Ames d'Occident

Part 9

Chapter 93,941 wordsPublic domain

Il avait autre chose sur les lèvres, mais cela ne voulait pas sortir: une sorte de charme invincible lui paralysait la langue. Comme il contemplait toujours la jeune fille, planté droit devant elle, immobile et les bras ballants, elle s’écria:

--Ah! çà, Laurik, quand finirez-vous de me dévisager ainsi? On dirait, en vérité, que vous ne m’avez jamais vue.

Il baissa la tête pour répondre:

--Vous parlez juste, sans le savoir, Néa Garandel: il me semble, en effet, que je vous vois aujourd’hui pour la première fois.

Il n’ajouta rien; mais, tandis qu’ils descendaient de compagnie vers le bord de l’eau, il songeait à part soi: «Se peut-il qu’une seule année ait suffi pour un tel miracle? La Néa de l’an passé n’était encore qu’une fillette, bonne au plus à garder les vaches, et que je trouvais d’habitude, le soir de mon arrivée, sagement assise sur le seuil de la maison à se réciter tout haut son catéchisme. Celle-ci est déjà une «héritière» en sa fleur, dont les galants se disputeront demain le parapluie, pour la conduire aux pardons, et qui sèmera le souci d’amour dans le cœur de plus d’un jeune homme. Étais-je donc aveugle, hier, ou bien y a-t-il une vertu spéciale dans la lumière d’avril?...»

Ils avaient atteint le bas du pré. Vive et preste, Néa tira de son panier une écuelle à couvercle et un paquet enveloppé d’un linge bien propre.

--Voici votre déjeuner, Laurik. Il y a d’abord de la soupe aux fèves, que vous aimez tant... Et ceci, fit-elle en dépliant le linge, c’est des crêpes de froment, de la fête de Sainte-Brigitte, en Ploézal, où nous avons des cousins. Ma mère vous les envoie, pour que vous ayez aussi votre lot du pardon.

Sa voix résonnait dans le cœur du taupier, plus suave qu’un chant de bouvreuil. Il eût souhaité qu’elle parlât longtemps, toujours... Pour attendre qu’il eût mangé, elle était allée s’asseoir un peu à distance, sur une pierre moussue. Lui n’avait pas bougé.

--Eh bien! Laurik Cosquêr, vous n’avez donc pas faim, que vous vous morfondez là, bouche bée, comme notre vieux recteur en chaire, quand il a perdu la suite de son prône?

Faim? ma foi, non! Laurik Cosquêr n’avait pas faim. Il se força pourtant à manger, par crainte d’offenser les Garandel, et aussi, et surtout, parce que, plus il prolongerait le repas, moins vite Néa s’en irait. C’est vous dire qu’il ne mettait pas les bouchées doubles. Jamais crêpes de pardon ne furent, en apparence, plus lentement et plus artistement savourées.

--Elles sont bonnes, n’est-ce pas, Laurik?

--Délicieuses, Néa.

Et, mentalement, il corrigeait:

«C’est vous, petite Néa Garandel, c’est vous, entendez-moi bien, qui êtes un délice!»

Mais, pour rien au monde, il n’aurait eu la hardiesse d’exprimer tout haut ce qu’il pensait tout bas.

Fatiguée d’être assise, la jeune fille s’était levée, avait fait quelques pas le long de la rivière. Brusquement, elle recula. Elle venait d’apercevoir en l’air, au-dessus de son front, un chapelet de petites bêtes noires dont les cadavres en boule se balançaient, suspendus par les pattes antérieures, à la maîtresse branche d’un chêne.

--Que de taupes vous avez déjà tuées, Laurik! fit-elle en se retournant.

Il répondit, non sans orgueil:

--Oui, comptez: il y en a quinze.

Elle resta un moment pensive à les contempler. Puis, après un silence:

--C’est tout de même un métier comme il y en a peu, que celui de taupier.

Prenant la chose pour un compliment, Laurik estima que l’occasion était belle de se faire valoir auprès de la jeune fille à qui,--son cœur le lui disait clairement,--sa destinée venait de se lier pour jamais. Il releva d’un geste ses cheveux encore trempés et, debout sur la berge, il commença de discourir, avec une loquacité fébrile, touchant son état:

--Oui, un métier comme il y en a peu, certes, car il y faut un talent que tout le monde n’a pas, et beaucoup de patience, d’adresse, de perspicacité. Ne devient pas taupier qui veut. Moi, j’ai eu ça de naissance. A huit ans, je suivais mon père. Il a formé bien des apprentis; mais, demandez-le-lui si vous ne me croyez pas, aucun d’eux n’est à même de rivaliser avec son fils Laurik, ni pour l’oreille, ni pour l’œil, ni pour la sûreté du coup de main... Quand mon hoyau s’abat, la taupe n’a plus qu’à réciter son _De profundis_... Il n’y a pas de profession méprisable, quand on l’exerce honnêtement; mais je suis fier de la mienne. En avez-vous d’autres, dans nos campagnes, qui soient d’un meilleur rapport? De l’angélus du matin à l’angélus du soir, je ne suis pas embarrassé pour tuer mes vingt-cinq ou trente bêtes. A un sou la bête, voyez: le calcul est simple. Où sont-ils, dans vos environs, Néa, les jeunes hommes qui, à mon âge, gagnent de vingt-cinq à trente sous par jour?...

Il s’arrêta sur cette apostrophe. Il était à bout d’haleine, la lèvre sèche, les joues en feu. Néa, tout le temps qu’il avait parlé, n’avait pas quitté des yeux la guirlande des taupes mortes dont les pattes de derrière, crispées sous le ventre, étaient roses comme des mains d’enfant. Devant la mine grave, l’attitude songeuse de la jeune fille, Laurik ne douta point que ses paroles ne l’eussent profondément impressionnée.

Il en conçut une de ces joies intenses qui vous exaltent tout l’être, mais son illusion ne dura guère. D’un mot, Néa lui fit sentir qu’il y avait un abîme entre leurs «idées».

--A votre place, Laurik, moi, j’aimerais mieux gagner moins et avoir un autre métier.

Interloqué, il bredouilla:

--Pour... Pourquoi?

Elle regarda de nouveau vers les petits ventres noirs, ballonnés et reluisants de soleil, réfléchit une minute en roulant autour de ses doigts les brides de sa capeline, puis répliqua d’un ton catégorique:

--Parce que!...

Et elle acheva sa pensée par un geste de la main qui signifiait:

«Tant pis pour vous, si vous ne comprenez pas. Après tout, ce n’est pas mon affaire.»

Eh! si, c’était votre affaire, ô toute gracieuse et toute-puissante Néa Garandel! Car, la foi robuste que Laurik Cosquêr avait, tout à l’heure encore, dans l’excellence de son métier, voici que, sur un simple mot de vous, il venait de la sentir s’écrouler en lui, à jamais. Dire qu’il avait été si glorieux d’être réputé, à l’instar de son père, pour le «roi des taupiers» du Trégor, et qu’il en souffrait à présent comme d’une humiliation, comme d’un déshonneur!... Et cela était l’ouvrage d’un brin de fille pas plus grosse qu’une tige de fougère, dont, la veille encore, il daignait à peine remarquer l’existence. Allez donc prétendre ensuite qu’il n’y a pas dans l’amour une force plus puissante que les quatre éléments réunis!...

Aussi tranquille que si rien ne se fût passé, Néa rangeait dans le panier l’écuelle, le plat qui lui servait de couvercle et le linge qui avait enveloppé les crêpes.

--Là, fit-elle, prête à regrimper la pente.

Et, avec une de ces révérences à l’ancienne mode que l’on apprenait alors chez les Sœurs:

--Bonne continuation de journée, Laurik!

Il se campa en face d’elle dans le sentier.

--Il y a une chose que je voudrais savoir, avant que vous ne vous en alliez de la prairie... Si vous aviez été homme, quel état auriez-vous donc choisi, Néa Garandel?

--Oh! un seul, le plus beau, le plus vaillant: j’aurais été marin sur la mer!

De quel accent superbe elle lança cette phrase! Et comme ils brillaient, ses yeux!... Vous eussiez dit deux éclairs bleuâtres, pareils aux épars, non suivis de tonnerre, qui labourent parfois les firmaments sans nuages des chaudes nuits d’été. Laurik en eut l’âme comme traversée de part en part. Et, à leur lueur rapide, il mesura quel bouleversement s’était accompli dans son destin. Son ancienne vie n’était plus qu’un rêve... Le vent printanier avait pris un goût de sel... Des eaux lourdes, salies d’étoupes et de goudron, léchaient les quais d’un port... Un vaisseau levait l’ancre...

Il murmura:

--Soit!

Néa, elle, était déjà loin. Sa coiffe, là-haut, voletait comme un papillon blanc parmi l’ajourement délicat des jeunes verdures.

Pour la première fois depuis qu’il était au monde, l’angoisse de la solitude étreignit Laurik. Les prés, les champs, les collines boisées lui parurent vides infiniment. La rivière, tantôt si joyeuse en ses bonds, ne roulait plus maintenant que des sanglots... Se remettre à sa tâche, il n’y songea même pas. Apercevant son hoyau planté en terre à ses pieds, il le saisit avec violence, le fit tournoyer au-dessus de sa tête et l’envoya «dinguer» à l’autre extrémité de la prairie. L’outil de ses exploits de taupier lui était devenu un objet de dégoût. Comme si ce mouvement de rage eût épuisé ses nerfs, il s’affaissa de son long sur le sol, et, s’apitoyant sur soi-même, il pleura, le nez dans l’herbe.

A travers la brume de ses larmes, il revit l’image de Néa. Elle était en lui, elle l’emplissait tout entier, et il sentit qu’il ne pouvait plus vivre que pour elle, que, si elle refusait d’être un jour sa femme, il ne lui resterait plus qu’à mourir. «Il n’est pire feu que feu d’amour», dit la Sagesse des Bretons. En Laurik un brasier flambait, allumé par une main d’enfant. Son sang bourdonnait dans ses artères et vibrait à ses tempes comme un tocsin...

Il se traîna jusqu’à la rivière pour en aspirer la fraîcheur.

Quatre, cinq heures peut-être s’écoulèrent ainsi. Les premières ombres du soir commençaient à baigner le vallon. Laurik secoua la torpeur qui avait succédé chez lui à la fièvre, marcha au chêne où il avait suspendu ses taupes, jeta le chapelet de cadavres sur son épaule et, après avoir, au passage, ramassé son hoyau, remonta vers la ferme. Il n’y avait dans la maison, quand il entra, que la ménagère.

--Vous êtes plus tôt que d’habitude, Laurik, dit-elle. N’allez pas croire au moins que ce soit pour vous en faire reproche, mais c’est parce que le souper ne sera pas cuit avant un bon moment.

Et elle expliqua qu’elle était seule pour vaquer aux soins intérieurs, Néa ayant dû se rendre au bourg, à confesse, comme il est de règle dans la saison de Pâques.

--Excusez-moi, Fanta, répondit Laurik: avec votre permission, je ne resterai point à souper.

--Hein! Pourquoi? Qu’est-ce qu’il y a donc, Jésus-Dieu?

--Il y a que j’ai désir de m’en retourner chez nous... Je ne suis pas à mon aise.

Elle vint se placer près de lui, dans le jour de la porte, pour l’examiner.

--C’est vrai que vous êtes pâle. Vous aurez attrapé chaud et froid.

--Possible.

--Et vous prétendez faire trois lieues, de nuit, mal disposé comme vous êtes?... Je n’y consentirai pas... Vous allez coucher dans notre lit qui est bien clos et bourré de bonne balle. Garandel et moi, nous trouverons facilement à nous caser dans celui de Néa, et la fillette sera quitte pour dormir à l’étable.

Tant de sollicitude remua Laurik jusqu’aux entrailles. Il fut sur le point de tout avouer à la vénérable Fanta, si compatissante, si maternelle. Mais une pudeur le retint, et aussi le sentiment de son indignité présente aux yeux de celle qu’il aimait.

--Dieu vous bénisse, Fanta!... De cheminer, cela me dégourdira les sangs... Gardez seulement les taupes et dites au vieux Garandel qu’il me paiera... quand je reviendrai.

Sur cette parole à double entente, il sortit, malgré les supplications, les «_Ma Doué! Ma Doué ta![2]_» de la vieille. Comme il franchissait l’échalier, à l’angle du pignon, il distingua, dans le crépuscule tombant, la fine silhouette de Néa qui rentrait de Camlez, encapuchonnée dans sa mante. Un instant, il délibéra s’il l’attendrait. Mais pour lui dire quoi? Qu’il y avait en lui l’étoffe d’un homme selon ses vœux? Ces choses se prouvent par des actes. Il se contenta d’agiter en l’air son toquet de feutre, en criant:

[2] Mon Dieu! Mon Dieu donc!

--A Dieu vat!

A Dieu vat! Le cri des marins qui s’embarquent...

VI

Laurik Cosquêr en était là de son récit quand, du coin de l’âtre où elle semblait uniquement attentive au chant de l’eau dans la bouilloire, sa femme annonça que le marc était «passé».

Le «café de quatre heures» est un rite essentiel de la vie bretonne, et il n’est pas de chaumière si misérable où il ne soit pratiqué journellement. J’aurais commis la plus grave injure envers mes hôtes, en refusant de communier avec eux dans cette tradition en quelque sorte nationale; et, d’ailleurs, le début de leur humble aventure d’amour ne me rendait que plus avide d’en connaître la fin.

Une fois qu’il eut devant lui sa tasse fumante, et après l’avoir «poivrée d’un soupçon d’eau-de-vie à quarante sous le litre»,--encore un reliquat de la noce,--Laurik reprit:

--Voilà, monsieur, comment j’épousai la mer, à seule fin de plaire à Néa Garandel...

* * * * *

Oh! ce ne fut pas sans lutte. Ses parents, lorsqu’il s’ouvrit à eux de sa détermination, en se gardant bien toutefois de leur en révéler le véritable motif, le crurent subitement devenu fou.

--Que diable! Ça n’est pas tombé sur toi comme un coup de vent, cette frénésie de la mer?...

Il affirmait, très calme:

--Si fait. Chez la plupart des garçons de mon âge il paraît que c’est ainsi que ça vient.

Et il citait des exemples, nommait celui-ci, celui-là, tel autre, tous des jeunes gens du canton.

--Oui! lui objectait-on, des sans-métier! des propres à rien!... Mais toi!... un chasseur de taupes!... et qui as le don comme pas un!...

Sa mère alla secrètement commander au curé de Tréguier une messe avec cierge à l’autel de saint Yves, pour obtenir, par l’intercession du grand avocat des humbles, qu’il ne persistât point dans sa funeste résolution. Son père, en désespoir de cause, le menaça de le renier.

--C’est bien, dit Laurik, si vous ne donnez votre consentement à mon départ, vous le donnerez donc à ma mort!

Ce n’était point là un vain propos: les vieux le sentirent et cédèrent. Moins de trois semaines plus tard, Laurik était inscrit, immatriculé, embarqué.

* * * * *

Son premier voyage dura cinquante-deux mois. C’était le temps des frégates à voiles. Il parcourut des mers immenses, traversa des atmosphères embrasées, frôla de mystérieux fantômes de glaces. Devant lui se déroulèrent les spectacles d’une création inconnue, qui ne semblait pas sortie des mains du même Dieu que celui des Bretons. Et cela ne l’intéressa point...

Une seule chose hantait sa pensée, occupait ses yeux de son âme,--et c’était l’image de Néa. Sous les ciels de feu comme sous les ciels de ténèbres, à l’Équateur comme au cap Horn, elle obstruait pour lui l’horizon. Pas une fois il n’accepta de descendre à terre, aux escales, ni n’éprouva la curiosité de vérifier par lui-même les merveilles que lui contaient les camarades sur leurs nocturnes équipées dans les villes de plaisir. Tout lui était indifférent, de ce qui n’était point Néa. Ses courts sommeils entre les quarts de nuit, il les passait à rêver d’elle dans son hamac, et, le jour, il restait des heures là-haut, dans les vergues, à s’enivrer de son souvenir, au bercement égal des alizés ou parmi le furieux déchaînement des cyclones.

Il ne se préoccupait pas plus de lui faire parvenir de ses nouvelles qu’il ne s’attendait à recevoir des siennes.

D’abord, il ne savait ni lire, ni écrire, et il eût cru profaner ses sentiments en les livrant à des plumes étrangères. Puis, la mode des lettres était encore une rareté chez les marins de cette époque. On ne communiquait guère avec le pays que par l’intermédiaire des «collègues» qui y allaient ou qui en revenaient. Et c’était là une occasion qui ne se présentait pas souvent.

* * * * *

Plût à Dieu que Laurik Cosquêr ne l’eût jamais rencontrée!

Mais une fatalité la mit sur sa route.

Il y avait près de trois ans qu’il «bourlinguait au tonnerre de Brest», sur la frégate l’_Intrépide_, quand, un jour, dans les mers du Sud, on fut accosté par le croiseur _Neptune_ qui, sa période terminée, rentrait en France. Pendant une couple d’heures on fraternisa d’un bord à l’autre, selon l’usage. Or, quelle ne fut pas la joie de Laurik, de retrouver, parmi les matelots du _Neptune_, un des hommes, précisément, sur l’exemple desquels il s’était appuyé pour justifier à son père la soudaine éclosion de sa vocation maritime! Il se nommait Constant Trégloz (Dieu lui fasse paix!), et il était originaire de Buguélès, où ses parents tenaient un «débit».

Plus âgé que Laurik de quatre ou cinq ans, il comptait déjà plusieurs campagnes et s’en allait en congé définitif.

Un fier luron, ma foi, large d’épaules, franc d’allures, à qui la navigation avait singulièrement profité.

L’entrevue fut naturellement des plus cordiales, mais sans grandes manifestations extérieures, à la bretonne.

--Qu’est-ce qu’il faudra dire chez toi, cadet? demanda Trégloz, quand la minute de la séparation fut arrivée.

--Tu diras bien le bonjour aux vieux, que je n’ai pas de regret à ce que j’ai fait, que la santé va bien et que je souhaite qu’il en soit de même pour eux.

--Entendu ça. Et tu n’as personne d’autre à bonjourer?

Laurik eut sur le bout de la langue le nom de Néa, mais ce fut pour le ravaler aussi vite. «Toujours cette sacrée honte, qu’est-ce que vous voulez?» Et, après une longue hésitation, comme s’il eût dû chercher au fond de sa mémoire, il répondit simplement:

--Les Garandel, de Camlez, ont été bons pour moi... Je serais content que tu t’informes où ils demeurent et que tu leur portes mes amitiés.

Ah! si, du moins, il n’avait rien dit!... Mais qui peut prévoir?

Passons, n’est-ce pas?

Le moment vint où «ceux de l’_Intrépide_» revirent à leur tour la terre de France. Un 22 mai, sur les cinq heures du soir, Laurik Cosquêr quittait à Morlaix la diligence de Brest à Saint-Brieuc et s’acheminait à pied vers le plateau trégorrois. Il avait en poche son diplôme de gabier, un congé de six mois, et, noués dans son mouchoir, sept-vingts écus d’économies, presque une richesse, qu’il allait pouvoir déposer avec son cœur entre les mains de Néa. Cette pensée lui donnait des ailes. Les quinze lieues qu’il avait à franchir semblaient fuir sous ses pas. Il avait le meilleur des bâtons de route, l’espoir. Joignez que la nuit était merveilleusement belle, l’ombre transparente et tiède, l’air embaumé d’une odeur d’herbe déjà mûre pour la fenaison. Les arbres, les ajoncs des talus bruissaient à peine. Une brume argentée flottait, comme la respiration des champs endormis...

Aux approches de Camlez, Laurik eut l’âme inondée d’une telle allégresse qu’il se mit à entonner une chanson de bord, apprise sur le gaillard d’arrière de _l’Intrépide_, et qu’on eût dite composée à son sujet:

«Pour l’amour d’une blonde, Je me suis-t-engagé Marin sur l’eau profonde, Jour et nuit en danger. . . . . . . . . . . . . . . J’ai fait le tour du monde: Me voilà-t-en congé. Vais savoir chez ma blonde Si son cœur a changé. . . . . . . . . . . . . . . Je lui dirai: ma blonde, Si ton cœur a changé, Vais me périr dans l’onde, Quoique sachant nager!...

Il en était à ce couplet quand tout à coup, sur ses talons, quelqu’un s’exclama:

--Damné sois-je! Que le cœur de ta douce ait changé ou non, ta voix à toi, du moins Laurik Cosquêr, est restée facile à reconnaître!

C’était un homme de Trévou-Tréguignec, un tailleur d’habits qui avait souvent travaillé dans les mêmes maisons que Laurik. Il était nu-pieds, ayant ôté ses souliers pour marcher plus vite, et c’est pourquoi Laurik ne l’avait pas entendu venir.

--Les uns chantent, les autres pleurent, reprit-il. Ainsi, moi, je vais annoncer au fils de Kerambesk que son père a été trouvé noyé dans l’étang du Bois-Riou.

La joie de Laurik fut empoisonnée. Ouïr parler de mort, en rentrant au pays, n’est pas d’un bon présage. Heureusement qu’on arrivait au carrefour des Trois-Croix où s’amorce le chemin du Pont-Neuf. Laurik s’empressa de «larguer» le tailleur, sans même lui toucher la main, et s’engagea au pas de course dans la descente... Un bouquet d’arbres, des meules de paille, le dos arrondi d’un toit de chaume émergèrent comme une île du brouillard blanchâtre de la vallée... C’était là!... Il pouvait être deux heures du matin. Les gens les bêtes, tout reposait. Mais les choses avaient leur vieil aspect familier. Il n’était pas jusqu’au tombereau qui n’érigeât comme d’habitude ses brancards vides, à la place accoutumée, au milieu de la cour. Le marin dut s’y adosser, tellement ses jambes flageolaient sous lui, non de fatigue, mais d’émotion. Par les petites vitres des lucarnes pleines de noir, il sentait l’âme de la maison qui le regardait. Qu’y avait-il dans ce regard? Promesse ou menaces... Pour la première fois, un doute poignant lui pénétra dans l’esprit comme une lame.

Il eut peine à réprimer un cri.

Dans sa soudaine angoisse, il imagina d’aller coller son oreille à la porte, pour écouter s’il n’entendrait point le souffle de Néa, dont il savait que le lit se dressait juste en face.

Mais le tic-tac de l’horloge fut le seul bruit qu’il put percevoir dans le profond silence.

--Bah! se dit-il, pour se rassurer, c’est d’avoir tant marché qui me donne ces idées sottes. Tout ça va se dissiper avec les mauvaises influences de la nuit.

Il se dirigea, sur la pointe du pied, vers l’étable aux vaches où, jadis, il avait son coucher. Quand il ouvrit la claie de genêt, les bonnes bêtes, vautrées côte à côte dans la litière, se bornèrent comme autrefois à soulever nonchalamment leurs mufles appesantis. Comme autrefois, il les caressa d’une tape au passage et, côtoyant le mur, gagna l’angle de droite... Elle était là, comme par le passé, elle était là, entre ses quatre piquets, la couette de paille qui lui avait si souvent inspiré de si beaux rêves! Il s’y allongea, tout rasséréné. Et sur ses paupières le sommeil s’abattit comme un coup de poing...

VII

--Jésus, _ma Doué_! Laurik le taupier qui est ici dans la crèche!

C’était la voix grasseyante de Fanta.

--En voilà une surprise! ne cessait-elle de répéter... En voilà une surprise!...

D’un bond, Laurik avait sauté à bas de sa couchette. Il frottait machinalement ses yeux gonflés et tentait de balbutier de vagues paroles.

La vieille l’entraîna:

--Viens, on causera en déjeunant.

Il la suivit vers la ferme, toute blonde sous le premier soleil... Il ne savait s’il marchait à la mort ou à la vie.

--Devine qui j’ai trouvé en allant soigner les vaches, cria Fanta dès le seuil.

Le vieux Garandel, qui avait le nez dans sa soupe, se leva du banc où il était assis, dans l’encoignure de la fenêtre.

--Ah! ah! fit-il gaiement, je vais donc pouvoir te régler ma dette... Oui, les quinze taupes qui ne t’ont pas été payées!... Mais d’abord, matelot, que je te donne l’accolade!... Nous avons eu de tes nouvelles: tu fais ton chemin, à ce qu’il paraît. Tu vas nous conter ça.

Fanta, près du foyer, trempait une autre écuellée.

--Commence par te loger ceci quelque part, mon bonhomme, dit-elle. Tu dois avoir un rude creux dans l’estomac.

Lui, cependant, furetait des yeux autour de la pièce.

--Je vois ce que c’est, reprit Fanta; tu trouves drôle qu’il n’y ait que nous dans la maison, n’est-ce pas?... Las! Qu’est-ce que tu veux? C’est ainsi... Nous sommes seuls dorénavant, seuls comme des pauvres vieux.

--Jusqu’à ce que le fils aîné rentre du service..., s’il rentre, opina l’ancien grognard.

Le marin sentit son cœur s’arrêter.

--Alors, Néa?... commença-t-il, les lèvres blanches.

--Néa! s’écria la ménagère dont le visage se rida de plaisir... Néa!... C’est vrai, tu ne sais pas... Elle est maintenant dans tes parages, du côté de la mer, là-bas, à Buguélès... Et elle sera bien contente de te voir, pour sûr! Car, si elle est heureuse comme elle est, c’est en grande partie à toi qu’elle doit son bonheur.

--A moi? bégaya Laurik, la tête chavirée.

--Dam, oui! A toi, intervint le vieux; si tu n’avais pas envoyé Constant Trégloz nous porter tes amitiés, notre fille, tu penses bien, ne l’eût jamais connu, et, du moment qu’elle ne l’aurait pas connu, comment diable se seraient-ils accordés?

--C’est clair, approuva la vieille.