Part 4
Je le regardai, anxieux. Où voulait-il en venir? Par quelle aberration soudaine osait-il parler de «bonne nouvelle» dans cette maison, devant ces hommes, au sortir de l’épouvantable récit dont nous étions encore tout frémissants, et à la lueur des cinq cents torches vengeresses qu’une implacable Némésis forestière brandissait sous nos yeux et presque à notre face, dans la nuit?... En prononçant les derniers mots, il s’était rapproché de la jeune fille, de façon à se placer entre elle et le chef sabotier qui, instinctivement, s’était reculé jusqu’au mur.
--Pendant que tu trottais aux Pierres-Longues, devine, ma belle, de quoi nous causions ici?
Jeanne Rouzès inclina sur sa guimpe son visage sérieux, rosé par sa course nocturne, et que la fine coiffe carhaisienne ourlait d’une blancheur.
--Je n’aurais pas grand mérite à cela, monsieur le maire... La vieille des Pierres-Longues ne m’a pas caché que Jozon Skan faisait pour moi, ce soir, à Kerveltrec une chose que jamais sabotier n’a faite pour personne...
--Ah! Et laquelle donc?
--Braver, au péril de sa vie, pour l’amour de ma réputation, la justice des gens du bois, en vous révélant le nom du «cousin» qui, tous les ans, boute le feu au Barroz.
--En effet, Jeanne, reprit au plus vite Hernoy; mais je gage que la vieille ne t’a pas confié ce que son fils adoptif m’a chargé de demander à ton père en échange.
--Non.
--Eh bien! va lui dire que, puisque ton père l’accepte pour gendre, tu l’acceptes aussi pour mari.
--Oh! du profond de mon cœur! soupira-t-elle, en tournant vers Jozon Skan ses beaux yeux graves où des larmes montaient.
Avant que le chef sabotier eût eu le temps de se reconnaître, le maire lui avait poussé Jeanne Rouzès dans les bras. Il demeura une seconde devant elle, indécis et comme courroucé. En cette âme de sauvagerie et de passion les forces ennemies se livraient sans doute un assaut suprême. Brusquement, il laissa rouler sa lourde crinière d’or sur l’épaule de la jeune fille, lui étreignit la taille de ses deux mains et fondit en sanglots.
Claude, cependant, avait empoigné le garde par sa blouse:
--En route, Bertrand Rouzès! N’oublions pas que la forêt brûle et que notre place est au feu!...
VIII
C’est par une lettre de Claude Hernoy que s’ouvrent ces pages; c’est également une lettre de lui qui va les clore. Voici ce qu’il m’écrivait à la date du 25 avril, onze jours juste après notre émouvante arrivée à Saint-Servais:
«... Quant à la brûlerie du Barroz, vous pouvez dire: Paix à ses cendres! Je viens, ce matin même, lundi de la Quasimodo, de proclamer «unis par le mariage» Jeanne-Marie-Émilie Rouzès et Joseph Broudic, surnommé Jozon Skan. Le conjoint est porté dans l’acte comme exerçant la profession de garde-forestier au lieu-dit de Kerveltrec, en cette commune. Oui, celui qui s’était juré de détruire le Barroz a prêté, la semaine dernière, le serment de le protéger. Je n’ai pas craint de certifier aux propriétaires que, sous la gérance du jeune druide, comme vous l’appeliez, la forêt ne brûlerait plus. Et, sur cette assurance, ils ont accordé à Bertrand Rouzès une pension de retraite qui lui permettra de retourner en son pays de Carhaix planter ses choux. De sorte que, pour m’exprimer comme dans nos parages, tout le monde _sont_ contents. J’imagine que vous le serez autant que votre
»CLAUDE HERNOY.
»_Post-scriptum._--Au nombre des arbres de haute futaie marqués pour tomber à la prochaine coupe d’automne se trouve, paraît-il, le «hêtre aux fourmis». _Amen_.»
LE SONNEUR DE GARLAN
A Mademoiselle Sophie Godet.
I
C’est une vieille petite paroisse, là-bas, au fond du pays morlaisien, dans la direction de la mer, sur le versant méridional de la combe du Dourdu.
Une ceinture de collines l’enveloppe et l’isole. Elle est là, comme nichée dans un creux de verdure, à l’écart des routes passantes. N’était la pointe aiguë de son clocher, n’étaient surtout les gracieux carillons qui s’en échappent aux dimanches et jours de fêtes gardées, rien ne révélerait au monde son existence. Son joli nom de Garlan lui vient, à ce qu’il paraît, d’un vieux saint oublié dont vous chercheriez vainement la vie dans le Propre du diocèse.
De la mémoire même de saint Garlan il ne subsiste que ce dicton:
_An ôtro Sant Garlann A rê cleïer aour gant bleuniô lann._
Ce qui veut dire: «Monseigneur saint Garlan fabriquait des cloches d’or avec les fleurs de l’ajonc.» D’où il est permis d’inférer qu’il goûtait fort ce genre de musique et que les Garlantais lui doivent, pour une bonne part, la tradition des belles sonneries, qui est toute la gloire de leur bourgade.
Cette bourgade se compose, au total, de l’église, du presbytère, de l’école mixte, et d’un chapelet de maisons basses, égrenées autour du cimetière qui promène sur leurs antiques chaumes moussus l’ombre dense de ses grands ifs.
Dans l’une d’elles, que voile à demi une épaisse touffe de sureau, habitait, il y a quelque cinquante ou soixante ans, Agapit Quesseveur, plus souvent désigné par le sobriquet affectueux de Gapit,--abréviation de son étrange prénom.
Il avait commencé, tout adolescent, par entrer en apprentissage à Morlaix.
Morlaix,--la ville des cigarières,--est aussi, comme chacun sait, la capitale des tonneliers. Dans la profondeur des hautes bâtisses moyenâgeuses de la rue des Nobles ou de la rue des Archers se creusent des espèces d’arrière-cours où les sombres maçonneries qui les encadrent entretiennent une constante humidité de sépulcre et ne laissent pénétrer qu’un filet de jour spectral, tombé du mince hublot de ciel que découpent les toits en surplomb. Des ombilics, des scolopendres, de frêles fougères d’eau accrochent leurs végétations malades aux parois suintantes des murs. L’odeur aigre des vieilles murailles, entassées sur un dallage toujours gras d’une boue noirâtre, s’y mêle au moisi des siècles, au relent de décomposition qui s’exhale des caves souterraines, glaciales et putrides comme des égouts désaffectés.
Cinq, six années durant, Gapit Quesseveur avait besogné, en qualité d’apprenti tonnelier, dans une de ces basses-fosses, et déjà le bruit courait à Garlan qu’il allait recevoir une paie de compagnon,--avant même d’avoir atteint l’âge de la conscription,--lorsqu’un après-midi de septembre, vers l’époque de la Foire-Haute, on l’avait vu rentrer au village, en charrette, allongé sur une botte de paille et si différent de lui-même qu’il en était devenu méconnaissable. Vous eussiez dit son fantôme. Il avait fallu le descendre de la voiture et le transporter à bras jusqu’à son lit, comme un blessé, comme un moribond...
Longtemps il était demeuré dans l’impossibilité de se mouvoir, les membres travaillés d’un mal secret qu’une rebouteuse, mandée de Plougaznou, avait déclaré sans remède.
Cela lui était arrivé tout d’un coup, sans qu’il sût comment. Une nuit, il avait rêvé qu’on lui sciait les os et, le lendemain, il avait constaté avec épouvante que ni ses jambes, ni ses mains ne lui obéissaient plus.
Le sentiment unanime fut qu’il y avait du surnaturel dans son cas. Les gens de la ville avaient dû lui jeter un sort.
Sa mère, veuve, et qui de quatre enfants n’avait conservé que lui, le soigna du mieux qu’elle put, avec des onguents de bonne femme, des oraisons compliquées et des pèlerinages aux sanctuaires les plus réputés de la région, particulièrement à Notre-Dame du Rélecq dont elle balaya la chapelle, selon le rite, par trois lundis consécutifs.
Au bout de quelques mois de ce régime, et sa jeunesse aidant, Gapit Quesseveur se rétablit.
Il se rétablit, mais resta chétif et contrefait, la taille comme cassée en deux par le milieu des reins, les épaules déviées, le col infléchi en avant du torse,--objet d’étonnement et de commisération pour les personnes de son voisinage que déconcertait toujours un peu l’inquiétante anomalie de cette tête de jeune homme sur ce corps de vieillard.
Il fut des semaines sans se risquer hors du courtil familial: son infortune lui pesait comme une honte.
Le recteur lui apportait de temps en temps les consolations d’usage:
--Il n’est que de se soumettre à la volonté de Dieu, mon enfant.
Il hochait la tête, murmurait:
--N’empêche que je serai toujours un propre à rien.
Mais ce n’était pas cette pensée dont il souffrait le plus: il y en avait une autre, tout au fond de lui, qu’il n’eût jamais avouée, pas même en confession à l’article de la mort, et qui, la nuit, le tenait éveillé de longues heures à sangloter, sangloter sans fin, la face enfouie dans son traversin de balle d’avoine...
* * * * *
Peu à peu, cependant, il prit sur lui de sortir, de se montrer; et, pour n’être pas complètement à la charge de sa mère, «Gritta la veuve», dont les ressources étaient plus que modestes, il se procura quelques vagues besognes domestiques, comme d’éfibrer du chanvre ou de teiller du lin. Bientôt, s’aguerrissant, il porta ses services dans la bourgade, là où il ne s’agissait que d’un petit coup de main à donner. On le vit, à la forge, tirer le soufflet; chez le sabotier, affûter les tarières et les gouges; à l’église, cirer le chœur ou ranger les chaises autour des piliers, sous la direction de Jannou, le sacristain; mais surtout, les jours de baptêmes ou d’enterrements, doubler Justin Lissillour, le sonneur, pour carillonner les _Te Deum_ ou marteler les glas.
Les cloches lui étaient des amies et des confidentes: elles accueillaient sa peine et la berçaient, en l’étourdissant.
A exercer ainsi sa faiblesse, il lui sembla que les forces lui revenaient, il rêva d’une résurrection possible: l’espoir, le désir violent de la santé ranimaient ses énergies éteintes.
Un dimanche de juillet, il alla jusqu’à se faire beau, comme avant sa maladie, et parut à la grand’messe. Il crut remarquer, pendant l’office, qu’on ne le regardait plus avec les mêmes yeux de commisération. Ce fut chez lui plus que du soulagement, presque de l’orgueil.
Dans le cimetière, à l’issue de la cérémonie, il se mêla aux groupes des autres jeunes hommes, ses camarades d’antan, échangea des bonjours avec les figures de sa connaissance, s’enhardit à ne point détourner la tête lorsque les jeunes filles débouchèrent du porche pour se répandre parmi les tombes. Une d’elles, l’apercevant, vint à lui:
--Dieu merci, vous voilà sur pied, Gapit Quesseveur, dit-elle d’une voix joyeuse dont le timbre le pénétra jusqu’aux moelles.
--Oui, Jeanne-Louise, balbutia-t-il.
Ce fut tout ce qu’il put répondre. Il se tenait devant elle, pâle, la gorge sèche, tout son sang formant boule dans son cœur étranglé. Alors, Jeanne-Louise fut comme gênée, elle aussi, et, feignant de chercher quelqu’un des yeux dans la foule, elle jeta d’un ton rapide où perçait une légère nuance d’embarras:
--Puisque vous êtes bien à présent, si vous passez à notre porte, entrez boire un verre de cidre, n’est-ce pas, Gapit?
Il répondit pour la seconde fois:
--Oui, Jeanne-Louise.
Déjà elle s’éloignait par une allée transversale. Il vit son châle vert et sa coiffe blanche s’effacer derrière les ifs... «Puisque vous êtes bien à présent», avait-elle dit. Oh! comme il eût voulu courir après elle, la saisir par le bas de sa robe, lui crier, les mains jointes: «Ayez pitié, Jeanne-Louise! Il n’est pire souffrance que d’aimer!...»
II
Il avait connu Jeanne-Louise Mével sur les bancs du catéchisme; ensemble ils avaient fait leurs trois communions, et, bien souvent, sous le prétexte de chercher des nids, il l’avait accompagnée, avec d’autres fillettes du même parage, le long du chemin creux qui menait du bourg à la tenue du Kergoz où, depuis des générations, les Mével étaient fermiers.
Leurs deux pères avaient été liés d’une vieille amitié de régiment. Lorsque, à treize ans, Gapit avait perdu le sien, Pierre Mével, qui portait la croix à l’enterrement, avait proposé à la veuve de prendre l’orphelin chez lui, comme gardeur de vaches, si toutefois il se sentait du goût pour les travaux de la terre.
--Mais, voyez-vous, avait-il ajouté, il n’y a plus grand’chose à faire de ce côté-là, si ce n’est misérer. A la place de votre garçon, qui est intelligent et qui a de l’école, moi, j’irais en ville quérir un gagne-pain, sinon moins fatigant, du moins plus profitable.
A l’appui de son dire il avait cité l’exemple d’Yvon Scolan, «celui qui fut valet de charrue chez les Porzamparc». Un beau matin, le gaillard avait planté là le soc, secoué, à la lisière du champ, la glèbe de ses sabots, et joué des jambes vers Morlaix, muni des quatre sous qu’il avait en poche.
--Il y est aujourd’hui maître-tonnelier, possède pignon sur rue et de bon bien au soleil. Comme il était du cousinage de ma défunte femme, je peux, si vous en êtes d’avis, lui toucher un mot au sujet de votre garçon... La tonnellerie est un métier qui va toujours... D’ailleurs, qu’est-ce qui empêchera Gapit, son apprentissage terminé, de s’établir à Garlan? Dans un terroir à pommes, comme est le nôtre, ce n’est sûrement pas l’ouvrage qui lui manquera.
Ce dernier argument avait eu raison des répugnances de Gritta Quesseveur à se séparer de son fils. Gapit, lui, eût préféré paître, sa vie durant, les troupeaux de Pierre Mével, sans autres gages que la nourriture, pourvu qu’il lui fût accordé de la prendre à la même table que sa petite amie de catéchisme. Mais le fermier du Kergoz, gouverneur de la fabrique paroissiale, était un de ces hommes considérables dont on ne discute point les oracles, lorsqu’ils vous font l’honneur de s’intéresser à vous.
Séance tenante, il avait été décidé que l’orphelin s’expatrierait.
--Quand tu en seras à gagner tes trois francs par jour, repasse au Kergoz, lui avait dit Pierre Mével en guise d’au revoir:--si, à ce moment-là, tu aimes encore à dénicher les oiseaux, il y aura peut-être, par ici, une tourterelle pour toi.
Il avait suffi de cette phrase pour dissiper la mélancolie de Gapit Quesseveur. Il était parti, le cœur vaillant, son mince baluchon d’exilé sur l’épaule, roulé dans un mouchoir de coton bleu.
Il était parti... Et voici qu’il était de retour, hélas!... non pas lui, mais la ruine de ce qu’il avait été, et, qui pis est, une ruine où s’était enraciné, d’autant plus vivace, son premier, son unique amour d’enfant!...
Car il l’avait toujours aimée, éperdument aimée, cette Jeanne-Louise Mével, et c’était de l’aimer désormais sans issue qui faisait sa torture intime, son vrai mal. Jamais il ne les gagnerait, les trois francs par jour; jamais elle ne serait pour lui, la tourterelle du Kergoz.
Quelle apparence, en effet, que Pierre Mével?... Et pourquoi pas, après tout? Est-ce que, sans lui, sans son conseil funeste, Gapit Quesseveur ne serait pas, à cette heure, un homme comme les autres, mieux tourné et plus «capable» que beaucoup d’autres? N’était-ce pas sur les instances du fermier, et pour mériter Jeanne-Louise, qu’il s’était précipité au-devant de son mauvais destin? Alors!... On a beau régner en maître au Kergoz, il faut tout de même compter avec sa conscience de chrétien, et celle de Pierre Mével n’était certainement pas sans lui répéter: «Tu avais naguère promis ta fille à Gapit, comme une récompense; tu la lui dois aujourd’hui, comme un dédommagement.»
* * * * *
Ainsi ruminait l’infortuné, en regagnant le logis, après la scène du cimetière.
L’élan de Jeanne-Louise vers lui l’avait comme soulevé au-dessus de lui-même.
Non, décidément, tout n’était pas désespéré.
Eût-elle témoigné une joie si sincère de le revoir sur pied, comme elle avait dit, si, à son exemple, elle n’était demeurée fidèle à leurs sentiments d’autrefois? L’eût-elle prié à se désaltérer au Kergoz, ne fût-ce qu’en passant, si le spectacle de sa disgrâce physique lui avait inspiré quelque aversion?
Et, au surplus, pourquoi ne s’en irait-elle pas comme elle était venue, cette disgrâce? Pourquoi ne réussirait-il pas à la vaincre? Pourquoi ne redeviendrait-il pas la belle plante humaine, robuste et droite, qu’il était hier encore, avant que l’humidité des caves morlaisiennes n’eût aigri sa sève et noué ses rameaux? Qui veut peut. Et il avait une telle envie, une telle fureur de vouloir!...
En lui-même, il se jura:
«Le Gapit Quesseveur qui reprendra le chemin du Kergoz n’aura plus la tête sur le côté, ni le corps de travers.»
Le soir, Gritta disait à Philomène Jannou, la femme du sacristain, sa voisine:
--Écoutez-le!... J’ai idée que c’est la vertu de la grand’messe qui opère en lui.
Dans l’ombre odorante du sureau, devant le couchant doré que fauchaient des vols d’hirondelles, Gapit fredonnait en sourdine l’air du _jabadaw_ qui est la danse des noces au pays de Garlan.
III
A quatre ou cinq mois de là, dans le courant de l’hiver, comme le fils et la mère achevaient le souper au coin de l’âtre, un grêle tintement de clochette au dehors les fit tressaillir.
--Le Bon Dieu qui va chez quelqu’un, soupira la veuve en se signant.
Elle supputait encore chez qui ce pouvait être, quand, brusquement, la porte s’entrebâilla.
--Gapit! cria du seuil une voix qu’ils reconnurent aussitôt pour celle du recteur.
Effectivement, messire Guéguen, le desservant de la paroisse, se tenait sur le pas de l’entrée, revêtu de son surplis. Gritta s’empressa de lui épousseter une chaise, avec son tablier.
--Non, non, protesta-t-il, je ne m’assieds pas... Un mot seulement... Je viens d’administrer Justin Lissillour...
Le jeune homme ne put retenir une exclamation désolée:
--Quoi? Justin... Justin le sonneur?
--Oui... un coup de sang... C’était un excellent serviteur, mais il buvait trop: je lui avais toujours prédit qu’il finirait comme ça... Dieu lui a tout juste laissé le temps de se repentir et de te recommander à moi pour son successeur. D’après lui, tu es doué comme pas un pour les cloches... Ça t’irait-il de les avoir à sonner?
Avant que Gapit eût ouvert la bouche, sa mère avait déjà répondu:
--Pouvez-vous le demander?... Dites que jamais il n’aurait osé rêver une pareille bénédiction!
De fait, c’était l’avenir assuré.
Sans être lucrative, la fonction rapportait bon an mal an une pièce de quatre cents livres. Car, si les émoluments fixes étaient insignifiants, il y avait le casuel, il y avait surtout les quêtes à domicile.
«J’ai de quoi faire vivre un ménage», se dit Gapit Quesseveur, comme il rentrait chez lui, le surlendemain, après s’être essayé à sa première grande sonnerie pour les funérailles de Justin Lissillour.
Il fut très vite un incomparable sonneur. La souffrance avait affiné ses nerfs et comme éveillé en lui des sens d’artiste. Il s’était pris d’un culte pour ses cloches. Il conversait avec elles, comme avec des Esprits de l’air, s’initiait à l’âme multiple enfermée dans leur métal, s’appliquait en toute occasion à tirer d’elles des accords inentendus.
--Ne dirait-on pas qu’il les fait parler, et dans le langage des anges encore!... s’écriaient, aux jours de fêtes, les gens de Garlan, émerveillés.
C’était vrai à la lettre.
Mais, lorsque Jeanne-Louise Mével était de grand’messe, elles ne parlaient pas seulement, elles chantaient, elles s’égosillaient, elles s’exaltaient en un prestigieux épanouissement d’harmonies. La grosse cloche surtout, qu’on appelait le _Salve_, roulait des vibrations si pleines et si profondes qu’elles semblaient le bruit d’une mer aérienne, déferlant aux grèves de l’espace.
Ainsi Gapit Quesseveur, par les voix retentissantes du bronze, publiait à tous les vents le secret d’amour qu’il ne pouvait ni garder pour lui seul, ni partager avec un autre humain.
Adossé au mur du porche, sous les cloches encore agitées d’une ondulation serpentine, il demandait à Jeanne-Louise, quand elle sortait parmi ses compagnes, à l’issue de l’office:
--Avez-vous trouvé que c’était bien, aujourd’hui?
--Très bien, Gapit, admirablement bien, répondait-elle avec un joli mouvement de la tête qui ramenait dans l’esprit du jeune homme l’image de la tourterelle.
* * * * *
Le printemps arriva. Les premières verdures hésitantes tissèrent leurs trames encore fragiles aux cimes du pays boisé.
C’était l’usage de la paroisse que le sonneur fît dans la semaine sainte l’une des deux quêtes auxquelles il avait droit, celle qu’en raison du temps pascal on nommait «la quête des œufs».
Gapit Quesseveur s’était promis de renoncer à la sienne plutôt que de se présenter à son désavantage chez les hôtes du Kergoz. Mais, à se balancer pendant des mois, suspendu aux câbles des cloches, quelque chose de leur élasticité s’était comme insinué dans ses membres. Les nœuds de ses reins et de son échine s’étaient relâchés. Une sève vivante sourdait confusément jusque dans les parties les plus desséchées de son être.
Dès le lundi des Rameaux, il se mit donc en route; et, les trois jours qui suivirent, on ne rencontra plus que lui par les petits chemins accidentés, aux talus fleuris de jonquilles et de primevères, ou sur les sentiers frayés d’une ferme à l’autre dans le vert tendre des blés naissants. Il allait de seuil en seuil, partout salué d’une parole de bienvenue, partout comblé de rustiques offrandes.
Le jeudi soir, cependant, il n’avait pas encore approché du Kergoz. Plus d’une fois, il s’était arrêté au sommet des collines avoisinantes pour contempler, avec un singulier mélange de plaisir et d’angoisse, les fines cheminées anciennes, blanchies à la chaux, qui, pareilles à des «amers», dominaient la houle des jeunes feuillages. Il aspirait de toute son âme vers ce logis et, néanmoins, reculait sans cesse l’instant, pour lui si décisif, où il en franchirait la porte.
Enfin, le Vendredi Saint, il s’arma de courage.
Il faisait une matinée radieuse, exquisément tiédie par les haleines du large: un ciel délicat, où des nuages roses s’éparpillaient comme des pétales de fleur,--un vrai printemps de fiançailles.
Dans la cour du manoir, le sonneur croisa Jeanne-Louise, qui se dirigeait vers les étables avec un faix de luzerne mouillée entre ses bras nus, les manches retroussées au-dessus des coudes.
--Ah! c’est vous, Gapit, dit-elle.
Et, laissant glisser la provende qui s’étala comme un flot d’émeraude à ses pieds, elle le précéda dans la maison. Pierre Mével, assis à la grande table de la cuisine, déjeunait d’une tranche de pain de seigle, graissée de lard. Il essuya sa main droite à son genou et la tendit au visiteur:
--Bonjour, prononça-t-il. Prends place vis-à-vis de moi et mange... Toi, fille, apporte-nous du cidre frais.
Il en versa deux pleines écuellées.
--A ta santé, mon gars!... Je commençais croire qu’on ne te verrait plus au Kergoz!
Gapit, qui s’apprêtait à boire, redressa la nuque pour répondre:
--Ce n’est pas l’envie qui m’a manqué... J’ai eu beaucoup de chagrins, Pierre Mével.
--Oui, je sais... ta maladie... Tu n’as vraiment pas eu de chance! Nous le disions encore ces temps derniers, n’est-ce pas, Jeanne-Louise?
Cette allusion à sa «maladie», faite sur un ton d’apitoiement banal et devant celle qu’il aimait, blessa au vif la fierté du jeune homme.
Il protesta, presque avec véhémence:
--Je n’ai plus de mal nulle part et, pour la moisson d’août, je serai aussi gaillard que si je n’avais jamais été souffrant... C’est le recteur qui me l’a dit, ajouta-t-il plus doucement, non sans rougir un peu de ce mensonge.
--Dieu le veuille! articula le fermier. Et, après tout, il n’y a rien dont on ne puisse guérir, à ton âge.
Mais dans ses yeux se lisait l’incrédulité qui était au fond de sa pensée, et toute son attitude trahissait le mépris inconscient du campagnard robuste pour l’infirme.
Il y eut un silence pénible. La jeune fille, par compassion pour son ami d’autrefois, intervint:
--Ce qui est sûr, c’est que vous êtes le contraire d’un manchot. Jamais il n’y avait encore eu à Garlan de sonneur tel que vous. Cela, il n’y a qu’une voix dans la paroisse pour le déclarer.
Les prunelles de Gapit Quesseveur brillèrent d’un éclat reconnaissant.
--Oui, n’est-ce pas que mes cloches m’obéissent? s’écria-t-il.
--Comme des servantes, à la vérité.