Part 5
Pierre Mével avait quitté son banc. On entendit grincer un battant d’armoire dans la pièce voisine. Quand le fermier reparut, il tenait entre ses doigts une pistole, un jaunet de dix francs, qu’il voulut déposer ostensiblement dans la paume du sonneur.
--Tu sais, il y aura la pareille pour toi à chacune de tes quêtes, fit-il avec une cordialité un peu emphatique.
Mais Gapit, au lieu d’avancer la main, l’avait fourrée dans sa poche.
--Hein?... Tu refuses?... balbutia le paysan, interloqué.
Le sonneur s’était levé. Par une tension farouche de sa volonté, les poings cramponnés au rebord de la table, il s’érigeait presque droit. Ses yeux dont le bleu gris s’était soudain foncé jusqu’au noir d’encre s’attachèrent ardemment sur la jeune fille.
--Jeanne-Louise, prononça-t-il avec lenteur, c’est de vous, de vous seule, que je requiers mes œufs de Pâques. Répondez-moi, s’il vous plaît, selon votre sentiment. Vous serez ou ma vie ou ma mort. Sans vous, rien ne m’est rien, et ce que je suis venu vous quémander, c’est vous-même. Dites-moi d’un mot, d’un signe, si c’est oui ou si c’est non.
L’héritière avait écouté ce discours, les lèvres entr’ouvertes, comme frappée de stupeur, n’osant comprendre. Chez Gapit Quesseveur, tous les ressorts de la machine humaine s’étaient arrêtés. Il attendait dans une immobilité tragique la réponse de la jeune fille. Enfin, n’en pouvant plus:
--Jeanne-Louise!... implora-t-il d’un accent de supplication passionnée.
Jeanne-Louise le regarda, défit, puis renoua d’un geste automatique les cordons de son tablier à ramages, et courut se cacher au bas bout de la maison, prise d’une sorte d’affolement subit, traquée par une mystérieuse épouvante...
Gapit Quesseveur gagna la porte, les jarrets vacillants comme ceux d’un homme ivre.
En retraversant la cour, il aperçut à terre, devant lui, la jonchée de luzerne que Jeanne-Louise, au moment de son arrivée, avait laissée choir. Dans son égarement, il en ramassa une poignée et se mit à la mordiller, à la mâchonner, tout le long de la route, comme ces insensés de la fable que le délire d’amour métamorphosait en bêtes.
IV
Le Samedi Saint, veille de Pâques, après les deux jours de funèbre silence par lesquels la chrétienté commémore le trépas du Rédempteur, les cloches, on le sait, reviennent de Rome avec une âme toute neuve pour sonner la grande allégresse de la Résurrection. C’est un retour impatiemment guetté par les gamins des bourgades bretonnes. On leur a conté que les mystiques voyageuses rentrent bourrées de dragées pontificales. Il n’est que de se coucher sur leur passage, le ventre en l’air, la bouche ouverte et les yeux clos, pour recevoir à la volée, en pluie de sucre, la manne qu’elles répandent avec leurs sons.
Aussi, bien avant l’heure sacramentelle, toute la polissonnerie de Garlan était-elle attroupée sur la place, épiant le départ du sonneur pour l’église. Garçonnets et fillettes l’acclamèrent dès qu’il se montra.
Du temps de Justin Lissillour ils n’avaient éprouvé que des déceptions. Les cloches avaient beau revenir de Rome, nulles dragées ne s’échappaient de leurs flancs. C’était apparemment que Justin Lissillour ne s’entendait pas à les faire tomber: il était trop vieux... Mais avec Gapit Quesseveur, on pouvait reprendre confiance: des averses de bonbonneries pascales allaient pleuvoir.
--C’est le jour de sonner ta plus belle sonnerie, hein, Gapit!
--Vous ne croyez pas si bien dire, les enfants, répondit le jeune homme en fendant la bande piailleuse qui se rua vers le cimetière sur ses talons.
Il souriait d’un sourire étrange et triste. Son corps semblait plus déjeté que de coutume, ses épaules, plus inégales, comme si l’ancien mal l’eût ressaisi. Quand il pénétra sous la voûte du porche, où pendaient les câbles désœuvrés des cloches, les galopins, déjà étendus de leur long sur le tertre des morts, lui crièrent d’une seule voix:
--Tire dessus! Tire ferme, Gapit!
Lui, cependant, ne faisait pas mine de vouloir commencer.
A leur grand étonnement, ils le virent qui, au lieu d’empoigner les cordes, s’engageait dans l’étroit escalier de la tour.
--Tiens! Pourquoi donc grimpe-t-il là-haut? demanda quelqu’un.
--Je parie que c’est pour mieux sonner, suggéra Dorik Mélégan, l’acolyte.
Ils écoutèrent les pas de Gapit Quesseveur monter, se perdre dans la sombre spirale de pierre. Peu après, sa silhouette se dessinait en noir à travers le balustre ajouré de la galerie des cloches, et tout aussitôt les trois battants entrèrent en branle.
Dorik Mélégan avait touché juste: ce devait être, en effet, pour mieux sonner que Gapit Quesseveur avait adopté cette manière nouvelle, car jamais, de mémoire d’homme, les oreilles des paroissiens de Garlan n’avaient ouï musique aussi miraculeuse. Cela tenait à ce point du prodige que le recteur lui-même avait interrompu la lecture de son bréviaire et déserté la tonnelle de son jardin pour venir, au milieu de la bourgade, béer à cet ensorcelant carillon.
C’était comme un chœur céleste déployant des milliers d’ailes immenses dans l’azur. Tout le cri de l’espérance humaine ressuscitée, tout l’alleluia de la création rendue à la lumière, à la chaleur, à l’amour, palpitaient magnifiquement sur le monde, en des accords à la fois puissants et doux, d’une amplitude et d’une suavité sans égales. Les commères, extasiées, ne savaient que joindre les mains sous le menton; messire Guéguen songeait:
--Feu Justin Lissillour ne m’avait pas trompé: il a décidément le don, ce Gapit! C’est aussi émouvant que le Cantique des Cantiques...
Mais à l’admiration succéda brusquement la peur.
L’hymne triomphale s’était changée en une sorte de plainte pesante, de gémissement solennel. Peu à peu, les coups s’assourdirent, s’espacèrent. Ils tintaient le glas, maintenant, un glas d’une tristesse inexprimable, lourd de larmes, tout gonflé de sanglots. Puis, il y eut une pause lugubre, suivie d’un vaste soupir d’agonie où l’on eût dit que l’âme de la grosse cloche s’exhalait.
Toute la bourgade en désarroi s’interrogea des yeux avec anxiété. Qu’est-ce que cela pouvait bien signifier? On eut le pressentiment de quelque chose de funeste, peut-être d’irréparable.
--Jannou, à la tour! à la tour! commanda messire Guéguen au sacristain.
Celui-ci hésitait; deux paroissiens de bonne volonté, le maréchal-ferrant et le charpentier, lui offrirent leur concours.
V
Pendant une dizaine de minutes qui parurent des siècles, on vit les trois ombres s’agiter confusément dans la chambre des cloches, sous les gueules de bronze encore frémissantes. Après quoi, Pennec, le charpentier, penché sur le rebord extérieur de la galerie, et les mains en porte-voix, cria:
--Monsieur le recteur..., montez..., montez vite!... Il est besoin de vous!...
Messire Guéguen s’élança vers le porche, aussi précipitamment que le permettait son âge et, pour la première fois de sa vie depuis qu’il était recteur de Garlan, escalada les quatre-vingt-six marches qui menaient au couronnement de l’édifice. Il était tout haletant quand il déboucha sur la plate-forme.
--Eh bien! Quoi? Qu’est-ce qu’il y a? Où est Gapit?
--Il y a qu’il a voulu se périr, le pauvre! Voyez, dit Jannou qui avait lui-même la couleur livide d’un cadavre.
Les deux autres s’écartèrent et découvrirent au prêtre le corps du sonneur, allongé sur le dos, la tête appuyée à l’un des contreforts de la flèche. La figure était toute marbrée de plaques bleuâtres: à la commissure des lèvres quelques gouttes de sang avaient perlé.
--Le malheureux! murmura messire Guéguen d’un ton où le blâme s’attendrissait de pitié.
--Le maréchal a été obligé de couper la corde de la grosse cloche presque au ras du levier,--reprit la voix dolente du sacristain... Le dommage n’est pas considérable, car elle n’était plus neuve, ajouta-t-il par manière d’excuse, dans la crainte sans doute que le desservant ne lui fît reproche d’avoir laissé détériorer le bien de l’église.
--Le maréchal ne pouvait pas donner une plus belle marque d’intelligence, dit messire Guéguen, non sans vivacité.
Il s’était agenouillé auprès du sonneur et, d’un doigt preste, avait dégrafé les vêtements, arraché le bouton de la chemise de chanvre, mis à nu la poitrine--d’où un papier glissa auquel personne ne prit garde.
--Aidez-moi à l’appuyer ici, contre cet arc-boutant.
Tous ces curés des campagnes bretonnes sont, par nécessité, médecins des corps en même temps que des âmes. A palper la dépouille inerte de Gapit Quesseveur, messire Guéguen avait eu la satisfaction de constater que la peau était encore tiède, que les vertèbres de la nuque jouaient normalement, que les muscles avaient conservé leur souplesse. Il s’empressa d’exécuter toutes les manœuvres prescrites en pareil cas.
Les autres le regardaient faire, immobiles et pleins d’un trouble superstitieux, persuadés en leur for intérieur que c’était là quelque opération de magie.
--Vous verrez qu’il va le rappeler d’entre les morts, chuchota le sacristain.
Et presque aussitôt, en effet, le travail de la résurrection commença.
Le frisson de la vie parcourut les traits du sonneur; les paupières battirent; la gorge eut une aspiration éperdue, comme pour boire d’un seul coup toutes les puissances régénératrices éparses dans le vent printanier.
--_Te Deum laudamus!_... proféra le prêtre, rayonnant.
Il tira de la poche de sa soutane un cordial qui ne le quittait jamais et en versa quelques gouttes entre les lèvres de Gapit.
Celui-ci ouvrit les yeux, les promena deux ou trois secondes au-dessus de lui vers les cloches dont l’airain grondait mollement à la caresse sonore de l’air vif, puis les referma d’un clignement brusque, sans doute terrassé par une nouvelle syncope.
--Il va falloir le descendre en douceur, dit messire Guéguen... Nous le sauverons, je l’espère.
Puis, s’adressant au sacristain:
--Çà, Jannou, est-ce qu’il aurait eu quelque contrariété au cours de sa quête, par hasard?
--Pas que je sache, monsieur le recteur.
--Quelle raison a-t-il donc pu avoir, selon vous, d’attenter ainsi à ses jours?
--Si vous voulez mon idée, fit à mi-voix le sacristain, Gapit, depuis que vous l’avez nommé sonneur, n’était plus naturel.
--Quoi? Qu’est-ce que vous avez remarqué chez lui de pas naturel?
Jannou se frotta le bout du nez:
--Son amour pour ses cloches, monsieur le recteur..., car elles étaient devenues les siennes, et non plus celles de la paroisse. Il ne parlait que d’elles, ne vivait que pour elles. Demandez-lui, s’il en réchappe, combien de fois je lui ai répété: «Gapit, tu te plais trop avec les cloches. Cela te portera malheur»... Les cloches, c’est comme les sirènes: qui leur donne son âme, leur livre aussi, tôt ou tard, son corps par-dessus le marché... Gapit Quesseveur refusait de le croire... N’empêche qu’à l’heure qu’il est, monsieur le recteur, sans vous, sans votre oraison...
--C’est bon, c’est bon, interrompit messire Guéguen. Pour un peu, à vous entendre, ce seraient les cloches qui auraient essayé de pendre le sonneur. Enfin, l’essentiel est qu’elles n’y aient pas complètement réussi... Veillez à la descente, mes braves! continua-t-il, en se tournant vers les deux artisans.
Ceux-ci soulevèrent Gapit, l’un par les aisselles, l’autre par les jambes, et, précédés du sacristain, qui n’avait pas négligé de s’emparer de la corde, ils s’engouffrèrent avec leur faix humain dans le noir de l’escalier. Le recteur se disposait à s’y aventurer derrière eux, lorsqu’il avisa, traînant sur le parquet, une enveloppe de lettre, tombée là comme un message d’en-haut. Il se baissa pour la ramasser. Elle était toute constellée de pains à cacheter multicolores et exhibait, au recto, en guise de suscription, cette formulette d’écolier:
Celui qui ce papier trouvera A Gapit Quesseveur le rendra, Et surtout point ne le lira, Sinon en enfer il ira.
--Voilà une défense riche de promesses, se dit le vieux prêtre. Enfreignons-la donc sans scrupule, malgré les foudres dont elle nous menace.
Et, joignant l’acte à la parole, il fit sauter les cachets.
Ce qu’il trouva, ce fut une de ces médiocres «images de première communion» où sont représentés des enfants bien sages et très endimanchés, s’agenouillant à la Table sainte pour y recevoir l’Eucharistie. Elle était fanée, jaunie, cette image, vieille déjà de près de douze ans;--mais, pour subsister encore presque intacte, de quels soins pieux n’avait-elle pas dû être l’objet! Au dos, une plume maladroite avait tracé, en des caractères d’une application laborieuse, cette dédicace: «A mon camarade de catéchisme (_sic_), Gapit Quesseveur, souvenir de nos Pâques». Et c’était signé: «Jeanne-Louise Mével, du Kergoz, paroisse de Garlan, arrondissement de Morlaix, Finistère.»
--Tiens! tiens! tiens!... se récria sur trois intonations différentes le recteur.
Ces quatre lignes, dans leur brève simplicité, venaient de lui en apprendre plus long que tous les radotages de cet imbécile de Jannou.
Ses regards allèrent de la petite image puérile au levier de la grosse cloche, veuf de sa corde; plongèrent à plus de cent pieds au dessous de lui dans le terroir onduleux, strié de vallons, bosselé de collines, dont il était le maître spirituel; s’attardèrent un moment sur les toits du Kergoz, reconnaissables, dans le fouillis des verdures, à leurs cheminées blanches, dorées de soleil; puis se perdirent au fond du ciel vaste, du jeune ciel velouté d’avril, tendu comme une soie immense sur les lointains resplendissants.
--Vos voies, Seigneur, sont impénétrables, murmura-t-il en inclinant sa toison de boucles grises où la tonsure luisait comme une fontaine parmi des saules.
Et, après avoir logé la précieuse enveloppe dans la ceinture de sa soutane, il descendit.
VI
Gapit Quesseveur fut pendant trois semaines entre la vie et la mort. Et, pendant trois semaines, Jeanne-Louise Mével ne bougea pour ainsi dire pas d’auprès du lit-clos où il se débattait en proie à d’effrayants accès de délire, suivis d’étranges torpeurs encore plus effrayantes.
Dès le samedi, sur le soir, elle s’était présentée chez Gritta la veuve.
--Je viens de la part de monsieur le recteur, avait-elle dit sans autre explication.
Et elle s’était installée à demeure au chevet de Gapit. Détermination qui ne parut singulière à personne dans la bourgade, puisque cependant l’homme de Dieu l’avait inspirée et que Pierre Mével lui-même, loin de s’en montrer mécontent, s’y associait, à sa manière, en attelant tous les seconds jours son tilbury vert-pomme pour aller à Morlaix quérir le docteur. Car, cette fois, on n’eut point recours à la rebouteuse de Plougaznou, ni non plus aux onguents variés des matrones, conseillères habituelles de Gritta.
--A d’autres maux il faut d’autres remèdes, avait déclaré Jeanne-Louise, dès l’abord, avec une autorité douce, mais ferme.
Sur le banc-dossier s’alignèrent de menues fioles aux étiquettes inintelligibles, que la jeune fille manipulait seule. Les élixirs contenus dans leurs flancs avaient-ils une vertu plus efficace que l’eau du Rélecq ou celle de Saint-Laurent-du-Pouldour? Ce qui est sûr, c’est qu’un matin,--un joli matin de mai, sentant la menthe et le chèvrefeuille,--la fièvre céda. Le médecin, après un rapide coup d’œil sur le malade qui reposait comme un enfant, annonça qu’on entrait dorénavant dans la période réparatrice.
Gapit Quesseveur était sauvé.
Tout Garlan, que le drame avait passionné, bien qu’il n’en soupçonnât point les vraies causes, tout Garlan poussa un soupir de soulagement, comme si les destinées de la paroisse eussent été liées à celles du sonneur. Mais nulle action de grâces n’égala en ferveur celle que Jeanne-Louise Mével entonna dans le secret de ses pensées.
Le docteur n’eut pas plus tôt pris congé qu’elle dit à la vieille Gritta, d’une voix qui s’efforçait de rester calme, mais où tremblotaient des sanglots:
--Maintenant que votre fils est hors de danger, il est plus que temps que je m’en retourne chez nous, où les choses du ménage sont un peu à l’abandon. D’ailleurs, Gapit ne tardera pas à recouvrer son entendement, et l’avis de monsieur le recteur est que je m’éloigne avant qu’il ne regarde autour de lui, de peur que, pour une raison ou pour une autre, la vue d’une étrangère dans la chambre ne lui donne une brusque émotion... Avec les malades de son espèce, il suffit d’un rien, et tout est à recommencer... Il ne faut même pas qu’il sache que je l’ai soigné, comprenez-vous? Ne prononcez pas mon nom la première... Il y a peut-être en lui des choses dont il n’est pas bon qu’il se souvienne trop vite. Laissez-le se chercher, se rappeler... Si, alors, il s’informe de moi, mais à cette condition seulement, vous lui remettrez, s’il vous plaît, la lettre que je m’en vais incontinent lui faire.
--Qu’il en soit selon votre volonté et celle de messire Guéguen, répondit avec componction l’excellente femme qui, depuis l’«accident» de Gapit, vénérait en l’héritière du Kergoz une incarnation de la bonté céleste, l’ange même du dévouement.
La burette d’encre et la plume dont le médecin se servait pour libeller ses ordonnances étaient sur la table. Jeanne-Louise tira de la devantière de son tablier la feuille de papier à bordure bleue qu’elle s’était procurée chez l’institutrice du village et, de sa main la plus posée, elle écrivit:
«Ceci, Gapit Quesseveur, est pour vous donner à connaître que, le lendemain du jour où je vous fis, sans le vouloir, une peine si grande, monsieur le recteur vint au Kergoz m’apporter l’image qui est sous ce pli. «S’il meurt, me dit-il, épinglez-la au mur près de votre bénitier, afin que, matin et soir, elle vous fasse souvenir de prier pour son âme. S’il survit, eh bien! votre cœur vous conseillera si vous devez la garder ou la rendre.» Merci à Dieu, vous survivrez, Gapit. Je vous la restitue donc. Ainsi me l’a conseillé mon cœur. Mais, après ce que vous avez souffert à cause de moi, le vôtre n’aura-t-il pas changé d’intentions? Selon ce qu’il vous dictera, je serai votre heureuse ou votre malheureuse servante.»
Et elle signa, en gros caractères, comme jadis, au temps de leurs amours enfantines:
»JEANNE-LOUISE MÉVEL, _du Kergoz, paroisse de Garlan_.»
* * * * *
Un quart d’heure plus tard, après une courte visite au presbytère, elle dévalait, vive comme l’espérance, la pente caillouteuse du chemin creux que, trois semaines auparavant, Gapit Quesseveur avait gravi comme un calvaire, l’âme triste jusqu’à la mort...
* * * * *
Cinq jours passèrent,--cinq jours longs comme des éternités pour l’attente angoissée de la jeune fille, cinq jours pendant lesquels tout son être flotta comme en dérive, ballotté entre la confiance et le doute... Si, pourtant, il n’allait plus vouloir d’elle, à présent! Si elle ne pouvait plus être à ses yeux qu’un objet d’horreur et d’exécration, après l’abominable péché qu’il avait failli consommer pour l’amour d’elle?...
A quoi Pierre Mével objectait en son verbe rude, tout pétri d’orgueil paysan:
--Il faudrait voir ça, par exemple, qu’un sonneur de quatre sous fût assez benêt pour garder rancune à l’unique héritière du Kergoz!...
L’argument, loin d’apaiser les craintes de Jeanne-Louise, les exaspérait.
--Ce benêt-là, songeait-elle, vous a dit naguère: «Je ne veux pas de votre argent!» Pourquoi ne me dirait-il pas aujourd’hui: «Je n’ai plus que faire de votre tendresse»?
Et ses affres la ressaisissaient de plus belle.
A la sixième aube, elle n’y tint plus.
--Il en sera ce qui sera, mais j’en aurai le cœur net.
Elle revêtit son châle à franges, comme pour un «pardon», ajusta sur ses cheveux, lissés en bandeaux, sa coiffe la plus fine dont les barbes palpitaient à ses tempes comme deux ailes, descendit l’escalier sur ses bas, pour ne donner l’éveil à personne dans la maison encore endormie, puis, ayant chaussé ses «claques» auprès du seuil, se dirigea d’un pas résolu vers le bourg.
Elle touchait à la mi-route, quand les premières notes de l’Angélus saluèrent le soleil naissant. En dévote «fille de Marie», elle se mit à réciter l’_Ave_; mais, subitement, les versets latins se figèrent à ses lèvres. Comme le samedi de malheur où Gapit avait tenté de se périr, la sonnerie matinale, ses claires volées à peine dispersées dans le ciel, venait, presque sans transition, de s’alourdir en glas.
Qui donc était mort à Garlan?
Une idée terrible, une idée folle traversa l’esprit de Jeanne-Louise.
--Seigneur Dieu! Pourvu que ce ne soit pas lui!...
Et il lui sembla que les coups funèbres tombant deux par deux lui tintaient fatidiquement aux oreilles:
--C’est lui!... c’est lui!...
Elle essaya de courir, aiguillonnée par une soif impérieuse de savoir... Mais ses jambes se dérobaient sous elle. De faiblesse elle dut s’appuyer au talus, le front moite, le sein battant. Et voici qu’elle n’eut plus envie de rien, sinon de mourir là, sur l’heure, afin que son corps fût joint à celui de Gapit et qu’on dît d’eux, comme dans la complainte d’«Isabelle Le Cam»:
Ils ont partagé la même fosse, S’ils n’ont point partagé le même lit...
Un bruit de pieds nus dévalant au galop vers elle vint l’arracher à sa prostration. Elle feignit de reprendre sa marche. Du fond de la ténèbre verte, toute criblée de gouttes de lumière, une petite forme humaine, pelotonnée dans son élan, déboula comme un lièvre. Pour un peu, le gamin buttait contre elle. Alors seulement, elle reconnut Dorik Mélégan, l’acolyte. D’une voix saccadée, qui s’étouffait dans sa gorge, elle lui demanda, à brûle-pourpoint:
--C’est moi que tu cherches? Gapit est mort?
Et comme l’enfant de chœur ne disait mot, ahuri, l’haleine coupée:
--Parle, au nom du Christ!... Parle!...
--Gapit? s’exclama-t-il enfin, avec un rire fendu de guingois dans sa face de pleine lune, saupoudrée de taches de rousseur,--Gapit? mais c’est lui-même qui m’envoie vous dire d’arriver, d’arriver vite... Et il n’est pas en volonté de mourir, non-da!... Celle qui a trépassé cette nuit, c’est...
Jeanne-Louise n’en écouta pas davantage. Que lui importait qui avait trépassé, du moment que Gapit Quesseveur était en vie et qu’il souhaitait de la revoir!
VII
--Vous êtes bien faraude pour un jour semainier, Jeanne-Louise.
Elle répondait vaguement de la tête aux propos des commères qui la bonjouraient d’un côté à l’autre de la place. Encore qu’elle eût ralenti son pas, elle avait l’air de glisser au-dessus du sol, soulevée comme par un fluide.
La porte des Quesseveur baillait toute large, à l’extrémité du courtil, foisonnant d’herbe folle, ou, comme un blanc bouquet de mariée, le sureau déjà fleurissait. Près de franchir le seuil, la fille du Kergoz s’arrêta défaillante, prise d’une sorte de vertige de toute l’âme, dans l’émotion de cette minute suprême. Mais, avec la mystérieuse divination des malades--et des amoureux,--Gapit avait pressenti son approche.
Il appela comme en songe:
--Jeanne-Louise!...
Elle entra.
Un rayon de soleil, filtré par l’écartement des rideaux de grosse percaline qui garnissaient la fenêtre, sabrait d’une étincelante lame d’or la pénombre religieuse du logis. Des flammes roses s’allumaient de-ci de-là dans les luisants des vieux meubles. La chanson discrète d’un rouet décelait seule la présence de Gritta la veuve, dans l’angle le plus obscur de la pièce, là où s’entassaient, en hiver, les fagots d’ajonc.
De son lit, Gapit tendit la main à Jeanne-Louise, qui la pressa légèrement. Ce furent, en cet instant solennel, toutes leurs effusions. L’héritière s’assit sur le banc-dossier où elle avait passé tant de veilles, expié tant de remords, agité tant de rêves. Elle n’osait attacher ses yeux sur Gapit. Lui, en revanche, l’enveloppait, la couvait tout entière du regard profond et chaud de ses prunelles pâlies. Et il y avait entre eux un silence plein de choses ineffables, une communion enchantée.
Le jeune homme, à la fin, prit la parole:
--Ainsi, murmura-t-il d’un ton si faible qu’on eût dit un souffle, ainsi, c’est vrai que tu consens à être mienne?