Part 8
Nous comptâmes au hasard trois jambes de bois, deux bosses, autant d’yeux crevés, une paire de pieds bots, quatre crocs de fer vissés à des moignons... Seul, le joueur d’accordéon qui ouvrait la marche paraissait exempt de tare: à peine eut-il fait dix pas que nous constatâmes qu’il était aveugle.
Des costumes il en allait comme des types. On eût difficilement imaginé un plus baroque assemblage de vêtures surannées, fleurant jusque sous le soleil d’août le moisi des garde-robes ancestrales. Le crâne des hommes s’emboîtait tout entier dans d’indescriptibles tromblons; sur la tête des femmes se gonflaient d’immenses «catioles», vastes comme des voilures.
Si grotesque pourtant que fût cette étrange mascarade, elle avait, à y regarder de plus près, quelque chose d’attendrissant qui en corrigeait le comique. Il suffisait, en effet, d’un coup d’œil sur ces vieilles physionomies fanées, parcheminées, ratatinées, pour se sentir touché par l’espèce de rayonnement intérieur qui les illuminait. C’était une joie contenue et sans gestes,--la joie même est silencieuse en Bretagne,--mais rien qu’aux petites flammes de sang qui rosissaient les pommettes couleur de buis, rien qu’au fugitif éclat des prunelles décolorées, il était visible que toute cette séquelle boitante, clopinante et tortillante communiait religieusement dans le bonheur de Laurik, comme si c’eût été le sien propre.
Car c’était bien Laurik, le Laurik de mes dimanches d’enfant, et pas un autre, pas un de ses arrière-neveux ou de ses homonymes, qui s’avançait, ainsi escorté, entre la double haie des gens du village accourus avec leur marmaille pour lui faire fête. Il avait remplacé la casquette en peau de loutre par un large couvre-chef évasé en cône et portait glorieusement, épinglé au parement de sa veste bleu de roi, le bouquet de fleurs artificielles, orné d’un flot de rubans, qu’il est de règle en Bretagne trégorroise d’arborer quand on se marie. Mais, à part ces deux détails de toilette, j’eusse été fort en peine de dire ce qu’il pouvait y avoir de changé en lui, depuis le temps que je ne l’avais revu. C’était à croire que ces vingt-cinq ou trente années, qui avaient fait de moi un homme mûr, avaient passé sur lui sans le frôler. Il avait même, dans le port et l’allure, un dandinement allègre que je ne lui avais jamais connu, et le bleu fin de ses yeux limpides, ravivé comme un ciel d’avril, brillait d’une ardeur inaccoutumée. C’était le même Laurik Cosquêr, mais ragaillardi et comme remis à neuf.
Il marchait avec une lenteur calculée, d’un pas de procession, donnant le bras, son unique bras valide, à une délicieuse vieille, toute sculptée, tout amenuisée par l’âge, fraîche néanmoins, blonde encore d’un blond argenté, mais dont le rhumatisme sans doute, si fréquent chez les femmes de la mer, avaient à demi ankylosé les jambes, car elle cheminait péniblement, sur la pointe de ses souliers à boucles, avec de petits sautillements d’oiseau blessé, qui n’étaient d’ailleurs pas sans grâce.
Le couple des vieux jeunes époux traversa le placître, puis obliqua vers la principale auberge du lieu, suivi de la queue zigzaguante et cahotante des conviés, et précédé du sonneur d’accordéon qui, sous prétexte de jouer l’air de «J’ai du bon tabac», arrachait aux entrailles fatiguées de son instrument des notes stridentes et sauvages, de véritables mugissements de tempête.
Sur les flancs et les derrières de la noce, tout le village en rumeur bourdonnait comme un essaim.
Nous descendîmes vers l’auberge avec la foule. C’était le moins que je prisse le temps de complimenter Laurik Cosquêr sur ses épousailles, puisque cependant le hasard m’en rendait témoin. L’envie aussi me poussait de savoir par quel motif il avait pu être amené à cette détermination presque _in extremis_.
Nous le trouvâmes dans la cuisine où il attendait, avec ses invités, que l’hôtesse donnât le signal de se mettre à table. Assis à côté de sa compagne, sur le banc du lit clos près de l’âtre, il se disposait à allumer sa pipe. Mais je ne lui eus pas plutôt demandé s’il se souvenait encore de moi, que, de surprise, il laissa choir à terre le morceau de braise qu’il faisait sauter dans le creux de sa main.
--Vous! s’écria-t-il, c’est vous!
Une buée subite ternit ses yeux clairs. J’étais ému moi-même de son émotion. Il ajouta, en une sorte d’aparté pieux:
--Ce jour est donc deux fois un jour de bénédiction.
Puis, sa pensée se reportant, selon une habitude invétérée de l’esprit breton, vers ceux des miens qui n’étaient plus:
--Que la grâce de Dieu soit avec les défunts! murmura-t-il.
Il y eut un «amen» discret et de nombreux signes de croix dans l’assistance.
Laurik s’était tourné vers sa femme:
--Néa Garandel, le nom des parents de cet homme-ci devra toujours être dans nos prières.
La vieille acquiesça de la tête, sous sa grande cornette à l’ancienne mode, dont les ailes recourbées l’enveloppaient quasi toute de leurs blanches mousselines empesées. J’allais remercier quand, de la pièce voisine, s’éleva la voix de l’hôtesse, annonçant que «c’était prêt».
--J’ai tant mangé de fois la soupe chez vous, un temps fut, que vous ne refuserez pas aujourd’hui de goûter à la mienne, vous et votre camarade, me dit Laurik en rentrant dans la poche de son gilet la pipe dont j’avais arrêté l’allumage.
Je le priai de nous excuser. Les gens de la noce avaient déjà tous gagné leurs places devant les plats fumants, qu’il nous objurguait encore «pour l’amour de Dieu et des saints».
Jusque sur le pas de la porte, il me supplia.
--Vous avez vu, disait-il: j’ai voulu que tous les anciens, tous les maléficiés du quartier fussent du fricot... Je n’ai pu avoir ni Baptiste Javré, ni Gabik l’innocent, parce qu’ils sont morts, Dieu ait leurs âmes! Mais il y en a d’autres, qui vous ont connu... Venez! Si je vous avais su au pays, j’aurais fait les choses comme on doit: je vous aurais envoyé les inviteurs, et vous n’auriez pas pu ne pas venir, n’est-ce pas?...
La voix de l’hôtesse, s’élevant de nouveau, lui coupa la parole:
--Laurik, on vous réclame pour le _Benedicite_.
--Voilà que vous oubliez les devoirs de votre état, lui dis-je. Ne faites pas languir votre monde, et apprenez-moi seulement où vous comptez demeurer désormais avec votre femme.
--Toujours au vieux moulin de Pellinec, donc! N’est-ce pas à la femme de suivre son mari... J’ai fait mettre un toit neuf, en ardoises...
--Eh bien! Je prétends aller un de ces jours trinquer avec vous, mais à la condition que vous m’expliquerez...
Il ne me laissa pas finir et, lâchant ma main qu’il avait saisie:
--Pourquoi Laurik Cosquêr devient à soixante-dix-huit ans l’homme de Néa Garandel... Si l’histoire vous intéresse, je vous la conterai quand il vous plaira. Je n’ai plus de raisons pour la cacher, ni à vous, ni à personne.
Il y avait une gravité singulière et comme une tristesse dans l’accent dont il prononça cette dernière phrase. L’instant d’après, comme nous passions sous la fenêtre de la salle où il avait rejoint ses convives, nous l’entendîmes qui commençait, d’un ton solennel et presque sacerdotal:
--_Benedicite, Domine, nos et ea..._
IV
L’anse de Pellinec n’est séparée du village de Buguélès que par une étroite langue de terre. Un ruisseau y débouche dans les sables, qui alimentait autrefois les vannes d’un ancien moulin seigneurial, aujourd’hui désaffecté. Une roue extérieure à moitié pourrie, dont les ais noirâtres et suintants font penser à du bois fossilisé, témoigne seule de la primitive destination de l’édifice. L’étang lui-même s’est envasé et transformé en un fourré de plantes aquatiques où, parmi le foisonnement des roseaux, des osmondes et des nénuphars, pullulent les sarcelles et les pluviers.
La maison, en grosses pierres de taille, tourne le dos à la mer qui, à la marée montante, en vient battre les assises incrustées de coquillages et toutes chevelues de goémon. Les trois ouvertures de sa façade, à savoir: la porte, une fenêtre moyenne et une lucarne, donnent sur l’étang. On y accède, ou mieux on y descend, par un escalier d’une dizaine de marches pratiqué dans la maçonnerie d’une chaussée en contre-haut, qui faisait anciennement l’office de barrage. Le paysage, à l’entour, est solitaire. Du sentier herbeux qui suit la chaussée, l’œil n’aperçoit, d’un côté, que de plates étendues de sables, semées d’îlots, de l’autre, que des arêtes chauves de collines enserrant un court vallon boisé.
* * * * *
C’est dans cette thébaïde semi-terrienne, semi-marine, que, peu de jours après notre rapide entrevue de Buguélès, je vins rendre visite à Laurik Cosquêr.
Il s’y était installé, m’avait-il conté jadis, après avoir gagné ses invalides. C’était alors un logis abandonné, dont la toiture de chaume s’effondrait, et que l’on disait hanté par des esprits, lesquels étaient, paraît-il, tout prosaïquement les corneilles des bois voisins, une tribu de rats de mer et quelques nichées d’oiseaux nocturnes.
Vingt-six ou vingt-huit ans, Laurik Cosquêr avait vécu sous ce chaume délabré, bercé dans ses souvenirs ou dans ses songes par la plainte du vent à travers les joncs et par le clapotis des vagues au pied du moulin, sans autre compagnie que la sienne et celle du mélancolique génie de ce lieu sauvage, incarné sous les traits d’un hibou.
Par quelle lubie soudaine cet anachorète des grèves imaginait-il aujourd’hui, presque à la limite extrême de l’âge humain, d’introduire dans sa demeure et dans sa vie une femme? Y avait-il là le mystère, toujours passionnant, d’une destinée, ou, simplement, une aberration, une rupture d’équilibre, le commencement de la déchéance définitive dans le cerveau affaibli d’un vieillard?...
* * * * *
--Çà, Laurik, vous voyez que je suis fidèle à ma promesse: j’espère que vous allez l’être à la vôtre.
--Néa! Néa! C’est le monsieur!
Il se fit un remue-ménage dans le vieux logis dont mes yeux, encore pleins de la grande lumière du dehors, percèrent d’abord assez mal la pénombre. Laurik s’empressa vers moi, me guida jusqu’à la table où Néa s’était mise en devoir de dérouler la nappe au pain, puis de déposer deux tasses et une bouteille à peine entamée.
--C’est le vin qui reste de la noce, dit Laurik. Comme de juste, l’hôtesse nous a donné à emporter ce qui n’avait pas été bu.
Il versa, et nous trinquâmes.
--Qu’est-ce qu’il faut vous souhaiter, Laurik? demandai-je.
--Plus rien, répondit-il d’une voix brève et concentrée. Le seul vœu que j’aie jamais fait, je l’ai obtenu tard, mais je l’ai obtenu.
Il promena le revers de sa manche sur son visage, en apparence pour s’essuyer les lèvres, en réalité pour sécher à ses paupières une larme qui menaçait de tomber. Aussi vite, du reste, il secoua son émotion et reprit avec un paisible sourire:
--Vous avez remarqué le toit neuf, du moins?
--Comment donc! Du plus loin qu’on dévale vers Pellinec, on en voit étinceler les ardoises.
Sa figure s’épanouit dans son large collier de barbe blanche.
--Et ici, trouvez-vous que c’est bien?
Mon regard avait eu le temps de s’habituer à la demi-lueur verdâtre, à l’espèce de pâle jour sous-marin qui flottait dans la pièce. Je n’aurais jamais soupçonné chez Laurik Cosquêr un mobilier aussi cossu. L’armoire, de châtaignier massif, avait les proportions d’un monument; les initiales de deux nouveaux époux s’y lisaient en grosses lettres fraîchement entaillées au couteau dans le bois. Le dressoir était paré d’assiettes irréprochables. L’horloge trônait dans une longue gaine historiée de fleurs peintes et percée en son milieu d’une ouverture vitrée où passait et repassait, comme une lune d’or, l’orbe sans tache d’un balancier resplendissant. Mais la merveille, c’était, à gauche du foyer, le lit clos, avec son cintre sculpté garni de courts rideaux à ramages entre lesquels on distinguait, cloué contre le mur du fond, au-dessus de l’entassement rebondi des couettes et des matelas, un grand bénitier de faïence, ombragé par toute une gerbe de buis pascal. A la maîtresse poutre du plafond planait, suspendue comme un _ex-voto_, une de ces bouteilles commémoratives où les gens de mer s’ingénient à faire entrer, par un miracle de patience, la reproduction minuscule, mais exacte, et sans qu’il y manque un seul agrès, du navire de l’État ou du commerce, à bord duquel ils s’enorgueillissent davantage d’avoir servi.
Tout cela respirait une propreté avenante, avec une vague odeur de vieux, néanmoins, ce je ne sais quel relent des siècles, ordinaire à la plupart des logis bretons, comme si les maisons elles-mêmes, en ce pays d’antiquité, suaient le passé par tous leurs pores.
--Oh! oh! Laurik, déclarai-je, mon inspection terminée, ceci ne doit guère ressembler à la «case» dont vous me parliez autrefois. Néa Garandel en a fait un palais.
La jolie vieille, qui remuait avec une petite fourche de fer la braise de l’âtre, se retourna au compliment.
--Grand merci, monsieur, dit-elle. Mais à chacun son dû. Même du temps que Laurik ne m’avait pas, les choses ont toujours été céans telles que vous les voyez. Case ou palais, Néa Garandel n’y est pour rien.
--Ne la croyez pas, intervint Laurik avec vivacité. Je ne soignais le nid que pour l’amour d’elle, sûr qu’elle finirait bien un jour par y venir nicher.
Puis, comme je le regardais de l’air indécis de quelqu’un qui n’est pas dans la confidence:
--Vous allez saisir, continua-t-il. Vous êtes venu chercher une histoire, vous l’aurez... Par exemple, vous prendrez le café avec nous. Néa s’apprêtait à le mettre sur le feu quand vous êtes entré... Pendant que l’eau bouillira, nous fumerons, vous écouterez, et je conterai...
V
Sa pipe allumée, il commença:
--Vous souvenez-vous comme ils me plaisantaient jadis, les autres, à cause, disaient-ils, que je n’avais jamais aimé aucune femme?... Je ne répondais rien. A quoi bon? Ils n’eussent pas compris... L’amour est une fleur rare, monsieur. Beaucoup s’imaginent l’avoir cueillie, qui n’ont cueilli que son ombre. Elle est comme l’herbe d’or, l’_aour ieotenn_ des légendes, qui ne s’épanouit que tous les sept ans, la nuit de la première lune, en des lieux difficiles à connaître. Il faut savoir la distinguer, à la minute unique où elle se révèle par son éclat parmi les autres fleurs. Et il faut aussi porter sur elle une main prudente; sinon, elle se dérobe, glisse, ne vous laissant au bout des doigts qu’un peu de poussière dorée; car c’est une fleur vivante, monsieur, et qui, si l’on ne s’est pas trompé en la coupant, ne sèche plus. Moi, je l’ai trouvée sans la chercher et j’en ai eu l’âme embaumée à toujours...
* * * * *
Il avait alors dix-sept ans,--dix-sept ans et huit mois, supputa-t-il. Son père, qui était taupier, lui avait enseigné son état. Les taupiers formaient à cette époque, en Bretagne, une corporation fort prisée. La croyance paysanne voyait dans la taupe un être infernal, diabolique. C’étaient, disait-on, les fermiers avaricieux qui, après leur mort, se réincarnaient dans ces animaux, «pour revenir labourer la terre par en-dessous». Les gens qui faisaient métier de les détruire passaient pour des manières de sorciers, possédant un secret spécial qu’ils se transmettaient de génération en génération.
Tandis que le père s’en allait de son côté, Laurik s’en allait du sien, son hoyau sur l’épaule, un bissac en bandoulière; déjà réputé pour un maître dans la pratique de son art, jovial, du reste, toujours un brin de chanson aux lèvres, Laurik Cosquêr était partout le bienvenu.
Dès qu’il paraissait à l’entrée de la cour, le bouvier occupé à curer l’étable ou la servante en train de donner à manger aux porcs s’écriait:
--Salut à l’homme aux taupes! Salut au _gohétêr_!
Et les visages semblaient si contents que «c’était comme s’il eût apporté le soleil».
Dans les grandes fermes, il restait parfois toute une semaine: dans les petites, deux jours, trois jours au plus. A peine arrivé, on le pressait de questions. Il fallait qu’il débitât les nouvelles apprises d’un terroir à l’autre, les mariages et les décès, les aventures sentimentales des jeunes gens, le prix du blé, le cours du bétail, mille choses encore. Il s’exécutait de si bonne grâce que la veillée se prolongeait souventes fois jusqu’à ce que la dernière larme de la chandelle de résine eût fini de s’égoutter sur la pierre de l’âtre.
A la prime blancheur de l’aube, il était sur pied et partait pour les champs. Ah! qu’il avait vu se lever, des matins de toutes les couleurs!... Sur les dix heures, on lui apportait son déjeuner: une écuellée de soupe d’oing, une tranche de lard, un morceau de pain bis, moitié seigle et moitié froment. Tout en «cassant sa faim», il échangeait quelques mots avec la personne qui était venue,--et qui était à l’ordinaire le gardeur de vaches, mais, parfois aussi, la fille de la maison.
Ce fut ainsi que sa «planète» voulut qu’il liât connaissance avec Néa Garandel.
Un très modeste domaine, cette terre Garandel, sise en la paroisse de Camlez, sur les pentes de la vallée du Pont-Neuf, là-bas, dans l’arrière-pays. Un corps de logis sous chaume, deux ou trois crèches délabrées, un mulon de paille autour d’une perche, une charrette ferrée, un cheval de labour, deux vaches laitières avec leurs veaux, une truie pleine,--sauf votre respect,--six journaux cultivables, dont un sous pré, plus un arpent de lande, c’était tout l’avoir de la famille.
Mais, miséricorde! quel brave monde!
Le père avait été soldat sous Napoléon l’ancien. Un homme étonnant, qui avait appris à jurer en vingt langues, «oui, n’est-ce pas? Néa, en vingt langues, sans compter le breton». Ah! c’est celui-là qu’il eût fallu entendre conter son histoire. Il avait fait la guerre chez les Russes. Rien qu’à la façon dont il vous disait: «Imaginez-vous de la neige...», tout le froid du pays de l’hiver vous passait dans les moelles et vos cheveux se hérissaient aussi raide que les «dents de glace» aux chaumes des toits. Selon lui, l’Empereur n’était pas mort: il courait les mers sur un navire blanc, louvoyant pour dépister les Anglais, n’attendant qu’une occasion propice de débarquer en Bretagne. Sitôt qu’il aurait pris terre, toutes les cloches de tous les clochers se mettraient à carillonner d’elles-mêmes... Il n’eût pas fait bon le contredire là-dessus, le père Garandel.
La mère, Fanta, était une femme d’une quarantaine d’années, accorte de figure et de manières, et qui grasseyait un peu en parlant.
Des deux garçons, l’aîné, après avoir tiré au sort un bon numéro, s’était engagé, pour toucher la prime, en remplacement du fils du notaire de Langoat; le cadet était entré en apprentissage chez un bourrelier du bourg. En sorte qu’il ne restait d’enfant à la maison que Néa.
Quoique le train des Garandel fût des plus médiocres, Laurik ne se plaisait nulle part autant que chez eux. On y mangeait plus de patates et de bouillie que de viande fraîche ou de lard fumé; mais cette nourriture, servie dans le chaudron de fonte par les mains de Fanta, et assaisonnée par les récits du vieux, lui paraissait le plus exquis, le plus succulent des régals. Et il faisait dans la crèche aux vaches, où il n’avait pour lit qu’une couette de paille entre quatre piquets, des rêves merveilleux qui lui laissaient dans l’esprit, pour toute la journée, un contentement particulier d’être au monde, de voir le ciel sur sa tête et de sentir la terre sous ses pieds.
Pourquoi n’était-il en ces dispositions d’humeur que chez les Garandel? Il ne se le demandait même pas, ou, s’il lui arrivait d’essayer d’y réfléchir, il se l’expliquait par cette observation qu’il avait souvent ouïe dans la bouche de son père: à savoir qu’à respirer l’air d’un logis honnête, où chacun travaille pour tous, on en garde en soi comme un parfum... Or, il y avait une autre raison, la vraie, et qu’il découvrit un beau jour, comme par une révélation.
* * * * *
Ce fut, exactement, le 12 avril... Après soixante ans comptés, il revoyait encore toute nette la figure qu’avaient, ce matin-là, les choses. D’abord les prés, nouvellement reverdis, tapissés d’une jeune herbe de printemps, soyeuse comme une fourrure de chat, que mouchetaient les taches brunes des taupinières; puis la rivière, sinueuse, grossie par les pluies de mars, tantôt courante et ruissante, et chantant la claire chanson de l’eau vive, tantôt endormie en nappes tranquilles et mirant sur des fonds de sable les fins rameaux des aulnes à peine feuillus; puis les collines, voilées d’une brume légère, et les _mézou_, les terres hautes, d’où s’élevaient de calmes fumées,--émanées de toits invisibles; enfin le ciel, un grand ciel très pur, très éloigné, très vaste, enveloppant tout d’une lumière humide et bleue, d’une lumière tendre comme une caresse.
Il avait jeté bas sa veste et besognait ferme, en corps de chemise, sous le soleil béni... Pourtant, contrairement à son habitude, quand il était en tournée chez les Garandel, un vague malaise l’oppressait depuis son réveil. Il avait l’impression que, dans sa poitrine, son cœur n’était plus en place. Par moments, il l’entendait battre à grands coups sonores, comme une cloche de pardon; puis, brusquement, le carillon s’éteignait en un silence plein de mystère. Jamais encore il n’avait été ainsi. Un trouble étrange l’agitait,--quelque chose comme le pressentiment obscur d’il ne savait quoi.
--Qu’est-ce donc qui va m’arriver? se demandait-il.
Cela devenait à la longue si violent qu’il eut peur que la tête ne lui tournât. Plantant là son hoyau, il avisa un tronc d’aulne penché au ras de l’eau, s’y étendit à plat ventre et se plongea la face dans le courant, qui était d’une fraîcheur glacée.
En cet instant même, derrière lui, dans la pente, une voix cria:
--Laurik, hé!... Laurik Cosquêr!... Où donc êtes-vous?
Il se sentit soulevé comme un poisson que le pêcheur, d’une secousse de sa ligne, fait sauter sur la berge.
La voix, de nouveau, répéta:
--Laurik! Laurik, hé!
Oh! cet appel si jeune, si vibrant, d’un timbre si harmonieux, dût-il vivre encore autant qu’il avait déjà vécu, il l’entendrait toujours, toujours.
Celle qui le hélait se tenait debout dans une brèche de talus, au flanc du coteau, entre deux touffes de prunelliers dont les branches bourgeonnantes se rejoignaient presque à la hauteur de sa coiffe... Sa jupe de laine rouge, à raies bleues, lui descendait à peine aux chevilles et, de l’étroit corsage aux parements entrouverts qui lui serrait la taille, son cou svelte s’échappait comme une fleur de sa gaine. Son visage, rosé par l’air vif, semblait éclairé d’une gloire dont ses cheveux d’or pâle, ébouriffés autour des tempes, eussent été les rayons. Toute sa personne était si légère, si immatérielle à voir, elle touchait si peu la terre, même avec ses sabots, que vous eussiez dit une apparition, un de ces follets aériens qui voltigent, à ce qu’on raconte, dans les vapeurs des prairies et se posent sur l’herbe sans la courber.
Laurik, a son aspect, était demeuré comme en extase. Elle lui eût annoncé: «Je suis la Vierge Marie, conçue sans péché», qu’il n’aurait pas éprouvé un saisissement plus religieux. Il n’osait ni faire un mouvement, ni articuler un son, par crainte de la voir s’envoler.
Et ce n’était, certes, que la petite Néa Garandel, mais une Néa si différente de celle qu’il avait cru connaître jusqu’alors, une Néa si transfigurée!
Elle, cependant, dès qu’elle l’avait aperçu, à demi agenouillé près du tronc d’aulne, la face encore ruisselante, et fixant sur elle des yeux agrandis par la stupeur, était partie d’un grand éclat de rire.
--C’est donc dans la rivière que vous attrapez maintenant les taupes, Laurik Cosquêr?... Vous avez vos cheveux qui dégouttent, comme le poil d’un chien mouillé.
Et de rire encore, de rire si follement qu’elle fut sur le point de se laisser choir, avec le panier qu’elle portait.
Laurik s’était précipité pour la retenir.
--Vous auriez pu vous faire mal, dit-il. L’herbe est glissante, ce matin, à cause de la rosée.