Part 3
--Doucement, Titatje: c’est très froid pour tes petites dents; mais c’est bon, dis, par cette chaleur.
Le quartier puait la charogne, la bière sure, les moules, les frites écœurantes, et le soleil suçait la sueur des gens et des choses. Angelinette ne put plus résister à la tentation de prendre une glace, bien que cela lui donnât des crampes.
--Bah! je soignerai les crampes: après la bordée de la nuit, je suis comme roussie en dedans.
Et elle avala un grand cornet de glace.
--Là, êtes-vous contents? Embrassez-moi tous et allez jouer à l’ombre de la Halle aux viandes.
Elle se baissa pour chaque petit: il y en avait qui se haussaient sur la pointe des pieds, d’autres qui levaient leurs petits bras, et encore ceux qu’elle soulevait et embrassait goulument par toute la figure.
--Là, voilà! vous êtes mes chéris, et je resterai votre marraine à friandises.
Et elle partit, de son pas pavanant d’oiseau de race, son exquis sourire lui embaumant le visage.
* * * * *
Quand sa grand’mère mourut, Angelinette ne fit qu’une bouchée de l’héritage. Elle invita le seigneur et la vieille Hélène à faire un voyage en bateau.
--Alors, fit le seigneur, nous devons le faire en Hollande: là, on peut se promener en bateau dans les villes.
Ils loueraient une barque, qui les conduirait par l’Escaut, les canaux de la Hollande et le Zuiderzee.
Hélène ferma sa boîte. Ils emménagèrent. Angelinette dut partager une couchette avec Hélène; ça l’ennuyait à cause de sa grosseur: «c’était pire que deux hommes...»
Sur l’eau, au large de l’Escaut, Angelinette devenait ivre de joie. Elle se promenait dans la barque, seulement habillée de son petit pantalon; elle défaisait ses cheveux filasse, s’asseyait le dos contre le bord et les laissait traîner dans les vagues; elle se retournait de temps en temps pour les regarder dans l’eau verte, où ils étaient déployés comme une plante marine en fils d’argent. Quand le jeu l’avait assez amusée, elle appelait Hélène pour qu’elle lui tordît les cheveux, puis s’étalait sur le pont, sa chevelure étendue autour d’elle, et se laissait cuire.
Les autres mangeaient et buvaient: «à quoi voulez-vous passer le temps?»
A Rotterdam, Hélène voulait aller dans les «maisons»:
--J’ai des connaissances dans toutes.
--Ah! non.
--Ça ne t’intéresse pas de voir comment les autres s’arrangent, font leurs affaires?
--Non! Non! J’en ai soupé du métier. Je ne veux pas: j’aime mieux regarder les moulins. On doit trouver ça comme joujou, ces moulins: je veux en rapporter pour les enfants du quartier.
Au centre de la ville, ils en achetèrent une cargaison.
A Amsterdam, elle se laissa cependant entraîner dans le quartier du Zeedyk et de l’Ouwerkerke. Quand elle vit, sur un canal sombre, une fenêtre tamisée de rideaux de tulle, éclairée d’une lampe à abat-jour orange, un lit dans le fond de la chambre, et une femme en blanc, assise sans un mouvement, qui attendait, elle eut un étonnement.
--Ce n’est pas mal: on dirait un aquarium. La robe manque de chic, mais l’abat-jour et les rideaux de tulle, ça n’est pas mal.
--Tu vois, fit le seigneur, le métier ne chôme nulle part, et il n’y a pas de grève non plus.
--Cet abat-jour et ces rideaux, je m’en souviendrai, pensa Hélène.
--Grève, fit Angelinette, vois-tu une grève dans notre métier? Qu’est-ce qui arriverait? Cependant, ce serait juste que nous nous concertions pour faire grève: qu’avons-nous? à manger et des dettes, et, sans la générosité privée des clients, nous n’aurions jamais un sou.
--Mais essaye donc! une vraie grève ne durerait pas vingt-quatre heures: patrons et clients mettraient les pouces.
Dans le Zuiderzee, ils abordèrent à l’île de Marken. Le seigneur la connaissait: il y avait été dans sa jeunesse, quand il vivait encore dans son monde. Hélène, bien qu’ayant vécu toute sa vie avec des exotiques, n’en revenait pas. Angelinette était au comble de l’étonnement et de l’extase. Les enfants surtout la ravissaient: elle les embrassait, les palpait, touchait leur peau et admirait leur teint délicatement anémié. Elle les fit pivoter dans tous les sens, pour mieux admirer les détails de leurs vêtements. Elle était toujours en avant des autres, dans les petits chemins qui serpentent entre les fossés le long des champs. Elle demanda à monter dans les canots qui transportent le foin par les détours des fossés.
Elle connaissait cependant les hommes de mer, mais devant ceux-ci, avec leurs larges culottes courtes, leurs petites cravates en cotonnette à pendeloques de perles de couleur, leurs casquettes, qu’ils n’ôtent jamais, à petite floche sur la visière, et leurs courtes pipes de terre à couvercle de filigrane de cuivre, elle restait ébahie. Elle ne voyait pas ces êtres-là avec une femme, malgré leur regard paillard qui l’inspectait. Et quand ces hommes les eurent introduits dans leurs maisons de bois sur hauts pilotis, et qu’ils virent les lits à literies brodées dans les alcôves, les plats de Delft aux murs, les tapis de toutes couleurs à terre, la théière sur un petit réchaud à pétrole, la bible à côté, et la matrone en haute mitre de toile blanche arrondie du haut, une frange de cheveux sur le front et deux boucles qui tombaient le long des joues, avec son plastron bariolé et l’amas de ses jupes, alors Hélène et Angelinette se crurent devant une autre espèce de gens qu’eux. Hélène n’osait pas y aller de ses familiarités et Angelinette avait une sensation qu’elle ne pouvait définir--était-ce antipathie ou sympathie?--mais certes quelque chose qu’elle n’avait jamais senti pour d’autres êtres humains. Il n’y avait que le seigneur qui gardait son sang-froid devant la voix douce des femmes et le ton cauteleux des hommes: il les connaissait pour être rapaces et sans scrupules quand il s’agissait de tondre l’étranger.
Il fallut à Angelinette un costume complet de femme; elle s’en vêtit, et, quand elle se vit dans la petite glace haut pendue et penchée en avant, elle fut saisie de stupéfaction.
--C’est moi, ça? c’est moi, ça? cet air de sainte nitouche, c’est moi qui ai ça? Si je portais ce costume dans le quartier, il n’y en aurait que pour moi. Mais Dieu, que ce serait embarrassant, ce plastron hermétique et cet amas de jupes, maintenant qu’on en est à être à peau, pour ainsi dire! Ote-le moi vite, j’y étouffe; je le porterai au carnaval.
Ils payèrent un prix exorbitant ces quelques hardes; ils burent du thé dans des petits bols et sucèrent la boule de sucre candi avec les pêcheurs. Puis un des hommes les reconduisit en canot par les fossés, en poussant de la gaffe.
--On ne voit presque rien dans cette île, fit Angelinette, tant il y a de brouillard.
Ce brouillard était une buée dorée qui enveloppait toute l’île, rendait tout indécis et donnait la sensation de vivre dans une nue qui eût flotté sur l’eau.
--Sont-ils drôles! sont-ils drôles! répétait Hélène.
--Tout de même, ils sont comme nous, pensa Angelinette; je l’ai vu dans leur regard quand ils se concertaient pour nous carotter.
Leur barque prit le large. Hélène fut contente d’entendre leur batelier aboyer le flamand; Angelinette fit une grimace, comme si on l’eût choquée.
Ils voguèrent autour du Zuiderzee et accostèrent dans d’autres îles, mais Angelinette ne retrouvait plus sa première impression et préférait rester en mer.
Ils reprirent les canaux, les rivières et les fleuves, où les barques, voiles déployées, louvoyaient et que bordaient des moulins à vent et des prairies, pleines de vaches au dos noir et au ventre blanc qui paissaient en troupeaux. Et, de méandre en méandre, ils revinrent dans les eaux de l’Escaut.
* * * * *
Par une brûlante journée de juillet, ils firent échouer la barque sur un banc de sable dans le Bas-Escaut. Quand la marée fut tout à fait basse et la barque à sec sur un îlot de sable blanc argent, marqueté de coquilles de toutes nuances serties dans le sable comme des gemmes, ils se dévêtirent. Le seigneur avait promis aux femmes de les faire nager.
Hélène apparut en courte chemise de mousseline, envolantée de dentelles; les plis de son cou et de son ventre faisaient cascade. Le seigneur lui offrit galamment la main pour descendre la petite échelle. Angelinette, toute nue, sauta du bord dans les bras du seigneur.
--Je ferai d’abord nager Hélène.
Il voulut l’entraîner, mais, dès qu’elle sentit l’eau, elle poussa des cris et il n’y eut pas moyen de la faire aller plus loin. Alors il l’assit dans le sable, la maintint et laissa venir sur elle deux à trois vagues.
Angelinette, les cheveux attachés au sommet de la tête, le teint rougi par le soleil, les yeux flamboyants et la bouche humide d’allégresse, riait en un rire trillé qui s’égrenait dans le bruit des vagues. Elle courait et sautait autour d’eux, la peau et les formes si fines que le seigneur lui cria:
--Mais, Angelinette, tu es transparente: prends garde, tu vas perdre ton corps et n’être plus qu’une ombre.
Et elle courait d’un bout à l’autre du banc de sable, sa chair enfantine faisant à peine saillie sur la charpente flexible. Une buée l’enveloppait si délicatement qu’on ne savait plus où elle commençait et où Angelinette finissait.
--Allons, viens toi maintenant.
Elle sauta à califourchon sur lui, les jambes autour de ses reins, et, d’un plongeon, ils disparurent. Il remonta en nageant, Angelinette accrochée sous sa poitrine. Elle suffoquait, soufflait.
--Ah! Ah! Ah! bougre!
Et, d’une main, elle le gifla.
--Tu ne t’attendais pas à ça, hein? là, laisse-moi te prendre autrement.
Et il la détacha de lui en la tenant autour des reins.
Elle s’était remise à rire, rassurée de se sentir en des mains si sûres. Ses cheveux s’étaient dénoués: ils la suivaient comme une queue déployée.
--Quand tu en auras assez, tu le diras.
--Oh! alors, va: on dirait que je suis où je dois être. Ah! si l’on pouvait faire dodo sur ces vagues!
--Dodo, tu ne pourrais le faire qu’au fond, et pour tout de bon.
--Dieu! sortons, ta vieille carcasse n’aurait qu’à être prise d’une crampe.
Elle émergea de l’eau, nacrée comme le sable qui scintillait maintenant de millions d’étincelles, et elle s’encourut, ses cheveux en torsade lui battant les mollets. Elle s’arrêta, se frotta les yeux, puis courut vers le bord extrême du banc et fixa ses regards sur des silhouettes, là-bas sur un autre banc de sable. Confondues et comme suspendues entre ciel et eau, des formes vagues, en pantalon, le torse nu, escrimaient en des pas savants. D’autres étaient arrêtées sur le bord et, des jumelles en mains, regardaient Angelinette; ils appelaient ceux qui escrimaient, et tous, les uns après les autres, prenaient les jumelles pour la regarder et lui faisaient des signes.
Elle, tranquille en sa nudité, mit ses deux mains en conque devant la bouche et cria, soulevée sur la pointe des pieds:
--Tas de figues, n’avez-vous jamais vu une femme à peau?
Puis elle se sauva et, en courant, demanda au seigneur ce que c’était que ces gens-là.
--C’est une société d’escrimeurs de la ville qui viennent faire ici des poules.
Elle se fit donner un sac et choisit dans le sable les plus jolis coquillages.
--Oh! vois donc celui-ci, il est mauve à petites dents, ah! que c’est... vois, c’est la même couleur que les bouts de mes seins.
Et elle les compara en tenant la coquille à côte.
--Oui, c’est bien ça, fit le seigneur.
--Puis, regarde, celle-ci est comme les ongles de mes pieds, et celle-là comme mon oreille. Dis, seigneur, je suis une coquille presque vidée. Je vais m’incruster dans le sable et tu me ramasseras.
Elle se coucha sur le sable, et en riant, il l’enterra à moitié.
--Enterre-moi les pieds et laisse mes ongles à nu: tu les ramasseras comme des coquilles.
Il obéit et fit le geste de ramasser chaque ongle, en la chatouillant un peu.
Ravie, elle cria:
--Laisse voir! Laisse voir!
Et il lui montra des coquillages roses et ronds, en l’assurant que c’étaient les ongles de ses pieds.
--Là, mets-moi des coquilles sur le ventre et sur la poitrine.
Puis, sérieuse:
--Est-ce que j’y ressemble, dis?
--Gosse, tout de même! gosse, tout de même!
--Maintenant, ramasse-moi et rince-moi comme un coquillage que nous voudrions mettre dans le sac.
Il la souleva par un bras et une jambe, et alla la rincer dans la vague.
--Allons, vous autres, allez-vous venir, le dîner est prêt!
Ils se mirent nus à table et mangèrent abondamment, puis se couchèrent dans le sable et firent une longue sieste. Hélène, en son énorme graisse, semblait un vieux phoque échoué sur le banc. Angelinette, endormie, redevenait pâle; les cercles violets de ses yeux envahissaient ses joues; elle respirait à peine et paraissait une petite chose jetée là et qui n’aurait pas la force de se relever; ses cheveux faisaient corps avec le sable et la couvraient en partie. Après la sieste, ils se firent apporter le café. Les bateliers les servaient comme des larbins bien stylés par l’appât du gain et à qui le coulage rapportait gros. C’est eux qui allaient aux provisions: jamais ils n’avaient été à pareille fête.
Hélène prit sa pipe, le seigneur un havane à manchette et Angelinette des cigarettes ambrées à bout doré. Hélène parla affaires:
--Tout de même, si Angelinette voulait s’en occuper un peu! Dans les villes, les hommes la suivent à la piste: elle n’aurait qu’à vouloir, nulle part les occasions ne manquent. Ici même, sur ce banc de sable, si on voulait faire venir ces escrimeurs, on ferait de brillantes affaires.
--Toi, Hélène, tu ferais des affaires avec les poissons: ce que tu dois en avoir un magot! Et pour qui tout ça? Tu es seule, puisque tu es une enfant trouvée.
--Mais si ce n’était que pour te le laisser, petite fille...
Et elle regardait Angelinette avec une infinie tendresse.
--D’ici là, tu seras devenue sage, et tu pourrais commencer une belle affaire pour ton compte, quelque chose de bien moderne, car il faut marcher avec son temps.
Angelinette se tordit.
--Moi, devenir sage! Moi, une affaire! Ah la la, Hélène, je boulotterais tout!
--Voilà le danger avec toi: j’aurai travaillé toute une vie...
--Tais-toi, grosse bête!
Et elle sauta sur les cuisses d’Hélène et la couvrit de baisers.
--Tu es une honnête créature tout de même, ma vieille chérie.
Hélène s’adressa au seigneur.
--Une femme qui aurait de l’argent et le sens des affaires pourrait s’acheter une barque comme celle-ci: on tendrait les cabines de mousseline Liberty.
--Oh! ça existe au Japon: on les appelle des bateaux de fleurs.
--Eh bien, pourquoi personne n’a-t-il encore tenté cela ici, dans une ville maritime? Moi, je ne le savais pas, et maintenant je suis vieille...
Angelinette s’était désintéressée de la conversation; elle avait cherché du fil et enfilait des coquillages. La marée montait, la barque oscilla, ondula et se remit à flot.
Ils voguèrent encore pendant dix jours sur l’Escaut et se firent tous les jours échouer.
Les matins de brume, Angelinette apparaissait, dans sa nudité enfantine, comme une perle sortant d’une huître entr’ouverte, qui, dans l’éloignement, se refermait et l’absorbait toute; et alors, prise de peur de se sentir enveloppée de cette chose impalpable, elle appelait: «Hélène! Seigneur!» et ne se sentait à l’aise que lorsqu’ils répondaient.
Ils retournèrent à Anvers quand ils n’eurent plus le sou, et n’oublièrent pas le sac de coquillages et les petits moulins à vent. Angelinette les distribua aux enfants du quartier et elle raconta aux femmes son voyage.
--Il y avait...
Et toutes, bouche bée, comme des enfants, écoutaient.
* * * * *
Elle eut de la peine à se remettre au métier. Le premier verre d’alcool la fit frissonner de haut en bas; puis elle étouffait dans le quartier: ça manquait d’air. Sa maigreur s’accentua; elle devenait boudeuse; son indifférence s’accrut; la fatigue la paralysa lentement, jusqu’à ce que le patron lui dît:
--Écoute, il te faut des soins, nous avons trop d’ouvrage. Vas à l’hôpital: quand tu seras guérie, tu reviendras.
Elle y fut, accompagnée de la vieille Hélène. On la mit dans un lit blanc. La nuit, la sœur de ronde l’entendit murmurer:
--Être seule dans un lit, je ne savais pas quel délice c’est. Oh! quel délice!
Quand la vieille Hélène revint, elle la trouva souriante:
--Eh bien, petite?
--Oh! quel délice d’être seule dans un lit, de faire dodo sans qu’on vous réveille pour recommencer encore et encore! Oh! quel délice!
--Mais tu n’avais pas le dégoût.
--Non, mais c’était comme si l’on me coulait la fatigue dans les membres. Et maintenant, être seule dans un lit... je ne connaissais pas ça.
Elle s’informa de la maison: «le patron n’était pas encore venu; et le seigneur, ne l’avait-on pas vu? elle était tout de même sa fille.» Puis elle lui donna la clef de sa malle et la pria d’y prendre les portraits de sa mère et de sa grand’mère et de les lui apporter. La vieille Hélène ne voulait pas lui dire que le patron, sûr qu’elle ne reviendrait plus, avait déjà ouvert sa malle, et qu’Adèle se promenait dans sa robe blanche à ceinture mauve, et que cela lui donnait une allure d’acrobate habillée à la vierge.
Puis Angelinette revint encore sur le bonheur d’être seule dans un lit.
--Pas de peau chaude qui vous touche, pas de ronflements, pas d’haleine puante de genièvre qu’on vous souffle au visage ou dans la nuque. Aucune odeur qui traîne et tout l’espace pour soi. Quel délice! Quel délice!
Et elle écarta les bras et les jambes.
--Tu vois, tu vois, je ne rencontre que le drap frais.
La vieille Hélène se leva bouleversée, la prit dans ses bras et la tint longtemps contre elle.
--Tu me les apporteras, dis, les portraits? Puis informe-toi du seigneur: je suis tout de même sa fille.
Quand la vieille Hélène revint le dimanche d’après, Angelinette était morte depuis la nuit. La sœur lui remit quelques lettres de matelots, pas ouvertes, trouvées sous son oreiller, et lui dit qu’elle était morte en disant: «Quel délice d’être seule dans un lit! Quel délice!»
JE VOULAIS EN FAIRE UN HOMME
Il avait quatre ans quand j’allai le chercher. Il était un hideux enfant de la misère: les jambes arquées, le ventre ballonné, la figure bouffie, le nez et les oreilles coulants, le teint terreux.
Bah! je le pris tout de même: le sourire autour de la bouche était charmant; des yeux lumineux qui m’observaient, une voix claire et pleine comme un jeu de clochettes. Le soir, en chemin de fer, il s’endormit et fit caca dans sa culotte: sa première culotte, que je lui avais achetée; je dus lui donner un bain avant de le coucher.
Il mangeait en se pourléchant ct me demandait:
--Tout ça, c’est pour moi, tante?
Il se laissait baigner avec volupté. Il n’était pas difficile pour ses jouets: il n’en avait jamais eu et la moindre horreur achetée au bazar le faisait jubiler. Je lui fis un trousseau de linge et des habits, et sa joie était, quand je les lui essayais, de se mettre devant la glace et de se regarder, ainsi métamorphosé.
Ses pauvres petites entrailles ne supportaient que mal le changement de nourriture, ou plutôt la nourriture: il en avait eu si peu. Oh! la misère vous donne toutes sortes de sales incommodités... Son nez fut long à guérir, son ventre ne se déballonna que lentement et ses jambes se redressèrent seulement à mesure qu’il se fortifiait et perdait sa mauvaise graisse.
Au bout de quelques mois il était devenu délicieux: long, mince, avec une jolie ligne de dos, et une chevelure soyeuse, ondulée et d’un beau blond avait remplacé la sale tignasse pisseuse, pouilleuse et raide. Il avait un nez aux narines palpitantes au lieu du bouchon tuméfié et suintant, et un beau regard brillant de bonheur au lieu du regard inquiet, si pénible chez les enfants. Il avait aussi une sensibilité exquise: lorsqu’il voyait des enfants en haillons, il croyait que c’était ses frères et ses sœurs, et quand il s’était rendu compte que ce n’était pas eux, il leur donnait les quelques sous que je lui mettais habituellement en poche, ainsi que son mouchoir.
--Un nez comme ça, ts, ts, ts, ce n’est pas humain.
Il avait entendu dire ces mots par mon ami, qui les employait dans le sens d’injuste ou de douloureux.
Un jour, il vit au coin d’une rue une petite fille qui pleurait devant une pâtisserie.
--Cette Katootje a faim, tante.
Katootje était le nom de sa petite sœur.
Et il entra en bombe dans le magasin, prit une grande couque aux corinthes sur le comptoir et sortit en criant, dans sa langue, au pâtissier:
--Tante va le payer, tante va le payer! Là, Katootje, ne pleure plus, fit-il, en embrassant délicatement la petite fille sur la bouche.
* * * * *
Maintenant qu’il était heureux, il avait surtout un rire qui vous réchauffait l’âme: un rire qui résonnait dans la maison comme une cloche annonçant le bonheur, comme un écho de joie et de confiance.
Plus tard... dans quelle voie le diriger? Médecin, avocat, ingénieur?... Il aime tout ce qui est mécanique, mais il aime aussi les fleurs, les bêtes, et il m’oblige de m’arrêter pour écouter les orgues. S’il est artiste, je le laisserai faire, mais je veux avant tout qu’il fasse des études sérieuses et qu’il apprenne la musique comme la grammaire. Tant de beautés m’échappent en musique parce que je ne la connais pas et que je ne suis pas assez instruite. J’ai tant, tant de sensations sur lesquelles je ne puis mettre de nom à cause de cette lacune, et j’aime, dans mes joies et mes peines, être consciente. Oh! je ne parle pas de l’instruction sèche et pédante: l’autre, vous savez bien, celle qui vous dégage l’âme et vous fait sentir la beauté de ce nuage. Il me semble que la nature a fait de nous des embryons et que la culture nous met au point. Je n’ai compris la beauté de la Diane chasseresse du Louvre, la force nerveuse et l’élan de son corps souple, que lorsque j’ai su la mythologie et que j’ai connu la légende de sa vie dans les bois à la tête de ses soixante nymphes. Avant cela, je la trouvais une belle fille sauvage.
* * * * *
Un petit bonhomme comme ça vous prend exactement tout votre temps: mais quel beau livre! je n’en ai jamais lu de semblable, et ma vie est devenue tout espérance. Ainsi je songeais, quand je le voyais heureux autour de moi.
* * * * *
Une lettre de la mère pour demander de l’argent.
--Il a tout et les autres rien!
Au lieu de se réjouir de ce qu’au moins un de ses enfants en est sorti! Enfin j’envoyai de l’argent. Cependant, j’en avais trop peu depuis que le petit était là: la mère de mon ami ne nous donnait pas un sou de plus; elle disait même à son fils:
--Tout ira à cet enfant; c’est lui qu’on aimera et toi, on te supportera.
Encore ça comme souci: cette vilaine vieille, jalouse de l’amour de son fils, va se servir de l’enfant pour éloigner de moi le seul homme que je me crois capable d’aimer dans ce pays, mon unique ami...
Ainsi mon bonheur de sentir cette jeune vie s’épanouir près de moi dans l’aisance était mélangé de la crainte qu’on me le reprît et du souci de l’ombrage que cette affection pourrait jeter sur mon amour.
* * * * *
J’étais allée avec Jantje chez une vieille amie. Là vint une dame française avec un petit garçon de l’âge de Jantje. Les deux enfants se rapprochèrent vivement l’un de l’autre. Le petit Français était foncé comme une gaillette, les cheveux coupés ras, une figure mate et de gros sourcils noirs. Il se planta devant Jantje et dit:
--Je suis Français.
Jantje ne répondit pas, se promena devant lui, la tête levée, avec des yeux qui demandaient: «Et après?» Puis il dit:
--J’ai travaillé deux heures ce matin pour ajuster des tuyaux de poële.
--Ah! pas mal, s’écria ma vieille amie.