Part 10
Et, sans se douter que chacune de ses phrases poignardait le cœur de Laurik, elle se mit à donner des détails:
--Moi, je la trouvais un peu bien jeunette pour entrer en ménage, et Garandel, lui, tant que d’avoir un gendre, aurait mieux aimé un cultivateur... Mais quoi! Ce Trégloz, du jour qu’il l’avait vue, s’était juré qu’il l’aurait par la porte ou par la fenêtre... Et comme elle-même avait dans l’idée d’être femme de marin, nous l’avons laissée aller à la grâce de Dieu,--pour son bien, d’ailleurs, puisqu’ils s’entendent et qu’ils se tirent d’affaire... Ne manque pas de passer leur dire un bonjour: tu verras que c’est très gentil chez eux...
--Ainsi, elle est mariée..., articula Laurik avec lenteur, mais d’un son de voix si étrange qu’il se demanda lui-même si ce n’était pas un autre qui avait parlé.
Les vieux reculèrent d’épouvante, en s’apercevant qu’il était aussi livide qu’un cadavre au linceul... Il leur fit, de la main, un geste d’adieu et s’appuya, pour sortir, à la cloison de bois qui, dans les fermes bretonnes, protège la table contre l’air de la porte. Comme il descendait la dernière marche du seuil, il entendit la femme qui disait à son mari:
--M’est avis que nous devrions réciter un _De profundis_ pour l’âme de Laurik Cosquêr... Sûrement qu’il est mort au loin. Ce que nous avons vu, ce n’est pas lui, c’est son _intersigne_.
* * * * *
Longtemps ils restèrent persuadés qu’ils avaient reçu la visite, non d’un vivant, mais d’un fantôme. Et ce qui les confirma encore dans leur sentiment, ce fut quand ils apprirent, à quelques jours de là, que les parents de Laurik n’avaient pas eu vent de leur fils. Dans la débâcle de tout son être, il ne s’était plus souvenu, en effet, qu’il avait un père et une mère. Néa Garandel, en s’en allant avec un autre, avait comme dévasté sa vie. Il était plus seul et plus perdu que le plus abandonné des orphelins... Deux jours et deux nuits, il erra le long de la rivière, aux alentours du pré des Garandel, absent du monde et de lui-même. Il n’avait de volonté à rien, pas même à se périr. Pas de colère non plus contre personne: une grande tristesse seulement et une grande pitié. S’étant assoupi vers l’aube du troisième jour, il fut tout effaré, au réveil, de trouver une douceur à sa souffrance. Sa jeunesse avait travaillé en lui, à son insu, sournoisement, comme fait la taupe sous terre. Il gagna la grand’route de Lannion, mangea dans une auberge, rentra parmi les hommes. Le lendemain, il était de retour à Brest et, le surlendemain était rembarqué...
VIII
...--Ce que je devins après ça, monsieur?... Eh bien! Je battis la mer comme auparavant, allant où l’on me commandait d’aller, faisant campagne ici, là, en Afrique, en Crimée, en Chine, un peu partout..., et je continuai d’aimer Néa Garandel...
De renoncer à son rêve d’amour, malgré le démenti que lui avaient infligé les événements, cela n’était pas dans ses moyens. Il s’entêtait, au contraire, avec la chimérique obstination de sa race, dans une fidélité d’autant plus farouche qu’elle avait été plus cruellement déçue. Le vieil optimisme celtique, hérité de ses ancêtres, lui interdisait de désespérer. La même voix indomptable qui assurait aux peuples de la Cambrie qu’Arthur n’était pas mort, au vieux Garandel, que le vaisseau blanc de «son Empereur» croisait toujours en vue des côtes de France, lui certifiait, à lui, que, tôt ou tard, il aurait son heure, que son attente ne serait pas indéfiniment trompée.
Qu’attendait-il donc? Il n’eût su le dire au juste..., la volonté de Dieu..., l’inconnu.
Dix ans, vingt ans s’écoulèrent, pendant lesquels il ne fit que de courtes apparitions au pays.
Il s’informait de Néa auprès de la mère Cosquêr, qui avait, chaque semaine, l’occasion de la rencontrer le dimanche, à la messe, puisqu’elles habitaient dorénavant la même paroisse. Mais il ne parlait jamais d’elle qu’à mots couverts.
--Et dans le ménage des Trégloz?... demandait-il.
La vieille Cosquêr répondait:
--Ils vont tous bien...
Elle ajoutait quantité de choses les concernant: une naissance d’enfant, le baptême d’une barque, le trépassement du vieux Garandel... Mais il n’y prêtait aucune attention.
--Vous leur ferez mes compliments, disait-il.
Et il repartait, courait à de nouveaux hasards, confiant, malgré tout, qu’un jour viendrait où, «sans offenser la religion ni personne», il pourrait confesser à Néa ce qu’il avait souffert pour l’amour d’elle.
Une seule fois, il crut bien que cette revanche ne lui serait pas accordée.
C’était durant la guerre de Chine, «à... à... bref un nom comme un éternuement...», là où il eut le bras fauché d’un coup de hache.
--Cet homme est fini, avait déclaré le major, après le pansement.
Déjà il se sentait glisser, par-dessus bord, dans l’éternité, quand, des profondeurs bourdonnantes de son cerveau, un cri jaillit, un appel jeune, virginal et pur comme le printemps breton.
--Laurik!... Laurik, hé!
A six semaines de là, un transport le ramenait en France, manchot et «pensionné», les traits prématurément vieillis, mais la tête saine et le cœur intact.
Il arriva pour apprendre la mort de son père, survenue dans l’intervalle, et pour recevoir la dernière bénédiction de sa mère «qui se languissait de son mari». De toutes les maisons où le taupier défunt allait en journée, de son vivant, on envoya quelqu’un à l’enterrement de sa veuve.
* * * * *
Ce fut dans cette pénible circonstance que, pour la première fois depuis vingt ans, Laurik revit Néa.
On en était au moment où l’assistance défile au pied de la fosse, pour l’asperger d’eau bénite et laisser tomber une poignée de terre sur le cercueil. Les hommes avaient passé, et c’était maintenant le tour des femmes, enveloppées, selon l’usage, dans leurs grandes capes de deuil qui les faisaient se ressembler toutes. Laurik les regardait sans les voir, écoutant tristement sonner le bois de la bière sous chaque motte qui le heurtait. Tout à coup, comme une des femmes se penchait vers le bénitier, il tressaillit: quelque chose en lui venait de l’avertir que cette forme noire, c’était Néa.
C’était elle, en effet.
Au sortir du cimetière, elle l’aborda.
--Peut-être que vous ne me reconnaissez plus, dit-elle doucement, en faisant glisser en arrière, d’un gracieux mouvement de tête, la cagoule de son manteau.
--Si! Néa, et je vous remercie d’être venue. Un sanglot le secoua, où sa douleur de fils n’était que pour moitié. Néa reprit:
--Je vous plains de tout mon cœur. C’est triste quand on n’a plus personne... Moi aussi, j’ai perdu mes vieux... Ma mère est morte chez nous, l’hiver dernier... Mais j’ai un mari, des enfants..., je ne suis pas seule...
Elle fit une pause, puis d’une voix lente, posée:
--Savez-vous, Laurik? Vous êtes jeune encore: à votre place, moi, je me marierais.
Si dur que fût le choc, il le reçut sans broncher.
--Vous rappelez-vous, Néa, qu’il y a vingt ans vous m’avez dit: «A votre place, moi, je serais marin»? Ça ne m’a pas précisément réussi, prononça-t-il avec un pâle sourire, tandis que, du geste, il montrait son épaule mutilée.
--Je ne l’ai pas oublié, dit-elle... Et vous m’en voulez sans doute de cela, Laurik Cosquêr?
--Moi, vous en vouloir! Oh! non... Ni de cela, ni d’autre chose, Néa Garandel.
Toute la violence de son amour s’était comme projetée hors de lui dans cet «Oh! non!». Il s’en faisait déjà reproche; mais Néa repartit avec tranquillité, en fixant sur lui ses beaux yeux clairs dont l’âge n’avait point altérer l’éclat:
--Eh bien! alors, pour me prouver que c’est vrai, descendez nous voir, Laurik, un jour que vous aurez moins de chagrin... Nous parlons souvent de vous avec Trégloz, et ça lui fera beaucoup, beaucoup de plaisir, si vous venez... Pensez donc, depuis le temps!...
Il répliqua très vite:
--Certainement... Comptez sur moi, Néa... Un jour, oui..., plus tard..., vous me verrez arriver, je vous promets.
Là dessus, elle était allée dans sa route, lui, dans la sienne...
* * * * *
--Ceci se passait, il y a quarante ans, monsieur. Au commencement du mois dernier, avec sa permission de Dieu, j’ai tenu parole.
Il huma le fond de sa tasse, et poursuivit:
--C’était le lendemain de la messe anniversaire, célébrée à la mémoire de Constant Trégloz. Je mis mes hardes propres, et m’en fus, au tomber du soir, jusqu’à Buguélès. Néa filait sur le pas de sa porte. Je la bonjourai et lui dis: «L’âme de Constant Trégloz est dans son repos, vos enfants sont mariés, vous voilà seule et sans personne, Néa, comme j’étais le jour de l’enterrement de ma mère et comme je suis resté depuis. Je vous promis ce jour-là que vous me verriez arriver. Je suis venu.» Elle répondit: «Je savais que vous viendriez, Laurik, et je sais aussi ce que vous venez chercher.--Je l’ai attendu assez longtemps, Néa, pour que vous, ne me renvoyiez point avec un refus.» Elle dénoua le ruban qui attachait le manche de la quenouille à son corsage et me tendit la quenouille en disant: «Emportez-la, Laurik, avec la laine qui est dessus: je la filerai dans votre maison». Voilà, monsieur, comment furent nos fiançailles, n’est-ce pas, Néa?
--C’est la vérité, fit la petite vieille, à croppetons, sur la pierre de l’âtre, où elle était retournée s’asseoir, le café servi.
--La noce, reprit Laurik, vous l’avez vue de vos yeux, et, si vous aviez écouté ma prière, vous auriez eu le droit de dire: «J’en étais!» comme font les conteurs, à la fin de leurs histoires.
Il ajouta d’un ton pénétré:
--Vous savez à présent la mienne, monsieur, et que, c’est l’histoire d’un homme heureux.
Une lumière nageait dans ses prunelles d’un bleu profond, une lumière mélancolique et douce, comme celle qui se mourait au dehors sous les premières cendres du crépuscule.
* * * * *
J’avais pris congé de Néa Garandel et j’allais quitter Laurik Cosquêr au bas de l’escalier de granit, taillé dans la chaussée de l’étang, quand des vols de corneilles passèrent au-dessus de nos têtes, gagnant les bois.
--A propos, dit le vieillard, vous savez, le hibou que j’appelais mon cousin et sur lequel les autres me taquinaient sans cesse?
--Ah! oui, Laurik... Eh bien?
--Figurez-vous... Le soir où Néa vint ici comme ma femme, il n’était plus là... Et, depuis, nous ne l’avons pas revu.
LE TRÉSOR DE NOËL
A Madame Georges-Robert Lefort.
I
C’était aux approches de Noël. J’avais alors dans les dix ans et je commençais mon rudiment de latin sous les auspices du recteur de Ploumilliau, lequel n’était autre, s’il vous plaît, que messire Yves-Marie-Victor de Villiers de l’Isle-Adam, le propre oncle de l’écrivain.
Voici beau temps que le saint homme repose dans le sein de Dieu, pour m’exprimer comme son épitaphe.
A l’époque dont je parle, c’était un vieillard de haute stature, aux larges épaules à peine voûtées, avec une tête léonine, un nez impétueux et des yeux étranges,--des yeux à éclipses, en quelque sorte, comme certains phares, des yeux dont on eût dit que le pouvoir éclairant se résorbait par intervalles, pour rayonner, l’instant d’après, d’un feu plus vif et plus pénétrant. Tandis que j’écris ces lignes, j’ai l’impression qu’ils me regardent encore, du fond de ce lointain passé. Il y avait en eux de la tendresse et de la malice, de l’ironie et de la bonté, tout cela mêlé d’un je ne sais quoi d’énigmatique, d’indéfinissable, qui troublait.
--Allons, conclut-il ce soir-là, lorsque nous eûmes fini d’abattre un chapitre de l’_Epitome_, tu t’en es tiré fort congrûment... Cours d’une traite prévenir chez toi que je te garde à souper.
Dans nos campagnes bretonnes, on ne «dîne» pas, on «soupe». Et, toutes les fois que le vieux prêtre-gentilhomme était satisfait de mon travail, il commandait à la servante, Anna Béricotte, de mettre mon couvert.
Je ne concevais pas qu’il pût y avoir de récompense plus agréable.
Ces repas du presbytère m’enchantaient. Malgré les remontrances, souvent trop justifiées, de la sage Anna Béricotte, le recteur tenait volontiers table ouverte. Plus il avait de convives, plus il était ravi. Presque tous étaient, comme moi, des invités de la dernière heure, des invités de raccroc. Il les avait recrutés de-ci de-là, dans la rue, à l’église, voire au confessionnal. D’aucuns se présentaient _in extremis_, sans avoir été priés. Ils n’étaient pas les moins bien accueillis, ni non plus les moins divertissants. Ils arrivaient, sous prétexte d’une communication à faire à M. le recteur, et, invariablement, M. le recteur les poussait devant lui dans la salle à manger, en disant d’un ton paterne:
--Entrez donc... Entrez donc... Vous m’expliquerez ça, la fourchette en main.
Elle était intimidante au premier aspect, cette salle à manger, avec ses austères boiseries de chêne où, dans des cadres dédorés, jaunissaient des portraits de papes. Mais l’apparente sévérité des choses se fondait vite à la belle humeur des gens. J’ai vu défiler là des types extraordinaires, toute une Bretagne délicieuse et cocasse que l’avenir ne connaîtra plus. Moi-même, je la croyais effacée de ma mémoire, et voici que les noms me reviennent soudain avec les figures. C’est Jean-Louis Roparz, le chef-cantonnier, qui discourait, les paupières mi-closes, d’une voix caverneuse de conspirateur; c’est Milliau Boubennec, le buraliste, un vétéran de la guerre d’Italie, qui, à cause d’un coup de sabre attrapé à Solferino, avait l’air d’avoir deux bouches et n’ouvrait jamais la véritable sans tonitruer aussi fort que s’il en avait eu quatre; c’est Benjamin Caha, surnommé l’Empereur, parce qu’il faisait partie de l’équipage de la _Belle-Poule_ quand elle ramena en France les cendres de Napoléon: pensionné de l’État, médaillé de Sainte-Hélène, l’Empereur avait adopté, pour occuper ses loisirs et gagner, comme il disait, son argent de tabac, la spécialité d’annoncer les enterrements, tâche dont il s’acquittait avec un entrain qui n’avait, en vérité, rien de funèbre; c’est... Mais je n’ai pas promis de les dénombrer tous. Reprenons où j’en étais resté.
II
Je n’avais fait qu’un saut jusque chez moi et, avant que M. de l’Isle-Adam eût terminé le _Benedicite_, j’étais de retour au presbytère.
Une dizaine de bonnes têtes réjouies couronnaient la table, ennuagées à demi par les fumées du potage et semblables, dans la tremblante clarté des chandelles, à autant de rouges levers de lune derrière un voile léger de vapeurs. Le recteur présidait, un peu distrait, un peu distant, à son habitude, et se bornant à encourager d’un sourire, énigmatique comme son regard, les divagations tout de suite abondantes de ses commensaux.
La conversation, après avoir dessiné quelques méandres autour des derniers potins de la chronique locale, roulait maintenant à pleins bords sur la grande solennité prochaine et sur les liesses nocturnes par lesquelles toute la région s’apprêtait à célébrer la naissance du Sauveur. Puis, remontant le cours des souvenirs, elle rebroussa chemin vers les Noëls d’antan.
--Ah! si vous aviez été sur la _Belle-Poule_! entama l’Empereur. Une nuit de Noël douce et tiède, mes amis, comme chez nous la nuit de la Saint-Jean...
Mais il l’avait débitée vingt fois, cette histoire d’un réveillon sus les tropiques. On en savait les termes par cœur.
--Oui, c’est entendu: vous mîtes la _Belle-Poule_ au pot! clama l’organe retentissant du buraliste, qui avait des lettres.
Il y eut un accès de grosse hilarité que l’Empereur partagea, encore qu’il se plaignît de l’incivilité avec laquelle «on lui coupait la chique».
--Moi, insinua le chef-cantonnier, que ses factions solitaires le long des grandes routes inclinaient aux graves songeries, je déplore que la nuit de Noël ne soit plus, comme dans les âges qui nous ont précédés, la nuit des miracles.
--Que voulez-vous dire par ces paroles? demanda le vicaire de Saint-Michel-en-Grève, un invité exotique dont j’avais l’honneur d’être le voisin de droite.
--Dam! exhala Roparz, en baissant à la fois le ton et les paupières, comme s’il se fût agi d’une révélation d’où dépendît notre sort à tous,--vous avez certainement ouï conter à nos anciens que, pendant la nuit sainte, les bœufs étaient autorisés à bavarder entre eux dans le langage des hommes... Eh bien! il faut croire qu’ils ont abusé de la permission et qu’elle leur a été retirée, car, dorénavant, ils n’articulent plus une syllabe.
Quelqu’un objecta:
--Auriez-vous donc vérifié la chose, Jean-Louis!
--Parfaitement!... Et par trois Noëls consécutifs..., et dans trois étables différentes.
--Et vos oreilles n’ont rien perçu!
--Rien.
--Quoi? ricana le notaire Landouar qui, peureux comme un lièvre, jouait volontiers l’esprit fort, il ne s’est pas trouvé un de ces animaux pour chuchoter, en bon breton de Tréguier, à son camarade: «Si nous plantions nos cornes dans le derrière de cet imbécile de Jean-Louis Roparz qui est décidément plus bête que nous»?...
--Non, pas même cela, monsieur Landouar. Et, pourtant, je me serais tenu pour édifié, si seulement ils avaient parlé en mauvais français de notaire.
--Mouche! s’écria Miliau le Balafré, heureux de marquer le coup.
Jonathas Morvan, le marguillier, plus communément désigné par le sobriquet de «Micamô», du nom de sa boisson favorite,--un mélange de café, de vin et d’eau-de-vie, introduit en Bretagne par les maquignons normands,--Jonathas Morvan, qui jusqu’alors n’avait desserré les dents que pour mâcher, estima sans doute le moment opportun de faire, lui aussi, sa déclaration de principe:
--C’est comme le «Trésor de Noël», nasilla-t-il (car il était affligé d’un rhume de cerveau qu’on disait héréditaire dans sa famille), vous savez bien, ce fameux trésor, dont les commères affirment qu’on l’entend _dirlinguer_ sous terre, avec un clair bruit de pièces d’or, à tous les croisements de chemins. Vous êtes censé n’avoir qu’à le cueillir, pour peu que vous soyez sur la place quand tinte la clochette de l’Élévation, à la messe de minuit... Une année je résolus d’en avoir le cœur net, moi qui vous parle. Donc, je me rendis au carrefour de Nizilzi, et là, durant deux heures, messieurs, oui, deux heures d’horloge, je demeurai couché à plat ventre dans la neige... Le sang me bourdonnait aux tempes comme un rucher d’abeilles... Mais ce fut tout ce que j’entendis.
--C’est là que vous vous serez enrhumé pour le reste de vos jours, observa d’un ton de commisération hypocrite Maudez Guermeur, le secrétaire de mairie.
Micamô haussa les épaules:
--A d’autres, le trésor de Noël! Il n’y a pas de trésor de Noël.
Au haut bout de la table, les yeux à éclipses de M. de l’Isle-Adam brillèrent d’un éclat glauque.
--Vous l’avez cherché, Jonathas, dit-il, et vous ne l’avez pas trouvé. Je sais quelqu’un, moi, qui l’a trouvé, précisément parce qu’il ne le cherchait pas.
Il se fit, à ces mots, un silence presque religieux. Tous les visages s’étaient tournés vers le recteur.
Il commença:
III
Le pays de Maël-Pestivien, où je suis né, est une contrée rude, pierreuse et pauvre, située à quelque douze lieues d’ici, dans ce que vous autres, gens des basses terres, vous appelez la montagne. Par une de ses lisières il touche à la forêt de Porthuault, où la reine Anne, de précieuse mémoire, avait jadis une de ses chasses. Moi-même, dans ma jeunesse, j’y allais souvent courre le gros gibier. Ce fut ainsi que je nouai connaissance avec Jérôme Garel.
Jérôme Garel, mon cadet de dix-huit mois, était un beau garçon bien découplé, frais, souple et droit comme un plant de futaie. A demi bûcheron, à demi braconnier, il vivait de hasard et de liberté. Toujours rôdant, toujours furetant, il n’y en avait pas deux à posséder comme lui le sous-bois.
Un soir que nous avions battu les halliers ensemble et que, dans notre ardeur, nous nous étions laissé surprendre par la nuit, il me proposa l’hospitalité dans sa hutte. J’acceptai. Nous dormîmes côte à côte sur le même lit de feuilles. A partir de ce moment, il considéra qu’il existait entre nous un lien sacré.
Lorsque je m’éloignai, le matin, dans la rosée, il me dit en me secouant le poignet:
--Je suis dur à l’apprivoisement, mais, quand ça y est, ça y est pour de bon.
Sur ces entrefaites, cédant un peu tard à l’appel de Dieu, je décidai d’entrer dans les Ordres. Je quittai la maison paternelle pour le séminaire, et ce fut seulement au bout de cinq années que je reparus à Maël-Pestivien. J’y venais célébrer ma première messe, au grand autel de la paroisse, un dimanche, 22 juin. Parmi les personnes qui, à cette occasion, voulurent recevoir la communion de ma main, je distinguai immédiatement Jérôme à son épaisse toison frisée, noire comme un buisson de mûres et fleurant la senteur mouillée des bois.
Je comptais le revoir à la sortie de l’église, mais je ne réussis point à le découvrir: effarouché par la foule qui me faisait cortège, il avait dû s’esquiver.
Je m’arrangeai, le lendemain, pour aller le relancer jusque sous les ombrages de sa forêt.
Il avait abandonné son ancien logis, et j’eus toutes les peines du monde à le joindre. Lorsque enfin je l’eus déniché dans sa nouvelle cache, bâtie au sommet d’une éminence d’où l’on embrassait un large panorama de fermes et de cultures, je remarquai dès l’abord dans ses traits une altération qui, la veille, ne m’avait point frappé. Il avait les joues hâves, les orbites creuses, le front barré d’un pli. Impossible de douter que le fier sauvageon en pleine pousse ne portât au flanc quelque blessure secrète par où sa sève coulait. Les démonstrations de joie avec lesquelles il m’accueillit ne me donnèrent pas le change.
--Çà, lui demandai-je brusquement, qu’est-ce que tu as? Qu’est-ce qui t’est arrivé?
--Moi? fit-il en devenant tout pâle.
--Oui, toi, Jérôme Garel. Je suis sûr que tu as de grosses peines. Qu’attends-tu pour me les confier?
Il baissa la tête; deux larmes tombèrent comme deux gouttes de pluie à ses pieds.
--Ce n’est pas des choses à dire à un prêtre, monsieur de l’Isle-Adam.
--Tu te trompes, Jérôme, nul n’a plus que le prêtre qualité pour tout entendre.
Il m’entraîna vers le seuil de la hutte et, me désignant du doigt une des fermes éparses dans la vallée:
--Vous voyez la fumée qui monte de ce toit de tuiles? C’est pour la regarder monter ainsi, matin et soir, que j’ai établi mon domicile sur cette hauteur.
Alors, en phrases gauches et plaintives, entrecoupées de sanglots, le malheureux forestier épancha son cœur dans le mien. Depuis deux ans déjà, il aimait Catherine Callac, l’héritière de Rozviliou, et avait toutes raisons de s’en croire aimé. Seulement, voilà: il y avait Callac le père, un homme serré, têtu, qui, parce qu’il payait à mon père à moi quatre cents écus de fermage, méprisait en Jérôme Garel le vagabond des bois, le sans-terre et le sans-gîte, n’ayant pour dot que ses yeux clairs, ses poings musclés et sa bonne hache d’abatteur d’arbres.
--Le vieux grigou a juré, devant Catherine, qu’il lâcherait ses chiens sur moi, si je m’aventurais encore à la brune aux alentours de l’habitation... Je suis pourtant un chrétien comme les autres, n’est-il pas vrai, monsieur de l’Isle-Adam? Je ne suis pas un loup...
* * * * *
Ici, la salle fut ébranlée par un formidable «Mille millions de tonnerres!» qui dut scandaliser dans leurs cadres les portraits des papes.
--Ça m’a échappé, monsieur le recteur, s’excusa le buraliste aux poumons d’airain; mais aussi, des ostrogoths comme ce Callac, on devrait en faire de la ratatouille!
L’incident avait permis au vieux prêtre de reprendre haleine; il poursuivit:
IV
La douleur de ce pauvre garçon me navrait. J’eusse souhaité de lui venir en aide; mais comment?
--Veux-tu, lui demandai-je, que je prie mon père d’intercéder pour toi auprès de son fermier de Rozviliou?
Il se redressa de toute sa taille: