Angelinette

Part 11

Chapter 111,788 wordsPublic domain

Puis j’allai vers un enclos où cent vingt poules blanches, à l’adorable crête rouge, picotaient. Une quantité de coqs s’en donnaient dans ce sérail: ils violaient, violentaient, harcelaient les poulettes qui s’encouraient éperdues; mais, prises au vol, elles y passaient. Sous un arbre, des groupes nichaient par terre, le ventre dans un creux, d’autres picotaient sans répit, sans souci, celles-là, des coqs ardents qui les harcelaient toutes. Sur le vert tendre du printemps, elles se détachaient si fraîches, si pimpantes que mon spleen me quitta du coup.

--Vous devez avoir beaucoup d’œufs? dis-je au gardien.

--Nous pas: le directeur.

--Si le directeur a les œufs, il doit les vendre pour arriver à nouer les deux bouts, car le jardin périclite et s’est déjà fortement endetté.

Puis j’allai voir les singes.

Plus de la moitié sont morts de privations et on ne peut les remplacer.

--Ils n’ont pas ce qu’il leur faut, me dit le gardien.

Il est vrai que je les vis grignoter des fèves, et du maïs, au lieu des figues, des oranges et autres bonnes choses qu’on leur donnait avant. Des figues! des oranges! Oh! que je voudrais en manger moi-même!

Dans la salle des singes, on a installé les perroquets sur leurs perchoirs. Ces bêtes au plumage magnifique me donnaient envie de les étrangler: l’une après l’autre, elles s’étaient mises à crier en chœur, avec des voix si discordantes et perçantes que les vitres tintaient comme si elles allaient se briser. Hou, les sales bêtes! elles suent la stupidité et leur beau plumage en devient discordant lui-même!

17 juillet 1918.

C’est adorable, mais gênant. Je lis au lit; une nuée de papillons de nuit, fauves, velus, à grosse tête ornée de panaches, voltigent lourdement autour de ma tête, sur mon oreiller, en laissant derrière eux une poudre jaune comme du pollen. Je ne puis dormir: nuit d’orage, de pluie battante, de chaleur moite. Je dépose le _Journal des de Goncourt_ et vais au balcon pour me rafraîchir. Il fait un noir opaque, fouetté par des émanations qui illuminent tout le pays, et en bas, dans le jardin, j’aperçois un ver luisant qui brille, même quand les éclairs embrasent tout: il s’occupe bien des intempéries, celui-là... Je scrute la nuit, mais je ne vois pas voltiger l’amoureux phosphorescent, incandescent, qu’elle appelle, et elle luit, luit, dans le gazon inondé...

Quant à mes oreillers, ils sont couverts de papillons: rien n’égale leur beauté, leur variété de formes, de couleurs, et le précieux des tissus: jamais manteau de déesse n’a pu approcher de cette délicate opulence. Mais, mes chéris, où voulez-vous que je pose ma tête? Vous me préparez une nuit blanche... Voilà, ils se fourrent dans mes cheveux, mon cou... Je vais chercher mon verre agrandissant... Ah! ce sont des monstres merveilleux, à tête énorme, au crâne bossué, à cornes, à trompes, à suçoirs, à pattes barbelées... Seulement, mes trésors, je voudrais dormir et, maintenant que je vous ai vus, je voudrais bien me débarrasser de vous, et vous êtes là d’une familiarité... vous descendez le long de mon dos, sous mon vêtement, et vous glissez, toutes ailes déployées, le long de mes draps...

Ça va finir: je vais éteindre, et ils se colleront tous au plafond...

1918.

On lance des mines dans les bruyères. C’est une chute brutale, pesante, sans écho, qui doit réduire en bouillie ou vous incruster en terre. Mon Dieu, comme cela m’ébranle le système nerveux!

Dans les pinières où je me promène, il fait délicieux: la pluie d’hier a rendu le tapis d’aiguilles moelleux; une légère brise fait onduler les cimes de pins; le soleil filtre, le parfum de résine ressemble à de l’encens: exquis, exquis! Mes chiens courent et aboient après un écureuil qui, de terreur, saute d’une haute pinière dans une basse; il tombe, ils l’ont! Non, d’un bond il est de nouveau en haut; la chienne, de frénésie, bondit à une hauteur de deux mètres et embrasse l’arbre; aïe, elle se déchire le ventre et hurle; l’écureuil voltige déjà au loin, poursuivi par les deux chiens.

Rien dans la nature n’est ami ou bienveillant. Voilà des aéroplanes de guerre qui s’exercent au-dessus des pinières... Encore des mines, han! han!... Les merles chantent... Je continue ma promenade, l’esprit dispersé et ne pouvant se fixer sur rien par l’agitation que me donne ce bruit.

Voilà encore un joli écureuil, au ventre blanc, que mes chiens ont découvert; il veut se mettre en sûreté dans des pins plus élevés; il voltige jusque sur le bord d’un chemin. Voyant qu’il ne pourra atteindre la branche qui avance de l’autre côté, il ricoche à droite, où une autre s’étend au-dessus du chemin; il y saute, file en coin, puis, d’un bond plané, atteint une branche de la plus haute pinière. Alors il fait tant de méandres que mes chiens perdent sa piste.

Eh bien, il n’y avait pas que de l’instinct dans les agissements de l’écureuil: il y avait certainement de la réflexion et de la combinaison.

Au loin le canon! les mines! le carnage et le massacre!

1918.

Un gros rhume m’oblige de garder le lit. A portée de la main, je puis ouvrir et fermer la fenêtre. Entre par le balcon une hirondelle. Elle se débat contre le carreau, les ailes déployées, la queue étalée, la respiration haletante. Ah! la belle créature! Bleu profond, miroitant comme du satin. Je ne puis voir la poitrine. Sur chaque penne de la queue en éventail, une tache blanche, les deux pennes de chaque côté allongées en pinceau. Dieu, si je pouvais la tenir en main, la garder un peu, la caresser! mais elle est déjà affolée, me sentant derrière elle: il serait cruel de la prendre. Attends, ma chérie. J’ouvre la fenêtre. Houp! Elle est partie!

5 mai 1922.

Je soupe chez la petite femme, avec du lait chaud et du pain de corinthes.

Mitje et Remi reviennent avec les vaches et nous racontent comment la génisse rousse, qui n’est encore sortie que quelquefois, s’est mise à courir et à sauter quand la pluie, qu’elle ne connaissait pas, est tombée sur elle:

--Nous avons eu toutes les peines du monde à la rattraper, elle était folle.

Puis Remi dit:

--Quand elle ne sait pas que je la laisse aller sans longe, elle reste tranquillement à brouter à côté de moi, mais, si elle s’aperçoit qu’elle est en liberté, elle court vers la bleue, se frotte à elle et lui lèche le mufle: c’est une curieuse bête.

--Mais, fait Mitje, les vaches s’aiment et se détestent comme les gens. Si je ne mettais pas, à l’étable, la bleue entre la blanche et la tachée, elles se démoliraient. C’est la bleue qui arrange tout: le soir, elle lèche à droite et à gauche, et il faut voir la jalousie de celle qui doit attendre et comme elle gémit... Et le matin, la bleue est toujours couchée contre l’une ou l’autre, qui lui lèche à son tour le dos ou le mufle... Et le long des routes, quand une vache étrangère s’approche de la bleue, elle la regarde une fois de côté, puis continue son chemin, tandis que les autres se rapprochent et sont prêtes à jouer des cornes.

--Oui, ce sont de curieuses bêtes, répéta Remi, mais le moindre homme vaut mieux que toutes les bêtes.

Je saute sur mes pieds avec une telle violence que Remi en est tout effrayé.

--Parce qu’elles n’ont pas d’âme, bégaye-t-il.

Ame! âme! quelle âme? et la bleue n’en aurait pas! Et je cherche une comparaison.

--Voyons, Triene, qui se dispute avec tout le monde et ne cherche qu’à nuire, de fureur de ce qu’elle est laide... Voyons!...

Mais, devant ces six yeux incrédules, je cours vers la porte et leur crie:

--La bleue, pas d’âme! Moi, vous savez, je donnerais douze Triene pour une bleue!

8 mai 1922.

Chez le boucher du village.

Il est planté au milieu de la rue, le col de sa chemise ouvert, la poitrine nue, les manches retroussées, les bras et le tablier maculés de sang. Il respire un instant entre deux tueries.

Un porc qui fume encore est, coupé en deux, pendu dans la boucherie; un bol est posé à terre sous les moitiés de la tête, pour recueillir les dernières gouttes de sang. Un autre porc est encore sur la charrette, étendu en plein soleil dans une caisse en lattes qui l’immobilise, et un troisième a une corde nouée à une patte de derrière, qui le retient au garde-fou du pont du petit ruisseau, où tout à l’heure son sang coulera, car le boucher a bâti expressément au bord pour y laisser écouler le sang inutile: ce ruisseau alimente d’eau potable la ville voisine.

Le chien du boucher, un jeune de ma Loulotte, joue autour du porc attaché par la patte, qui ne demande pas mieux que de se familiariser et le suit de son pied engourdi, en grognant de manière amicale.

--Mais, boucher, comme votre chien engraisse!

--C’est parce qu’il est châtré.

--Châtré! pourquoi? Un mâle ne vous reviendrait pas plein de jeunes.

--Non, mais il en ferait partout, et tout le monde aurait un beau chien comme moi, et ils vendraient les jeunes un gros prix sans que j’en aie rien. Je ne voulais pas ça.

--Mais, boucher, une des beautés du berger de Malines est son tempérament fougueux et féroce, et maintenant c’est une moule. Je m’étonnais déjà de son air indolent.

--Indolent, lui, ha! Quand je tue une bête, il m’aide. Pour saigner un porc, je le couche, n’est-ce pas, je mets un genou sur sa panse, je tiens un pied d’une main, et de l’autre j’enfonce le couteau. Eh bien, lorsqu’il gigote, le chien, sans que je le lui aie appris, prend l’autre pied dans sa gueule et ne le lâche que si le porc ne bouge plus.

«J’achète mes veaux chez le paysan; quand je les emmène, ils refusent de marcher; alors le chien leur mord la queue, et les veaux marchent. Et tout cela, je ne le lui ai pas appris: il a compris qu’il doit m’aider.»

Mais comme je me sens agacée de la mutilation de la belle créature, je veux lui dire une chose antipathique.

--Eh bien, boucher, si vous ne l’aviez pas émasculé, il vous aiderait peut-être davantage. Quant aux jeunes qu’il ferait ailleurs, ce ne seraient que des bâtards, puisqu’il n’y a que le vôtre de vraie race au village. Et tout le monde vous envierait votre beau chien, tandis que maintenant...

Et je fais une moue méprisante.

--Oui, on me l’envierait? et il m’aiderait peut-être encore mieux?...

Et une ombre de regret passe dans ses yeux.

Je pars contente.

Le chien mutilé va tout de même flairer les autres chiens.

TABLE

Pages Angelinette 7 Je voulais en faire un homme 67 La petite femme et ses enfants 121 Bêtes en cage et bêtes en liberté 183

MAYENNE, IMPRIMERIE CHARLES COLIN