planta devant lui et ne trouva pas une parole. Il le considéra, frappé de stupeur et de respect.

--Eh bien, Jan, qu’en dis-tu?

--Tante, c’est un vrai?

--Oui, mon grand, il n’est ni en bois ni en plomb.

--Je peux lui parler, tante?

--Mais certes.

Le soldat se mit à rire, flatté; il souleva le petit et l’embrassa.

Jantje ne le quitta plus: il se collait littéralement à lui.

Nous sortîmes. Dans la rue, il resta à côté de lui et regardait tout le monde pour voir si on remarquait qu’il était avec un soldat, et quand, à la foire où nous étions allés, le soldat monta sur un cheval de bois et mit Jantje sur un autre, en le tenant un peu dans le dos, son orgueil lui monta aux joues et les mit en feu. Il se tint raide, la tête droite, le regard brillant. Je dus lui acheter un sabre. Mais que se passa-t-il en lui quand nous entrâmes dans un manège et que le soldat monta avec lui sur un vrai cheval et lui passa les rênes? Il resta comme hypnotisé. En descendant, il chancela et balbutia:

--Je veux être soldat, tante, je veux être soldat.

Quand nous quittâmes nos amis, il retint, en pleurant, le soldat autour des jambes, et celui-ci dut lui promettre de venir le lendemain chez nous. Jantje l’attendit, vibrant et tressaillant à chaque coup de sonnette.

Le soldat ne vint pas, mais il eut la délicatesse d’envoyer une lettre adressée à Jantje, que je lui lus. Il la mit en poche, comme il voyait faire par André, et ne me parla que du soldat et d’être soldat.

Je ne voulais cependant pas que cet enthousiasme s’ancrât en lui, et, quand il me demanda ce que faisaient les soldats, je lui répondis que c’étaient des hommes à qui on faisait quitter leur travail, qu’on mettait tous ensemble dans de grandes maisons où ils étaient loin des leurs, et à qui l’on apprenait à attaquer et tuer d’autres hommes qui habitent un peu plus loin et qui souvent parlent une autre langue, et cela surtout pour leur prendre leur pays ou parce qu’ils travaillent mieux et vendent mieux leurs marchandises qu’eux.

--Mais, tante, je ne le ferai pas.

--On t’y forcera sous prétexte que tu dois défendre ta patrie; mais en réalité, quand la patrie est assez forte, c’est elle qui attaque, et alors on se fait, avec ces sabres et de grandes machines qui crachent du feu et qui éclatent en brisant tout, le plus de mal possible; on brûle les villes, les maisons, on tue même les tantes et les petits Jantje et les Gretchen. Enfin on devient des brigands nuisibles.

Il m’écoutait, abasourdi.

--Tante! tante! je ne veux pas faire ça!

--Non, tu dois jeter ce sabre.

Alors il hésita.

--Oui, tante... mais laisse-moi jouer encore un peu avec.

Voilà sa plus forte impression jusqu’à présent. Il faut que j’y veille... dût-il devenir maréchal de France, que je serais désolée!

* * * * *

J’ai tant de jolis souvenirs de lui qui me fendent l’âme! Au mois d’août, dans l’île de Walcheren: j’y avais une ferme comme maison de campagne.

Nous avions une nichée de chats angora roux; la mère leur permettait déjà de sortir du panier, mais, quand ils allaient trop loin, elle les ramenait délicatement de la patte. Je les avais mis au jardin sous le mûrier, sur une couverture bleue.

Jantje se balançait dans le hamac attaché aux arbres. Il faisait une chaleur torride.

--Jan, lui dis-je, j’ai à m’occuper dans la maison; tu surveilleras bien les petits chats pour qu’ils ne s’égarent pas sous les ronces: les épines les piqueraient.

--Qu’il fait chaud, tante! Est-ce que je ne pourrais rien ôter?

--Mais si, ôte ta blouse, déchausse-toi, garde seulement ta chemise et ta culotte.

Je rentrai dans la maison. Quand je revins au jardin, Jantje était endormi tout nu, au milieu de la couverture bleue. La grande chatte dormait dans son bras, les cinq petits étaient dispersés sur son corps, qui sur sa poitrine, qui sur son ventre, qui contre ses cuisses. Le soleil donnait sur eux; la tête de Jantje, seule, était ombragée par une branche de mûrier. Je restai à distance pour ne pas les réveiller et me délectai de cette orgie de bonheur qui était là, étalée devant moi comme un trésor. Ce qui m’émotionnait le plus, c’était la confiance qu’il avait su inspirer à la mère et aux petits, bêtes volontaires et rétives; mais avec eux, depuis ma semonce, son geste était si adroit et si câlin qu’il réussissait là où souvent j’échouais. Il se réveilla, mais ne me vit pas tout de suite. Il regarda la mère endormie dans son bras, qu’il tâcha de retirer sans l’éveiller; mais cela n’alla pas, elle se réveilla; il la souleva au-dessus de lui.

--Tjoutjou, tjoutjou, tu vas faire téter tes fils, car tante dit que ce sont tous des fils.

Il se dégagea, prit tous les chatons, coucha la mère et lui mit les petits au ventre.

En se retournant, il me vit derrière le rosier. D’un bond il fut sur moi.

--Tante! Tante! tu n’es pas fâchée que j’aie tout ôté?

--Non, mon doux, il fait horriblement chaud, mais maintenant il faut remettre quelque chose de tes vêtements.

--Tu le veux? Je suis si bien ainsi, laisse-moi rester comme ça?

--Ici, au jardin alors, car on ne se promène pas nu dans le village.

Il voulut courir. Il faisait trop chaud. Il se remit dans le hamac, mais ne savait que faire. Alors je vis ses yeux fixés sur une fente de la cloison de planches du jardin. Je regardai aussi et aperçus à travers la fente deux yeux qui brillaient et regardaient Jantje, terrifiés.

--C’est Maatje, Jantje. Veux-tu que je la fasse entrer pour jouer?

--Oui, tante, oui, tante!

Il courut vers la cloison, mais la petite se sauva.

--Maatje, Maatje, viens jouer!

Pas de réponse. Je grimpai sur une branche basse du mûrier et me penchai au-dessus de la cloison. Maatje s’était mise à distance et, un doigt dans la bouche, la figure ahurie, regardait vers la fente.

--Maatje, viens donc jouer avec Jantje.

--Non, il est indécent, il est tout nu.

Et elle se sauva plus loin.

--Maatje, je vais l’habiller et tu prendras du thé et des gaufres avec nous.

Elle s’arrêta.

--Si vous l’habillez, il ne sera plus indécent, et du thé et des gaufres, je veux bien.

--Entre par la petite porte, je vais l’habiller.

Et Maatje, la petite calviniste de six ans, entra, vêtue de ses cinq jupons, malgré la chaleur, de son serre-tête et de sa coiffe à long bavolet de dentelles. Mais elle se tint à distance, jusqu’à ce que j’eusse remis à Jantje sa chemise et sa culotte. Alors elle se rapprocha et nous allâmes goûter.

* * * * *

Jantje et moi, nous nous promenions dans les prairies de l’île de Walcheren, entre Domburg et Achtekerke. Et voilà que nous vîmes des champignons plein le gazon: des champignons roses, tendres et appétissants comme de la pâtisserie fraîchement cuite.

--Jan, nous allons chercher un seau à la maison et en cueillir une charge.

Quand nous eûmes le seau, nous retournâmes dans la prairie.

Jantje allait droit aux grands, épanouis en ombrelles.

--Non, Jan, prends les moins épanouis... comme un parapluie à moitié ouvert.

Et nous cueillîmes.

Il courait, nerveux, les joues roses, la bouche humide, entassant les champignons dans un pan de son manteau, puis les portait dans le seau, et, tout affairé, sur ses petites jambes encore un peu arquées, il se passionnait, car je lui avais dit que j’allais les mettre en conserve et que, l’hiver, il mangerait les champignons que nous cueillions maintenant. Tout d’un coup je sentis comme un coup de fouet par tout le corps: «En hiver il ne sera plus avec moi: il ne mangera pas des champignons préparés à la crème, il ne hochera plus la tête en disant: «Que c’est bon, que c’est bon!» en vrai petit gourmet qu’il est; et il n’entendra pas André lui rappeler la prairie, avec les belles vaches blanc et noir, où nous les avons cueillis.» Et je le regardais gambader, choisissant bien et cueillant de temps en temps des fleurettes des champs qu’il n’oubliait pas d’assembler en bouquet.

Nous rentrâmes, le seau plein.

--Jan, on va les nettoyer, mais cours d’abord appeler Maatje, promets-lui une tartine de pain de corinthes et donne-lui un caramel.

Jantje revint avec Maatje, et, à nous trois, assis sur des tabourets, un seau d’eau propre à côté de nous, nous commençâmes le nettoyage.

--Maintenant, regardez bien. Vous ôterez d’abord, ainsi, la tige; puis faites bien attention, vous enlèverez comme ça la peau avec le petit couteau, rien que la peau; moi, je les couperai en morceaux, car vous pourriez vous faire mal.

--Mais c’est du poison, ce sont des «sièges de crapaud», fit Maatje, vous mourrez si vous en mangez.

--Pas de ceux-ci, Maatje, ce sont des bons.

Elle fronça sa petite bouche et fit non de la tête. Elle aurait planté là cette dangereuse besogne s’il n’y avait eu le goûter au pain de corinthes en perspective.

Ils ne m’aidèrent pas mal, avec le sérieux et l’application des enfants quand on leur fait faire une chose utile.

Je les fis goûter, puis je commençai la cuisson. Jantje s’inquiétait de voir fondre cette immense casserole pleine de champignons.

--Mais, tante, qui a mis cette eau? Et il n’y en a presque plus, de champignons.

--Ce n’est pas de l’eau, c’est du jus, goûte.

Et je lui en donnai une petite cuillerée.

--Oh! c’est bon, tante, mais que c’est bon! Maatje doit goûter aussi.

Mais Maatje n’était pas à persuader: pour rien au monde elle n’eût goûté de ces «sièges de crapaud».

Je fis assister Jantje à toute la préparation; il la suivait, les yeux étincelants; son regard m’interrogeait à chaque phase qu’il ne comprenait pas. Voilà un petit bonhomme qui ne sera pas distrait à l’école.

Quand tous les verres furent remplis et que je les mis cuire au bain-marie, il devint tout à fait sérieux et s’installa sur une chaise à attendre le résultat de tout ce travail.

--Là, ils sont cuits, ils doivent refroidir dans l’eau jusqu’au soir. Allons à la mer, j’ai la tête en feu.

En rentrant, il courut d’abord vers la marmite et mit ses doigts dans l’eau.

--Tante, ce n’est pas encore froid.

--Non, mon grand, pas avant le soir.

--Mais si je dois me coucher?

--Je les ôterai avant de te coucher.

Quand j’enlevai les verres de l’eau, les essuyai et les mis sur deux rangs sur le buffet, il battit des mains.

--Tante, nous avons fait ça, nous? Et en hiver, ce sera encore bon et nous les mangerons?

--Oui, mon grand.

Je le couchai. Il bavardait, je pouvais à peine lui répondre.

--Tante, es-tu fâchée?

--Non, trésor, je suis fatiguée de tout ce travail, tu dois être fatigué aussi.

--Oui, tante, je suis aussi fatigué d’avoir tant travaillé.

Il bâilla; je le couvris, il ferma les yeux et dormit...

En hiver, je serai seule à les manger et lui aura à peine un morceau de pain!...

* * * * *