Angelinette

Part 10

Chapter 103,891 wordsPublic domain

La tête est fine, à bec noir; deux plaques de chair nue en forme d’écusson, la moitié du haut rose pâle, celle du bas rose vif, lui encadrent la figure comme deux bijoux d’émail rose; sous le menton un médaillon de même; une huppe courte de peluche noire descendant jusque sur le bec; sur l’arrière du crâne, une touffe hérissée et éparpillée en un goupillon de brindilles d’or. Le corps ovale, la poitrine grise, les ailes grises, les sous-ailes de côté blanc ivoire, les plumes extrêmes brun roux profond: le tout s’harmonisant délicatement. Dans une cour de grues, je me la représente grande d’Espagne. Elle s’ébroue en étendant les ailes, fait des bonds, puis des pas comme de contre-danse, se becquète en tortillant son cou sous les plumes pour s’ôter la vermine; elle se lisse, se secoue, s’ébouriffe en des grâces et des gestes de toute élégance.

Ces bêtes n’ont rien d’humain: le public, la galerie, n’existent pas pour elle; tous les appels et «pst, pst» pour attirer son attention sont inutiles. Elle ne connaît que son gardien et, quand elle daigne s’occuper d’autre chose que de se bichonner, de faire des grâces ou de fureter le ciel autour d’elle, c’est pour tendre le cou obstinément dans la direction d’où il doit venir lui apporter sa pitance.

Tout d’un coup, le bec droit, les ailes étendues, les deux plaques d’émail se gonflant et s’abaissant comme des soufflets, elle clame, en des sons cuivrés, des appels de ralliement, dirait-on, et je m’étonne de ne pas voir toutes les grues du jardin voler au rendez-vous pour se rendre à un sabbat, loin dans les airs. Elle se tait, recommence sa toilette, retire une patte sous elle, tourne son cou en torsade sur le dos, fourre son bec sous les plumes d’une aile, et posée sur une patte, comme sur un socle de fer forgé, elle reste immobile, isolée de ce qui se passe autour d’elle, sa couronne d’or scintillant, son œil latéral scrutant le ciel.

30 mai 1915.

La ville est très peu animée: de plus en plus de magasins fermés. Tous ceux qui, en revenant d’exil à Anvers, se promenaient désœuvrés, et aussi pour voir les allemands, ne sortent plus: ils restent mornes et toujours désœuvrés, dans leur quartier. Je retourne voir les bêtes. Le jardin aux beaux arbres remplis de fleurs, avec les animaux à l’air heureux, à l’exception des oiseaux de proie, bien entretenu et d’un goût parfait, est comme un lieu enchanté où tous les chants, tous les cris, tous les bourdonnements, susurements, chuchotements, vagissements des créatures vous deviennent familiers, où leurs gestes, leurs attitudes, leurs habitudes vous charment, vous repoussent ou vous attirent. Moi, quand j’en ai assez d’être assise au milieu des dames qui brodent, crochètent, bavardent, médisent, goûtent trop copieusement et préparent, en gavant leurs enfants, la perpétuation du diabète qui les attend comme un patrimoine de famille, quand je suis bien horripilée de tout cela et choquée que les animaux étalent en pure perte leur beauté et leur vie intéressante et que jamais les abonnés ne se donnent la peine d’aller les regarder, je fais le tour du jardin et toujours mon spleen fait place à une curiosité qui me prend toute.

Aujourd’hui, par exemple, c’est une horreur qui m’a arrêtée, car, s’il y a une bête immonde entre toutes, c’est bien l’hippopotame, avec son mufle carré, plus large que son crâne défoncé, et dont la bave coule, avec ses mâchoires comme des meules à broyer des pierres,--il ne mange cependant que de l’herbe,--ses petits yeux observateurs, libidineux, à fleur de tête, encastrés dans des orbites protubérantes, ses toutes petites oreilles qui pointent au moindre bruit, ses narines en fente remplies de boue. Son corps bas, sur des pattes naïves à peine équarries, et qui tient du porc et de lui-même, est recouvert d’une peau en fonte... Hou! Il est étalé là dans le soleil, les yeux à demi fermés, m’observant et se demandant ce que je lui veux à le détailler ainsi. «Je voudrais que tu ouvres ton groin pour que je puisse voir là-dedans; puis, je ne te voudrais pas comme voisin de table, tu m’offusques!»

Ce qu’il s’en fiche! Jamais créature ne fut plus heureuse de ses habitudes fangeuses. «Du moment qu’il y a du soleil, et que je puisse m’y étaler loin de vos simagrées! Jamais, dans votre vie, vous n’avez eu un moment de bien-être comme moi j’en ai, des jours entiers, à me laisser roussir, à baver, à fienter et à vous considérer comme une quantité inexistante. L’opinion publique!... Peuh!»

30 mai 1915.

Le dindon domestique, tout blanc, se pavane, la queue en éventail, les plumes ébouriffées, tout son être hérissé, devant le treillage derrière lequel se trouve, le cou tendu, la femelle de son congénère, autre dindon domestique. Il a les yeux entourés de bleu; le cou, la tête et le chiffon qui lui pend par-dessus le bec, sanguinolents. Le chiffon est fripé comme un lambeau d’entrailles; à volonté, il injecte de sang, ou fait bleuir en bleu de ciel, ou laisse pâlir en un blanc violacé cette masse amorphe qui pendille de droite et de gauche. Il va et vient, apoplectique ou anémique, dément de désir. Il est magnifique, antipathique, plein de morgue et d’acariâtreté. Il tend le cou et fait _kloukoulou! kloukoulou! Kwole, kwole, kwole!_

8 juin 1915.

Les paons en fureur d’amour.

Hier, en m’arrêtant devant la cage des paons, je vis trois ou quatre mâles en parade devant les paonnes. Leurs queues étaient en éventail; leurs plumes, debout, s’entrechoquaient en un bruit stridulé; le cou des bêtes, contre cet écran, était raidi; l’œil hypnotique; les ailes pendaient à terre, battaient convulsivement; les plumes du croupion étaient hérissées; des pattes, ils grattaient la terre. Ils scintillaient au soleil comme des idoles d’émail.

Une femelle s’avance. Un mâle fait demi-tour, se précipite et l’étreint en des soubresauts, pendant que l’éventail s’abaisse sur eux: ce fut saccadé et bref. Il se relève, chancelle, redresse son éventail, bat, désemparé, des ailes qui traînent énervées à terre; puis il se jette sur d’autres mâles qui paradent également.

L’un d’eux poursuit une paonne en criant: _Cawauw_, tandis que son écran, en fendant l’air, fait _fffreûeût_. Elle lui échappe; il s’avance encore doucement, grattant la terre et vibrant de l’éventail, et essaie de l’encercler, de l’acculer, mais encore une fois elle fuit, se picote, fait sa toilette, insensible à tant d’amour et de beauté offerts comme appât. Tous poussent des _Gawauwauw!_ et se pavanent frénétiquement devant les indifférentes. Puis, doucement, ils se calment, rabattent leurs éventails, et se promènent. Ils ont la gorge gonflée, le cou bosselé, tant l’émotion a été grande. C’est une des plus belles, des plus passionnées scènes d’amour que j’ai jamais vues.

13 juin 1915.

L’aigle ravisseur, brun pâle mordoré: les jambes emplumées, le bec noir, l’œil fulgurant. Il est dans une cage d’un mètre cinquante carrés; un unique bâton comme perchoir. Il s’y démène, bat des ailes furieusement; il regarde, désespéré, autour de lui, cherchant une issue ou quelque chose à quoi s’agripper dans ses efforts pour voler. Il scrute le ciel bleu, se jette contre les barreaux, s’y ensanglante les épaules et retombe à terre; après ces efforts inutiles recommencés toute la journée, il finit par se blottir sur son perchoir, l’œil haineux, les griffes incrustées autour du bâton.

Ah! cette impuissance devant la force brutale, implacable, qui anéantit ses efforts, l’avilit, mais ne le terrasse que pour un instant: car il recommencera tantôt son travail de révolte et de libération, et qui sait? une barre peut céder... Ah! quelle douleur que celle de l’aigle ravisseur...

25 août 1915.

Dans les ruines autour de moi, il y a constamment de petits et de grands voleurs. Je les menace ordinairement de la police. Mais hier, parmi ces maraudeurs, il y avait une voix de fillette si fraîche, si joyeuse, que je l’ai écoutée, craignant même qu’elle partît trop vite.

--Oh! une rose, une rose, bégayait-elle, ivre de joie.

J’entendais grimper sur le tas de décombres posé contre le mur, et une petite main délicate et sale s’étendait vers une de nos roses qui penchait au-dessus. Avec beaucoup de peine, elle l’attira à elle et un bonheur gourmand éclata dans sa voix. Elle continua à fureter dans les jardins.

--Oh! deux pommes! J’ai deux pommes!

Un petit gloussement sensuel suivait.

--Oh! qu’il fait beau ici! qu’on s’amuse ici!

Et des rires, comme des boules de cristal dévalant sur du marbre, suivaient toutes ces exclamations de bonheur. Dieu, qu’il y a des créatures limpides, et elle se trouvait parmi des maraudeurs!...

9 novembre 1915.

C’est insupportable. Nous avions un adorable petit matou de six mois, gris tigré, à larges rayures noires. Il ronronnait toute la journée et fouillait le ventre de sa mère pour téter encore et, quand il avait trouvé le téton, il ronronnait plus goulument, bien qu’il n’en tirât plus une goutte de lait. Il se hérissait devant les chiens et, sur la pointe des pieds, le dos en ogive déjeté de côté, la queue droite, ébouriffée, avec l’extrême bout seul qui remuait, il leur faisait face, les oreilles couchées, tout son être arqué, sifflant _ghauw, ghauw_ vers eux, de sa gueule ouverte, en laissant passer entre les dents pointues une adorable languette rose, également en pointe. Il sortait par les fenêtres de la cuisine de cave et jouait sur le trottoir, où ne passe plus personne, à attraper les feuilles mortes; il les tapotait ou, la tête entre les épaules, le corps frétillant, il bondissait dessus, les prenait par tas entre les pattes et se roulait sur le dos, toujours ronronnant, et même férocement, comme s’il se livrait à un délicieux massacre. Puis il grimpait sur ce qui reste de la façade de la maison d’à côté et disparaissait dans les décombres.

Eh bien, voilà cinq jours qu’il n’en est pas revenu, des décombres. Je craignais, comme il se laissait caresser et prendre par tout le monde, que quelqu’un ne l’eût ramassé pour en faire une gibelotte. Pensez donc, par ce temps de quasi famine, quelle délicieuse gibelotte qu’un petit chat grassouillet, nourri de lait et de pâtés préparés avec amour par Caroline.

Mais voilà que nous entendons, depuis le jour de sa disparition, des miaulements de petit chat dans les décombres. Caroline monte par une échelle sur le mur du jardin, tire l’échelle à elle, la pose de l’autre côté pour descendre. Ainsi, de mur en mur, elle a fait tous les jardins, a visité toutes les ruines, appelant _Kobeke, Kobeke_, au risque de tomber dans les trous de cave masqués par des briques.

Moi, je regardais par les fenêtres du grenier, inspectant les lieux pour pouvoir crier à Caroline: «Il est là», si je le voyais. Eh bien, nous ne le trouvons pas; il se tait pendant que nous cherchons. Caroline et moi, nous y pensons toute la journée et ce miaulement qui s’affaiblit nous affole. Pensez donc, cette créature pleine de joie va mourir tout doucement de faim: cette pensée nous est bien plus odieuse que la supposition qu’on en aurait fait un lapin sauté.

12 novembre 1915.

La pluie, la pluie, la pluie, et atmosphère tiède.

Les grandes avenues sont désertes, les feuilles mortes jonchent le pavé, les terre-pleins et les trottoirs. C’est joli, joli! Il faut prendre garde de glisser: on ferait comme un rien le grand écart.

Ici et là un _Landsturm-man_ mélancolique. La lumière est comme si on la regardait à travers un verre d’eau. Moi, je me sens alors une bête aquatique et j’aime à me mouvoir dans cette atmosphère d’aquarium.

Les trams marchent à vide. A l’avenue de Keyser, les vendeurs de journaux, saturés d’eau, la figure lavée par la pluie, bleuie par le froid, car l’atmosphère tiède, c’est pour nous les bien couverts et les bien nourris et qui en prenons ce que nous voulons. Mais eux, qui sont là depuis le matin à clamer, à piétiner, à se faire macérer dans la saumure de leurs sales vêtements imbibés, eux grelottent et leurs pauvres cris discordants me donnent de l’angoisse.

Au jardin zoologique, personne, si ce n’est encore, de ci de là, deux soldats regardant tout de même les bêtes. Dame, ceux-là, après les tranchées et les obus, doivent se sentir dans le paradis de se balader sous cette eau tiède, certains qu’en ce moment aucun engin ne va les aplatir ou les écarteler. Aussi ne s’occupent-ils pas du temps: ils jouissent visiblement du moment de répit.

J’espère que nos petits _mannekes_, également, reçoivent ainsi quelques jours de congé pour aller se refaire dans l’une ou l’autre ville de la belle France et pouvoir penser à autre chose qu’à tuer et à être tués.

Je parle à un gardien des fauves que l’on a dû abattre.

--Heureusement qu’ils sont morts. Où aurions-nous cherché les chevaux pour les nourrir? Un tigre, un lion, un ours mangent bien, chacun, cinq kilogrammes de viande par jour. Nous n’aurions pu les donner. Alors quoi? nous les aurions vus maigrir et entendus gémir de faim, se mettre à mugir d’aussi loin qu’ils auraient aperçu l’un d’entre nous, qui les nourrissons. Non, il vaut mieux qu’ils soient morts: je n’aurais pu les voir souffrir, car ils deviennent pour nous comme nos enfants.

Puis je suis retournée lentement chez moi, l’eau me dégoulinant des jupes.

5 avril 1916.

Depuis le commencement de la guerre, dit le _Hannover Kurier_, on a fait rentrer tous les bateaux-phares de la côte de la Frise occidentale et les phares ont été éteints. Cela a conservé la vie à des milliers d’oiseaux de toutes espèces. Attirés et aveuglés par la lumière des phares, des centaines et des centaines de ces bêtes allaient chaque nuit se jeter contre les vitres et les barreaux et tombaient morts. Habituellement, en automne et au printemps, des multitudes d’oiseaux chanteurs, des alouettes, des sansonnets, des grives, des canards, des mouettes, etc., venaient se tuer sur les bateaux-phares de Borkum et Héligoland. Près du phare de Héligoland, on trouvait, il y a quelques années, trois mille oiseaux morts par semaine. Maintenant il y vit des milliers de mouettes, des canards sauvages et beaucoup d’autres oiseaux aquatiques.

7 avril 1916.

Quelle effervescence parmi les bêtes du jardin zoologique! Le printemps les émeut. Dans la cage des tourterelles, les mâles suivent, en roucoulant et s’inclinant bas, les femelles indifférentes, qui picotent tranquillement les graines dans la terre, ne se souciant pas de ce concert d’amour. De guerre lasse, ils les abandonnent un instant pour picoter un grain de maïs, puis ils recommencent leurs salamalecs de convoitise.

Les paons blancs sont isolés cette année. Quel blanc chaud, moelleux, ouaté, à ombres ivoirées! Ils commencent par étendre leur queue en rayons devant la paonne impassible. Ils virent lentement en abaissant l’écran vers elle en des frémissements passionnés; ils trémoussent leurs ailes et leurs croupions et grattent la terre de leurs pattes. Ceux qui sont sur le bâton font leur toilette, s’ébouriffent, secouent la queue, se gonflent le goître et poussent des appels, répétés par les paons bleus de l’autre côté du jardin. Le plumage de tous les oiseaux est renouvelé: il brille, reluit, miroite, rayonne en une joie de couleurs et de teintes merveilleuses. Quand j’en fais la remarque aux gardiens, ils me regardent étonnés:

--Les oiseaux sont toujours ainsi, répondent-ils.

Le faisan de Lady Amherst a les plumes posées en écailles de poisson. En quelques jours, son collier blanc, bordé de noir, a envahi toute la tête, ne laissant que le bec libre à nu. Il est là à virevolter devant sa femelle havane qu’il veut acculer dans un coin: elle s’échappe. Il fait _frrut_... en ébouriffant ce collier devant elle, en une pose de côté: elle s’évade. Petite cruche, ne vois-tu pas sa beauté, ni son émoi? Que te faut-il pour t’impressionner?

Le faisan doré pirouette devant la sienne, il l’encercle en faisant ruisseler l’or de son collier; elle aussi s’évade, effarouchée.

Il y a de grandes corbeilles de narcisses, de rhododendrons en fleurs; les tulipes commencent à dérouler leurs calices; tout redevient beau et attrayant. Il n’y a que cette guerre infâme qui s’envenime et devient de plus en plus hideuse. Rien qu’en y pensant, des bouffées pestilentielles vous prennent à la gorge et on croit entendre la chute brutale des obus.

La paix!... pas avant que le dernier homme valide ne soit estropié ou pulvérisé...

19 septembre 1916.

Dans des bassins, des canards étrangers, couleur ocre, la tête plus pâle, la queue noire, tournent comme des toupies autour des femelles, plus grandes, plus épaisses qu’eux; ils «coincoinent», ils jacassent, puis font des bonds agressifs, qu’elles évitent adroitement. Alors ils allongent le cou vers elles, et soufflent et reniflent comme des créatures aux abois.

Elles voguent tranquillement à deux, tournent de temps en temps le bec l’une vers l’autre en se caquetant dans la figure quelque chose qui fait: «rwanerwanewaw». Cela veut dire évidemment: «Que ces mâles sont embêtants! il va encore falloir s’exécuter», ou peut-être: «Quel bonheur d’être femelle dans la création: quand l’heure est venue, avec quelle tendresse nous disons oui! mais au moins, nous ne sommes pas affligées de cette obsession malséante qui s’étale devant tout le monde.»

30 novembre 1916.

Je crois que l’œil le plus beau au monde est l’œil du hibou grand-duc: une grande boule noire comme liquéfiée, bordée d’une bande de feu liquide, mais adoucie par la myopie et la souffrance de la captivité. Je me trouve devant la cage. Il fait un _Chchinit_ effarouché et suit peureusement les mouvements de mes yeux, seule chose qu’il semble voir dans ma figure. Oh! qu’il est beau, qu’il est beau, et que je l’aime, surtout maintenant que nous sommes nous-mêmes pris dans une trappe d’où nous ne pouvons bouger.

Par le froid qui commence, les bonnes avec les enfants se réfugient dans le palais des éléphants, où il n’y a plus que des zèbres, des chameaux, des girafes et le rhinocéros. Il y fait chaud et les enfants que les mamans envoient, bien emmitouflés, prendre de l’air frais et pur, ne respirent pendant des heures que l’odeur du fumier de ces animaux.

Le jardin zoologique est lamentablement triste: la moitié des bêtes ont disparu, elles sont mortes et on ne peut les remplacer; d’autres ont été envoyées en Hollande parce qu’on ne pouvait plus les nourrir; celles qui restent ont l’air _lonely_. Moi, je me promène dans ce jardin, bien désemparée aussi.

Les grues font un tour de valse quand elles voient arriver leur gardien; nous, quand nous voyons arriver un de nos gardes-chiourmes, nous avons envie de nous fourrer dans un petit trou, tant ils nous épouvantent.

5 juin 1917.

Je me promenais au soleil couchant dans les pinières. J’allais passer entre deux arbres quand j’aperçus une toile d’araignée accrochée à quatre fils. Heureusement que je la vis: je l’aurais détruite en passant. Je me baissai et la regardai: la toile était fine et achevée; l’araignée se tenait au centre, elle avait le corps doré, les pattes noires. Je touchai un des fils, elle fut tout de suite en émoi, mais, comme elle n’aperçut pas de proie, elle se remit au centre. La toile et l’insecte, scintillants au soleil, l’une comme des fils d’argent, l’autre comme une goutte d’or, formaient un chef-d’œuvre. Dieu qu’il y a des choses exquises!

Oui, mais voilà, des avions de combat survolent les pinières, s’exercent aux massacres, et le canon tonne au loin et, à chaque coup, de jeunes membres se dispersent aux quatre vents. On ne peut pas oublier un instant la calamité qui pèse sur le monde sans qu’on vous la rappelle brutalement.

En rentrant, je me suis assise dans une chaise longue au milieu d’une pelouse. L’approche de la nuit est délicieuse, je veux me délecter de ce qui m’entoure.

Le canon fait: _Boum, boum! berbereboum._

21 août 1917.

Stupide comme une vache!

Dans la prairie, à côté de mon jardin, on avait oublié une vache. Elle s’impatientait, marchait le long de la clôture en fil de fer; puis, la tête vers le village, et exactement dans la direction de sa maison, elle meuglait. Elle allait bien de temps en temps vers l’autre bout de l’enclos, où se trouve la sortie, mais elle revenait meugler du côté d’où l’on pouvait venir la délivrer. Accourt une fille qui lui crie de loin:

--Oui, j’arrive.

La vache répond en une vraie clameur d’impatience et de joie. La fille hâte le pas.

--Oui, j’arrive, j’arrive.

La vache va vers la sortie en poussant des «Heun, heun» de satisfaction.

--Tu t’es embêtée seule? J’ai eu à faire, mais je ne t’oubliais pas.

La vache sortit de la barrière, faisant toujours: «Heun, heun» et, à pas pressés, se hâta vers l’étable, comme nous tous, nous nous hâtons vers notre foyer quand nous avons été absents trop longtemps à notre goût.

Stupide comme une vache!

29 novembre 1917.

Le vieux condor, la figure pelée et ridée, le nez surmonté d’une crête molle, enfonce frileusement sa tête dans un collier de duvet blanc qui lui fait capuchon. Il est tout recroquevillé par le froid et me regarde, quand j’approche, d’un doux regard de bête matée. Puis il rejette le capuchon, allonge le cou, secoue sa bavette et, d’un pas lent, fait le tour de sa cage. Il se secoue encore une fois, étend ses ailes noires aux pennes grises, les laisse retomber pesamment, fait _toc, toc toc, tac, tac_, de l’estomac, puis se recroqueville et, la tête enfouie dans son collier, le regard vers les nues, il ne bouge plus.

Le gardien s’approche pour fermer les cages, mais lui, le condor, a le privilège de ne pas être enfermé la nuit.

1917.

La grue du Sénégal claironne sa musique à soufflet, puis fait quelques tours sur le gravier humide de sa cage. Elle se picote, et, lasse du froid et d’être seule, elle tourne son cou en forme de S sur le dos, fourre sa tête sous ses ailes, puis replie une patte sous son ventre et reste, tremblotante de froid, en équilibre sur l’autre pied. Elle me fait pitié, l’adorable grue couronnée du Sénégal.

6 février 1918.

Je me suis arrêtée devant la cage du rat Guypu ou rat castor de l’Amérique du Sud. Il est grand comme un lapin sauvage, mais plus gros: gris, à moustaches, avec deux dents énormes et courbées, de l’orange le plus vif, qui lui sortent de la bouche.

Ils étaient deux. L’un était assis au bord de son bassin d’eau, et buvait et mangeait. L’autre nageait, mais il sortit de l’eau et, avec les pattes de devant, exactement comme nous nous servons de nos mains, commença à se nettoyer le museau, la tête, puis la gorge, l’estomac et le ventre. Après, de ses doigts écartés, il se gratta les bras et, des pattes de derrière, nettoya son arrière-train; puis de nouveau, avec celles de devant, il se lissa, comme pour donner un dernier coup de peigne et de brosse. Tout cela avec adresse, délicatement, comme un être accomplissant une tâche qui doit être nettement faite et non bâclée.

Après être venus me regarder, tous deux se remirent, au bord de leur bassin, à boire et à manger. J’eus la sensation de deux créatures raffinées et sachant bien comment et pourquoi elles faisaient tel ou tel geste.

Je me serais très bien entendue avec ces rats castors.

16 avril 1918.

Je me promenais tristement dans le jardin zoologique, d’où le manque de nourriture a fait disparaître presque toutes les bêtes. Mais bientôt je m’arrêtai, la vue charmée, devant une cage où cinq paons blancs, la queue en éventail, tournaient lentement, les pennes frémissantes, les jarrets tendus, les ailes et la croupe en mouvement. Et quel blanc que le leur: chaud, velouté, immaculé!