Part 4
J’étais fière aussi: l’un faisait valoir un état dont il ne pouvait mais, et l’autre son travail. Il avait décoché cela d’un trait, sans une hésitation. Ces mots lui étaient restés dans la mémoire: le matin, il était descendu tout noir du grenier; mon ami lui avait demandé: «Qu’as-tu fait pour être si noir?» et le petit lui avait expliqué, avec des gestes, et des mots hollandais et français, qu’il avait bien travaillé deux heures pour ajuster des tuyaux de poële.
--Eh bien, dis: «J’ai travaillé deux heures pour ajuster des tuyaux de poële.»
Il avait répété et retenu.
Les petits ne se dirent plus rien; dans leur désillusion, ils s’étaient, chacun, approchés de leur tante et de là s’observaient. Je n’ai jamais été mieux à même de juger de la différence entre la vanité et la fierté.
* * * * *
Oui, quelle voie prendra-t-il, et par où le diriger? Un sociologue,--ç’avait été le rêve de mon ami--un savant, un homme d’action? Il se décortiquait tous les jours: plus rien de la larve amorphe d’il y a six mois; s’il continue ainsi, comme il sera beau et bon! Et je courais l’embrasser. Il s’était déjà habitué à cette pluie de baisers qui lui tombaient à l’improviste; il les rendait ou secouait impatiemment la tête.
--Tante, je ne peux rien faire si tu me déranges tout le temps.
Encore des paroles de son oncle. Il l’appelait «oncle» maintenant. Décidément, il l’écoute encore plus que moi: il est vrai que mon ami a la voix la plus pénétrante et le ton le plus persuasif qui soient.
Ah! que je suis heureuse en ce moment pour l’enfant et pour moi! Tout ce passé d’abjecte misère est mort; et ce que nous avons de bien-être, nous pouvons en jouir: c’est l’affection qui nous l’a donné.
Grand Dieu, la vieille! Tous les jours, une goutte d’eau sur cet amour, sur cette volonté, pourrait bien finir par y creuser un trou. Ah! quelle angoisse, maintenant surtout que je ne serais plus seule à en pâtir! Mais il nous aime tant! Tous les jours, quand j’accours sur mes mules lui ouvrir la porte, avec le petit qui me suit, son regard m’apaise immédiatement; toujours il sourit et me dit:
--Clic-clac, clic-clac.
Ce clic-clac lui est si familier qu’il distingue le clic-clac spécial de mes différentes mules.
--Tu as des mules neuves, ou «celles en velours vert», ou «celles doublées de rouge».
Depuis que le petit est là, il m’oublie quelquefois et s’amuse souvent à se cacher derrière moi et à dire d’une grosse voix:
--Qui va aller au bois avec ce méchant garçon?
Hé! hé! la mère pourrait bien se tromper: si c’était donc moi qu’on aimerait moins au profit du petit? Cependant je veux le garder, lui, mon amour, intégralement. Allons, nous sommes assez bien bâtis tous trois pour ne pas nous porter ombrage.
* * * * *
Un jour, je lui avais mis un béret neuf pour aller se promener avec son oncle. Quand celui-ci entra, le petit se planta devant lui, le béret de côté, et lui demanda:
--Est-ce que tu trouves moi je beau?
Une autre fois, à la campagne, ils jouaient à se jeter une vieille poupée, et voilà que mon ami la jeta si haut qu’elle s’accrocha dans un arbre. Jantje resta la tête levée. Je crois qu’Élisée, quand il vit monter Élie dans les nues, ne le regarda pas avec plus de stupeur.
--Que faire maintenant, que faire maintenant? La nuit, elle aura froid, cria-t-il.
* * * * *
--Jean, prends ton traîneau, nous irons au parc, où l’on fait des statues de neige.
--Statues, tante?
--Oui, ce sont des hommes ou des bêtes, en quelque chose comme la belle dame sans vêtements qui tient une coquille et que tu aimes bien.
--Mais puisque ça devient de l’eau, tante.
--Oui, ça ne durera pas, mais on aura pendant quelques jours le plaisir de les regarder, et quelques jours, c’est long pour du plaisir.
Dès l’entrée du parc, devant l’amas étincelant de neige, il entra en joie; mais, quand nous arrivâmes à l’un des carrefours, où plusieurs sculpteurs, emmitouflés et bleuis de froid, échafaudaient de la neige et maniaient l’ébauchoir, il courut de l’un à l’autre, regarda tout, puis s’arrêta devant un groupe que modelait un jeune sculpteur: c’était un âne monté par le bonhomme Noël.
--Tante, c’est saint Nicolas. Il ne me fera pas de mal?
--Non, tu as été sage.
--Puis-je travailler avec le monsieur? Je peux apporter de la neige dans le traîneau.
--Je ne sais pas, demande au monsieur.
Et pas timide, sa voix sonnant clair, il demanda:
--Monsieur, je aider?
Le jeune sculpteur le regarda.
--Tiens, quel gentil petit homme!
--Je aider, monsieur?
Le sculpteur se tourna vers moi, me dévisagea aussi, curieusement, me salua et dit à Jantje:
--Mais oui, tu peux m’aider, apporte-moi de la neige.
Jan se mit à la besogne et, avec sa bêche, remplissait le traîneau. Je n’avais pas à craindre le froid pour lui, il se remuait fiévreusement, mails moi, comment résister?
--Jan, monsieur est ton patron, fais ce qu’il te dira; moi je vais courir de long en large ou je gèlerai.
--Oui, tante, je ferai ce que le monsieur dira.
Je me mis à courir. Et Jantje amassait de la neige à côté du sculpteur, qui eut la gentillesse d’employer surtout cette neige-là. Il lui parlait en néerlandais et lui demanda son avis.
--Ajouterai-je aux oreilles de l’âne ou à la queue?
Jantje trouva qu’il ne fallait rien ajouter à la queue ni aux oreilles, mais ajouter tout de suite le bras droit du bonhomme Noël.
Le sculpteur et moi demandâmes en même temps pourquoi ce bras pressait tant.
--C’est avec ce bras-là qu’il jette les bonbons, n’est-ce pas, tante?
--Ah! voilà l’affaire! Je vais vite mettre le bras, riait le sculpteur.
Et il appliqua de la neige autour de l’armature rudimentaire. Vers midi, le travail était ébauché.
--Nous devons rentrer, Jantje.
--Tante, comment faire? le monsieur ne peut pas travailler sans moi.
--Ah! oui, il faudra revenir, j’aurai besoin de neige.
--Eh bien, nous reviendrons.
A peine eûmes-nous déjeuné, il fallut qu’il y retournât.
Et voilà que le bonhomme Noël avait, pendu à son poing de neige, un cornet de caramels sur lequel était écrit: «Pour Jantje, le bon ouvrier.»
Jantje ne fut pas très étonné, mais fier.
--Tante, il a vu que je travaillais bien et que j’ai fait ajouter son bras pour les bonbons, puisque de l’autre bras il porte la verge.
Jusque vers la brune, Jantje se démena, le sculpteur travailla, et le tout fut achevé.
Alors le sculpteur dit à Jantje:
--Demain, de beaux messieurs viendront pour juger le meilleur travail. Tâche de revenir, je dirai que tu m’as bien aidé. Et c’est vrai, madame, fit-il en se tournant vers moi, son émotion m’en a donné et je crois que je l’ai communiquée un peu à mon travail. Ce petit-là ne fera rien froidement dans la vie; et plus, il galvanisera les autres. Quelle conviction et quel exquis petit homme!
--Donne la main au monsieur et dis «à demain».
Nous revînmes le lendemain avec André. Il connaissait le jeune sculpteur.
Les beaux messieurs ne lui donnèrent pas leurs suffrages, mais nous avions trouvé un ami.
* * * * *
Mon professeur de chant était venue donner sa leçon, accompagnée de son petit garçon de trois ans.
--Je me suis dit que Pierre pourrait jouer au jardin avec Jantje pendant la leçon.
Jantje était aux anges d’avoir un compagnon de son âge pour jouer. Il le prit par la main, le conduisit au jardin, et tout de suite l’assit dans son traîneau, devant lequel il s’attela, et le traîna par les sentiers.
Le petit Pierre avait pris le fouet et tapait si fort que nous dûmes intervenir.
--Tante, il me prend pour un cheval, mais on ne doit pas taper fort sur un cheval non plus, n’est-ce pas?
Quand Jantje fut en nage, il mit le petit garçon dans le hamac et le berça.
--Doucement, fit-il, car si je berce fort, tu vas vomir comme moi l’autre jour.
L’autre se laissait faire, mais n’offrit pas de rendre la pareille.
La leçon finie, nous goûtâmes.
--Tante, tu le feras boire dans la belle tasse que mon oncle m’a donnée?
--Certes, mon grand.
Le petit garçon fit la remarque que sa belle tasse était plus petite que celle de Jantje.
--Mais tu peux lui donner deux fois du chocolat, tante.
--Oui, mon grand.
Mon professeur invita Jantje à venir jouer le lendemain chez Pierre, qui a un beau «hobby», ajouta-t-elle.
Nous y allâmes.
Le petit Pierre se mit sur son dada et se balança. Mais quand Jantje voulut y monter, il l’en fit descendre en disant:
--C’est mon cheval.
Puis il prit sa boîte avec les maisons, les vaches et les arbres de bois et composa un village; mais il arrachait les objets à Jantje dès que celui-ci voulait l’aider.
Mon professeur était honteuse. Cependant son gosse lui ressemblait: il manquait seulement de discernement pour cacher son âpre égoïsme.
A la fin, Jantje, penaud, se réfugia près de moi:
--Que dois-je faire, tante?
--Rien, mon grand, nous allons rentrer et tu joueras avec ton oncle: il fera le cheval.
--Mais je ne le frapperai pas?
--Non.
Nous rentrâmes; mon ami nous attendait. Deux minutes après, le jardin résonnait de gaies clameurs et de rires d’or.
«Voilà, pensais-je, en chantant des gammes: ils ont besoin l’un de l’autre pour s’épanouir, et c’est moi qui possède ces deux êtres exquis qui m’aiment et que j’adore.»
* * * * *
Un autre jour, mon professeur de chant amena, avec son gamin, une petite fille.
Quand on les annonça, Jantje était à la cuisine; il remonta, bégayant d’émotion, et, quand il prit la main de la petite fille, la salive lui montait aux lèvres.
Jantje ne s’occupa que d’elle et l’embrassa en l’entourant de ses bras; il la traîna doucement dans son traîneau, se retournant à chaque instant, et, quand Pierre voulut faire le cocher et frapper Jantje avec le fouet, la petite fille fit un tel bond qu’elle tomba hors du traîneau, qui passa sur elle. Jantje la ramassa avec un émoi indescriptible.
--Tante, elle est cassée! Elle doit être cassée!
La petite fille, devant sa terreur, se reprit et, se frappant sur ses petits bras rouges, déclara qu’elle n’avait rien. Pierre s’était caché derrière les rosiers.
Nous goûtâmes, mais Jantje avait eu une telle émotion qu’il en était tout pâle et ne disait mot. Au moment de leur départ, il me demanda s’il pouvait donner sa poupée à la petite fille.
--Parce qu’elle a eu mal, tante.
* * * * *
Nous étions allés à Anvers. André et moi voulions nous enivrer de la lumière de l’Escaut et du souffle du large, et je désirais montrer à Jantje le jardin zoologique. Nous nous rendîmes d’abord au port, où la lumière, les vagues de la marée haute mettaient tout en mouvement sur le fleuve. Le bruit des grues et l’animation des quais nous mirent en mouvement aussi et nous versèrent la joie dans le cœur.
Jantje nous posa mille questions auxquelles nous ne pûmes répondre grand’chose, ignorants que nous étions nous-mêmes des rouages de cette vie intense qui se déroulait devant nous. Nous ne pouvions que jouir de la beauté qui s’en dégageait et qui nous exaltait.
Jantje, avec son impressionnabilité, en prit instinctivement sa part. Du reste le bruit et l’excès de mouvement commençaient à m’abasourdir.
Le plus grand étonnement de Jantje, après le travail des grues mécaniques, fut une petite mulâtresse très foncée, de son âge, conduite à la main par sa maman toute blonde.
--Mais, tante, elle a travaillé dans les tuyaux de poële et sa mère ne l’a pas lavée.
--Non, mon grand, elle est ainsi: on aura beau la mettre au bain et la savonner, elle restera comme tu la vois. Va lui donner la main, tu verras.
Il se pressa contre mes jupes. Pour rien au monde, il n’aurait touché la petite mulâtresse.
Nous allâmes déjeuner, puis au jardin Zoologique. Rien ne lui échappa. Devant la grue du Sénégal:
--Tu vois, tante, elle met sa tête de côté pour mieux voir la fourmi qui marche à ses pieds. Pourquoi ses yeux sont-ils de côté?
--Je ne sais pas.
La grue se mit à trompetter.
--Regarde donc, tante, des deux côtés de sa tête: ces plaques sans plumes montent et descendent pendant qu’elle appelle.
--Et que dis-tu de cette touffe de brins d’or sur le derrière du crâne? lui demanda André.
--Tu appelles ça une aigrette, n’est-ce pas, tante?
--Oui, mais elle ne doit pas l’acheter: ça lui tient à la tête.
--Oh! tante! tante! Voilà d’autres oiseaux qui dansent l’un devant l’autre.
Et il courut vers une cage, où en effet des oiseaux ressemblant à des autruches dansaient des vis-à-vis en battant des ailes et exécutaient des pas tout autour de la cage.
Devant le chimpanzé qui buvait son urine, je le vis frissonner. Mais la petite guenon, qui, en souriant, lui exprima le désir d’un bonbon, lui fit presque vider son sac.
Les ébats des otaries dans leur bassin l’amusaient fort et il ne comprenait pas que les deux cormorans, perchés sur le bord, ne voulussent pas jouer avec elles et les laissassent crier d’ennui.
--Je jouerais bien avec elles, tante.
--Il faudrait savoir nager.
--Mais je sais nager.
--Tu l’as appris?
--Non, mais père va nager.
--C’est qu’il l’a appris. Un veau et un cochon savent nager sans l’avoir appris, mais l’homme doit tout apprendre, surtout à être bon.
--Tu l’as appris, tante, à être bonne?
--Oui, par la vie. Si la vie rend mauvais, c’est qu’on n’a pas le cœur à la bonne place.
--Tante?
--Plus tard, chéri, quand tu seras grand: il faudra encore aller dormir et te lever souvent avant de comprendre.
--Tu comprends, tante?
--Oui, mon grand, un peu trop, mais j’ai été soumise à un gavage de misère, comme d’autres sont gavés de choux à la crème, et j’ai mûri avant l’âge.
André, ironique, tira sa moustache, puis:
--Tu sais, toi, si tu crois qu’il te comprend...
--Mais je sais: aussi je me réponds plutôt à moi-même.
--Ça ne va pas?
--Je suis fatiguée: il y a trop de bruit brutal dans cette ville; tout fait vacarme.
--Ils parlent vilain, n’est-ce pas, tante?
--Je te crois.
--Ah! voilà les fauves! Regarde, Jan.
Et il regarda.
--Comme ils marchent devant les barreaux! Pourquoi ne les laisse-t-on pas courir dans le jardin, tante?
--Mais ils nous mangeraient!
--Ils sont méchants, tante?
--Mais pas plus que nous. Nous mangeons toutes les bêtes. Ce n’est pas parce que nous mangeons leur cervelle à la sauce blanche que...
--Tout de même, tu n’es pas gaie aujourd’hui.
Jantje me regarda, soucieux. Il me prit la main, se frôla tout contre moi, et je dus me baisser à plusieurs reprises pour me laisser embrasser.
André se frappa le front.
--J’y suis! Ce sont les grappes d’émigrants que tu as vus grouiller sur les navires qui t’ont mise dans cet état.
--Oui, je me suis revue, avec les miens, entassés dans une charrette, allant d’une ville à l’autre pour voir si le pain y était plus facile à gagner.
Je me tournai vers lui, agressive.
--Tu crois qu’ils ne sentent pas?
--C’est atténué tout de même, sinon ils chambarderaient tout.
--Tu te trompes: même petite, je sentais tout, et mes angoisses de ce qui nous attendait étaient indicibles.
--Et tu parles de bonté?
--Il ne peut y avoir qu’elle!
--Tu te trompes, c’est le _self defense_ qui fera tout. Allons goûter.
Le thé et le calme du jardin me remirent d’aplomb.
--Maintenant, viens.
Et je les conduisis vers un des bouts du jardin, où un éléphant tout harnaché attendait les clients.
--Jan, on va te mettre sur l’éléphant, et tu feras un tour de jardin.
Le gardien le hissa sur le siège, et en avant!
Jantje était si ahuri qu’il ne dit d’abord rien, mais il regarda vers le bas, où il nous vit, puis, vers le haut, les cimes des arbres, et il se mit à jubiler.
--Tante! tante! je vois au-dessus de tout. Veux-tu une branche?
Et, en passant, il arracha une fleur d’acacia qu’il me jeta.
--Tante, je vois toutes les bêtes dans leurs cages, mais elles ne me regardent pas. Tante, si toi et oncle vous preniez aussi des éléphants, ils pourraient nous reconduire à Bruxelles.
--Non, mon grand, ça ne va pas.
Il eut un petit vertige de se retrouver à terre. Nous nous hâtâmes vers le train. A peine assis, il s’endormit. Il ne soupa pas, mort de fatigue. Je le couchai: il ferma les yeux et sans doute rêva de l’éléphant et des grues qui dansaient. Moi, je craignais de rêver des émigrants.
* * * * *
J’entendais le petit chat crier piteusement et je vis par la fenêtre Jantje qui prenait la petite bête, la déposait dans le gazon et se couchait dessus à plat ventre, puis la prenait encore, la secouait et recommençait la manœuvre.
--Mais, Jantje, que fais-tu? Tu le tortures et l’étoufferas.
Il me regarda, bouche bée.
--Voyons! tu es pour le moins cinquante fois plus grand que ce petit chat. Si maintenant une bête grande comme la salle à manger te prenait dans ses pattes, te secouait et se couchait sur toi, que deviendrais-tu?
--Mais, tante, j’étoufferais.
--Eh bien, et que fais-tu? Palpe-le, il a de petits os comme des arêtes. Pourvu que tu ne lui en aies pas froissé déjà!
--Mais un chat, est-ce comme moi, tante?
--Mais certainement: si tu le tortures, il crie, souffre et meurt, et ce serait bien dommage, joli comme il est et fait comme en peluche orange; puis il sent, ne l’oublie pas. Tu sais, tu n’as que quelques facultés plus développées que lui, mais le chien, par exemple, en a de plus développées que toi: son odorat, son ouïe, et certes il est plus fidèle que nous. Et le chat, vois quand il saute, quelle souplesse: tu peux à peine t’élever, en sautant, à deux pieds de terre. Puis ne trouves-tu pas qu’il est plus beau que nous? Regarde sa fourrure dorée.
--Mais, tante, tu as d’aussi beaux cheveux que lui.
--Tu trouves?
--Oui, tante, oui, tante.
Et il regarda avec conviction mes cheveux qui étaient justement au soleil.
--Viens, que je t’embrasse.
--Est-ce que je pourrais étouffer Pierre en me couchant dessus?
--Mais certes, seulement il ne mérite pas ça: quand il est méchant, c’est à sa maman de le punir.
--Mais elle ne le fait pas, tante, elle le laisse être méchant.
--Écoute, tu ne feras plus mal au petit chat, n’est-ce pas? Pense à ce que tu souffrirais si la grande bête dont je t’ai parlé en faisait autant avec toi. Si tu fais de ces choses-là, je n’oserai plus te laisser seul, il faudrait te surveiller comme Pierre.
--Comme Pierre! fit-il.
Dès ce moment, il mania le petit chat avec délicatesse et disait souvent:
--Palpe-le, il a des os comme des arêtes.
«Nous ne sommes tout de même pas bons, pensais-je, notre geste initial est de nuire; le bon, nous devons l’apprendre.»
Quand j’essaie de lui faire comprendre quelque chose, je ne trouve pas toujours les expressions à sa portée: ainsi «facultés développées»... Comment faudrait-il dire pour qu’il comprît? Je ne trouve pas... Je demanderai à André, il saura.
* * * * *
Jantje était occupé à faire des pâtés au jardin; moi, je rêvassais. J’avais commencé à lire Darwin...
«Le besoin crée l’organe.» Tout de même!... Possible... Voyez les femmes hottentotes: c’est certes la nécessité d’un porte-charge qui leur a développé ainsi le... derrière. M. Levaillant en parle dans les récits de ses voyages au Cap, au XVIIIe siècle.
«Dans leurs migrations, que ne devaient-elles pas porter sur cette partie du corps, pendant que l’homme courait aux alentours, chassait pour la nourriture et musardait pour son plaisir? Un enfant ou deux, des hardes, des ustensiles, des provisions. Alors, se pliant en deux, elles chargeaient, et le plateau s’élargissait et remplissait ses fonctions selon les besoins...
«C’est sans doute aussi par besoin qu’il s’est créé un troisième sexe, ou un «sans sexe» chez les fourmis et les abeilles? Que feraient-elles d’un sexe, ces bêtes de somme toujours au travail?... Chez l’homme, le besoin d’un «sans sexe», seulement bon aux gros travaux, s’est bien fait sentir; sa place était tout indiquée sans doute, car il est odieux de voir un être fragile comme ce paveur devant ma porte, avec des bras minces et des mains longues et fines, porter des pavés depuis le petit jour jusqu’à la nuit, tandis que Mme P..., ma voisine, faite pour pousser une charrette de moules, le regarde avec mépris par sa fenêtre. Oui, une catégorie faite pour le travail s’imposait, mais personne ne voulait en être... Ah non! moi non plus! Bête de somme soit, mais être «neutre», n’avoir pas la faculté d’aimer ou de se faire aimer... hou!! Personne n’a voulu en être, et voilà pourquoi, évidemment, le besoin n’a pas créé l’organe.»
Mon ami entra; je ne l’avais pas entendu sonner, Jantje était allé ouvrir, et ils me firent tous deux tressauter.
--Tu te racontais une histoire?
--Non... oui, fis-je évasivement.
Même lui n’avait pas accès dans mon arrière-boutique. Puis il n’avait pas passé par ce stade d’ignorance dans lequel je me trouvais et où la lumière ne commençait qu’à poindre. Il ne savait pas quelle ombre il jette sur les mieux doués et comme l’âme se dégage lentement si elle ne s’ensevelit pas tout à fait.
Ils allèrent au jardin; je continuai à rêvasser:
«Heureusement qu’André ne professe pas la théorie que l’instinct, la nature, remédient à tout et qu’avec ces deux éléments, la science vous vient toute seule. La nature... Quand sommes-nous à l’état de nature?... Il me semble que notre terre a commencé son évolution quand elle s’est détachée du soleil et que, dès ce moment, elle n’était plus le lendemain ce qu’elle avait été la veille, et que tout ce qui s’est mis à pousser dessus n’était plus le soir comme le matin; que le singe qui se couvrait de branches pour se tenir chaud était déjà très civilisé, et que le hottentot sauvage qui offrait sa femme au blanc pour obtenir tel ou tel objet l’était aussi. Je ne conçois pas ce que c’est que l’état de nature...»
André faisait balancer Jantje dans le hamac. La voix jubilante du petit me fit me lever et me mêler à leurs jeux.
* * * * *
--Mets ton chapeau et allons au Bois.
Dans la forêt, nous jouâmes à nous enterrer sous les feuilles mortes: ils m’avaient enfouie toute, sauf la tête. Jantje voulait être enfoui à côté de moi.
Mon ami se mit, devant nous, à rire de son beau rire espiègle et à marcher de long en large, puis à s’éloigner un grand bout et à nous terrifier en nous disant qu’il nous abandonnerait là toute la nuit... puis que j’en avais une touche sous ces feuilles, avec mes bandeaux et ma capote bleue... Et de pouffer et de nous dire que nous lui rappelions les Contes d’Hoffmann...
Nous rentrions de ces excursions avec le bonheur incrusté en nous. Tout passe, tout casse, mais tout ne lasse pas. Ces heures divines!...
* * * * *
Jantje, en tablier bleu propre, le toupet relevé en boucle sur la tête, était assis au jardin devant sa petite table remplie de jouets, mais il ne jouait pas. De ma chaise longue, je le voyais: il songeait, songeait. A quoi peut-il penser avec cette gravité? Je n’eus garde de le lui demander, de le distraire.
Pense, mon chéri, réfléchis. Ce qui s’élabore maintenant dans le creuset de ton cerveau enfantin éclora peut-être dans vingt, trente ans, en une idée merveilleuse qui éclairera le monde. Je te mettrai en mesure de te comprendre: dans deux ans, tu auras des maîtres, et si ton cerveau contient quelque chose, ce sera mis au jour et non étouffé sous l’ignorance, et ton âme exquise, ta petite âme tendre, précieuse sortira grande de son état amorphe, et ton esprit et ton âme seront travaillés comme des gemmes dont toutes les facettes jetteront leur éclat. Qu’il est grave! Il n’a que quatre ans et demi; cette gravité et ce large front contiennent quelque chose. Ah si cela dépend de moi!...