Angelinette

Part 1

Chapter 14,022 wordsPublic domain

NEEL DOFF

ANGELINETTE

PARIS LES ÉDITIONS G. CRÈS ET Cie 21, RUE HAUTEFEUILLE, 21 MCMXXIII

IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE: 25 exemplaires sur verge pur fil Lafuma (dont 5 hors commerce) numérotés de 1 à 20 et de 21 à 25

Copyright by Les Éditions G. Crès et Cie, 1923.

Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés pour tous pays.

ANGELINETTE

La tête appuyée contre la poitrine de l’homme, la figure levée vers lui, d’une pâleur bleutée, de grands cercles autour des yeux fermés, le haut chignon blond filasse orné de peignes et d’épingles d’écaille blonde incrustés de pierreries, elle était entraînée dans les lourds bras du matelot danois, en une valse tournoyée que soufflait un orchestrion mécanique.

De temps en temps le matelot se penchait et baisait la figure décolorée, qui alors ouvrait des yeux pervenche pâle. Ses pieds touchaient à peine terre; lui, le matelot, faisait toute la besogne; ses énormes pieds chaussés de jaune exécutaient consciencieusement les pas: son fardeau ne lui pesait guère. Quand la danse fut finie, il la souleva tout à fait et la porta à leur table, où les verres d’alcool, à moitié vidés, les attendaient.

--Là, tu danses comme un ange: on ne te sent pas.

--J’aime la danse et, appuyée contre toi, ça va tout seul.

Elle se glissa sur les genoux de l’homme et, un bras autour de son cou, elle lui murmura de douces ordures dans la figure.

Elle était menue, fragile, flexible; elle ignorait le dégoût de l’homme; elle préférait les grands, parce qu’elle pouvait s’appuyer contre eux en dansant et se faire porter; les petits l’agaçaient, elle n’y trouvait aucun refuge, et sa fatigue était harassante. Au lit, elle se laissait manier et la flexibilité nerveuse de son corps insensible à la volupté se pliait et s’incrustait contre l’homme, de manière que tous en étaient dupes et la croyaient douée pour le plaisir. Il n’y avait que l’alcool qui lui répugnait, elle le buvait en frissonnant; mais il ne l’enivrait pas, il la rendait plus pâle et plus creusée, et d’un abandon plus pliant.

Elle portait des bas invisibles, des souliers de peau blanche à hauts talons, une robe jusqu’aux genoux en mousseline blanche, le corsage kimono décolleté, les manches au-dessus des coudes, une ceinture de satin mauve: toilette de petite fille, d’un rare goût pour l’endroit.

Le patron avait fini par la laisser faire: n’importe sous quel attifement, elle était sa meilleure pensionnaire.

Sa grand’mère avait été la première pensionnaire, quand la maison avait été fondée, il y avait quarante ans, par le grand-père du patron actuel; elle y était entrée en sortant de la Maternité, avec son enfant sur les bras. La petite y avait grandi; sa mère l’avait laissé aller à l’école jusqu’à quinze ans. Elle n’avait jamais voulu faire le métier dans la maison et, au sortir de l’école, elle était partie avec un pilote qui l’avait mise en chambre, pour l’y abandonner au bout de deux ans. Cependant _La ville de Stockholm_ restait sa maison d’origine; mais il fallait que sa mère l’entretînt entre deux lâchages et elle décampait dès qu’un homme voulait l’emmener. Elle eut Angelinette d’un fils de famille tombé dans la basse crapule, puis disparut avec un capitaine de navire, après avoir confié l’enfant à sa mère, pour quelques heures, avait-elle dit.

La grand’mère garda la petite Angelinette. Elle avait de l’argent: le bruit courait qu’elle vidait les poches des matelots quand elle les avait enivrés et que cet argent-là, elle l’avait toujours placé. Maintenant elle ne travaillait plus que les jours de grande presse, quand ça manquait de femmes et que toute la clientèle, entraînée en une bordée inconsciente, ne se rendait plus compte de la marchandise qu’on lui fournissait. Pour ne pas devoir quitter, elle avait placé de l’argent dans la maison. Elle était encore nourrie et se rendait utile aux femmes et au patron, qui lui confiait l’établissement quand il allait faire du canotage ou des excursions à la campagne avec l’une ou l’autre donzelle qui n’était pas du quartier, car, chez soi, il faut de la tenue si l’on veut se faire obéir. Ce principe, son père le lui avait inculqué et il en avait compris l’efficacité.

La petite Angelinette grandissait à son tour. Elle avait fait le métier naturellement, dès qu’elle avait été en âge. Son père venait la voir de temps en temps pour la taper. On l’annonçait de loin; les femmes, sur les portes, dès qu’elles voyaient poindre sa silhouette branlante, criaient: «Angelinette, voilà le seigneur!»

Et il arrivait.

Quand Angelinette avait une robe à son goût:

--On voit bien que tu es ma fille: ta toilette est parfaite.

Et pour la millième fois il lui répétait:

--Tu es tout à fait ma plus jeune sœur, comme elle apparaissait aux bals donnés par mes parents: non, je ne pourrais te renier.

«Ma sœur, aussitôt mariée, a pris des amants; l’un comme l’autre lui était bon, elle y apportait la même indifférence que toi; puis, pour payer ses dettes de toilette, elle a pris des protecteurs; maintenant elle en est à ses valets. Elle avait des robes de rien du tout, comme celle que tu portes en ce moment, mais qui lui coûtaient des mille et des mille.»

Et il suivait Angelinette des yeux, abandonnée sur la poitrine d’un matelot, soulevée en un tourbillon aux accords de l’orgue mécanique.

--Puisque tu n’aimes pas l’alcool, invite-moi à ta table, je viderai tes verres.

Il vidait même des fonds de verre des tables voisines, pendant que les couples dansaient. Le patron le tolérait aussi longtemps que les clients ne disaient rien, mais, quand il y avait des réclamations, il le poussait dehors.

C’était l’heure avant la coiffure qu’Angelinette préférait: ni lavée, ni peignée, elle voisinait. Elle faisait le tour du quartier pour faire la causette avec les femmes. Elle traînait son corps las, son esprit engourdi, sa volonté défaillante; la fatigue ne la quittait jamais, mais quand un homme l’avait laissé dormir quelques heures, elle souriait à travers sa lassitude et trouvait la vie bonne.

Elle préférait à tout aller bavarder chez la vieille Hélène: la belle Hélène, comme on l’appelait dans sa jeunesse.

Elle la trouvait toujours dès le midi coiffée et en toilette, assise devant la fenêtre, culottant une pipe en écume de mer. Elle en tirait de larges bouffées, puis la regardait longuement en la tournant dans tous les sens. Quand une pipe était culottée à son goût, elle en faisait cadeau à l’un ou l’autre capitaine de navire, client de jadis, qui l’aidait encore quand elle se disait dans la dèche. Actuellement elle avait une petite boîte à elle, et même des économies, et la spécialité des collégiens et des mousses de navire: son vaste corps leur était le paradis. Elle était haut coiffée et avait ses doigts gourds ornés de bagues en toc, cadeaux des petits.

--Ah! te voilà! Tu n’engraisses pas: fatiguée?

--Mais cela existe-t-il de n’être pas fatiguée?

--Moi, je ne le suis jamais.

--Tu ne danses pas. Il est vrai que tu bois sec, mais rien ne te touche.

--Manquerait plus que cela, j’ai la clientèle la plus gourmande qui soit. C’est une bonne clientèle: obéissante et commençant toujours par vider ses poches.

Angelinette riait.

--Tu iras jusqu’à cent ans.

Piquée, Hélène voulait répondre: «C’est pas comme toi, tu n’en as plus pour deux ans.» Mais prise de pitié, et aussi par respect pour sa grand’mère et sa mère, qui étaient ses amies, elle se contenta de dire qu’elle voudrait bien vivre jusqu’à cent ans, que la vie en valait la peine.

Quand l’heure de la toilette approchait, Angelinette devenait de plus en plus languissante et disait à la vieille Hélène:

--Tout de même, quelle corvée de s’habiller, de danser et de boire!

--C’est ça qui te dégoûte? Les autres, ce sont les hommes qui les exaspèrent.

--Mais ils sont toujours gentils avec moi: ils croient, quand je me colle contre eux, que c’est parce que je les aime bien, et c’est simplement pour faire le moins de mouvements possible, sinon je m’écroulerais. Papa dit que je tiens ça aussi de sa sœur, car maman était vive.

--Oh! ta mère n’a pas voulu de la maison. Elle se collait: il n’y en avait alors que pour celui-là; elle n’a jamais eu qu’un homme à la fois. Et toi, on ne t’en a jamais connu aucun?

--Pourquoi préférerais-je l’un à l’autre? Ils sont tous les mêmes: ils entrent, vous empoignent, vous font danser et boire, puis coucher. Les uns en prennent plus que les autres; moi, je laisse prendre: pour la fatigue qu’ils me donnent tous, je n’irai pas préférer celui-ci plutôt que celui-là. Je comprends qu’on préfère une femme à une autre, comme je te préfère à toutes, parce que tu connais mes mères et que tu ne me joues jamais de sales tours comme les autres femmes, mais préférer un homme à l’autre, pourquoi? Il n’y a que le patron qui soit différent: c’est le seul que je déteste.

--Parce que celui-là, tu le vois dans la vie de tous les jours; les clients, tu les vois en ribote. Toi, comme je te connais, tu ne resterais pas huit jours avec un homme si tu devais le voir tel qu’ils sont tous: égoïstes, exigeants, et, quand ils vous ont eue un petit temps, vous trompant comme si vous étiez une guenille et vous lâchant de même. Tandis que les clients arrivent après un embêtement ou après un jeûne, assoiffés, et doivent repartir avant d’en avoir pris à leur appétit. Du reste, tous les événements de leur vie, bons ou mauvais, sont couronnés d’une visite chez nous. A _La toile d’araignée_, il nous venait de temps en temps une bande de messieurs de la haute: des professeurs, des magistrats, des musiciens; ils nous amenaient un bonhomme qui se mettait au piano après le premier verre de champagne et jouait pendant des heures. Les autres l’avaient amené pour cela, car nulle part ailleurs il ne voulait jouer. Il ne jouait que dans son atelier, en composant, et chez nous. Puis il montait avec l’une de nous: après, il était si vanné qu’il fallait le reconduire.

«C’est nous qui avons le meilleur des hommes: jamais de mauvaise humeur; du moment que l’on ne s’étonne de rien avec eux, ce sont les meilleurs enfants du monde. Cependant ce n’est plus comme autrefois: la clientèle se disperse; il y a les bars, beaucoup de femmes clandestines, d’autres qui marchent pour un chapeau, un chiffon, puis les dancings.

«Je me rappelle un soir où toute une bande de jeunes gens qui venaient de passer des examens nous sont arrivés. Leur président s’adresse au patron: «J’ai cinq cents francs, nous voulons les grands spectacles.» Le patron le renvoya à Mlle Gertrude, la gouvernante; quand elle sut l’importance de la somme, elle dit qu’elle allait fermer l’établissement et le mettre à la disposition de ces messieurs, ce qui fut fait. Ils s’assirent et nous dûmes toutes aller sur l’estrade former des tableaux vivants. Tu les connais, ces scènes, bien que tu n’en aies jamais été, étant trop maigre. Quand ils furent tous hors de leurs gonds, ils nous empoignèrent, et ce furent des galopades dans les escaliers et les corridors, chacun portant une femme.

«Ces choses-là se voient moins à présent: la haute fête s’est déplacée. Il est vrai que, dans des boîtes comme la tienne, ça ne se fait guère.»

Elle regarda longuement Angelinette.

--Tout de même, tu m’étonnes: pas de petit homme! Et pourquoi restes-tu dans cette boîte à matelots?

--Mais c’est ma maison: j’aurais peur ailleurs. Le patron est une rosse, mais, en fin de compte, il me laisse faire: comme pour mes robes, ma coiffure et le refus de me farder... puis je suis autant de la maison que lui et il sentirait aussi bien que moi qu’il lui manque quelque chose si je n’étais plus là; moi, je serais désorientée.

Et elle s’en allait, les membres engourdis, le teint terreux et les deux cercles violets lui cernant les yeux.

Elle dînait de viande blanche, de légumes et de pâtisseries, car, rien à dire, la table était bonne. Puis elle livrait sa tête à la coiffeuse, mais ne manquait jamais, quand c’était fini, de défaire d’un tour de main le tout et d’y donner un mouvement qui la coiffait comme personne. Elle passait alors sa robe-chemise et apparaissait comme une sirène blanche que les hommes s’arrachaient, parce qu’elle leur donnait l’illusion d’une enfant.

* * * * *

--Angelinette, mon blanc rêve.

--Que me veux-tu encore, Migemouchi?

--Prête-moi quelque argent; il lui faut du lait, il ne peut plus digérer autre chose.

Et la petite prostituée japonaise s’agenouilla sur le tabouret de pied d’Angelinette et mit ses petites mains gourdes, jointes, sur ses genoux.

--Mais, Migemouchi, je n’ai pas d’argent: la grand’mère est féroce, elle m’a répondu qu’elle l’a gagné trop durement et que ton Karatata n’a qu’à aller à l’hôpital.

--Oh! Angelinette, il ne veut pas, et la Compagnie refuse de lui donner encore un sou: elle dit qu’il a cherché son mal dans une rixe. C’est vrai, il a, par jalousie de moi, enfoncé ses doigts dans le nez du Norvégien, qui l’a envoyé, d’un coup de tête dans l’estomac, à dix pas de là. Depuis, il crache du sang et ne peut plus faire son métier: pour être chauffeur sur un transatlantique, il faut de la force.

«C’est toujours moi qu’il prenait quand il abordait à terre: il prétendait que j’avais gardé sur moi l’odeur des femmes de notre pays et il se sentait heureux quand, assis à terre, nous buvions du thé dans de petites tasses. Ici, tout l’offusque. En Amérique, nous avons notre quartier, tu comprends... Ce jour-là, le Norvégien prétendait passer avant lui et ne voulait pas me céder... Enfin, Angelinette, donne-moi quelque argent: il est seul dans cette mansarde à jurer toute la journée tous les jurons de notre pays et à me dire que, lorsqu’il sera guéri, il me fera mon affaire parce que je le laisse mourir ainsi.

Et la petite créature ne faisait plus, sur le tabouret d’Angelinette, qu’un paquet de hardes, dont sortaient des sanglots d’enfant.

--Mais, Migemouchi, je n’ai pas d’argent: j’ai acheté des souliers de velours bleu à porter avec ma robe de mousseline.

--Oh! Angelinette, ma colombe argentée, mon lis parfumé, je n’ai plus que lui, il n’a plus que moi dans ce pays hostile.

--Enfin, tu aimes plus celui-là qu’un autre... C’est curieux... nous qui sommes excédées d’hommes... je ne comprends pas... il n’y a que les malpropres et les infirmes qui me gênent, mais préférer... C’est parce qu’il est de chez toi?

--Oh non! Angelinette, c’est parce que c’est lui!

--Mais tu dis qu’il t’engueule et te mécanise de toute façon?

--C’est vrai, mais il souffre... Ah! si ce n’était lui, si ce n’était que c’est plus fort que moi! Alors évidemment... Quand, moi, j’étais malade, il est monté, il m’a regardée, a fait le tour de la chambre, m’a encore regardée, puis il m’a dit: «On m’attend», et il est parti. Alors il est allé près de toi, n’est-ce pas? C’est parce que tu es mignonne: il exècre ces grandes femmes d’ici. Qu’est-ce qu’il t’a donné comme cadeau?

--Un beau peigne que j’ai perdu, puis il m’a envoyé des fleurs: c’est bien la première fois que cela m’est arrivé.

--Dans mon pays, on nous entoure de fleurs... n’empêche que, lorsque j’étais guérie, il est revenu auprès de moi.

--Oh! tu sais bien qu’avec moi il ne courait aucun danger. Si je voulais me coller...

--Je sais; aussi je t’aime bien... Moi, je le préfère à tous. Il me dit toujours que, moi et la Migemouchi qu’il a de l’autre côté de l’eau, nous lui suffisons; qu’il changerait plutôt de ligne--entre Frisco et le Japon par exemple--que de se contenter des femmes grossières d’ici. Leurs voix surtout lui déplaisent: toi, tu as la voix douce, Angelinette. Je ne suis à l’aise qu’avec toi... je mourrais plutôt de faim que de leur demander aide, à elles. Angelinette, prête-moi quelque chose...

--Mais, Migemouchi...

--Je suis venue de Marseille ici parce que c’est sur sa nouvelle ligne, mais on ne m’aime pas, je suis la risée ei le jouet de tous.

--Pauv’Migemouchi, là, attends un instant.

Elle revint, portant à la main ses souliers de velours bleu.

--Tiens, porte-les au Mont-de-Piété et rapporte-moi la reconnaissance: tu ne pourras tout de même jamais me rendre l’argent.

* * * * *

Angelinette était assise sur le seuil de sa porte, sa blonde coiffure flambant au soleil, ses fines jambes, dans des bas de toile d’araignée, croisées hors de la jupe qui remontait au-dessus des genoux.

Elle était entourée d’enfants et leur faisait des fleurs de papier. Chaque fois qu’elle en avait achevé une, elle la piquait sur un d’eux, soit dans les cheveux, au-dessus de l’oreille, soit sur la poitrine.

--Voilà pour toi.

Et un bébé, comme un magot, à grosses joues et petites menottes fines, jubilait en une voix susurrée, d’outre-mer.

--Là, pour toi.

Et une petite flamande rousse à la peau nacrée, en des cris discordants, s’emparait de la délicate fleur et, la brandissant au-dessus de sa tête, se mettait à danser.

--Viens, Patatje.

Et un enfant safran, aux grands yeux dolents, entre le rire et les pleurs, pressait la fleur sur sa poitrine.

--Là, maintenant jouez.

Et les petits se prirent par la main et, en rond, les uns dansant sauvagement, les autres en se balançant doucement, chantèrent une vieille ronde flamande, chacun avec la voix de ses ancêtres: douce, rude ou dolente. Angelinette chantait avec eux, tout en regardant au loin la silhouette d’un homme qui s’approchait. Les femmes, sur les portes, l’appelaient en des langues diverses; lui venait tout droit vers Angelinette. Quand il fut tout près, elle se leva: il la suivit dans la maison.

Les enfants continuaient la ronde, ornés de leurs belles fleurs de papier.

* * * * *

C’était vers la brune. Les clients ne donnaient pas encore. Angelinette se chiffonnait une garniture de rubans bleus de rechange pour sa robe de mousseline blanche: la mauve se fanait, trouvait-elle. Entra, en coup de vent, Clémence, une femme d’une autre maison: trente ans, grande, brune, déhanchée, les yeux très noirs et très ouverts, les pommettes un peu saillantes, un nez droit à larges narines palpitantes, une grande bouche aux dents superbes, le teint basané. Elle se planta devant Angelinette, les yeux flamboyants, les mains dans les poches de sa robe, le corps en avant, frémissante en toute son allure d’apache femelle, de femme mâle.

--Tu m’effraies toujours avec ta manière d’entrer comme un ouragan.

--C’est que je ne viens jamais ici qu’affolée.

Angelinette se leva pour s’en aller; mais l’autre la repoussa rudement sur sa chaise et la secoua par les deux épaules.

--Sale gamine, vas-tu encore longtemps me torturer ainsi?

--Allons, voyons, je t’ai dit que non, et c’est non! et non!

--Angelinette, voyons.

Et ses mains devenaient insinuantes, caressaient les cheveux, la nuque d’Angelinette.

--Ah! j’ai quelque chose pour toi: tu as perdu ton beau peigne, je t’en apporte un autre.

Et elle sortit de sa poche une boîte avec un peigne en celluloïde blond, incrusté de strass et de faux saphirs.

--Vois, on dirait que j’avais deviné la couleur des rubans que tu as choisis pour ta robe. C’est que je te sens, mon Angelinette; c’est que tu es toujours devant moi, avec tes cheveux de fils de la Vierge. Viens, que je te le mette.

Angelinette, hypnotisée par le beau peigne, se le laissa piquer dans son haut chignon.

--Si tu voulais, tu en aurais de jolies choses.

--Mais, Clémence, je t’aime bien, mais ce que tu veux n’est pas dans mes goûts, et les hommes me fatiguent déjà assez.

--Aussi, si tu voulais m’écouter, tu n’aurais plus tant d’hommes. Moi, je leur ferais face. Nous partirions d’ici; nous nous mettrions en ménage et tu n’aurais qu’à te laisser vivre et adorer.

--Oui da, Clémence! Et que dirait Zouzou?

Les lèvres de Clémence blêmirent:

--Zouzou! Oh! celle-là, quelle ingrate! Nous faisions ménage ensemble. Après quatre ans, elle me lâche pour une autre. Elle est ramassée; on découvre qu’elle est contaminée et elle est mise à l’hôpital. Dans les commencements, affolée, elle m’écrivait, bien qu’elle fût avec une autre. Moi, j’allais la voir tous les jours de visite: c’était ma gosse tout de même. Eh bien maintenant, elle se rend malade chaque fois qu’il est question de la faire sortir, et ça pour deux passions qu’elle s’est faites là-bas: une mâle et une femelle, si je puis dire, et moi, et celle avec qui elle était, nous avons fini! Elle m’écrit: «Maintenant que tu es dans une maison, tu dois avoir peu de temps, et autant de femmes que tu veux, ne te dérange pas pour moi.» La garce! Mais je ne l’aimais pas comme je t’aime: elle m’attirait par sa pourriture, son dévergondage; toi, parce que tu es une petite oie blanche. J’ai toujours aimé les petites oies blanches: c’est ce qui m’a perdu. Quand j’étais dans l’enseignement, j’ai aimé une de mes élèves, on l’a su et on m’a révoquée, et tout ce que j’ai fait pour être réintégrée a été inutile. J’ai alors donné des leçons privées, mais j’ai encore commis des imprudences. On disait «des goûts contre nature». Contre nature! quelle blague! Où l’aurions-nous pris alors, si ce n’était pas dans la nature? La seule chose contre nature serait un homme aimant une vieille femme: aussi cela n’arrive-t-il pas.

«Angelinette, voyons! tu quitterais le quartier, tu verrais un autre monde, nous prendrions un appartement du côté de la gare, où il y a des bars, et nous ferions les bars et les dancings. Toi, tu n’en prendrais que ce que tu voudrais: je soignerais pour tout.»

--Si j’avais envie de quitter le quartier, je le quitterais seule.

--Seule, ma pauvre petite! mais tu te perdrais. Tu as été élevée dans le quartier comme moi au couvent. Tu ne connais pas le monde extérieur. Ici, tu es quelqu’un, on te connaît, on t’estime, tu es au premier rang des femmes du quartier. Tu sais, l’honorabilité, ça va par quartier: ce qui est du beau monde dans l’un ne l’est pas dans l’autre; ce qui est honnête dans tel quartier ne l’est plus dans celui à côté. Sors d’ici, et tu ne seras plus qu’une petite putain que tout le monde rejettera, fuira, et dont on se méfiera à l’égal d’une voleuse.

--Oui da! fit Angelinette.

--Certes, mon trésor, c’est ainsi. Si tu sors du quartier, que ce soit avec quelqu’un qui veille sur toi. Ici tu serais protégée, tu es à l’abri; à l’extérieur, tu serais brisée.

--Mais toi, qui n’en es pas, du quartier, pourquoi y es-tu venue? On ne t’y protégerait pas.

--Oh, quand Zouzou m’a lâchée, j’ai perdu la tête. Puis j’étais fatiguée de soucis: elle dépensait trop et me trompait. Alors, pour ne plus devoir m’occuper de rien, ni du logement, ni de mes toilettes, ni de la mangeaille, je suis venue ici: ce qui m’entoure ne compte pas; mais j’ai de nouveau soif de liberté, d’un chez moi, d’un amour. Angelinette?...

Elle lui prit les deux mains, l’attira à elle, voulut mettre sa bouche sur la sienne. Mais Angelinette se baissa, lui échappa et courut vers le fond de la salle, près du comptoir où se trouvait le patron.

Les larmes sautèrent aux yeux de Clémence. Elle s’en alla, les poings fermés, cherchant sur qui assouvir sa déception. Dehors, elle tressaillit, alla droit vers une impasse où une ombre se dissimulait.

--Ah! tu m’espionnes!

Et elle empoigna la créature qui se cachait.

--Ah! rat écorché, fouine malpropre!

Elle la secoua comme un paquet. C’était une maigre petite femme, brûlée, noire, consumée, sans ventre ni poitrine.

--Lâche-moi, salope, j’ai autant de droit que toi sur Angelinette, et je lui fais moins peur que toi. Tu lui rappelles trop les hommes, dont elle a assez.

--Ah! tu crois! Ah! tu crois! Eh bien nous verrons, et gare à vous deux: c’est moi qui prendrai le rôle d’espionne.

Elle lança le paquet contre le mur de l’impasse et reprit sa course vers sa maison.

La petite noiraude se ramassa.

--Si j’ai senti ses coups, elle a senti mon dard. Voir qui a le plus mal des deux...

Elle s’achemina vers la maison d’Angelinette, qui continuait tranquillement ses nœuds de satin. Elle ne souffla mot de sa rencontre avec Clémence, mais Angelinette se méfiait.