Ames d'Occident

Part 7

Chapter 73,818 wordsPublic domain

Il poussa la condescendance jusqu’à les prier de s’asseoir,--oui, de s’asseoir en sa présence,--et sur des sièges de luxe encore, dont jamais culottes goudronnées de matelot n’avaient seulement frôlé le rotin! Ils n’en utilisèrent, au reste, que le rebord, où ils se perchèrent à demi, les bras ballants le long des cuisses, en des attitudes contraintes et caricaturales de pingouins désorientés.

Le gendarme de marine et le syndic se tenaient de chaque côté de la porte, debout et fronts découverts.

Il y eut quelques secondes d’un silence impressionnant. Enfin, le commissaire parla:

--Voyons, dit-il,--et ses doigts jouaient machinalement avec un coupe-papier,--voyons, procédons par ordre... Je connais en gros l’histoire: le syndic m’en a touché un mot et le capitaine Guével a eu l’obligeance de me confier au passage ce que l’un ou l’autre d’entre vous lui en avait appris. Mais c’est de votre propre bouche que je dois recueillir votre déposition... Avant de vous interroger, toutefois, il ne sera sans doute pas superflu que je vous rappelle, pour votre gouverne, les instructions du Code maritime relatives aux épaves.

Tostivin eut un élan d’approbation:

--C’est ça, monsieur le commissaire! Vous y êtes!... dites la loi à ces imbéciles qui se figurent savoir tout, et qui ne sont que des ânes, en vérité..., des ânes!

Son indignation, momentanément assoupie, rejaillissait soudain, comme une lame sourde. Le commissaire esquissa un sourire à l’adresse des «ânes» et continua, bienveillant:

--Écoutez donc en quels termes s’expriment l’ordonnance de 1681 et celle de 1791, qui règlent la jurisprudence en la matière.

Miroux et Tréfentec se croisèrent les bras avec ensemble, afin de se donner un maintien plus attentif. Le commissaire étala devant lui les Tables de la Loi sous la forme d’un livre pansu, hérissé de signets,--tout à fait un de ces bréviaires de curé qui ont une marque pour chaque office. Il feuilleta quelques pages et lut:

_Les effets tombés de la mer par suite de naufrage ou autrement, et repêchés ensuite, sont vendus par l’administration. Un tiers du produit de la vente..._

--Vous entendez bien? Un tiers, commenta-t-il.

_... est alloué à l’inventeur et les deux tiers restants sont attribués au Domaine, s’il n’y a pas de réclamation des propriétaires se produisant dans le délai d’un an et un jour._

--Dans l’espèce, il n’est pas vraisemblable, on peut le dire, que vous ayez des réclamations à craindre.

Les trois hommes, interprétant comme une plaisanterie l’observation du magistrat, feignirent un accès d’hilarité.

--Oh! pour ça, non! affirmèrent-ils d’une seule voix, en se plaquant sur les lèvres leurs bérets sales, roulés en bouchons.

Le commissaire agita son coupe-papier:

--Ainsi, c’est bien compris, n’est-ce pas!... Vous êtes trois inventeurs, si je ne m’abuse. Il vous revient donc un tiers à vous répartir entre trois: ce qui fait que vous avez droit, chacun de vous, à un neuvième de la valeur totale de l’épave rencontrée.

--Qu’est-ce que nous vous disions!... s’écrièrent avec un accent de triomphe Joachim Miroux et Gab Tréfentec, l’index tendu vers Tostivin.

Et Miroux souligna:

--C’est-y vous ou nous qui sont des ânes, à cette heure?

Tostivin, cependant, n’avait pas bronché. Imperturbable dans sa foi, il se contenta de rétorquer du haut de sa certitude:

--Vous n’en mènerez pas si large, quand monsieur le commissaire aura tout lu.

--Moi? fit le commissaire étonné, mais j’ai tout lu... Je vous ai donné connaissance du texte complet.

--Pardon, excuse, mon commissaire, vous ne nous avez pas dit, sauf votre respect, ce qu’il y a dans la loi pour la part du bateau.

--La part du bateau?

--Dam!... Est-ce qu’il n’a pas droit à sa part, comme chacun de nous, le bateau?

--Dans vos conventions de pêche, oui, mon cher Tostivin... Le bateau, avec son gréement, ses engins, ses apparaux, constitue un instrument de travail, un outil essentiel: il représente, dans votre association, le capital; il est donc de toute équité qu’à ce titre il reçoive sa rémunération. Rien de plus légitime. C’est parfait... Mais, ici, le cas est tout différent. L’_Espère-en-Dieu_ n’a pas été spécialement armé pour la quête aux épaves, que je sache. Il en survient une, par hasard? Elle est à qui la découvre, elle est à l’inventeur, sauf les restrictions édictées par la loi. Et il n’y a pas à chercher autre chose... Le bateau, mon cher Tostivin, il n’en est pas question.

--Parbleu! ricanèrent en chœur les deux matelots.

Le patron, lui, avait verdi.

--Alors, soupira-t-il, la voix étranglée, c’est que la loi n’est plus la loi.

Puis, se levant d’un sursaut farouche qui fit glisser de sa tempe à son cou le foulard ensanglanté:

--Non, non et non, mon commissaire, cela n’est pas Dieu possible, et vous me casseriez la tête en menus morceaux, comme un caillou des routes, que vous n’y feriez pas entrer ça!...

--On en sait quelque chose, nous autres... pas vrai, Tréfentec? insinua Joachim Miroux.

--Ah! s’exclama le commissaire, le voilà donc, le motif, le puéril et vain motif pour lequel vous vous êtes si consciencieusement assommés!... Vous serez bien toujours les mêmes!

Tostivin, qui s’était rassis pour renouer son bandeau, mâchonna, les dents serrées:

--On est patron ou on ne l’est pas... Je défendais les droits de mon bateau et je suis prêt à recommencer... On ne m’ôtera pas de la caboche qu’il y a une justice pour les bateaux comme pour les hommes...

--Assez là-dessus, patron, et veuillez vous souvenir devant qui vous êtes, fit un peu durement le supérieur que l’impatience gagnait.

--Alors, puisque c’est eux qui ont raison, moi, je n’ai plus qu’à vous dire bonsoir et merci, mon commissaire.

--Permettez! Il y a la déclaration... Passons à la déclaration.

--Quelle déclaration?

--Vous avez décidément perdu le nord, mon pauvre Tostivin.

Et, considérant qu’il n’y avait plus rien de sensé à tirer de ce Topinambou, buté avec une obstination de sauvage à son idée fixe, le magistrat se tourna vers Miroux que la voix publique lui avait, d’ailleurs, désigné, sur le trajet, comme le principal inventeur de la mirifique épave.

--Allez, vous, l’ami!... Exposez-moi tout, point par point, depuis l’origine.

Le matelot, rouge comme une brique, poussé du coude son compagnon, murmura, la langue pâteuse:

--Dis, toi, Tréfentec.

Mais Tréfentec objecta, pour se récuser, qu’il avait la «gueule» en capilotade.

--Eh bien? réitéra le commissaire, quand vous voudrez... J’attends.

Force fut à Miroux de s’exécuter.

V

L’affaire était assez drôlement venue, ma foi! On rentrait du large, par le travers des îles, la pêche finie: il était à la barre, lui, Joachim Miroux, avec Tréfentec à ses côtés, sur bâbord. Et on se disait des choses, n’importe quoi, histoire de tuer le temps, car la brise avait molli.

Mais voilà qu’à propos de rien Tréfentec s’était mis à le taquiner sur Léontine Capdevert, une friteuse de l’usine Roulland, son amoureuse, lui demandant si ça serait bientôt qu’on boirait le vin de la noce. Alors, il avait répondu, comme il aurait dit autre chose:

«--Quand j’aurai trouvé la barrique d’or qu’on dit qu’elle flotte dans les eaux des Glénans.»

--Singulier pressentiment! observa le commissaire.

Miroux crut devoir ouvrir une parenthèse:

--C’est des contes de bonnes femmes, vous savez, des dictons du temps des anciens... comme quoi, entre Penfret et l’île aux Moutons, toutes les fois qu’il souffle vent de suroît, on entend tosser contre les roches...

Le commissaire l’interrompit:

--N’insistez pas. Arrivons au fait.

--J’arrive, mon commissaire.

»Il avait donc répondu «ça que j’ai dit», lorsque le patron, qui dormait d’un œil, à l’avant, sur le tillac, avait ronchonné comme ça:

»--Oh! mais, tu sais, Joachim, après que tu l’aurais trouvée, ta barrique d’or, faudrait pas t’imaginer qu’elle serait toute pour toi seul.

A quoi il avait riposté:

--N’ayez pas peur. On connaît la loi. Je n’ai pas besoin de vous pour m’apprendre que vous auriez votre part, Gab Tréfentec aussi, et même le novice et le mousse, par-dessus le marché.

Qu’est-ce qu’il aurait pu dire de mieux? Eh bien! d’après Tostivin, ça n’était pas ça. Le mousse et le novice n’avaient droit à rien du tout; par contre, lui, Tostivin, il avait droit à deux parts... Le sang de Miroux n’avait fait qu’un tour:

--Deux parts!... Pourquoi deux parts?

--La mienne et celle du bateau.

--Flûte pour le bateau!

--C’est dans la loi.

--Macache!

--Je te la ferai lire par le commissaire.

--Flûte pour!...

Le narrateur se mordit les lèvres à temps:

--Mettez-vous à ma place, mon commissaire, allégua-t-il en guise de circonstance atténuante;--on n’est qu’un matelot, si vous voulez, mais tout de même on a son amour-propre, on n’accepte pas qu’un patron plus riche que vous, essaie de vous manger la laine sur le dos...

Or, comme Tostivin s’entêtait à réclamer ses deux parts, comme Miroux ne s’entêtait pas moins dans son refus de les lui concéder, le premier avait sauté du tillac, le second avait lâché la barre, et, dans le milieu de l’embarcation, sur une litière de sardines en bouillie, tous deux en étaient venus aux mains. Naturellement, Tréfentec s’était interposé pour les séparer. Alors, ç’avait été le branle-bas complet, la grande «tripotée» en commun, le massacre à trois, chacun tapant où ça tombait, cependant que le novice et le mousse marquaient les coups: pan! vlan! hardi! souque! pare à virer!...

--Comment! se récria le commissaire, vous vous êtes rossés avant même d’avoir rencontré l’épave?

--C’est pas après, bien sûr!

--Non, ce que vous êtes à peindre, mes lascars!...

Adossés aux montants de la porte, le syndic et le gendarme étouffaient, par déférence hiérarchique, pour ne pas éclater. Les deux matelots riaient des babines. Seul, Tostivin, qui avait fait semblant de se désintéresser du récit de Miroux, gardait un air sombre. Le commissaire reprit:

--Et alors, où et quand l’avez-vous rencontrée?

--Rencontrée? répéta machinalement le jeune pêcheur, comme s’il se fût agi d’un vocable insolite dont la signification lui échappait.

Et, perplexe, il demanda:

--Rencontré quoi?

--Mais, l’épave, saperlipopette?... Vous ne comptez pourtant pas nous faire louvoyer autour d’elle jusqu’au jugement dernier!

--L’épave?

--Oui, enfin, la barrique, la barrique d’or..., puisque barrique d’or il y a.

Les yeux du matelot rayonnèrent d’une illumination subite, et ce fut avec une simplicité sereine qu’il répondit:

--Mais, mon commissaire, y en avait pas, de barrique d’or.

--Hein? Quoi?... Pas de barrique d’or?... Ah! ça, qu’est-ce que vous me chantez là?... Vous n’avez pas trouvé une barrique d’or?...

La question était si abracadabrante, paraît-il, qu’elle dérida le patron lui-même. Il sortit de son mutisme pour déclarer entre haut et bas:

--Avec ça qu’on se serait fait toute cette bile à cause d’elle, si on l’aurait trouvée!

--Ainsi, vous ne l’a-vez pas trou-vée! scanda rageusement le commissaire.

Et, prenant à témoins le gendarme et le syndic, que cette conclusion inattendue de l’aventure avait comme pétrifiés:

--Qu’est-ce que vous en pensez, vous autres?... Elle est bonne, celle-là!...

Au vrai, elle lui semblait plutôt mauvaise. Il bondit de son fauteuil, aplatit violemment sur la table ses paumes écartées:

--C’est donc pour vous payer ma tête que vous m’avez dérangé..., que vous avez ameuté la ville..., que...

Il ne se possédait plus: il suffoquait. Les trois hommes, tremblants comme des feuilles, cherchaient du regard dans le plancher une trappe, une écoutille, par où s’abîmer sous terre. Miroux, effaré, bégaya.

--C’est la faute à Tostivin... C’est lui qui a voulu... rapport à la part du bateau...

--Ah! oui, la part du bateau! rugit le commissaire... Je m’en vais vous la coller, moi, la part du bateau!... Au bloc!... Gendarme, syndic, flanquez-moi ces ganaches au bloc!... Et si quelqu’un vous demande pourquoi, vous répondrez qu’ils sont plus bêtes que ne le permet le règlement...

* * * * *

Et voilà comment ceux de l’_Espère-en-Dieu_, après s’être écharpés pour une barrique d’or qui n’existait pas, expièrent en outre, par une nuit de prison, le crime de ne l’avoir point découverte.

Ce qui n’empêche pas, au reste, qu’on ne parle couramment à Concarneau de «l’année où ceux de l’_Espère-en-Dieu_ trouvèrent une barrique d’or».

Les mirages d’Occident ont pour eux qu’ils sont indéfectibles: une fois créés, ils entrent dans la catégorie de l’éternel.

LE ROMAN DE LAURIK COSQUÊR

A Madame J. Le Roy White.

I

Un matin que j’avais accompagné un ami à la chasse aux oiseaux de mer, dans les parages de Buguélès, nous ne fûmes pas peu surpris, en approchant de ce petit village de pêcheurs, perdu au fond d’une crique de la Manche trégorroise, d’entendre tinter à coups joyeux l’unique cloche de sa chapelle. Buguélès n’étant qu’une «trêve» de la paroisse de Penvénan, on n’y célèbre d’ordinaire la messe qu’une fois l’an, le jour du «pardon», qui ne vient qu’en septembre. Or, nous étions dans la première semaine d’août, comme l’eût attesté, à défaut de calendrier, la merveilleuse lumière estivale qui dorait au loin la mer et les îles, et, plus près de nous, les menus champs de la côte encore couronnés de leurs blés intacts. Que se passait-il donc d’insolite, ce matin-là, et à quelle occasion cette sonnerie d’allégresse dont les notes légères s’égrenaient comme un vol d’alouettes dans l’opulente clarté d’un ciel triomphal?

Curieux de m’en informer, j’avisai un paysan de ma connaissance, en train de réparer un talus.

--Vous ne savez donc pas? fit-il, en prenant lui-même un air étonné; mais c’est Laurik Cosquêr qui épouse Néa Garandel! Et, à cause que celle-ci est impotente, le recteur du bourg a consenti à ce qu’ils fussent mariés dans la chapelle.

Laurik Cosquêr? Laurik Cosquêr?... Ce nom ne fut pas sans réveiller en moi un souvenir resté précis. Enfant, je me rappelais avoir eu en grande vénération un brave homme qui le portait. Laurik est un diminutif de Laur, qui est à son tour un diminutif de Laurent. Il y a en Bretagne trois catégories de gens qu’on a coutume de désigner par ces diminutifs affectueux: les bambins, les «innocents» et, quelquefois, les vieillards.

Le Laurik Cosquêr dont ma mémoire enfantine me renvoyait soudain l’image appartenait à cette dernière catégorie. C’était un ancien matelot retraité, un «pensionné» de la mer, comme on disait, à qui manquait un bras, le bras droit, tranché d’un coup de hache d’abordage dans je ne sais quel combat. Il était vieux, ou du moins me paraissait tel, avec son collier de barbe grisonnante, ses allures graves de patriarche, sa figure mince, toute labourée de rides qui lui plissaient la peau comme des vagues, et ses oreilles velues de loup de mer, des oreilles aux larges lobes violacés, que traversaient deux anneaux d’or. Mais une jeunesse étrange persistait dans ses yeux bleus, d’un bleu délicat, dont le regard était infiniment doux, quoiqu’un peu triste.

Du temps que ma famille habitait Penvénan, il était rare qu’elle ne l’invitât point à venir manger la soupe du dimanche.

II

Une touchante coutume bretonne, cette soupe du dimanche! Nos populations rustiques sont demeurées obstinément fidèles à la grand’messe. Elles ne s’y rendent pas seulement par piété, mais aussi par plaisir. Dans les fermes éloignées, on s’y prépare dès l’aube. Maîtres et domestiques, après avoir soigné les bêtes et lâché les chevaux dans les prés, procèdent à leur toilette hebdomadaire. On se débarbouille en commun, à l’auge du puits, dans la cour. Chacun revêt ses habits propres, ses «hardes du dimanche». Trois sons de cloches, espacés de demi-heure en demi-heure, annoncent l’office: on se met en route à l’appel du premier son.

Au printemps, en été, même dans l’arrière-saison, c’est une fête de s’en aller de compagnie vers le bourg, par les sentiers des champs ou les chemins creux, sous la voûte mobile des branches ensoleillées.

Les vieux ne sont pas moins assidus à la grand’messe que les jeunes. On les voit arriver de leur pas alenti, suçant de leurs lèvres crispées la courte pipe de terre brune, dont ils secouent la cendre sur leur pouce, avant d’enjamber l’échalier du cimetière. Ils ont à l’église leurs places consacrées dans les vieux bancs vermoulus qui entourent la base des piliers, ou sur les marches qui règnent au pied de la balustrade du chœur. C’est de là qu’agenouillés ou assis ils suivent tant bien que mal l’office. Confits pour la plupart en un état de douce somnolence, de vague et ronronnante rêverie, que bercent les trémolos des chantres, ils ruminent d’obscurs pensers ou remuent les poussières de leurs souvenirs, tout en roulant, d’un geste à la fois dévotieux et machinal, les grains usés d’un interminable chapelet.

A l’issue de la messe, un régal d’une essence moins mystique attend les plus déshérités d’entre eux. Il est, en effet, d’usage, en vertu d’une tradition immémoriale dont l’origine remonte peut-être au régime des anciens clans, que, dans toutes les maisons un peu aisées de la bourgade, leur couvert soit mis, ou, pour parler comme en Bretagne, leur soupe soit trempée.

Chaque famille a naturellement ses hôtes de prédilection et comme qui dirait sa clientèle attitrée. Nous avions adopté Laurik Cosquêr, et je ne concevais pas, à cette époque, le déjeuner du dimanche sans lui. Il arrivait pourtant qu’il cherchât à s’y dérober, non que notre hospitalité lui fût à charge, mais par discrétion, car c’était une âme fière et d’une susceptibilité un peu farouche. Une fois sur deux, il fallait le guetter au sortir du cimetière, où il faisait exprès de s’attarder plus que de raison sur les tombes de ses morts, éparses aux quatre coins de l’enclos. J’avais donc mission de le relancer et je m’en acquittais avec zèle. Il n’avait pas fini son dernier signe de croix que j’étais à ses côtés.

--Allons, Laurik, tout le monde est là. On n’attend que vous.

Il secouait sa vieille tête frisée, enfonçait sur ses oreilles sa casquette en peau de loutre, achetée jadis au cours de quelque campagne polaire, et murmurait:

--Pas aujourd’hui, mon enfant! Non, en vérité, pas aujourd’hui!

Mais je me cramponnais à lui, je le saisissais par le seul bras qui lui restât, et, de guerre lasse, il cédait enfin, tout en protestant qu’il n’avait ni faim ni soif, et alléguant que c’était une «grande insolence» de sa part d’abuser ainsi de la bonté des gens. On le poussait par les épaules dans la cuisine où d’autres invités du dimanche, atteints comme lui de quelque infirmité, s’escrimaient déjà devant les assiettes pleines et, dédaigneux des rites civilisés, mangeaient l’épaisse soupe aux légumes avec leur fourchette ou piquaient les mets à la pointe de leur couteau de poche. Il y avait là Baptiste Javré, qui affirmait le plus sérieusement du monde n’avoir jamais eu ni père ni mère; Jozon Kerham, surnommé Jonas, parce que, ancien baleinier, il prétendait avoir failli être victime de la même mésaventure que le prophète biblique; et Gabik «l’innocent»; et Kanan, Kanan le sourd-muet, Kanan aux yeux éloquents, mais à la bouche tordue dans un perpétuel rictus d’impuissance; d’autres encore, qu’il serait trop long d’énumérer ou dont les noms m’échappent.

Humbles et naïfs commensaux! Dès qu’ils voyaient paraître Laurik Cosquêr, ils se serraient avec déférence, pour lui faire place. Laurik apportait dans cette assemblée de ses pairs une note spéciale de gravité. La conversation prenait tout de suite un tour plus noble et, des racontars locaux, s’élevait aux considérations générales. Parmi ce petit monde, Laurik passait pour un «philosophe», pour un homme qui, ayant beaucoup voyagé, avait beaucoup vu, beaucoup réfléchi.

Sa philosophie, sans être gaie, était sereine, indulgente à la vie; mais la mort ne lui faisait pas peur, si même il n’avait pour elle un secret penchant.

--Mourir, disait-il, est une chose plus aisée que de vivre. Quand l’heure viendra de virer lof pour lof, je serai prêt au commandement. Et le plus tôt sera le mieux. J’ai plus de parents et d’amis en l’autre monde qu’en ce monde-ci et, ma foi, je ne serai pas fâché de les revoir.

Sur un seul chapitre il restait muet: celui de l’amour.

Les autres l’en plaisantaient quelquefois, lui reprochaient de vieillir en célibataire impénitent, s’étonnaient qu’avec une pension viagère de trois cents francs, il n’eût jamais songé à s’offrir une femme pour lui tenir société dans le logis du bord des grèves, dont il laissait volontairement pourrir le chaume, et où il passait les soirées en colloques taciturnes avec un hibou apprivoisé qu’il appelait son cousin... A toutes ces pointes Laurik ne répondait que par des haussements d’épaules. Ou bien, feignant une ironie qui sonnait faux, il déclarait d’une voix brève, un peu tremblante:

--Mettons que j’aie fait vœu de célibat comme les prêtres et, s’il vous plaît, n’en parlons plus.

III

Tel était le personnage que le nom prononcé de Laurik Cosquêr venait brusquement de ressusciter au fond de mes souvenirs. Il ne se pouvait évidemment pas qu’il fût le même qu’on mariait à cette heure sous les voûtes basses du petit oratoire marin de Buguélès. Depuis le temps que, promené loin de Penvénan par le hasard des migrations paternelles, j’avais perdu de vue le bon manchot, il s’était bien écoulé quelque vingt-cinq ans. Le «vieux Laurik», comme on l’appelait déjà dans ce lointain passé, devait être aujourd’hui presque un octogénaire, si, plutôt, il n’était pas sorti de la durée pour entrer dans l’âge éternel. Ce fut donc par pur acquit de conscience, et pour n’avoir pas l’air de me désintéresser d’un événement carillonné à si grand bruit, que je demandai au paysan qui m’avait renseigné:

--C’est sans doute un filleul du Laurik Cosquêr que j’ai connu autrefois?

--Un filleul? s’écria l’homme. Par la Vierge, il n’y a jamais eu qu’un Laurik Cosquêr en ce pays!

--Allons donc!... Celui dont je parle, s’il vit encore, a dans les soixante-quinze ou quatre-vingts ans.

--Oui bien, monsieur, soixante-dix-huit sonnés à la dernière Pâque de Pentecôte. Nous sommes d’accord.

Le sérieux même avec lequel il s’exprimait me fit croire à une de ces douces mystifications où les Trégorrois, nés malins, sont toujours heureux de s’exercer. Il lut apparemment dans ma pensée, car il reprit en souriant:

--Je ne vous dis pourtant que ce qui est... Montez au village, et vous verrez. Vous aurez peut-être plus de foi dans vos yeux que dans vos oreilles.

Et, se remettant à son talus:

--D’ailleurs, conclut-il, ce Laurik est un particulier qui ne fait jamais les choses comme tout le monde.

Je voulus en avoir le cœur net.

Aussi bien, il était dans notre itinéraire de couper par Buguélès pour joindre plus vite les grèves de Plougrescant, chères aux courlis. Nous grimpâmes donc le raidillon qui mène au village, entre des rangées de roches, vertes de lierre ou rouillées de lichen.

* * * * *

La clochette, là-haut, ne tintait plus: signe que la cérémonie tirait à sa fin.

De fait, nous n’eûmes pas plutôt atteint le «placître» feutré de gazon, où la chapelle est couchée comme un bloc de pierre d’une seule pièce, peu différent des mégalithes qui l’entourent, que nous nous trouvâmes en présence du cortège nuptial, si toutefois il est permis d’appeler de ce nom l’inénarrable défilé de couples humains auquel il nous fut donné d’assister.

Vous eussiez dit d’une gageure.

Hommes, femmes, tous étaient vieux, mais vieux invraisemblablement, vieux comme l’antique sanctuaire de mer dont ils venaient de franchir le porche, vieux comme les granits sans âge qui le dominaient de leurs masses cyclopéennes. Et le plus beau, c’est qu’il n’y avait pas un de ces vieux, pas une de ces vieilles qui ne fussent éclopés de quelque membre. Mon ami ne put se défendre d’un éclat de rire à cet extraordinaire spectacle.

--Mais c’est une sortie d’hôpital, cette noce!