Part 2
--Oh! c’est joli ce que tu fais là, quel goût tu as! C’est pour rafraîchir ta robe?
--Oui, les rubans mauves se fanent.
--Mais fais-les donc teindre en rose: ça prendra très bien, et tu auras une nouvelle garniture pour quand celle-ci sera passée. Donne-les-moi, je sais ce qu’il te faut. Mais ce bleu pâle n’ira pas avec ce peigne brutal que tu as dans les cheveux. Je t’en avais trouvé un qui ira mieux.
Elle sortit de sa poche un peigne de celluloïde ivoire, incrusté de turquoises.
--Regarde, avec tes rubans et tes cheveux doux comme de la paille fraîche, il est fait pour toi.
Les yeux d’Angelinette s’agrandirent: elle oublia sa méfiance.
--Ah! oui, qu’il ira mieux; mais je ne l’accepte qu’en échange de celui-ci. Je sais que tu n’as pas de sous: tu pourrais le vendre.
--Oh! si ça t’arrange, je veux bien.
Et elle ôta le peigne brillant des cheveux d’Angelinette et y piqua l’autre.
--Dieu, qu’il va bien! fit Angelinette en se mirant. Tu es gentille, tiens.
Et elle l’embrassa. La noiraude ferma les yeux, comme prise de défaillance.
--Merci, ma douce; puis-je venir demain te dire un petit bonjour? Je saurai si la teinture peut se faire.
--Mais oui, mais oui, viens donc.
La noiraude piqua le peigne de Clémence dans son chignon et alla ostensiblement passer devant la maison de celle-ci; mais elle ne la vit pas.
--Oh! elle l’apprendra d’une manière ou de l’autre; elle me rossera, mais saura que je suis la préférée.
* * * * *
C’est le soir que les femmes mâles se réveillent, que leurs yeux brillent, leur être frémit, et alors, comme des louves, que ce soit dans le monde, dans le lupanar, à l’atelier ou à l’hôpital, elles sortent en maraude, sont tour à tour agressives ou câlines, souffrent et jouissent. Angelinette, vers le soir, pouvait toujours compter sur la visite de deux ou trois de ces louves enfiévrées.
* * * * *
La visite à l’hôpital remuait toujours Angelinette: en se couchant sur le siège, elle tremblait. Les médecins interrompaient leur bavardage pour la regarder et s’entre-regarder, mais ne risquaient jamais un mot qui ne fût strictement en rapport avec leur tâche. Une seule fois, le chef lui avait levé le menton d’un doigt et dit:
--Vous êtes encore indemne.
* * * * *
--Angelinette, viens avec nous, Annie est revenue de la Maternité avec son gosse.
Angelinette suivit les deux femmes; elles se donnèrent le bras et, en leurs jupes étroites et trop courtes, et avec leurs talons démesurés, elles marchaient comme des infirmes sur les gros pavés inégaux. Elles appelèrent d’autres femmes sur leur passage et montèrent à six l’escalier, jusqu’au second étage, où derrière la porte un nouveau-né vagissait. Elles entrèrent sans frapper.
--Annie, te voilà revenue: nous venons voir ton bébé.
La jeune Anglaise, très blonde, très grosse, à chair molle, venait de déposer l’enfant sur le lit. Les femmes s’approchèrent.
--Mais il n’est pas trop noir!
--Oh! l’exquis tjoutjou!
--Regarde donc, Angelinette, ses deux petits poings, qu’il a devant la bouche, et ses cheveux crépus, crépus.
Et délicatement, comme si elle allait toucher un verre mousseline, une des femmes le baisa sur le front, proéminent comme une demi-pomme.
--Ça s’est bien passé, Annie?
--Dear me, no! Il ne pouvait venir, la tête était trop grosse, on a dû me le prendre aux fers. Comme je ne savais pas moi-même qu’il serait noir, j’ai cru qu’on se fichait de moi quand on me l’a remis; je ne voulais pas l’accepter, mais on m’a assuré que c’était bien là mon enfant. J’ai pleuré toute la nuit, mais le lendemain, quand il a tété, j’ai senti qu’il devait bien être à moi et je l’aime comme s’il était blanc.
Angelinette était devenue toute blême.
--Ça te la coupe, lui murmura Clémence. Si tu voulais, Angelinette, tu ne t’exposerais plus à ça.
«Au reste, fit-elle aux autres, voyez Mélie, elle a bien un enfant indien. Ce sont les risques du métier. Mais ton homme, comment a-t-il pris la chose?
--Il est d’abord devenu tout vert, puis il a dit: «Bah! un enfant est un enfant, je n’irai pas le renier pour sa couleur.» Et maintenant, il veut déjà jouer avec lui.
Elles bavardèrent encore un peu, l’enfant se réveilla, et toutes de s’extasier sur ce qu’il avait les yeux bleus.
--Ces yeux bleus, il les a de moi: il me ressemble donc tout de même un peu.
--Mais non, fit Clémence, tous les enfants, noirs ou non, et les bêtes ont les yeux bleus en naissant; ils deviendront vite noirs. Ce qu’il aura de toi, c’est la bouche fine: il n’aura pas la bouche ignoble du nègre. Allons, venez-vous, vous autres?
Et elles descendirent l’escalier en devisant sur le cas, qui les étonnait chaque fois, bien qu’il fût assez fréquent dans le quartier.
Angelinette ne disait rien. En rentrant, elle se mit devant la glace: «Je suis aussi blanche qu’elle; son enfant est ocre, pire: pain d’épice; cela pourrait donc m’arriver aussi. Ah non! je ne veux pas. Un homme, ça vient et ça va: on aurait tort de se dégoûter; un enfant reste. Puis il serait de ma chair: comment me sentirais-je avec cette créature foncée? Je n’aime déjà ni les femmes, ni les hommes bruns. Si je dois avoir un gosse, il doit être blond comme ma grand’mère, ma mère et moi.»
Dès ce jour, elle évinça les hommes de couleur, mais, comme elle n’avait que l’embarras du choix, le patron ne s’en préoccupait pas.
* * * * *
La vieille Hélène considéra longuement Angelinette:
--En somme, tu n’aimes rien ni personne.
--Si, Hélène, je t’aime, toi: mais autrement, qui aimerais-je? Ma mère m’a abandonnée, mon père ne pense qu’à me taper, et ma grand’mère, quand j’étais encore en jupes courtes, m’a poussée dans le métier. Si je sais chiffonner une robe et un chou de velours, c’est que j’aimais à habiller mes poupées, mais on ne m’a jamais mis une aiguille en main. De l’école, tu sais ce que j’en ai eu, et cependant l’argent ne manquait pas à la grand’mère. Quant aux hommes, n’en parlons pas, n’est-ce pas? Ils m’excèdent. Du reste, que trouverais-je en fait d’hommes? Un marlou qui me mécaniserait, me soutirerait le sang, la jeunesse, la beauté et l’argent, puis me planterait là... Écoute, j’aime ma beauté, les chiffons et...
Elle s’arrêta comme gênée:
--Et j’aime les petits enfants.
Puis elle rougit.
--Mais c’est pour cela que je ne voudrais pas en avoir... Quant à avoir un enfant nègre, ou japonais, ou indien, qui marcherait les reins cassés, je n’en ai plus peur: plus jamais un homme de couleur ne me touchera.
--Tu es jeune, tu as encore le choix, mais plus tard... J’ai aussi eu des fiertés, mais j’ai appris à en rabattre.
«Tu sais comment je suis venue ici: presque au sortir des Enfants Trouvés, où l’on vous élève sans affection, où l’on ne vous apprend presque rien, où l’on vous traite en quantité négligeable et rebutable, vouée à la perdition, j’ai débuté par être petite bonne de six morveux qui saccageaient tout chez eux; le septième, un gamin de seize ans, m’a engrossée. Quand la mère a su mon état, elle m’a jetée à la rue; avant cela, elle avait fermé les yeux. Un garçon, un dimanche, m’avait emmenée danser dans le quartier: je m’y étais plue tout de suite. Une fois à la rue, j’y suis arrivée toute seule, Dans le premier cabaret où je suis entrée, on m’a gardée, on m’a fait avorter et je n’ai plus quitté le quartier. Je n’étais pas jolie, mais bien bâtie, fraîche et saine. J’ai été dans toutes les maisons du quartier. Mais moi, je savais aimer, et quand un homme me plaisait et qu’il voulait de moi, je me mettais en chambre avec lui. Malheureusement, avec un homme, ça ne dure jamais. Enfin j’ai connu l’amour plusieurs fois: rien, rien ne vaut cela! Puis, avec l’âge, tous les changements sont venus. J’ai toujours épargné, et cela m’a épargné, à moi, de devenir la servante des plus jeunes, comme c’est ordinairement notre sort, et comme la grande Clémence, malgré son instruction et sa morgue, le deviendra: elle ne fait que gâcher, et son goût des femmes lui est plus ruineux que le goût des autres pour le petit homme. Elle tourne autour de toi; ne te laisse pas engluer par celle-là: elle te démolirait.
--Il n’y a pas de danger.
--Bah! tu fais peut-être bien de te tenir en dehors de tout cela... Actuellement je ne crains plus rien; je suis à l’abri, même de la misère, car, le jour venu, je prendrai une rente viagère. Ce n’est pas que ceux que j’aime ne trouveront rien: si, si, mais je veux d’abord m’assurer le morceau de pain et le loisir de cesser les affaires quand je voudrai, car en somme mes gamins ne m’amusent pas tous les jours: c’est insatiable et, si je n’étais culottée comme je le suis, j’y laisserais ma peau. Toi, Angelinette, tu es plutôt pour les vieux.
--Ils sont surtout pour moi. Ils me fatiguent moins, sont moins brutaux, ne prennent pas de ton de maître et paient mieux... Allons, je suis sûre que la coiffeuse doit être arrivée.
Et elle s’en alla, sautillant sur les hauts talons de ses souliers pas attachés, la lumière se jouant dans ses cheveux blonds. Hélène la regarda s’éloigner.
--Si ç’avait été ma gosse, je ne l’aurais pas mise dans le métier.
* * * * *
Angelinette, en sa haute coiffure, sa robe blanche à nœuds mauves, les jambes nues chaussées de chaussettes et de souliers blancs, était debout au milieu de plusieurs femmes assemblées chez la vieille Hélène et racontait:
--Hélène aurait préféré courir de bar en bar aux alentours de la gare; cela ne me disait rien, je voulais voir les bêtes. Alors, après le déjeuner avec le seigneur, nous sommes allées au Jardin Zoologique. Dès l’entrée, j’entendis des clameurs de fauves. Il y en a de nouveaux: on a remplacé ceux qui ont été tués avant le bombardement. Je dis à Hélène: «Allons-y, on leur donne sans doute à manger.» Mais ce n’était pas ça. C’était deux beaux tigres en chaleur qui rugissaient: des bêtes jeunes, avec une fourrure douce, rayée or et brun; à la gorge, blanc et brun. On avait ouvert la trappe de communication entre les cages et ils allaient et venaient, d’une cage à l’autre, le mâle derrière la femelle. Puis, doucement, la femelle plia les jambes, s’allongea sur le ventre. Le mâle lui monta dessus et, d’un trait, introduisit. Il la prit délicatement par la peau du cou, comme les chats, et tous deux se tinrent tranquilles. Mais, tout d’un coup, la femelle gueule, lui également, et ensemble ils se mettent à clamer; tous les fauves du palais répondent. Alors le mâle se leva, la femelle aussi. Elle se mit à marcher fiévreusement de long en large devant les barreaux et, chaque fois qu’elle passait devant le mâle, il lui donnait un large coup de langue sur le dos, comme s’il léchait un caramel. La femelle s’accroupit à nouveau, le mâle monta, mais il était si troublé qu’il lâcha la nuque, la reprit, puis la lâcha encore pour la lécher. Ils clamèrent alors longuement, la tête levée, la gueule ouverte, sans un mouvement. Elle tournait vers lui une figure de suppliciée et clamait comme une agonisante. Les fauves y répondirent encore, que le palais en trembla. Puis ils se levèrent. Elle alla dans l’autre cage et se roula, les yeux encore mourants; lui s’accroupit dans l’ouverture de la trappe, la regardant; tout doucement ses yeux se fermèrent et il s’endormit.
--Ils ne faisaient pas de chichis, fit Hélène.
--Et cela n’avait rien de cochon, ajouta Angelinette.
--Oh! des bêtes! fit une femme.
--Et puis?
--Puis nous sommes allées regarder les singes. Devant la grande cage, il y avait deux dames et un monsieur. Les dames étaient des Françaises, l’une dit: «Qu’ils sont gentils, il ne leur manque que l’argent.» Elle était chic, la dame, ni jeune, ni jolie, mais chic, une actrice, je crois.
--Et puis?
--Nous avons fait encore le tour du jardin. Eh bien, on dit que les loups ne se mangent pas entre eux, mais les ours s’ôtent très bien le pain de la bouche. Il y a de nouveau des ours, de beaux ours jeunes, mais pas grands comme les anciens. Un monsieur jetait des morceaux de pain dans la cage. L’ours qui était devant les barreaux trouvait sans doute que cela lui revenait, car il sautait sur son camarade chaque fois qu’il s’était emparé d’un morceau de pain, et le mordait pour le lui reprendre, de façon que l’autre n’osait plus approcher et gémissait piteusement quand un morceau roulait dans la cage.
«Nous sommes alors retournées aux fauves, mais on les avait séparés. La femelle dormait, roulée en rond, et le mâle était allongé, comme assommé. On avait bien fait de les séparer: ils ne mettaient pas deux minutes entre chaque accouplement et recommençaient encore et encore...
Une vieille femme de service entra précipitamment.
--Est-ce que Mike n’est pas ici?
--Non. Qu’y a-t-il?
--Ce sont trois messieurs; l’un d’eux veut absolument avoir la négresse. Elle n’est pas là, mais il insiste. Il dit aux autres: «Il me la faut, j’en ai besoin pour me documenter.»
--Un poète, sans doute, qui veut noter ses sensations, fit Clémence, et ça à cette heure-ci!
--L’un d’eux est d’ici; les deux autres sont des Français. Celui qui veut la négresse est un gringalet peu ragoûtant.
--Ah! voilà Mike qui passe, fit-elle. Janeke l’a trouvée.
Et elles regardèrent toutes par la fenêtre une grande négresse homasse accompagnée d’un gamin de douze ans, qui, à grandes enjambées, se hâtait vers la maison où le client l’attendait.
* * * * *
--Quelle idée avez-vous donc de dire sans nécessité des cochonneries? Pouah, ça m’écœure.
Et Angelinette sortit.
A la rue, elle vit une petite fille jaune et sale, avec un enfant sur les bras, qui suçait goulûment ses doigts en pleurant.
--Eh bien, Neleke, tu en as encore une figure d’affamée. Faim?
--Oui, madame Angelinette, et Keeske aussi a faim.
--Il a encore une fois tout bu?
--Oui, tout bu, et personne ne veut plus nous faire crédit d’un pain.
--Allons, viens.
Elle lui acheta deux pains et un morceau de lard, et deux couques aux corinthes à manger tout de suite, pour la petite et pour Keeske.
--Quand je serai grande, madame Angelinette, pourrai-je venir habiter avec vous?
--Oui, tu le pourras. Tâche de grandir vite ou tous les petits seront crevés de faim.
Et elle se hâta vers son bouge, où l’orchestrion boucanait déjà.
* * * * *
Depuis quelques jours, en dépit du patron qui lui faisait grise mine, le beau Dolf venait, après la coiffure, tourner autour d’Angelinette. Elle se tenait à distance, un sourire narquois autour de la bouche. Enfin il arriva à la happer dans la rue, un matin qu’elle allait chez la vieille Hélène.
--Voyons, tu vois bien que c’est à toi que j’en ai. Tu me peines, une belle créature comme toi être dans cette boîte! Tu devrais être de la haute. Tu as tout ce qu’il faut. Si tu veux, on se mettrait ensemble. J’ai du crédit: je te procurerais un trousseau et des nippes chic. Tu irais dans les restaurants huppés et, je t’en réponds, tu ferais fortune.
--Et il faudrait travailler pour le petit homme, n’est-ce pas? fit-elle en lui riant au nez.
Et elle entra chez Hélène, laissant le beau Dolf tout déconfit sur le trottoir.
--Tu lui as donné son compte, à celui-là? Tu fais bien. Il suce le sang à celles qui se laissent engluer. Il les fait travailler jusqu’à extinction, puis les plante là couvertes de dettes. Avec ça, il n’a qu’à siffler et toutes accourent, mais toutes ne font pas son affaire. Toi tout de même, tu m’épates et je te suis avec curiosité. Tu as donc un caillou à la place du cœur?
--Cœur! cœur! il s’agit bien de cela. Je me sens finie. Je me coucherais nuit et jour et n’arriverais cependant pas à dormir. Ah! que je voudrais dormir seule dans un lit bien frais!
* * * * *
Il était entré un soir avec plusieurs bateliers attirés par le boucan endiablé de l’orchestrion. Les autres avaient empoigné une fille et s’étaient mis à tournoyer. Lui, tout de suite, s’était trouvé pris de timidité devant Angelinette, et sa réserve s’était accentuée lorsqu’il l’eut vue frissonner devant le verre d’alcool. Et, quand il remarqua les cercles bistrés qui s’agrandissaient autour des yeux, il fut pris de pitié.
--Si vous préférez boire autre chose, du lait bien chaud, par exemple? Voulez-vous que je le demande pour moi? J’ai une petite sœur qui n’est pas forte et ne digère, comme boisson, que du lait bien chaud: alors je connais ces petits oiseaux-là.
Ce _vous_, et ce ton d’intérêt étonnèrent Angelinette. Elle le regarda.
--Si vous le préférez, nous resterons ici dans ce coin et je dépenserai assez pour que le patron soit content.
Bien qu’il fût très jeune, elle comprit qu’il connaissait les habitudes de leurs établissements et le lui dit.
--Oh! nous autres bateliers, nous vivons dans les ports.
Ils causèrent. Il était batelier, encore chez ses parents; leur ligne était Anvers-Rotterdam. Il était Hollandais, Frison. S’il était venu dans le quartier, c’est que son frère avait besoin d’aller en ribote, et qu’alors ce garçon si calme perdait la tête et cherchait noise à tout le monde: c’était pour cela qu’il l’accompagnait toujours. Quant à lui, Wannes, il préférait rester sur leur barque et jouer de la flûte.
Angelinette souriait à l’entendre si communicatif; elle observait ses manières douces, écoutait sa voix persuasive, puis elle le regardait encore. Quel grand diable, quel bon regard, et comme cette forte touffe de cheveux cendrés et ondulés retombait gentiment sur sa tempe! Il avait un large pantalon et un ample veston, avec, en dessous, un tricot de laine bleue échancré très bas, et, quand il se mouvait, elle apercevait dans l’entrebâillement du tricot, au delà de la gorge hâlée, un peu de chair blanche et tendre; mais l’idée de l’embrasser là ne lui vint pas.
Un homme âgé était entré, visiblement un bourgeois de la ville; il s’était assis dans un coin et avait échangé un regard avec Angelinette.
Les camarades du batelier qui, un à un, avaient disparu avec une femme, maintenant revenaient et s’asseyaient, devenus tranquilles et parlant bas. Quand ils furent tous là, ils se levèrent. Wannes quitta à regret. Angelinette souriait et, dès qu’il fut dehors, alla s’asseoir à côté du vieux client. Ils disparurent bientôt; on leur monta du champagne et à souper.
Le patron était satisfait. Wannes avait fait plus de dépenses que s’il était monté avec Angelinette, et maintenant le vieux client... Cette Angelinette, quelle chèvre à lait!
Wannes revint le lendemain soir seul: Angelinette était accaparée. Il revint encore souvent, mais après la coiffure, avant que les clients ne donnassent. Jamais il ne la tutoya, ni ne se départit de sa réserve.
--Angelinette, lui dit-il, un après midi, en tenant sa main dans la sienne, ne voudriez-vous pas partir d’ici? J’ai de quoi, vous seriez contente. Nous avons cinq barques; chacune est dirigée par un de nous et nous faisons de grosses affaires, par ce temps de prix élevés.
Angelinette fut évasive. Elle aimait bien ce grand garçon doux et respectueux, qui ne cherchait jamais qu’à être assis à côté d’elle et à lui faire boire du lait chaud; mais si leurs rapports devaient changer, elle savait qu’alors il lui deviendrait à charge comme les autres.
--Je ne quitterai jamais ma grand’mère, fit-elle un jour, en réponse à ses instances.
Il ne revint pas pendant une semaine; puis, en accentuant sa réserve, il lui demanda si elle ne voulait pas devenir sa femme; il dit qu’il recevrait une barque de ses parents, qu’ils quitteraient la ligne d’Anvers et iraient en Frise: la ligne Harlingen-Amsterdam était bonne. Il ajouta qu’il ferait bien céder les siens devant son obstination et que, s’ils ne cédaient pas, il avait de sérieux bras pour la besogne et trouverait partout à gagner leur pain.
Quand il eut parlé, elle leva les yeux vers lui, puis les abaissa aussitôt.
--Les vôtres ne m’accepteront pas.
Et s’ils acceptaient, elle ne pourrait vivre dans une barque. Non, elle ne se sentait pas faite pour cela, et il y aurait des mécomptes et des déboires.
--Je hais ma vie, mais ne puis m’en arracher: le quartier me tient, j’ai peur d’en sortir et ne le quitte jamais qu’accompagnée.
--Mais vous seriez accompagnée, je ne vous quitterais jamais.
--Voyons, ami, non, je sais que je ne suis pas faite pour vivre sur l’eau.
Elle n’osait dire: pour un homme.
--Mais vous n’êtes pas faite non plus pour vivre ici: vous y laisserez votre peau.
Il s’en alla de mauvaise humeur.
Le lendemain, après la coiffure, assise sur un tabouret à la porte, elle faisait des fleurs de papier, entourée d’une kyrielle d’enfants.
--Cette rouge sera pour moi, madame Angelinette?
Elle regarda la petite blonde:
--Non, je t’en ferai une bleue pour tes cheveux clairs, Voilà, la rouge est pour Fifi, qui est brune comme une noix.
--Quand nous aurons tous des roses, tu chanteras avec nous, madame Angelinette?
--Oui.
Lorsque tous les enfants eurent une rose, elle les fit se prendre par la main et former une ronde; puis ils chantèrent:
«La Sainte Vierge montra son fils et dit: Ils l’ont mis sur la croix hideuse; ils lui ont percé le sein; mes pleurs n’ont pu le ranimer, mais l’amour pour les pécheurs l’a ressuscité. Il vit! Il vit! il faut l’adorer à genoux.»
Aux mots «Adorer à genoux», ils se laissèrent tous tomber à genoux. Ils se relevèrent, et la ronde recommença.
Angelinette, absorbée, n’avait pas vu venir un homme et une femme. Tout d’un coup ils se trouvèrent devant elle. C’était un énorme batelier, et une énorme batelière en serre-tête d’or frison et bonnet de dentelles à bavolet: un frère et une sœur de Wannes.
--C’est à vous que nous voudrions parler.
Angelinette rentra. Ils demandèrent deux verre de bière et, sur un ton posé, sans s’animer, lui dirent ce qui les amenait. Eux la tutoyèrent:
--Tu dois bien comprendre qu’il est impossible que tu entres dans notre famille: elle a toujours été honorable et entend le rester.
--Du reste, fit la sœur, sur un ton âpre, les parents ne lui donneraient pas un «dubbeltje». Ils vendraient plutôt les barques et jetteraient l’argent aux vagues: et, sans le sou, tu ne le voudrais pas.
Angelinette n’avait pas dit un mot. Elle devint livide, ses lèvres blêmirent, son nez se pinça, les cercles autour des yeux envahirent ses joues, son regard devint aigu, et le corps penché, les deux poings sur la table, elle siffla d’une voix haletante:
--En voilà assez! je vous conseille de vous en aller ou je réveille le quartier.
Il y avait tant de froide rancune dans sa physionomie délicate qu’ils se levèrent, payèrent et partirent, la tête et le dos rentrés, comme s’ils craignaient une chute de tuiles.
Elle ne revit plus Wannes. «Je savais bien que le courage lui manquerait, murmurait-elle quelquefois, après des songeries. Je suis rivée ici.» Elle recherchait alors les enfants, dont elle s’occupait de plus en plus:
«La Sainte Vierge montra son fils et dit: Ils l’ont mis sur la croix hideuse; ils lui ont percé le sein; mes pleurs n’ont pu le ranimer, mais l’amour pour les pécheurs l’a ressuscité. Il vit! Il vit! il faut l’adorer à genoux.»
* * * * *
Angelinette, perchée sur ses hauts talons blancs, habillée d’une robe-chemise de linon bleu pastel, ses nattes comme des torsades de miel étagées sur sa fine tête, les cernures lui entourant les yeux comme une peinture de khôl, un sourire ineffable sur toute sa pâle figure, se tenait près de la charrette du marchand de crème à la glace et distribuait des cornets de glace à une douzaine de gosses exultant de joie:
--Oh! bon, madame Angelinette! Oh! bon, bégayait un gamin chocolat, à la bouche garnie de grands crocs blancs.
--Là, Pietje; voilà, Janeke; et toi, Leentje, en as-tu?
--Oui, madame Angelinette.
--Tu es notre marraine, n’est-ce pas, madame Angelinette?
--Oui, votre marraine à tous. Viens, Titatje.
Elle assit l’enfant sur le bord de la charrette et, avec une cuillère, lui mit de petits tas de glace dans la bouche.