Ames d'Occident

Part 2

Chapter 23,835 wordsPublic domain

Quatre, cinq essais successifs demeurèrent également infructueux. L’andouille du jubilé avait, en vérité, le diable au corps et semblait avoir pris à tâche de faire damner l’angélique Coupaïa.

--Malédiction! tonna, de guerre lasse, la vieille bonne, qui sacrait pour la première fois de sa vie. J’aurai pourtant raison de vous!

Et, envoyant promener à l’autre bout de la cuisine la fourchette impuissante, elle empoigna les pinces.

Pour le coup l’andouille récalcitrante dut s’avouer vaincue. Elle sortit enfin!

Coupaïa la vit et faillit choir à terre.

Horreur! Elle était en bois...

--Le misérable! Il l’a enlevée! Il l’a enlevée!

Non, bonne Coupaïa, il s’est laissé enlever par elle.

L’infortunée se désolait, gémissait:

--Que dirait Dom Karantec, que penserait monsieur l’archiprêtre?

Et déjà elle était dehors, sourde aux objurgations des casseroles abandonnées; elle courait de maison en maison, ameutant les commères du bourg:

--Ervoanic? Vous n’avez pas vu Ervoanic?

En deux mots, elle contait l’histoire. Et les commères de s’exclamer, avec des mines de fin du monde:

--_Jesus! Maria! Credo!_ Miséricorde! Ervoanic Prigent! Est-il possible?... Un si doux homme! L’enfant du bon Dieu! Un innocent!

Et toutes de se mettre à la recherche de l’infâme ravisseur. On fouilla les coins et les recoins, les crèches et les greniers, les cours et les impasses. On le traqua partout, sauf là où il était, c’est-à-dire à l’église.

Mon Dieu, oui! A l’église, où officiait précisément monsieur l’archiprêtre, en somptueuse chasuble mauve, illuminée, dans le dos, d’un resplendissant soleil d’or.

Entré par la porte du bas-côté, le gueux s’était glissé le long de la muraille jusques au confessionnal, où Dom Karantec achevait d’écouter d’une oreille bénigne et d’absoudre d’une main paterne les péchés de ses ouailles, car l’heure de la communion approchait.

C’était un chrétien de la bonne souche, Ervoanic Prigent. Et, bien qu’à l’entendre il n’eût jamais eu «ni père, ni mère», il n’en avait pas moins une conscience fort chatouilleuse, plus chatouilleuse peut-être que celle de beaucoup de gens très apparentés. Tout en traînant sur ses mollets le fruit de son larcin, il ne laissait pas de se faire les reproches les plus sanglants, et, réfugié dans un angle obscur, près du tribunal de pénitence, il se meurtrissait la poitrine de _mea culpa_ sonores, non sans s’interrompre de temps à autre pour tâter derrière lui la poche complice dont la douce tiédeur lui pénétrait la chair.

Son tour venu, il s’enfonça dans le réduit redoutable et s’agenouilla sur le petit banc de bois, la figure à la hauteur du guichet.

--Mon père, bénissez-moi, parce que j’ai péché...

Au son de cette voix, le vieux prêtre eut un léger sursaut:

--Levez la tête, mon fils.

Dans l’étroit grillage s’encadra une face délicieusement niaise, toute rongée de poils hirsutes.

--Dieu me pardonne!... Est-ce que ce n’est pas toi, Ervoanic?

--Hélas! si, monsieur le recteur, c’est moi.

--Qu’est-ce qui te prend! Ta place n’est pas ici, mon garçon... Les innocents comme toi ne pèchent point.

--Je voudrais bien vous croire, monsieur le recteur; cependant, je n’ai pas l’esprit tranquille, et s’il vous plaisait de m’entendre...

--Allons, soit! Raconte-moi ce qui te tarabuste..., mais fais vite, car la cloche de l’Élévation va tinter et monsieur l’archiprêtre m’attend à l’autel.

--Voilà, mon père... Il m’est arrivé une chose qui ne m’était jamais arrivée encore... J’ai volé!

--Volé, Ervoanic! En es-tu bien sûr?

--Presque, monsieur le recteur.

--Alors, c’est mal, en effet, c’est très mal. Tu n’as qu’un moyen de réparer ta faute: c’est de restituer.

--Restituer, dites-vous?

--Oui, reporter ce que tu as dérobé chez la personne à qui tu as fait tort.

--J’y ai pensé, mais... c’est très difficile. Peut-être, monsieur le recteur, qu’en vous remettant la chose à vous-même...

Ici, le bon apôtre fit semblant de plonger la main dans ses basques boueuses.

Dom Karantec l’arrêta vivement, du geste.

--Non, non... Cela ne me regarde point.

--Mais si, monsieur le recteur, cela vous regarde...

--Puisque je te dis que non.

--Je vous en prie, monsieur le recteur...

--Jamais de la vie.

--Sûr, monsieur le recteur, vous ne voulez pas?

--Combien de fois faudra-t-il que je te le répète?

--Malheur de moi! C’est qu’alors je ne sais vraiment plus comment faire...

--Ah, çà! Tu connais pourtant le propriétaire de l’objet volé, j’imagine!

--Comme je vous connais vous-même, monsieur le recteur.

--Eh bien! tu vas à lui et tu lui dis: «Je vous rapporte votre bien.» C’est simple comme bonjour.

--Vous parlez d’or, monsieur le recteur, mais si le propriétaire ne consent pas à le reprendre?...

--Tu le lui as donc proposé?

--Tout comme je viens de vous le proposer à vous, foi d’honnête homme... qui n’a péché qu’une fois!

--Que ne le disais-tu tout de suite, triple buse!... Si le propriétaire ne veut pas que tu lui rendes ton larcin, c’est donc qu’il t’en fait cadeau.

--J’avais du scrupule... Je suis bien content puisque c’est comme ça, monsieur le recteur.

--Finis de ton mieux ton _Confiteor_, pendant que je te donne l’absolution... Et maintenant, va en paix, mon pauvre Ervoanic.

--Dieu vous fasse vivre longtemps, monsieur le recteur!

V

Dom Karantec n’apprit qu’une demi-heure plus tard le tour dont ce farceur d’Ervoanic l’avait joué. Il eut le bon esprit d’en rire. Monsieur l’archiprêtre rit aussi, mais du bout les lèvres seulement, en prélat à qui l’on fait faire piètre régal après lui avoir promis merveilles,--car le déjeuner, qui devait être succulent, fut détestable.

Non seulement l’andouille du jubilé n’y parut point, mais, à vouloir courir après elle, Coupaïa avait laissé brûler les autres plats.

Ce fut un désastre.

Ervoanic Prigent eut, en revanche, des Gras tels qu’il les eût souhaités à Dieu même. Au sortir de l’église, il s’était esquivé dans la campagne, le pied leste, l’estomac en bel appétit et la conscience en repos.

Pour la première fois de sa vie, de sa dure vie de vagabond, il allait réaliser sa chimère de royauté, en s’offrant une bombance _chez lui_, c’est-à-dire en plein air, en plein soleil, en pleine nature.

Le ciel convalescent de février, ou de petites nuées immobiles traînaient en une ouate d’argent, enveloppait les collines trégorroises d’une paix et d’une mansuétude infinies.

Le gueux s’installa dans une friche, derrière la ferme de Créc’hello, d’où le regard embrassait, au loin, l’embouchure de la rivière, le large, semé d’îles blondes, et, tout au fond de l’horizon, la svelte tige du phare des Héaux, semblable à un grand lis blanc, jailli de la mer. Là, ses basques repliées sous lui en guise de trône, Ervoanic, premier et dernier du nom, savoura magistralement la plus exquise des andouilles, à l’abri d’un talus embaumé d’herbe nouvelle, avec une source fraîche à portée de sa main et des gazouillis d’oiseaux au-dessus de sa tête.

Et telle est la naïve histoire du péché d’Ervoanic Prigent. Ainsi l’ai-je du moins entendu conter à mon vieil ami Jean Flem, de chère et malicieuse mémoire, lequel ajoutait, en guise de conclusion:

--C’était le temps où les innocents eux-mêmes avaient de l’esprit au pays de Tréguier.

L’INCENDIE DU VENDREDI SAINT

A Mademoiselle Marie Butts.

I

«Arrangez-vous donc pour venir passer les vacances de Pâques avec nous, dans votre vieux pays. C’est le vrai moment pour le revoir. Déjà le printemps a commencé de courir à travers la forêt. Arrivez: nous ferons comme lui.»

La lettre était signée de mon vieil ami Hernoy, propriétaire-cultivateur à Saint-Servais et premier magistrat, s’il vous plaît, de cette petite commune sans histoire où j’ai, comme on dit, reçu le jour. C’est pour moi une fête de toute l’âme chaque fois qu’il m’est donné de retourner à mon humble berceau. Mais, cette année-là, particulièrement, j’éprouvais jusqu’à la souffrance je ne sais quelle nostalgie physique de l’air natal. L’invitation de Claude Hernoy tombait donc on ne peut mieux.

Et voilà comment, le 10 avril 1896,--un jour de Vendredi Saint,--le chemin de fer à voie étroite qui, à Guingamp, se détache de la grande ligne, pour s’infiltrer laborieusement au cœur granitique de la Bretagne, me débarquait, sur le coup de cinq heures du soir, en gare de Callac, où Hernoy m’attendait avec un tilbury de campagne attelé d’un bidet cornouaillais.

C’était toute ma patrie montagnarde qui me souriait dans la figure ouverte et franche de ce bon géant barbu, taillé en plein chêne.

--Houp! fit-il, en rassemblant les guides.

L’instant d’après, nous escaladions au trot les paliers successifs qui, comme les marches d’un temple, conduisent au tabernacle majestueux de la forêt.

Car Saint-Servais est essentiellement un village forestier, un nid humain suspendu à la lisière moutonnante des bois. Toutes les hauteurs d’alentour forment comme les vagues immenses d’une mer d’arbres qui, à l’instar de l’autre, de la mer proprement dite, a son bruit, sa rumeur innombrable, tantôt chanson et tantôt plainte, ses tempêtes aussi, ses colères aveugles d’élément,--ses drames.

Mais qu’elle était donc belle, et imposante, et apaisante à voir, par ce doux crépuscule d’avril, tassée et comme prosternée là-haut, sur l’horizon, dans le recueillement religieux que semble communiquer aux choses l’approche auguste de la nuit! Nous achevions de gravir la côte du Méné Mikel, d’où on la découvre en sa plus ample étendue. De lui-même, Claude arrêta le cheval, et, dessinant dans l’air, avec son fouet, la course harmonieuse des bois étagés devant nous, sur l’autre versant du ravin d’où pointait le clocher de Saint-Servais:

--Saluez-moi ça, dit-il. Saluez votre _Mamm-Goz_!

La _Mamm-Goz_, la «grand’mère», ah! comme cette appellation toute filiale était bien celle qui convenait pour exprimer la physionomie accueillante et vénérable de l’antique terre aïeule dans laquelle nous allions entrer!

D’un geste unanime, Claude et moi nous lui ôtâmes nos chapeaux.

II

Mais, aussi vite, mon ami laissa échapper un: «Tonnerre de Dieu!» qui n’avait manifestement plus rien de tendre ni d’admiratif.

--Quoi donc? Qu’est-ce qui ne va pas? demandai-je, un peu effaré.

La main en abat-jour au-dessus des sourcils, quoiqu’il ne flottât plus qu’un reste de lumière agonisante parmi les pourpres assombries du couchant, Hernoy concentrait toute l’intensité de son regard dans la direction de Saint-Nicodème, là où déferlent les dernières houles sylvestres vers le septentrion.

L’œil des «boisiers» est comme celui des marins: il fore les lointains avec l’acuité d’une vrille; il discerne l’indiscernable.

--Oui, oui, ce ne peut être que cela, murmura mon compagnon, visiblement ennuyé.

--Expliquez-moi du moins ce qu’il y a, Claude!

--Il y a... il y a, mon cher, qu’il y a le feu dans la forêt.

--Non! où?

--Vous rappelez-vous la position de la roche à l’Hermite sur les crêtes du Barroz?

--A merveille.

--Eh bien! fixez votre attention de ce côté... N’apercevez-vous pas comme une série de flocons de laine grise accrochés aux cimes des arbres?

J’eus beau cligner les yeux, je ne réussis à rien démêler dans l’énorme fourrure végétale déjà consolidée en une masse d’ombre opaque sur le fond plus pâle du firmament nocturne.

--Soit! Patientons une minute, dit Hernoy.

Ce fut une minute angoissante. Le bidet lui-même se tenait immobile, arqué sur ses fines jambes de chevreuil, les naseaux dilatés, les oreilles droites, comme s’il eût flairé de l’insolite.

--Quand je vous le disais! s’écria mon ami.

Une espèce de halo rougeâtre venait brusquement d’éclairer le ciel au-dessus des croupes du Barroz, semblable au lever apocalyptique de quelque astre sanglant. Puis des fumées incandescentes jaillirent, tourbillonnèrent, s’éployèrent, balayant de leurs chevelures sinistres les hautes branches qui s’étiraient, se hérissaient, comme réveillées en sursaut.

Nous entendîmes au loin des clameurs confuses. Les cloches de Saint-Servais tintèrent le glas d’alarme.

Hernoy cingla sa bête d’une «mèchée».

--Force me sera de passer une partie de la nuit en forêt, bougonna-t-il. Ah! elles ne sont pas tous les jours folâtres, les fonctions de maire dans notre Cornouaille des bois!... Et moi qui m’étais tant promis de savourer en paix avec vous les truites que j’ai pêchées à votre intention, des truites superbes, vous verrez,--de celles que notre recteur, qui s’y connaît, appelle «des truites de Vendredi Saint».

Il n’eut pas plus tôt lancé le mot qu’il tressaillit, comme frappé d’une idée subite:

--Au fait... Comment n’y ai-je pas songé? Mais nous y sommes, au Vendredi Saint!

Et, avec un hochement de tête, il ajouta:

--Plus de doute... C’est encore pour nuire au garde de Kerveltrec qu’on aura bouté le feu! Ça n’en finira décidément pas, cette histoire...

--Quelle histoire, Claude? Vous parlez par énigmes... Je ne saisis pas très bien le rapport entre cet incendie...

--Et le Vendredi Saint, n’est-ce pas? Vous aurez vite fait de comprendre... Mais nous n’en avons plus que pour un demi-kilomètre... Je vous conterai cela tout à l’heure, en dînant.

III

Lorsque nous atteignîmes Saint-Servais, le village était presque désert. Seules, quelques femmes, demeurées pour garder les enfants, échangeaient, d’une porte à l’autre, leurs commentaires, émaillés de «Mon Jésus miséricorde!» et de «Tout de même, aussi donc!». Le reste de la population valide avait gagné le bois.

--Tu donneras de l’avoine au cheval sans le dételer, dit Claude à son jeune valet d’écurie, pendant que je présentais mes devoirs à madame Hernoy.

Après quoi, se tournant vers sa femme:

--Et nous, notre avoine est-elle prête?

--Il y aura même une bouche de plus pour la partager avec vous.

--Ah! qui ça?

--Skan, le chef sabotier des Pierres-Longues, qui a, paraît-il, à t’entretenir... Il t’attend depuis un bon quart d’heure dans la salle à manger.

--Parfait! Nous allons avoir des détails sur l’incendie... Et quel beau type de boisier, mon cher, ce Jozon Skan!... Regardez plutôt, me chuchota Claude, comme nous passions à table.

Le sabotier, qui se tenait debout dans le fond de la pièce, s’était avancé pour nous toucher la main. Hernoy ne m’avait pas menti: tout jeune--vingt-cinq ans peut-être--cet homme était beau, en effet, beau, c’est le cas de le dire, comme l’antique. Avec sa grande crinière dorée, son visage clair, à peine teinté de hâle, ses yeux couleur de source et ses fines moustaches tombantes, d’un blond de seigle mûr, il faisait penser à quelque mâle Antinoüs gaulois, nourri dans le commerce des druides. Son accoutrement barbare aidait à l’illusion. Une manière de sayon en peau de bique enveloppait son torse, et ses jambes étaient comme engainées dans ces braies étroites, tissées d’étoupe grossière, qui ne sont plus guère de mode en Bretagne que chez les habitants de l’Arrée. Le tranchant bleuâtre d’une hachette débordait son ceinturon de cuir brut. Son air, son port, toute sa personne respirait un je ne sais quoi de fier et d’indompté, voire de farouche, comme son nom.

--J’ignorais qu’il y eût des Skan à Saint-Servais... Est-ce que vous êtes originaire de la paroisse? lui demandai-je, pour l’apprivoiser, quand nous fûmes assis, tous trois, autour de la soupière fumante (car madame Hernoy, fidèle à l’ancien us breton, ne s’attablait pas avec ses hôtes, uniquement occupée de les servir elle-même).

--Oh! fit-il, Skan est mon surnom de sabotier, et, pour ce qui est de ma paroisse, nous autres, vous savez, nous sommes de partout où il y a des bois.

--A propos de bois, intervint le maire, c’est bien le troisième feu, n’est-il pas vrai, que l’on allume ainsi dans ceux du Barroz?

--Le troisième, acquiesça le jeune homme.

--Et toujours à la même date, mon cher, poursuivit Claude, en s’adressant à moi, toujours dans cette sacrée soirée du Vendredi Saint... Saisissez-vous maintenant le rapport?

--S’il s’agit d’une pure coïncidence, elle est bizarre.

--Ouais! Derrière ces coïncidences-là, il y a un brandon qui sait ce qu’il veut.

--Forêt qui brûle au printemps, haine qui couva longtemps... C’est du moins ce que dit la Sagesse du bois, appuya le chef sabotier.

--Et l’objet de cette vengeance trois fois répétée serait le garde de Kerveltrec?... N’est-ce pas le même chez qui nous collationnâmes, il y a deux ans, sous les auspices d’une si charmante jeune fille?

--Précisément. Et Jozon Skan vous attestera que Jeanne Rouzès est plus charmante que jamais, répondit Hernoy; car, si la voix du peuple est la voix de Dieu, je ne tarderai pas ceindre mon écharpe pour les unir... Inutile de baisser la tête, Jozon... Je trouve même, entre nous, que tu ne te presses pas suffisamment, et le vieux Rouzès est de mon avis. Il me le déclarait encore l’autre jour: depuis quatre ans que tu es dans le pays, sa fille ne rêve que de toi: tu l’as ensorcelée, à ce qu’il prétend... Et, tiens! puisque nous sommes sur ce chapitre, sais-tu ce qu’il a remarqué, le vieux Rouzès?

--Sans doute que le feu n’avait commencé à prendre dans ses coupes qu’après mon entrée au chantier des Pierres-Longues.

--Il te l’a donc dit?

--Presque.

--Selon lui, c’est parce que Jeanne a jeté son dévolu sur toi qu’on s’est mis à lui chercher noise, à lui. Ne pouvant te disputer la fille, les amoureux évincés se vengent sur le père. «Ah! elle fait fi de nous, la Rouzès! Eh bien! le vieux trinquera pour elle! Ou il perdra sa place de garde, ou il ne lui restera, dans tout le Barroz, pas un seul arbre vert à garder». Voilà comment il explique les choses, et ça n’est déjà point si mal raisonné, par ma foi!

Le chef sabotier eut sur les lèvres un sourire quelque peu ambigu, mais ne souffla mot.

IV

Un fumet suave, soudain répandu dans toute la salle, venait, d’ailleurs, de changer momentanément le cours de nos pensées: la pêche miraculeuse de mon ami faisait son apparition sur un plat d’une pantagruélique envergure, porté à bras tendus par madame Hernoy. Claude ne manqua naturellement pas de rééditer pour Jozon Skan la plaisanterie ecclésiastique du recteur sur les truites du Vendredi Saint.

De nouveau, le jeune homme sourit:

--C’est comme au Barroz, dit-il, il y a les brûleries du Vendredi Saint.

Et il reprit, d’un ton moitié sérieux, moitié railleur:

--Est-ce que le forestier de Kerveltrec vous a expliqué aussi pourquoi le feu est allumé ce jour-là, et non pas un autre?

L’objection était directe.

--Non, rétorqua le maire. Sur ce point il n’a pu fournir aucun éclaircissement valable, ni au brigadier de gendarmerie de Callac, ni à moi-même.

Skan se renversa sur sa chaise et, les yeux au plafond, articula d’une voix lente:

--Alors, c’est qu’il ne l’a pas voulu.

--Hein! Qu’est-ce à dire? balbutia Claude, interloqué.

--Cela signifie, monsieur Hernoy, que j’en ai assez à la fin d’entendre Bertrand Rouzès mêler lâchement le nom de sa fille à une histoire où il n’a que faire... Cela signifie qu’il faut, une bonne fois, que la vérité se sache: tant pis pour qui en devra pâtir... Voyons, réfléchissez! Si c’est à cause de moi, cependant, que tous ces galants ont été congédiés, les croyez-vous assez bêtes pour risquer le bagne en brûlant les bois du garde de Kerveltrec, quand, avec un petit guet-apens de rien du tout, il leur serait si aisé d’avoir ma peau à moi pour le même prix!

Il s’était levé. Dans ses prunelles couleur de source frémissait comme une lueur d’orage.

--Non! non! A chacun ses ennemis, comme à chacun ses amis. De quelque façon qu’elle tourne, il est temps que cette comédie finisse, et c’est pourquoi, dès que j’ai vu le Barroz en feu, je suis descendu de là-haut, monsieur le maire, avant que vous n’y montiez... Je ne me doutais pas que vous seriez en compagnie; mais madame Hernoy m’a conseillé de vous attendre quand même, et monsieur m’excusera, j’espère, ajouta-t-il en me désignant.

--Monsieur est un de chez nous, un rejeton de la forêt, dit Claude. Tu peux parler devant lui aussi librement que devant moi.

--Oh! je n’ai pas accoutumé d’avoir peur de rien ni de personne, repartit le chef sabotier. Donc, voici: Bertrand Rouzès est un hypocrite, et je vous apporte le moyen de le confondre.

--Diable! Jozon, pour un peu tu nous donnerais à supposer que c’est lui qui met le feu.

--Il sait, du moins, qui le met, et en mémoire de quel Vendredi Saint... non, de quel Vendredi Infernal, on le met! affirma le jeune homme avec une énergie presque sauvage.

--T’offrirais-tu à le prouver?

--Je ne suis pas venu pour autre chose... La meilleure des preuves, ce sera l’aveu du garde lui-même, n’est-ce pas? Eh bien, monsieur le maire, il ne tient qu’à vous de le recueillir: je me charge, moi, de le lui arracher.

--Où? Quand? Comment?

--Le plus tôt sera le mieux... Mais peut-être que, par égard pour monsieur, vous ne grimperez pas en forêt, ce soir?

--Si fait! Mon ami sait bien que mon devoir de maire...

Je ne le laissai pas achever.

--Votre ami, mon cher Claude, sera fort aise de vous accompagner, si, cependant, le chef sabotier ne craint pas que je sois de trop.

--Foi de Dieu, non! répondit-il avec un mouvement de la tête qui secoua du front à la nuque toute son opulente tignasse d’or fauve; c’est pour vous que ce sera une corvée... Il est vrai que, par la même occasion, vous verrez la brûlerie... C’est une chose à voir... Dans ce moment-ci, il doit y avoir près d’un hectare en feu. Ça chauffait déjà dur quand j’ai dégringolé les sentiers du Barroz. Des arbres entiers se tordaient avec des râles de bêtes au mouroir, ni plus ni moins que s’ils avaient été vivants... J’avais presque pitié d’eux, mais, tout de même, je me retournais sans cesse pour regarder, tellement c’était terrible et beau... Il ne faut pas être gaucher, savez-vous, pour allumer en si peu de temps une pareille flambée! Et par un jour de calme encore! Pensez ce que ça aurait été s’il avait soufflé la moindre brise!

--A t’entendre, ma parole, tu n’aurais pas été fâché qu’elle soufflât, observa plaisamment le maire.

Une vive rougeur empourpra les joues de Jozon Skan, comme s’il eût eu sur la face le reflet de cette vision d’incendie qu’il venait d’évoquer. Il répliqua:

--C’est seulement pour vous dire que ça brûle ferme et que vous ferez bien de ne pas vous risquer en voiture au-delà de Kerbernès... Après, si vous m’en croyez, vous continuerez à pied, par le chemin des charrois, jusqu’à la bifurcation de la Roche à l’Hermite, où je serai à vous guetter... L’essentiel est que le garde n’ait vent de rien... Pour le reste, fiez-vous à moi, soit dit sans vous commander, monsieur le maire, et permettez que je vous fausse compagnie.

--Il suffit, Jozon. Nous serons exacts au rendez-vous... Mais prends au moins le coup du départ.

--Merci. J’ai mon content, mille grâces à vous ainsi qu’à madame Hernoy, fit-il en assujettissant sous son menton la mince jugulaire de son feutre montagnard que décorait une plume de ramier.

Et, de l’allure preste qui lui avait sans doute valu son surnom[1], il se dirigea vers la porte.

[1] _Skan_ équivaut en breton au français «léger».

V

Une demi-heure plus tard, nous étions nous-mêmes en route pour la forêt, conduits, cette fois, par le garçon de Claude, que nous devions abandonner à Kerbernès avec l’équipage. Dans le bas-fond, des buées lumineuses flottaient comme la traîne d’argent de la nuit, tandis qu’à notre droite s’érigeaient en un formidable mur d’ombre les premières assises des hauteurs boisées. Le ciel d’avril, au-dessus de nos têtes, planait limpide et fourmillant d’étoiles. L’égouttement sonore de la rosée ponctuait seul le magique silence. Jamais on n’eût soupçonné l’œuvre dévastatrice qui s’accomplissait là-haut, derrière ces crêtes chevelues vers lesquelles nous montions et d’où s’exhalait une telle intensité de vie végétale, un si puissant arome de printemps.

Nous devisions, Claude et moi, du chef sabotier et des sentiments peu cordiaux qu’il semblait nourrir envers son futur beau-père.