Part 3
--Ces gens des bois, déclarait mon ami, ne sont pas faits comme tout le monde. Ils ont une existence, des mœurs et des idées à part. Ils arrivent, séjournent quelques saisons, puis reprennent leur vol. Ce sont des oiseaux de passage. Le plus souvent ils ne connaissent pas eux-mêmes leur état civil. A force de s’appeler entre eux par des sobriquets, ils en viennent à ne plus savoir leur nom véritable. Ce qui ne les empêche pas de se tenir pour inébranlablement solidaires les uns des autres et comme liés par une espèce de fraternité mystique plus forte que toutes les parentés. Chez les ouvriers du sabot, le titre consacré est celui de «cousins». Et, à l’abri de ce cousinage-là, ils sont assurés d’une protection, d’un refuge contre toutes les polices et toutes les justices du monde... Très sympathiques, du reste, pour l’ordinaire; les plus probes et les plus loyaux des hommes. «La parole du sabotier est aussi sûre que son coup de hache», dit le proverbe... Il n’y a que les gardes avec lesquels ils fassent mauvais ménage, quand ceux-ci se montrent par trop hargneux et tracassiers, comme ce fut longtemps le cas pour le vieux sanglier de Kerveltrec... Car il n’a pas toujours été commode, Bertrand Rouzès... C’est seulement depuis une dizaine d’années qu’il a mis de l’eau dans son vin, et pour noyer d’anciens remords, insinuent les méchantes langues.
--Et les anciennes rancunes, elles, n’ont pas désarmé?
--Il faut croire.
--L’étrange est qu’elles aient attendu, pour ouvrir le feu, si j’ose dire, la présence de Jozon Skan parmi vos administrés.
--Tout cela n’est pas net, évidemment... Mais voici Kerbernès et l’amorce du chemin des charrois, au bout duquel est la clé du mystère.
Un vrai chemin de croix, ce chemin des charrois, d’autant plus rude à gravir qu’on y voyageait à l’aveuglette. Le ciel, les étoiles, la demi-clarté des vapeurs nocturnes, tout s’était évanoui, brusquement intercepté par la grande ténèbre forestière, par le règne du noir absolu. Heureusement que Claude avait, selon son expression, des yeux de boisier à l’extrémité de ses deux orteils. Ses facultés de nyctalope nous permirent d’escalader sans trop d’encombre l’espèce de cap, détaché en vedette, que couronnent les débris du gigantesque dolmen ruiné désigné dans le pays sous le nom de Roche à l’Hermite.
--Par ici, prononça une voix qui n’était pas celle du maire.
Couché à plat ventre sur une des pierres, Jozon Skan nous guettait au lieu fixé. Il nous tendit la main pour nous hisser jusqu’à lui. Ce ne fut pas, je l’avoue, sans un certain soulagement que j’émergeai de l’océan d’arbres.
--Regardez, dit le jeune homme, quand, avec son aide, j’eus gravi le sommet du bloc druidique.
Je n’essaierai pas de dépeindre ce que je vis. J’assistais au déroulement d’une hallucination dantesque. C’était comme un sabbat de flammes ruées en cercle à l’assaut de la forêt. Elles s’élançaient, couraient, bondissaient, félines et monstrueuses, tantôt confondues, tantôt séparées, chacune ayant sa forme, sa couleur diabolique et, en quelque sorte, son geste de destruction. Celles-ci rampaient comme des serpents; celles-là fendaient les airs comme des hippogriffes. Au centre du brasier, des troncs à demi consumés se dressaient, exhibant les moignons calcinés de leurs maîtresses branches: on eût dit un peuple de croix et de gibets sacrés, tout un immense Golgotha en feu. Sur le pourtour, la futaie encore indemne s’apprêtait à subir le même destin, immobile et comme figée dans une stupeur tragique, cependant que des cris, des appels humains décelaient par intervalles l’obscur grouillement des équipes de travailleurs s’escrimant, sous bois, à circonscrire le fléau.
--N’est-ce pas que c’est réussi? fit, à côté de moi, le chef sabotier.
--Il ne nous manque plus que de savoir à qui offrir nos compliments, répondit Hernoy.
Jozon Skan s’était faufilé dans une anfractuosité des roches. Quand il reparut au pied de l’éboulis, il balançait à son poing une petite lanterne allumée.
--Venez, dit-il.
Il nous précéda dans une sente sinueuse, encaissée, où pleurait faiblement un bruit d’eau, et nous mena ainsi, tout d’une traite, jusqu’à un «placître», une manière de rond-point gazonné que des hêtres lisses, aux tons marbrés, entouraient comme les colonnes monumentales d’un péristyle. Là, il attendit une minute que nous l’eussions rejoint; puis, marchant droit à l’un des beaux arbres blancs:
--Approchez-vous, monsieur le maire, et lisez.
La lumière de son fanal, projetée au niveau de son front sur l’écorce, nous découvrit l’entaille profonde d’une inscription plutôt barbare, et dont les boursouflures de la sève avaient encore défiguré les lettres. Claude préféra me céder le pas:
--C’est votre métier, mon cher, de déchiffrer les vieilles écritures.
Je parvins, non sans peine, à épeler:
VENDREDI SAINT, 1884.
--C’est bien cela, confirma le chef sabotier.
--Mil huit cent quatre-vingt-quatre, ma dernière année de régiment, dit Claude. Et que signifie cette date sur ce hêtre? demanda-t-il à Jozon Skan.
--C’est justement la question que vous poserez, s’il vous plaît, au garde de Kerveltrec.
--Et s’il fait mine de ne rien savoir?
--Je serai là pour lui rafraîchir l’entendement, prononça d’une voix sourde le jeune homme, en reprenant la tête de notre caravane à travers le hallier.
VI
Nous n’avions pas encore débouché dans la clairière où sont groupés les bâtiments de Kerveltrec, que les chiens, par leurs aboiements, avaient dénoncé notre arrivée.
--Paix, les bêtes! cria Jozon Skan.
Au même instant, la porte de l’habitation s’ouvrit toute grande et, dans le cadre éclairé, se dessina la svelte silhouette d’une jeune fille.
--C’est monsieur le maire, Jeanne..., avec un de ses amis, qui est aussi de vos connaissances, prévint le chef sabotier.
La fille du garde nous introduisit dans la cuisine et nous avança des sièges.
--Mon père est au feu, dit-elle, mais je vais le sonner.
Elle saisit une de ces trompes qui sont en usage dans les fermes bretonnes sous le nom de _corn-boud_ et, campée sur le seuil, en tira trois mugissements prolongés que répercutèrent au loin les échos des bois. Comme elle revenait vers nous, Jozon Skan la retint par la manche de son «justin» de drap noir, lamé de velours, à la mode des femmes de Carhaix:
--Je ne suis pas remonté dîner aux Pierres-Longues, Jeanne, et ma mère nourrice ne doit pas être tranquille. Est-ce que ça vous ennuierait de détacher un des chiens et d’aller dire à la pauvre chère vieille qu’elle ne se tourmente pas d’idées folles, que je suis avec monsieur Hernoy?
--Bien sûr que non, fit-elle avec élan..., si toutefois ces messieurs ont l’obligeance d’attendre mon père sans moi... D’ailleurs, il ne saurait tarder...
--Va, va, ma fille, répondit Claude. Il est plus doux d’obéir à un fiancé qui demande qu’à un mari qui commande.
Elle nous gratifia d’un bonsoir rapide et s’esquiva.
--C’est exprès que tu l’as renvoyée, Jozon? interrogea mon ami.
--Exprès. Les oreilles des enfants ne sont pas faites pour entendre les péchés des pères.
Ces mots furent suivis d’un silence qu’aucun de nous n’éprouva le désir de rompre. Le jeune homme s’était rencogné entre une armoire et la muraille, dans l’angle le plus reculé de la pièce. Le maire et moi nous avions pris place de part et d’autre de la table, sur laquelle brûlait une chandelle fumeuse, plantée dans un haut support de fer-blanc. Au dehors, le ronflement de l’incendie grondait par intermittences, comme un tonnerre souterrain, et d’effrayantes fulgurations balafraient le ciel. Quinze, vingt minutes s’écoulèrent qui me parurent une éternité.
Enfin des pas retentirent, martelant le sol, et le garde entra. De sa casquette de chasse à la pointe de ses bottes, il n’était que fange et souillure. Il se dégageait de lui une odeur composite qui sentait le bois roussi, la feuille morte et la glèbe fraîchement labourée.
--Je ne vous offre pas la main, messieurs, et pour cause, dit-il. Je ne suis pas à toucher avec des pincettes.
Il était venu s’appuyer à la table, sans avoir remarqué Jozon Skan. Mais l’absence de sa fille l’étonna.
--Comment! Vous êtes seuls? Où donc a passé Jeanne?
Il s’apprêtait à la héler; le maire l’arrêta:
--C’est principalement pour nous laisser seuls qu’elle est sortie... Nous avons à converser de choses sérieuses, Bertrand.
--Dites de choses abominables, monsieur le maire, de choses dont on n’aurait même pas l’idée au pays des sauvages... Ah! poursuivit-il, en m’interpellant, vous la revoyez dans un joli état, votre forêt de Saint-Servais! Et vous pouvez être fier de vos compatriotes! Parlons-en! Toute une coupe du Barroz en flammes; mes plus beaux sujets fauchés, pulvérisés, anéantis; moi, mes trente-cinq ans d’infatigable surveillance flambés du même coup: car, dans notre administration, un incendie, c’est une mauvaise note; deux, c’est l’avertissement définitif; et le troisième, c’est la carrière brisée, c’est votre serviteur chassé de Kerveltrec et flanqué à la porte du bois, comme un incapable, comme un malpropre! Voilà, cependant, leur œuvre, à ces bandits! Et tout cela, pourquoi? Parce que j’ai une fille, monsieur...
--Pardon, Bertrand, interrompit Claude, permettez-moi de vous rappeler que les pistes indiquées par vous, lors du dernier attentat, ont dû être abandonnées toutes, après enquête... Peut-être serait-il temps de chercher ailleurs... Si les dédains de Jeanne ont pu froisser quelques galants, combien d’animosités autrement farouches et tenaces n’avez-vous pas dû vous créer, vous, Bertrand Rouzès, durant ces trente-cinq années d’étroite, de vigilante garde, que vous évoquiez tout de suite et dont je tâcherai, pour ma part, que vous ne perdiez pas le fruit! Je n’avance rien d’excessif ni de désobligeant pour vous, n’est-ce pas? en disant que vous avez rarement été pitoyable aux braconniers, aux tendeurs de collets et même aux ramasseurs de bois mort.
--Je faisais mon métier en conscience, grommela le forestier, en ramenant à lui de dessous la table un antique billot de chêne sur lequel il s’assit lourdement.
--Vous y apportiez, paraît-il, plus de zèle que tous vos confrères réunis... J’ai entendu plus d’une fois se plaindre de votre dureté et souhaiter qu’il vous arrivât malheur.
--Il est difficile de contenter tout le monde et son maître. Qui fait bonne garde a souvent à mordre, et ce ne sont pas les chenapans qui manquent en forêt... Mais les maraudeurs qui vivent du bois n’auraient pas la stupidité d’y mettre le feu... Puis, soyez juste, monsieur le maire: à supposer que j’aie eu la dent prompte autrefois, il y a, par contre, belle lurette que je feins tout au plus d’aboyer.
--J’en conviens, Bertrand: je n’ai pas oublié la véritable action de grâces qui s’éleva, de Saint-Servais à Saint-Nicodème, quand on sut quel changement inespéré s’était produit en vous.
--Et c’est le moment où l’on n’a plus qu’à se louer de moi que l’on choisirait pour me nuire avec cet acharnement! Savez-vous qu’il y a douze ans, oui, douze ans, monsieur le maire, que je n’ai pas dressé un seul procès-verbal!
Tout décidé que je fusse à me confiner dans mon rôle de comparse muet, je ne sus pas réprimer une observation:
--Douze ans, dites-vous?
C’était exactement l’intervalle écoulé entre la date de 1896, où nous étions, et celle de 1884, inscrite sur l’arbre du rond-point. La même réflexion se présenta sans doute à l’esprit de Claude, car il attrapa, comme on dit, la balle au bond:
--Voilà précisément ce que nous aurions intérêt à examiner ensemble. Douze ans, cela nous reporte, si je ne me trompe, à 1884. Eh bien! je vous le demande, et je vous supplie de me répondre à cœur ouvert: qu’est-ce donc qui s’est passé d’extraordinaire au placître des Grands-Hêtres, le jour du Vendredi Saint 1884?
La question atteignit le vieux garde comme un coup de poing en pleine poitrine. Il se cramponna des deux mains au rebord de la table et, les lèvres tremblantes, la langue pâteuse, bredouilla:
--Le placître des Grands-Hêtres... Le Vendredi Saint...
Mais, par un violent effort sur lui-même, il se ressaisit:
--Quelle histoire est-ce là, monsieur le maire?
--Je suis monté chez vous pour l’apprendre de votre bouche, Bertrand. J’ai la certitude qu’elle renferme le secret de tous ces incendies et qu’elle seule peut nous mettre sur la trace des vrais coupables... Au nom de la forêt martyrisée, au nom des cinq ou six cents arbres qui agonisent là-bas, faites appel à vos souvenirs, je vous en conjure, et parlez!
Le vieillard eut une seconde d’hésitation, glissa un regard oblique vers la fenêtre qu’illuminait d’un rapide éclat quelque nouvelle poussée des flammes lointaines, et, finalement, répondit:
--Je regrette beaucoup, monsieur Hernoy, mais, avec la meilleure volonté du monde, il m’est impossible de vous donner satisfaction.
Pour bien marquer que toute insistance serait superflue, il faisait déjà le mouvement de se lever quand une voix, derrière lui, le cloua littéralement sur son billot.
VII
--Alors, Bertrand Rouzès, ce sera donc à moi de parler.
Jozon Skan venait de surgir à l’improviste de sa cachette.
--Toi! D’où sors-tu et de... de quoi te mêles-tu? bégaya le forestier, dont la face avait blêmi.
Très calme, en apparence, le jeune homme riposta:
--Ma foi, j’arrive des Grands-Hêtres, comme ces messieurs; et, puisque vous ne savez plus, dites-vous, ce qui s’y est passé, voici de cela douze ans, jour pour jour, eh bien! je vais, avec votre permission vous le remémorer.
--Comment le connaîtrais-tu, toi qui n’es parmi nous que depuis quatre ans?
--Ce n’est pas sans motif, peut-être, qu’on nous répute, nous autres sabotiers, pour avoir des accointances avec les Esprits des arbres... J’ai quelquefois écouté ce que raconte, la nuit, à ses voisins du placître le dixième hêtre à gauche, celui qu’on nomme, je crois, le «hêtre aux fourmis».
L’effet de ces derniers mots sur le garde fut terrifiant. Il fondit, comme au contact d’un fer rouge:
--Non!... Tu ne diras pas... Je ne veux pas!
--Il le faut, Bertrand Rouzès; on ne peut pas vous laisser mentir plus longtemps contre Dieu, contre votre fille. C’est maintenant le tour de la vérité.
--Par pitié, Jozon!
--Est-ce que vous avez eu pitié, vous, lorsque le petit se traînait à vos genoux, dans l’herbe?
Le vieux, qui avait courbé le dos sous l’apostrophe, murmura:
--J’étais fou, Jozon, je n’étais plus moi...
Puis, avec la sombre résolution d’une bête traquée:
--Au moins que je vous explique, monsieur le maire... C’était une de ces années où toutes les calamités vous tombent dessus. Ma femme, malade depuis l’automne, se mourait. J’avais été contraint d’éloigner Jeanne, de la mettre en pension chez les sœurs de Callac. La maison était lugubre comme un cimetière à l’abandon. Dans le bois, ça n’allait pas mieux. Une horde de malandrins s’était abattue sur la contrée. Toutes les nuits, on saccageait, on pillait. Un matin de mars, je trouvai mes chiens sur le flanc: ils étaient empoisonnés. Enfin, j’avais deux vaches, ma femme ne se nourrissant plus que de lait... Une d’elles me fut volée, le 7 avril. L’autre... Ah! Jour de Dieu! s’écria-t-il, plût au ciel qu’elle eût été volée, elle aussi!
Ce fut le chef sabotier qui termina la phrase demeurée en suspens:
--L’autre, dans l’après-midi du Vendredi Saint, un petit vagabond des routes, vivant de charité, fut surpris par vous en train de la traire dans son chapeau.
--Oui, il avait profité de ce qu’elle paissait à l’attache, dans le placître des Grands-Hêtres... C’eût été aujourd’hui, il en aurait été quitte pour une paire de calottes. Mais, en ce temps-là! Et surtout cette année-là!... Mettez-vous à ma place, messieurs, après ce que je viens de conter...
--Je vois ça, dit Claude: Vous lui sautez à la gorge, n’est-ce pas? Il avait quel âge?
--Treize ans, treize ans de mendicité, d’insultes, de coups, de privations et de faim, gronda le chef sabotier.
--Je lui saute à la gorge, si vous voulez, reprit le garde, prêt désormais à toutes les concessions. Il roule à terre...
--Lait et tout, n’oubliez pas ce détail, Bertrand Rouzès, compléta Jozon Skan, car il est bon de savoir que, s’il fut empêché de boire sa traite avec les lèvres, il la but avec son corps et ses jambes, à travers les trous de ses haillons.
--Tu dis bien. Il roule à terre en répandant le lait, le lait qui était pour la malade, messieurs. J’avais mon fouet de chasse. Je vais pour le lever sur lui. Il crie je ne sais plus quoi...
--Il crie: «Vous ne me fouetterez pas... Je ne suis pas un de vos chiens, race de livrée!» Et vous lui répondez: «Non, tu es de ceux qui les empoisonnent, graine de bagne!»
--Peut-être, Jozon. Il se tortille si furieusement que ses guenilles me restent aux doigts...
--Non pas. Vous les avez bel et bien arrachées, Bertrand Rouzès; vous l’avez mis nu, nu comme un ver. Alors, lui, grelottant de froid, de honte et de peur, il s’est accroché à vos genoux, à votre veste, à votre barbe, partout où il a pu...
--En me labourant la figure avec ses ongles de louveteau, Jozon.
--Était-ce aussi dans le langage des loups qu’il vous hurlât au dire du hêtre: «Pour l’amour du Christ! C’est jour de Vendredi Saint... Ne me frappez pas! Sinon, la malédiction de Dieu sera sur vous comme sur le bourreau du Calvaire!»
--Bourreau du Calvaire, oui, messieurs, il me griffait en m’appelant bourreau du Calvaire!... A partir de ce moment-là, qu’est-ce que j’ai dit? Qu’est-ce que j’ai fait!...
Du revers de la main, il essuya les grosses gouttes de sueur qui lui perlaient aux tempes. Claude et moi, nous étions haletants. Le chef sabotier se pencha vers le garde:
--Vous avez dit, Bertrand Rouzès: «Puisque je suis un bourreau du Calvaire, je vais donc te donner, à toi, la place que tu mérites, celle du mauvais larron». Et vous ne vous êtes pas contenté de le dire, vous l’avez fait.
--Quoi? demanda fiévreusement le maire, énervé sans doute par la même angoisse tragique qui m’oppressait.
--Une chose, reprit Jozon Skan, une chose comme on n’en fait pas quand on est un chrétien baptisé ou, simplement, n’importe quel homme né d’une femme.
--Tu ne veux cependant pas dire qu’il ait eu le cœur de garrotter l’enfant à l’un des arbres, se récria mon ami.
--Allons! C’est à vous de répondre, Bertrand Rouzès, ricana le jeune homme, en touchant l’épaule du garde.
Celui-ci marmonna, le front baissé:
--Si, monsieur le maire... Je le liai avec la corde de la vache, et je m’en allai.
Une double exclamation d’horreur s’échappa de la bouche de Claude et de la mienne.
--Attendez, reprit le chef sabotier, impassible, il y a la suite... Bertrand Rouzès omet une circonstance essentielle: l’arbre en question n’était autre que le hêtre aux fourmis.
Le garde se dressa, l’œil hagard, le bras étendu:
--Je jure sur la tête de ma fille que je ne pensai pas en cet instant à la fourmilière.
--L’enfant non plus, Bertrand Rouzès, n’y pensa pas tout d’abord... D’ailleurs, il n’était guère en posture de penser à quoi que ce fut, excepté qu’il avait froid, qu’il avait mal, que la corde serrait dur, et que les gardes de votre espèce étaient bien méchants... Quand vous l’aviez crucifié là, c’était presque l’heure du soir, si vous vous souvenez, l’heure où les corbeaux regagnent leurs gîtes des bois. L’enfant les vit passer au-dessus du placître, par volées. Ils furent meilleurs que vous. Bertrand Rouzès, car ils ne s’attaquèrent point à lui... La nuit tomba, monsieur le maire, une nuit comme à présent, moins les flammes. L’enfant s’était engourdi, ne se rendait quasiment plus compte de rien. Or, voici qu’il rêva tout à coup que des milliers de petites démangeaisons grimpaient le long de ses pieds, de ses jambes...
--Assez! Jozon... Grâce pour nous, sinon pour le garde! implora Claude avec véhémence.
Bertrand Rouzès s’était appliqué les deux poings sur les oreilles. Moi, j’essayais en vain d’écarter de mes yeux l’obsédante image du hêtre, complice involontaire d’un tel forfait, où j’avais déchiffré, tantôt, la date énigmatique, sans soupçonner que je lisais une formule d’exécration gravée par un patient sur le poteau de son supplice. Le chef sabotier, cependant, repartait:
--Tranquillisez-vous, monsieur le maire. Les fourmis ne le dévorèrent pas tout entier. Les premières à table préférèrent à sa peau la crème de la vache à Rouzès, dont je vous ai dit qu’il s’était, sans le vouloir, englué le corps. A quelque chose malheur est bon... De même, sans leurs picotements, il se serait, je suppose, endormi du grand sommeil, pour à tout jamais. Elles le tinrent si bien éveillé que, lorsqu’elles lui pénétrèrent dans les narines, il poussa un de ces hurlements d’agonie...
--Tais-toi, Jozon! Je l’entends encore... gémit lamentablement le garde. Ma femme en eut un vomissement de sang,--l’avant-dernier. Je la laissai pour me précipiter au secours de l’autre... Il n’y avait plus personne auprès de l’arbre.
--Sauf les fourmis, Bertrand Rouzès... Oui, des chercheurs d’aubaine, des «malandrins», comme vous dites, avaient, par fortune, coupé les liens du mauvais larron avant qu’il fût trop tard... Et maintenant, si vous désirez connaître la fin de l’histoire, monsieur le maire, apprenez que ces braconneurs de rencontre emportèrent le garçonnet jusque chez une pauvresse de par là-haut, derrière Saint-Nicodème. La pauvresse eut la compassion de le recevoir dans sa hutte et de l’héberger, de le soigner, comme s’il eût été son propre fils. C’était la veuve d’un sabotier. Elle avait, comme toutes les femmes du bois, la science des herbes et de leurs vertus. Elle pansa ses plaies à vif. Il n’y avait eu de très entamées que les cuisses et les hanches... Le plus long à guérir, ce fut l’esprit. Pendant plus de deux années, _Job ar Merrien_, «Joseph des Fourmis», comme l’avait baptisé la vieille, vu qu’il avait oublié son nom comme le reste,--pendant plus de deux années, Job ar Merrien eut la tête presque aussi faible que celle d’un innocent... Mais, un matin d’avril qu’il avait accompagné à l’église sa mère nourrice, qui allait faire ses pâques, il arriva que le prêtre se mit à sermonner sur le crucifiement... Ce fut comme si la foudre lui eût traversé le front, monsieur le maire. Brusquement, il se rappela tout, le placître, le garde, le hêtre, les fourmis. Et là, devant le Christ, il jura son serment, foi de Joseph Broudic,--car du même coup il avait retrouvé son nom, son triste nom de misère,--que, du jour où il serait un homme, il ne s’écoulerait pas un Vendredi Saint sans que la forêt elle-même ne criât son crime à Bertrand Rouzès... Ce soir, c’est la troisième fois en trois ans qu’il se tient parole,--ajouta le chef sabotier, en montrant au loin, sur le ciel sanglant, la fantastique chevauchée des flammes.
A ce moment, la porte s’ouvrit. C’était Jeanne qui revenait des Pierres-Longues. Et, dans l’atmosphère de cauchemar où nous étions plongés depuis près d’une heure, son entrée fut comme la radieuse apparition d’une bienfaisante fée des bois, envoyée pour notre délivrance.
--Oh! pas un mot devant elle, Jozon! supplia le garde, à voix basse.
Mais déjà les traits du jeune homme s’étaient radoucis, et ce fut en souriant qu’il s’informa:
--Avez-vous mis en repos l’esprit de la vieille sabotière. Jeanne?
--J’ai fait du mieux que j’ai pu; tout de même elle se languit de vous... Il paraît que, les autres nuits, ça lui est égal de vous savoir dehors, mais pas la nuit du Vendredi Saint... Alors, si monsieur le maire n’avait plus besoin de vous...
Hernoy s’était levé. Très maître de lui, il dit du ton le plus naturel:
--Je comprends, Jozon, que ta mère nourrice ait quelque hâte de te revoir. Mais, avant que tu ne lui portes la bonne nouvelle, c’est le moins que je l’annonce à la principale intéressée...