Part 6
Instinctivement et sans effort, il revenait avec elle au tutoiement de leur enfance. Elle répondit, les paupières toujours baissées:
--Oui, Gapit.
Il respira longuement; puis, après une pause:
--Et tu n’auras pas honte de moi, infirme, maléficié..., plus maléficié encore, peut-être, qu’avant le... le retour des cloches?
Elle dit avec une assurance tranquille, et en le dévisageant bien en face, cette fois:
--Non, Gapit.
--Tu es une brave, Jeanne-Louise Mével, comme il y en a peu.
Et, la voix vibrante d’une énergie concentrée, il continua:
--Mais je peux te le dire maintenant: grâce à toi, Jeanne-Louise, il sera aussi sain, aussi droit..., oui, aussi droit, tu m’entends, que le plus fier luron de la paroisse, celui qui, le soir de tes noces, mènera le jabadaw avec toi sur l’aire à battre du Kergoz!...
Elle avait levé vers lui des yeux inquiets, se demandant s’il ne parlait pas encore dans le délire de la fièvre.
Il pénétra son sentiment.
--Tu crois que je divague, ou que je débite un conte de fées. C’est pourtant la vérité vraie. Je sens bien que, depuis un mois, mon corps n’est plus le même. Je suis comme si l’on m’avait mis des ressorts tout neufs, à la place des autres qui étaient cassés... Tiens, pas plus tard que la nuit dernière, j’en ai fait l’épreuve. Pendant que ma mère dormait, je suis descendu de mon lit et, sur ce banc où te voilà, je me suis campé tout debout... Juge de ma joie: je n’étais plus noué; j’avais les membres aussi souples qu’un poulain de chez toi... Et comment cela est-il advenu? Par toi, Jeanne-Louise, parce que j’ai voulu mourir à cause de toi... Là où j’allais chercher la mort, tu m’as fait retrouver la vie, toute la vie, Jeanne-Louise, comme au temps où je te dénichais des oiseaux dans les arbres du Kergoz... Vois plutôt!
D’un mouvement brusque il s’était dressé sur son séant et, avant que la jeune fille, stupéfaite, eût pu tenter un geste pour le retenir, il était assis auprès d’elle, sur le banc-dossier, habillé du tricot de laine et du pantalon de bure qu’il avait lui-même tirés de l’armoire, à l’insu de Gritta, dans la nuit.
La crise meurtrière dont il achevait de sortir victorieux l’avait, en effet, labouré, retourné, renouvelé, transfiguré de fond en comble. Des ruines de l’ancien Gapit, un Gapit intact avait surgi, hâve encore et décharné, mais d’aplomb, avec la mine fière d’un jeune lutteur qui viendrait de promener autour de l’arène le mouton, prix du combat.
Jeanne-Louise qui n’osait en croire ses yeux lui souriait, muette, pétrifiée. Il se pencha sur elle et, la serrant contre lui d’une étreinte ardente:
--Tu as fait ce miracle, douce jolie!...
--Il n’y a de miracles que de la part de Dieu! lança du dehors, par la porte ouverte, une voix semi-joviale, semi-bougonnante. C’était messire Guéguen qui, renseigné par Dorik Mélégan, s’offrait, à l’issue de sa messe basse, le plaisir de contempler son œuvre, en surprenant ses deux catéchistes d’autrefois dans leur premier tête-à-tête de fiancés.
* * * * *
Au prône du dimanche suivant, qui était le troisième dimanche d’avant la Pentecôte, les gens de Garlan furent officiellement avertis qu’«il y avait promesse de mariage entre Agapit Quesseveur, du bourg, et Jeanne-Louise Mével, de la tenue du Kergoz».
--Les personnes qui connaîtraient quelque empêchement à cette union, ajouta le recteur, selon la formule canonique, sont dans l’obligation de nous le révéler, sous peine d’encourir les foudres de l’Église.
Il ne se trouva pas d’empêchement valable, paraît-il, car c’est de la bouche du propre fils de Jeanne-Louise Mével et d’Agapit Quesseveur qu’ont été recueillis, en terroir morlaisien, les détails de cette véridique histoire.
LA BARRIQUE D’OR
A Théophile Deyrolle.
I
C’était en pleine saison de la sardine, un soir de juillet. Les barques rentraient une à une, tournaient le musoir du môle et, dans un ébrouement sonore de voiles brusquement abattues, venaient se ranger le long des quais de l’arrière-port, en s’étirant comme des bêtes lasses à l’heure accoutumée du repos.
Ces retours de pêche, durant les mois productifs, sont la fête quotidienne et pourtant toujours nouvelle des petites cités de la mer. Comme dans les villes de l’intérieur on se transporte à la gare pour voir passer les trains, ici l’on se donne rendez-vous sur la cale pour assister à l’arrivée des bateaux. C’est un spectacle dont on ne se rassasie jamais. Il a quelque chose de joyeux et de solennel tout ensemble, de majestueux et de captivant. On dirait d’une caravane immense, d’une espèce de fantasia nautique, somptueusement bariolée, évoluant, aux derniers feux du soleil, sur la tranquille splendeur des eaux. Les larges misaines, rougies au tan, s’enflamment comme des pourpres, les focs et les trinquettes irradient comme des boucliers, les filets, bleus ou mauves, séchant le long des mâts, semblent des écharpes aériennes, piquées à des pointes de lances, et il n’est pas jusqu’aux dures faces boucanées des matelots qui, magnifiées par le couchant, n’évoquent les héros des grandes flibustes, la race ardente des conquistadors.
L’accostage terminé, lorsque les chaloupes déversent à terre leurs myriades de poissons étincelants, les femmes qui les empilent à mesure dans des corbeilles ont l’air de brasser un butin barbare, une féerique provende de nacre, d’émeraude et de saphir, échappée de quelque conte des Mille et une Nuits.
* * * * *
Ce soir-là, il y avait des ribambellées de monde sur les quais. Les filles surtout étaient en nombre. La marée montante ayant coïncidé avec la clôture du travail de jour dans les usines, des bandes de «friteuses» allaient et venaient, se tenant, comme à leur habitude, par la taille, la hanche provocante, l’œil égrillard et le parler gras. Presque toutes avaient, parmi les pêcheurs, qui un frère, qui un «promis», dont elles guettaient le débarquement, pour regagner en leur compagnie les quartiers pullulants de la haute ville. Leurs sandales de bois cliquetaient sur le granit visqueux, diamanté d’écailles; leurs appels, leurs éclats de rire, leurs quolibets jetés à plein gosier se croisaient dans l’air vibrant.
Cent vingt, cent cinquante chaloupes avaient défilé, accueillies de questions ou de lazzis, quand, à l’approche de la cent cinquante et unième, une rumeur s’éleva, grandit, se propagea de groupe en groupe à travers la foule. Il était arrivé quelque chose à bord de l’_Espère-en-Dieu_...
Quoi? on ne savait pas très bien, mais ce devait être grave... Des deux matelots de l’équipage, l’un, disait-on, était à moitié mort, et l’autre ne valait guère mieux... Le patron avait le crâne fendu... Seuls, le novice et le mousse étaient à peu près intacts,--et encore!...
Bref, un hôpital flottant.
Et les suppositions, les conjectures pessimistes de pleuvoir.
--Sûr qu’ils auront eu un attrapage avec les Gâvrais!...
--Ou avec les thoniers de Groix... Ils s’imaginent que la mer est à eux, ces Grésillons!
Désir Fauquet,--un second-maître retraité qui avait gardé sur le cœur l’amertume de Fachoda,--émit l’hypothèse, tout de suite préférée, d’un conflit international:
--Vous verrez que c’est quelque rôdeur anglais qui leur aura tiré dessus.
Les têtes sont chaudes à Concarneau, ce petit Marseille de l’occident. Déjà l’on parlait de barricader les portes de la Ville-Close où fume encore, après quatre cents ans, le souvenir des guerres de la Ligue... Du moins décida-t-on d’avertir le syndic de la marine. Et l’on attendit...
II
L’_Espère-en-Dieu_, cependant, s’amarrait à l’un des anneaux du môle. Tout n’était pas fiction dans les bruits qui l’avaient devancé. Il ne ramenait pas de cadavres, non; mais, à n’en pas douter, il y avait de fortes avaries humaines...
Ce fut le patron qui se hissa le premier à terre.
Il avait une oreille déchirée, les pommettes boursouflées, crevassées et violacées, comme de vraies pommes, la vareuse en lambeaux. Un mouchoir, tordu en compresse hâtive et imbibé d’eau de mer, lui bandait les deux tiers du front.
Il fonça, tête baissée, dans les curieux:
--Arrière, tas de veaux!... Place!
Le syndic, accouru, tenta de lui arracher des explications:
--Eh bien! quoi, Tostivin?... Qu’est-ce qu’il y a eu?... Vous vous êtes donc cognés?...
--Vous pouvez le dire, grogna le sardinier en bousculant quatre ou cinq spectateurs. Chacun en a pris pour son compte... Oh! mais, continua-t-il avec un accent de défi, l’affaire n’est pas terminée... Je n’en démordrai pas... Ils veulent qu’on aille chez le commissaire: on ira chez le commissaire!...
--Qui? ils?
--Crotte!... Qui voulez-vous que ça soit sinon ces deux andouilles?
Il désignait du geste, au-dessous de lui, les deux matelots demeurés dans l’embarcation, et qui, penchés sur un seau, ne montraient que l’envers de leurs personnes.
Puis, les apostrophant:
--Hé, Miroux!... Hé, Tréfentec!... Est-ce que vous y êtes, enfin?... C’est pas le moment de caler, peut-être!...
Les deux hommes secouèrent leurs nuques dégouttelantes.
Oh! Ils n’avaient ni l’un ni l’autre l’intention de caler... Ce qui était dit était dit... Seulement, nom d’une chique! encore fallait-il leur donner le temps de se débarbouiller un peu...
Le fait est qu’ils en avaient joliment besoin! Ils n’étaient que plaies et bosses, la figure marbrée d’ecchymoses, le nez tuméfié, la peau zébrée de sillons sanglants que l’ablution saline devait irriter à vif.
--Ah çà! intervint pour la seconde fois le syndic, qui diable est-ce qui vous a tous mis en cet état?
Mais sa voix fut couverte par celle de Tostivin, pestant contre les lenteurs visiblement calculées des deux matelots.
--Comme si vous ne vous frotteriez pas aussi bien le cuir après, capons que vous êtes!... Tant pis! Si vous ne venez pas, moi je vais.
--Minute! On y va, sacrédié! bougonnèrent-ils sans grande conviction, tout en s’essuyant le visage dans les voiles que le novice et le mousse achevaient de carguer.
Rappropriés à la «six-quat’-deux», ils gravirent les échelons d’accès.
--En route! fit Tostivin.
Ils lui emboîtèrent le pas. Non plus que leur chef de file, ils ne paraissaient d’humeur à se répandre en confidences, et la foule, déçue, allait être condamnée à se disperser sans avoir rien appris, quand, à la faveur du remous creusé par les trois pêcheurs, une «friteuse» qui, depuis quelques instants, jouait des coudes pour tâcher de les joindre parvint à se couler jusqu’à Joachim Miroux.
C’était Léontine Capdevert, sa promise. Ils n’«espéraient» que d’avoir touché le gain de la saison pour se mettre en ménage. Même qu’ils avaient retenu leur logement, à partir de la Saint-Michel, dans la maison qui est avant l’atelier Deyrolle, sur le chemin de Beuzec-Concq...
Elle avait agrippé par le bras le jeune marin qui ne témoignait aucun enthousiasme de cette rencontre; et, le regardant sous le menton:
--Ce n’est pas pour te flatter, mon cher, mais ce que tu as l’air d’une vilaine viande de boucherie!...
Il ne releva pas le compliment, se contenta de répondre, l’esprit absent, tout à son idée:
--N’empêche que nous avons la vérité avec nous, moi et Gab Tréfentec... Et, jusque devant le commissaire, j’en donnerais ma tête à couper...
--Tu peux en parler, de ta tête!... Si ça n’est pas une abomination!... Vous étiez donc archi-soûls d’eau-de-vie, que vous vous êtes entre-tués comme ça?
--Non, c’est à cause d’une barrique d’or que c’est venu.
Une barrique d’or!... De stupeur, la Concarnoise lâcha le bras du matelot, de quoi celui-ci profita sur-le-champ pour courir après ses compagnons qui, pendant ce colloque, l’avaient distancé. Si bien qu’à toutes les questions dont elle fut immédiatement assaillie Léontine Capdevert ne put répondre qu’une chose: c’est qu’il y avait une barrique d’or dans l’histoire.
C’en fut, du reste, assez.
Le propos vola de bouche en bouche, merveilleux oiseau de chimère, enrichi, à chaque essor, d’un plumage plus ample et plus éclatant. Un des caractères spécifiques de l’imagination occidentale, c’est, en même temps que sa mobilité toujours en éveil, son extraordinaire puissance de réalisation. Ces simples mots: «une barrique d’or» agirent dans les cerveaux à la manière d’un précipité, suffirent à y déterminer une nouvelle cristallisation idéale. Adieu, les Gâvrais et les thoniers de Groix! Le second-maître Fauquet, lui-même, ne s’obstina pas davantage dans la hantise anglaise, et les portes de la Ville-Close, rouillées depuis des siècles sur leurs gonds, demeurèrent paisiblement ouvertes, comme celles du temple de Janus. La barrique d’or! Il n’y en avait plus que pour la barrique d’or!...
Vous eussiez juré que les gens la voyaient, l’entendaient rouler pesamment devant eux, retentissante de tous les trésors enfermés dans ses flancs, et que c’était elle qu’ils escortaient comme en triomphe, tandis que, délaissant les quais, désormais sans charme, ils refluaient en houles vers la place où, dans l’ombre des ormes, allongée par le soir, se dressaient les bureaux du Commissariat de l’inscription maritime, le principal monument de Concarneau, avec le laboratoire des pêches et le vivier aux langoustes.
Surpris de cette invasion soudaine de badauds, les boutiquiers, en train d’accrocher leurs contrevents, écarquillaient les yeux, s’informaient:
--Mais, qu’est-ce qu’il y a aussi donc?
--Comment? Vous ne savez pas?... Une barrique d’or, monsieur Pouliquen!... Ceux de l’_Espère-en-Dieu_ qui ont trouvé une barrique d’or!
--Pas possible!...
--C’est si vrai qu’ils sont en ce moment au commissariat, à faire leur déclaration.
--Une barrique d’or, que vous dites?... Vous ne confondez pas avec une barre d’or?
--Non, non, une barrique... ce qui s’appelle une barrique...
--Vous l’avez vue?
Vue? Pas à proprement parler, mais, mon Dieu, c’était tout comme, puisqu’on tenait la chose de Joachim Miroux, lequel n’aurait pas été mentir à sa bonne amie, n’est-ce pas?...
D’autres survenaient, plus affirmatifs:
--Elle est dans le bateau, savez-vous?... C’est pour ça que le novice et le mousse n’ont pas débarqué, qu’ils sont restés de faction à bord.
Et, le mirage opérant avec une vertu croissante, les détails se précisèrent. On donna les dimensions de la barrique, on en évalua la jauge. Bientôt on fut même quasiment fixé sur les circonstances dans lesquelles s’était faite la trouvaille. C’était Joachim Miroux, paraît-il, qui en ramenant son filet avait senti une résistance, comme d’un corps lourd. Alors, il avait crié Gab Tréfentec pour lui prêter la main en douceur; et la barrique avait émergé. Par exemple, ça n’avait pas été commode de l’arrimer dans la chaloupe. Elle pesait le tonnerre de Dieu, vous pensez!... Mais aussi quelle stupéfaction--et quelle jubilation,--quand le patron avait fait sauter la bonde!... Ils s’attendaient à voir jaillir n’importe quoi de liquide, de l’eau-de-vie, du tafia, mettons, si vous voulez, du vin des îles, à moins que ce ne fût tout bêtement du pétrole, comme l’autre année, à Penmarc’h, où tout le pays eut la colique d’en avoir bu... Eh bien, non! ce qui avait coulé, ç’avait été de l’or, du bel or fauve, clair et tintant, un ruissellement de jaunets!...
--Des piastres, je gage, ou encore des roupies, suggérait le _cap’taine_ Guével, un ancien long-courrier qui, ayant bourlingué sur toutes les mers, se piquait de connaître les noms des monnaies dans toutes les langues.
Et il ajoutait, à l’ébahissement de son auditoire:
--La roupie, à elle seule, vaut près de quarante francs de France.
Pour lui, l’aventure ne présentait rien que de très normal. Pareille aubaine était arrivée vingt fois, non pas à lui, malheureusement, mais à des «collègues» avec lesquels il avait fait les «quatre cents coups», dans sa jeunesse, et qui s’amusaient à frire les louis à la poêle, pour les lancer aux gamins... Ces découvertes-là, selon lui, s’expliquaient «mathématiquement». N’allait-on pas, un temps fut, chercher des tonnes d’or aux Amériques, comme on va aujourd’hui chercher des barils de rogue en Norvège? Et ce qu’il en sombrait, de ces navires d’alors, mal gréés, mal montés, mal gouvernés! Tenez, pas plus loin qu’à Vigo, sur les côtes d’Espagne, il y a toute une flotte ensablée dans les fonds; des richesses immenses dorment là, perdues à trois cents brasses;--un cimetière de milliards, de quoi fournir des rentes de roi aux mariniers de tout le Ponant. Qu’une de ces vieilles carcasses enfouies se disloque, crac! la cargaison, «soulagée», fiche le camp; les courants vous la cueillent, vous la drossent, et, comme il y en a plus d’un, de ces courants du Golfe, qui porte vers le noroît, vous concevez que, si par chance vous jetez le filet au bon moment... Voilà! Ça n’était pas plus malin que ça, l’histoire de l’_Espère-en-Dieu_.
La démonstration était si convaincante et, comme disait le _cap’taine_, si «mathématique», qu’il ne fit plus doute pour personne que la barrique d’or «sauvetée» par Miroux ne provînt en droite ligne des galions de Vigo.
Quant à la bataille qui s’était livrée autour d’elle, il n’était pas besoin d’être grand clerc pour en deviner les motifs: discussions de partage, évidemment. On savait Tostivin rapace: les sous lui collaient à la peau des mains. A plus forte raison, les pièces d’or.
--Vous verrez que, sous prétexte qu’il est le patron, il aura prétendu s’adjuger la moitié du gâteau.
--La moitié?... Oui, le tout donc!...
III
Pendant qu’on épiloguait ainsi sur leur cas, les trois hommes franchissaient le portail, solennel comme un porche d’église, au-dessus duquel s’étalait, flanqué de deux ancres peintes, le large écriteau du commissariat.
Une antichambre réservée au public précédait les bureaux. C’était une pièce vide et triste; aux parois lépreuses des murs s’effiloquaient des débris d’affiches officielles; le parquet boueux, humide de l’égouttement des sabots-bottes, maculé de taches brunâtres par le jus des chiques, sentait la saumure et le champignon pourri.
Près de la fenêtre, le gendarme de planton, Moreau, que les friteuses avaient surnommé Joli-Cœur, sommeillait à demi sur une chaise, le képi dans les jambes et la tunique déboutonnée.
L’entrée des trois compères lui fit ouvrir un œil, puis l’autre.
--Il n’y a personne, grommela-t-il avec un bâillement. Vous ne retiendrez donc jamais que les bureaux sont fermés à cinq heures!
--C’est que..., risqua Tostivin.
Moreau, dit Joli-Cœur, s’apprêtait à le balancer, lui et ses acolytes; mais il n’eut pas plus tôt remarqué leurs trognes bouffies, bleuies, tailladées, sanguinolentes, que, se laissant retomber sur sa chaise, il s’esclaffa:
--Ah bien! mes cocos...
--Oui, acquiesça le patron, à la fois humilié et enhardi, on s’est salement astiqué... Est-ce que, malgré que ça soit fermé chez vous, on ne pourrait pas voir le commissaire?
--Le commissaire... ha! ha! ha!... Il est à sa manille, le commissaire... ho! ho! ho!
Et, entre deux hoquets:
--Mais ça serait péché qu’il manque ça!... Vous êtes trop mignons, les agneaux!... Je cours le chercher.
Il rajusta ses grègues, se reboutonna va comme je te pousse, et disparut dans une ruelle de traverse, toujours pouffant.
Sur le pourtour de la salle régnait un banc de bois, usé, lustré par des générations de «clients».
--Ma foi, assiettons-nous toujours, fit Tostivin.
Et, prêchant d’exemple, il s’installa, le dos à la fenêtre, tandis qu’à l’autre extrémité s’affalaient côte à côte Joachim Miroux et Gab Tréfentec.
Colère de marin crève et passe comme un grain, dit le proverbe. Celle de nos trois découvreurs d’or en tonne inclinait manifestement à l’accalmie, depuis qu’ils avaient mis entre eux et le monde extérieur l’enceinte réfrigérante du commissariat. Ils commençaient à se demander _in petto_ quelle satanée lubie leur avait pris de venir s’échouer, comme de stupides cachalots, en ce trou morne, alors qu’il eût été si sage et si simple de faire la paix devant un litre, à l’_Assurance contre la soif_, chez le père Quénec’hdu, ou au _Rendez-vous des Mathurins_, chez la mère Stéphan... Les rires tonitruants du gendarme avaient jeté le trouble dans leurs esprits; leur crânerie de tantôt les abandonnait; ils se sentaient piteux et grotesques.
--Nous devons avoir l’air de trois tourtes, observa Miroux.
Joignez que le lieu, avec sa nudité, son silence, sa moisissure administrative, leur en imposait à l’instar d’un prétoire de tribunal, et qu’ils n’étaient plus très sûrs, maintenant, que leur litige valût d’y être porté. Le commissaire était capable d’estimer que la chose ne méritait point qu’on le dérangeât... Sans compter qu’on l’arrachait à sa manille... Et dam! s’il était mal luné, gare la casse! Il n’entendait pas tous les jours de la bonne oreille, le commissaire...
--Si qu’on s’en allait? proposa timidement la voix de Gab Tréfentec.
--Je sais bien ousqu’on serait mieux qu’ici, appuya Miroux.
Le patron se taisait. Mais il tapait du talon, comme s’il avait eu des fourmis sous la plante des pieds. Au fond, il n’eût pas été fâché de se défiler, comme on dit, à l’anglaise. Pourtant, il tint bon:
--Quand le vin est tiré, faut le boire.
D’ailleurs, le gendarme de marine rentrait. Il n’avait pas eu besoin de trotter jusqu’à l’estaminet de l’_Hôtel des Touristes_: le syndic avait déjà fait le nécessaire et prévenu qui de droit.
--Ces messieurs seront là dans un instant, annonça-t-il avec une gravité où ne se trahissait plus la moindre envie de rire, si même il n’y perçait une nuance inattendue de politesse et quasi de respect.
Sa courte sortie avait incontestablement modifié sa conception des choses, et il était facile de voir que les trois «cocos» dont il s’était tant gaussé tout à l’heure avaient, dans l’intervalle, revêtu à ses yeux un prestige qui transformait en glorieux stigmates les bouffissures multicolores de leurs faces meurtries.
--Eh! eh! les amis, fit-il d’un accent pénétré, vous ne m’aviez pas dit ça... Vous en avez une veine!... Nom d’une giberne, c’est pas à nous, de la gendarmerie, qu’il arrivera jamais d’être si chançards!...
Les trois hommes s’entre-regardèrent, la mine ahurie; le patron, croyant à quelque ironie nouvelle, haussa les épaules, riposta:
--Ne blaguez pas, monsieur Moreau... Des coups de poing, ça ne coûte qu’à prendre... Ça s’attrape dans la gendarmerie comme dans les autres métiers.
--Oh! mais, pardon!... J’en empocherais bien dix fois plus que vous n’en avez reçu... Seulement, faudrait aussi le reste avec, patron, si ça ne vous fait rien!
--Quoi? le reste?
--Oh! vous m’entendez... Suffit!
Un bruit de pas s’approchait.
--Chut! Voici le commissaire, souffla le gendarme.
Et il se figea dans la posture militaire, la main droite au képi. Tostivin, Miroux, Tréfentec s’étaient dressés d’un bond, somme mus par un même ressort.
IV
Le commissaire traversa la salle, suivi du syndic, marcha vers la porte de son cabinet personnel, dissimulée dans une encoignure, l’ouvrit, puis, se retournant vers les hommes de l’_Espère-en-Dieu_, leur dit avec une familiarité joviale dont il n’était guère coutumier:
--Allons, mes braves, venez me conter ça.
Braves, ils ne l’étaient pas beaucoup à cette minute, les pauvres diables! Ils s’ébranlèrent cependant, à la queue leu-leu, le patron en tête, et, dandinant leurs torses gourds, ils s’avancèrent jusqu’au paillasson qui garnissait le seuil du sanctuaire, habituellement interdit aux profanes. Là, Tostivin s’arrêta, comme devant un obstacle insurmontable, une sorte de barrière sacrée. Et, pour montrer qu’il avait de l’éducation, peut-être aussi pour gagner du temps, il se mettait en devoir de quitter ses sabots-bottes, lorsque le commissaire, qui avait déjà pris place à son bureau, lui cria:
--Ta, ta, ta!... Qu’est-ce que vous faites donc?... Pas tant de cérémonies, s’il vous plaît.